Jour 119

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

La présente version du compte-rendu est une version brute et provisoire. La version lissée sera bientôt disponible.

 

MERCREDI 4 MAI 2022

 

Programme de la journée : aujourd’hui, une nouvelle séquence de témoignages de parties civiles s’ouvre. Ce sont près de 90 victimes qui se succèderont jusqu’au 12 mai pour livrer leur récit.

 

13H : tous les accusés sont présents aujourd’hui. La sonnerie retentit. La cour entre. Le président prend la parole : 

Le président : « alors, nous avons une nouvelle prestation de serment d’un interprète (…). Avant d’entendre les nouvelles auditions de parties civiles, nous avons des conclusions qui me saisissent, déposées par maître Mary ».

 

MAÎTRE MARY, avocat de parties civiles : 

Maître Mary demande à ce que Manuel Valls et Jean-Yves Le Drian soient entendus. Le ministère public, par la voix de Camille Hennetier, s’y oppose :

Avocat général : « il nous apparaît que la Cour a été suffisamment informée avec les auditions de messieurs François Hollande et Bernard Cazeneuve. A ce titre, l’audition de ces deux personnalités ne semble pas utile à la manifestation de la vérité ».

Même avis du côté de la défense. Une avocate d’Ali El Haddad Asufi se lève et rappelle les conditions posées par le code de procédure pénale s’agissant des témoins (ils doivent concourir à la manifestation de la vérité en éclairant la cour sur les faits, la personnalité ou la moralité des accusés). Elle insiste :

L’avocate : « nous sommes totalement hors sujet face à messieurs Valls et Le Drian (…). Nous avons déjà eu plusieurs entorses pendant ce procès, nous avons fait venir des témoins de contexte et nous avons tous pu nous apercevoir des limites de cet exercice. Nous vous demandons de vous y opposer ».

Maître Violleau, avocate de Mohamed Abrini se lève à son tour :

Maître Violleau : « du côté de la défense de Mohamed Abrini on s’oppose à ce que ces hommes-là déposent, étant entendu qu’ils n’ont aucun rapport ni avec les faits, ni avec la personnalité, ni avec la moralité ».

 

Le président ouvre les auditions. Il  fait appeler une première personne, mais elle n’est pas là. Il en fait appeler une autre, qui a finalement renoncé à témoigner. Il en appelle une troisième. Un homme s’avance.

 

13H04


GABRIEL 

 

Gabriel : « je m’appelle Gabriel Sarr. Je suis né le 29 avril 1974 à Dakar, Sénégal . Le soir du 13 novembre, je me trouvais au café Events à l’angle. J’entends une détonation tout en poursuivant le match. Cinq minutes plus tard je me lève. J’essaie de voir ce qui se passe. J’ai pas fait très attention ; je continue à poursuivre le match. Ensuite je me trouve nez à nez avec un couple. Le mari dit « j’ai l’impression qu’une bombe a explosée. J’ai pas pris ça au sérieux et je continue à suivre le match. Puis tout à coup je me lève, je prends le passage pour les piétons et je vois un corps allongé. En face y’a un homme de couleur, comme moi, je commence à parler avec lui. (…) Je partais du principe que c’était une bombe agricole car c’est assez régulièrement fabriqué par les supporters pour donner plus d’ambiance et de ferveur au match. (…) Par la suite on se dirige vers la porte H, deuxième détonation. Là j’ai pas cherché à comprendre, j’ai commencé à courir. (…) Je suis tétanisé. Moi je pars du principe qu’à Paris, qu’il y ait des attentats, c’était quelque chose de peu probable. Je vois qu’il y a un policier, un rouquin. Je lui dis « qu’est-ce qu’il se passe? ». 

Pendant que je suis pris de panique et d’angoisse je vois un autre homme de couleur noire avec une moto qui me demande où se situe l’autoroute A1. (…) Donc … euh … j’attends jusqu’à la mi-temps, troisième détonation. Là, panique. Pendant tout ce temps-là je suis au Stade de France. Ma mère est venue me récupérer aux alentours de 00H. Puis, par la suite, on m’a ramené jusqu’à chez moi. Durant tout ce trajet-là j’ai repensé à ça, à la soirée. Le Stade de France je le connais depuis sa construction. J’ai assisté au premier match, à la Coupe du monde en 1998. Pour moi c’était quelque chose d’improbable qu’il y ait des attentats au Stade de France.

Pourquoi je suis venu témoigner ? Juridiquement il faut apporter des preuves tangibles et palpables mais j’ai l’impression qu’il y a eu des manifestations qui ont dit qu’il allait y avoir des attentats au Stade de France ou ailleurs … mais je n’ai pas eu … euh … comment on peut qualifier cela … ? Du moins … j’ai pas pu le lire … puisque le jour même je prends le RER pour me diriger vers les Champs Elysées puis je tourne vers la rue de Rivoli et je tombe sur une femme avec un accent belge qui me demande où se situe le métro (…). Le XIe arrondissement en étant étudiant je travaillais pour une chaîne alimentaire, je sais pas si on a droit de les citer … je vais pas faire de la publicité mais c’est une enseigne où les livreurs sont habillés en rouge. J’ai livré un peu partout dans le XIe. Une semaine avant cela je tombe nez à nez avec une femme qui se prénomme Sylvie et me demande mon numéro de téléphone. Par la suite, j’essaie de correspondre avec elle … puis par la suite j’ai pas continué. Tous ces éléments là on peut pas les quantifier. Effectivement ça peut paraître à la fois ironique et improbable mais pour moi c’est des faisceaux d’indices qui me prouvent qu’il y avait des personnes qui étaient au courant qui allaient se passer quelque chose. Je peux pas vous dire s’il y a eu des enjeux politiques, religieux, qui ont fait que ces gens-là ne se sont pas manifestés (…). Voilà ».

 

Le président : « est-ce que vous avez été blessé monsieur ? ».

Gabriel : « physiquement non… mais … les détonations vous savez … les militaires ont l’habitude d’entendre ces détonations mais nous non ».

Le président : « vous avez vu l’explosion ? ».

Gabriel : « non. Par contre j’ai vu la fumée … ça s’agitait ».

Le président : « et pour les deux explosions vous étiez à proximité ? ».

Gabriel : « non. J’ai rien vu ».

Le président : « merci monsieur pour votre témoignage ».

Gabriel : « elle s’est désistée hein ».

Le président : « l’avocate ? ».

Gabriel : « oui ».

 


AMALIE 

Maître X, substitue Maître Burguburu  : « madame Amalie XXX, de nationalité danoise n’est pas présente aujourd’hui mais je vais vous lire une attestation qu’elle nous a confiée.

L’avocat lit : « aujourd’hui encore, il est difficile pour moi d’écrire ou parler sur le 13 novembre 2015. (…) Je vais faire de mon mieux (…). J’étais en échange ERASMUS, j’avais repris contact avec une amie, Justine. Ce soir-là on a diné au Petit Cambodge. On s’apprêtait à quitter le restaurant pour aller voir une amie (…). Je suis allée aux toilettes. J’étais sur le point de sortir lorsque j’ai entendu ces bruits forts (…). J’ai essayé d’ouvrir la porte des toilettes doucement, j’ai aperçu des visages blessés, certains étaient inconscients. J’ai retrouvé Justine allongée au sol avec les yeux et la bouche ouverte. Elle ne répondait pas. J’ai alors découvert une grande blessure au niveau de son estomac (…). Je me souviens avoir appelé à l’aide tout en étant désorientée (…). Je me souviens être restée dans la cuisine du restaurant avec une autre femme blessée (…). Plus tard quelqu’un m’a demandé de quitter les lieux. Je déambulais jusqu’à ce que je rencontre un homme et une femme (…). Aujourd’hui j’ai une grande pensée pour Justine et toutes les autres victimes innocentes ».

 


CHLOÉ 

Maître Bibal  : « madame Chloé XXX, qui se marie samedi n’a finalement pas souhaité être présente mais nous avons un texte que ma consoeur du cabinet va vous lire.

 

Collaboratrice de Maître Bibal  : « j’avais besoin de l’écrire pour laisser une trace indélébile dans ce procès historique. (…) A ce moment je ne sais pas ce qui se passe, je suis allonguée sur ce carrelage dur et glacial (…). Voici ma première réponse:  je suis allonguée par terre comme tous les gens qui sont venus diner au Petit cambodge ce soir-là (…). J’ai vu à travers mes paupières fermées l’ombre de cet homme armé. Après de longues et interminables minutes, tapie sous une table, j’ai relevé la tête, très très lentement. On s’est interrogés, nous étions toujours à terre. J’ai entendu la voix de Pauline, (…) puis celle de Charlotte. On faisait l’appel, le bilan de qui était encore présent. (…) Je m’inquiète du sort de Romain, l’expression grave du visage de Charlotte. 

Mon visage s’arrête sur le regard d’une femme. Je comprends immédiatement : elle est morte. Quelques minutes plus tôt je regardais cette femme ; elle était si vivante (…). A quatre pattes je me déplace en regardant autour de moi concentrée vers Romain. L’un de nous est blessé mais pas mort et à partir de cet instant il est inimaginable qu’il en soit autrement. 

(…) Mon premier appel est à ma soeur qui ce soir-là garde ma fille de six ans. (…) Mon deuxième appel est au 18 ; je précise notre position ; je trouve l’adresse sur une carte de menu tâchée de sang sur la table. Maintenant, le téléphone sonne sans arrêt. J’ai repris mes esprits et constate l’ampleur de l’attaque. Je décide de rappeler les secours. Mon interlocuteur m’écoute mais sa voix est paniquée. (…) Sans céder pour autant à la panique, je pense tout de suite à notre blessé. Courage. Il m’en faut pour dire aux filles que c’est partout dans Paris et qu’il va falloir être patiente. (…) Je comprends ce qui se passe. Nous avons reçu des balles. On nous a visé au hasard, mais pas par hasard. (…) 

Les pompiers arrivent sur place. Ce nouveau vacarme perturbe le calme terrifiant de ce premier fracas. (…) Les secours rejoints par les médecins se dirigent vers nous, les gens debout, les yeux grands ouverts, les réceptifs… (…). Nous étions en train de vivre l’extraordinaire. Romain était jusque là plutôt bien mais son visage a commencé à changer, à pâlir, à verdir. Il a fallu sourire et blaguer pour éviter qu’il ne perde connaissance. (…) Les pompiers et les médecins ont poussé les tables pour faire de la place aux blessés (…). Il n’y a pas d’oxygène pour tout le monde. (…) 

Mais bon sang : qui a fait ça ? Pourquoi ? Tuer des gens ou les abîmer (…) je ne suis pas certaine que ce soit ticket gagnant pour le paradis. Si j’ai bien compris, vous ne travaillez pas, vous n’aimez pas, vous faites le mal … (…). Paradoxalement, je me sens plus forte: c’est là dessus que je vais conclure. Ca a révélé une force pour moi : chaque jour qui passe, je me sens plus forte (…). On ne va pas s’arrêter de vivre ; au contraire. Je n’oublierai jamais ».

 


CÉCILE

 

L’avocate de Cécile n’est pas présente car en congé maternité. Maître Christidis, une autre avocate de parties civiles, lui propose de venir à côté d’elle si elle en éprouve le besoin. Cécile décline poliment et demande à ce que sa cousine Marguerite, également présente ce soir-là la rejoigne à la barre. Cécile commence son récit : 

Cécile  : « ce vendredi soir, je retrouve ma cousine. Nous nous installons au Folies. C’est la première personne à qui j’annonce ma grossesse. J’ai 29 ans, je suis enceinte de trois mois. Ce soir-là, je lui demande également si elle accepte d’être mon témoin de mariage. Nous décidons d’aller dîner au Petit Cambodge. (…) Nous sommes stoppées à quelques mètres par une scène que nous ne parviendrons pas à déchiffrer immédiatement. (…) Je crois être restée figée … puis Marguerite (sa cousine) m’attrape le bras. J’habite au métro Temple, nous devons traverser le canal et la place de la République. Nous nous châmaillons à ce sujet et décidons d’aller chez moi pour rejoindre mon conjoint. Nous rentrerons chez moi, rencontrerons des ados mi amusés mi terrifiés. On court, on marche, on s’interroge : qu’avons nous vu exactement ?!

En bas de la rue de la Fontaine Au Roi, une foule est là, statique. (…) Au sol, deux corps, par terre. (…) J’ai l’impression d’être revenue à la première scène au Petit Cambodge. Une fois chez moi, Mathieu mon conjoint est là paisible à regarder un film. Marguerite et moi tentons de lui expliquer ce que nous venons de vivre. Je crois que notre discours est incompréhensible. Mathieu n’a absolument pas compris (…). Ce soir-là nous n’avons pas dîné. L’information à la télévision et les sirènes dans les rues arriveront plus tard. Le son des détonations me réveilleront longtemps pendant mes nuits ; cette fille poussant son vélo qui est tombée au sol, toutes ces personnes présentes au Petit Cambodge resteront longtemps ma première pensée au réveil. S’en est suivi six mois de grossesse avec beaucoup de questionnements : dans quel monde allons-nous accueillir cet enfant ? Deux mois après les attentats, je suis arrêté dans mon travail, (…) trois mois plus tard Mathieu et moi nous marions. Un mois plus tard notre fille est née (…). J’ai repris le travail, nous avons déménagé, nous avons eu un second enfant deux ans plus tard. La culpabilité de m’être enfuie, de n’avoir rien fait pour les personnes qui avaient besoin d’aide cette nuit-là ne m’a jamais quittée. A cette culpabilité s’ajoute celle de souvent me sentir de mauvaise compagnie, d’avoir perdu mon optimisme et mon côté solaire; Je pense que mon insouciance s’est envolée ce soir-là. Six ans après, ma culpabilité me hante toujours et fait toujours partie de mois. Je n’ai jamais parlé du 13 novembre à mes enfants (…). Ma fille est née six mois après les attentats. Pendant ces six mois de grossesse j’ai eu beaucoup de questionnements. Malgré tout mon enfant est née. Je l’ai toujours trouvée forte. Elle est en pleine santé, elle est pleine de vie. Seule notre vie de famille à construire a de l’importance.

J’ai l’impression que pendant les six années qui se sont écoulées j’ai occulté les attentats. Je m’attache à leur apprendre ce qui est juste (…). Maintenant qu’ils ont grandi, je retrouve un peu de temps pour moi. Le procès aujourd’hui me fait bien sûr repenser aux attentats. Ce que j’avais enfoui par nécessité refait surface. Je n’ai que peu parlé de cette soirée (silence… Cécile s’interrompt, le visage rougi. Sa cousine, debout à côté d’elle semble lui glisser quelques mots… mais Cécile s’arrête, comme gênée. Le président reprend la parole..) »

Le président  : « j’ai pas de questions. La cour a-t-elle des questions ? Non. Merci madame d’être venue à la barre  »

 


ROMAIN

Maître Teste (?)  : « monsieur Quesada m’a indiqué il y a quelques instants qu’il ne souhaitait finalement pas témoigner devant vous. En revanche, il souhaite que ce témoignage écrit soit versé »

Le président  : « il vous a demandé de le lire ? »

Maître Teste (?)  : « il ne m’a pas demandé de le lire »

Le président  : « s’il arrive entre temps et qu’il soit lu qu’il n’hésite pas ? »

 

13H44

Le président  : « au début on avait 14 projets de témoignages, on est tombés à dix depuis hier … moins un moins deux ça fait beaucoup moins que prévu. Si certaines parties civiles présentes dans la salle sont disponibles aujourd’hui pour qu’on puisse équilibrer ce planning … parce qu’on a d’autres jours où on a beaucoup plus de témoignages »

 


NATACHA 

 

Maître Teste, avocate de Natacha, indique que cette dernière est bilingue anglais-français… mais que l’anglais a tendance à ressortir naturellement « dans les moments d’émotion ». Elle explique que Natacha avait initialement sollicité la présence d’un interprète mais qu’elle y a finalement renoncé, préférant expliquer les choses seules. L’avocate demande toutefois que l’interprète reste à proximité.

Natacha commence son récit (il est possible que vous ayez quelques difficultés à le suivre par moment mais comme d’habitude, j’ai voulu rester vraiment fidèle au déroulé de l’audience). Natacha présente d’abord son parcours, son histoire : 

Natacha : « je suis née à Versailles et j’ai grandi à Saint-Cyr-L’école … dans une résidence HLM. C’est la seule résidence HLM.

Ils ont fait leur choix. On a tous le choix. Nous tous, ce vendredi 13 nous n’avons pas eu le choix … vous nous avez imposé votre choix … on n’a eu aucune chance (elle est très essouflée de stress). Vous nous avez massacré alors que nous faisions la fête. Comment peut-on en arriver là ? A quel moment vous avez décidé de basculer ? (elle parle très très vite et bas donc difficile de bien entendre).

Je suis sculpteur. (…) On était à New-York le 11 septembre : j’ai vu le deuxième avion percuter la deuxième tour. On a tout vu. Les tours étaient en feu, on est descendus dans la rue, il y avait quelques américains. (elle montre avec ses bras comment les tours se sont écroulés) Nous sommes partis en Nouvelle-Zélande (nous = Marc, son mari, et elle).

2006, j’ai quitté Marc. (…) Tout est à reconstruire. Je ne connaissais personne à Paris. Dans le monde artistique, je n’avais aucun contact (elle est sculpteur) … je repartais de rien. J’ai été aidée et je le suis encore, par l’Etat, par la CAF. C’était pas assez donc j’ai travaillé tout de même. J’ai eu mon atelier en 2014 à Montreuil. C’était mon havre de paix. J’ai décroché un poste de secrétaire médicale à la Croix-Rouge. J’ai eu un contrôle à la CAF juste avant de signer mon contrat. Le contrôleur a vu que je n’avais pas déclaré mon revenu de modèle vivant. (…)

 

Elle en vient au soir du 13 novembre : 

(Elle explique qu’elle se dirige vers le Petit Cambodge pour prendre un take away). Une voiture a pilé. Et puis, il y a eu les pétards, plein. Le début de la fusillade. Il y a eu des boules de feu … le girophare du camion de pompiers en fait. Ca m’a beaucoup perturbée. (…) Il y avait des éclats de douille partout. J’ai été percutée par un éclat de douilles. Mon corps s’est déplacé mais je suis pas tombée. J’ai mis ma main à mon cou et j’ai eu hyper mal. J’ai cru que j’avais pris feu. (…) Je suis revenue sur mes pas en direction du Carillon. J’ai regardé vers le petit Cambodge et j’ai vu ce mec assis à la première table (…). Il tenait la table, raide, il bougeait pas. (…) Pierre était allongé au sol, il bougeait plus. Pierre, qui était habillé tout en noir (elle pleure). Je regardais vers le Carillon. Le trottoir dégueulait de monde ; ça débordait. (…) La fusillade batait son plein, ça ne s’arrêtait pas. (…)

J’étais figée et j’ai décidé de partir. Je les ai de nouveau enjambés. (…) Mon cerveau s’est déconnecté. Je suis partie vers le canal rue Bichat, les tirs faisaient toujours rage. J’ai pris mon téléphone, sans savoir quoi faire. J’ai appelé Marc, mon mari encore officiellement (…). « A lot of people down. Get back here ! » Ils sont tous tombés à terre. L’intérieur c’était pas safe. J’ai repris ma conversation avec Marc : « yeah come! ». (…) 

J’ai repris mon tel j’ai appelé Marc j’ai crié au téléphone « ne sortez pas ! Il y a un camion de déminage qui est dans votre rue ». Il a pas compris ce qui se passait : « ne sors pas ! Ne laisse pas sortir les filles ! ». Il a promis. J’avais toujours très mal au cou, vraiment mal. J’ai expliqué où j’avais mal. Le pompier m’a regardé, m’a dit que c’était rien. Ils m’ont fait monter dans le camion. Marc est arrivé. Le pompier a reçu un appel et a dit « oui j’en ai une là ». Une quoi ?! … Tout est allé trop vite (pleurs). Nous sommes arrivés à l’hôpital Lariboisière. J’étais désorientée (…). 

Je suis rentrée chez moi. Je me suis mis sur les réseaux sociaux, sur Facebook. Je me suis écroulée, pour me réveiller … mais mal, très mal. Je suis allée aux urgences à deux pas de chez moi. J’ai vu un interne. Il m’a donné quelque chose pour me faire dormir et m’a dit que j’allais me réveiller encore plus mal. J’ai gobé la pilule et je suis rentrée chez moi. (…)

Le samedi, comme je suis néo-zélandaise et que j’avais posté quelque chose sur Facebook, y’a un journaliste qui a pris contact avec moi. Il en a fait un article de ce que j’ai écrit. Ca a fait la première page. J’ai une amie Magda qui vit à Tel Aviv, elle est psychologue. Elle a un appart’ juste en bas de la rue. Je suis allée la voir. Elle a essayé de me rassurer. J’ai un autre ami qui m’a appelé (…). Laëtitia m’a appelée aussi ; j’ai raccroché aussi. Je pouvais plus ! J’ai fait ça avec pas mal d’amis.

Le dimanche, y’a eu un monde de dingue dans la rue. Encore aujourd’hui je trouve ça fou. C’était noir de monde ! « It’s not safe there … it’s not safe anymore ». (…) Les gens ont afflué dans l’immeuble de chez Magda. (…) Elle m’a appelée sur Skype m’a dit de faire un sac et d’aller chez Marc. Il avait lu l’article, ma fille Héloïse aussi. J’étais furieuse. CNZ voulait acheter mon histoire. J’étais stone. Je n’ai rien dit car tout a été décidé ; je me suis couchée … CNZ est venu faire l’interview avec Marc. Unbelievable that man ! (…) Sorry for my langage : fuck that !!! I don’t feel well at all … I don’t feel well (Le président l’interrompt car le rythme est difficile de suivre, surtout qu’il est ponctué de phrases en anglais  : « attendez laissez traduire ! ». L’avocate apporte le texte à l’interprète, qui lit et traduit : « être célèbre je m’en fou ! Je suis désolée d’utiliser ce mot .. vraiment je m’en fou … je me sens pas bien ici et tu es vraiment un tas de merde ! J’ai décidé de partir et je suis rentrée chez moi. Je savaais que j’avais besoin d’aide mais où aller ? De qui avoir cette aide ? ») »

 

Elle reprend : 

Natacha  : « ma soeur m’a mis sur la liste des victimes. Je me dis « what list of victims ?! ». Je me suis rendue dans ce lieu, dans le 10ème ; c’était glauque. Je n’arrivais pas à parler ; il m’a dit « faut parler » (…) j’ai pris la fuite. Je suis retournée à Saint-Louis ; le même psychiatre m’a admis. J’ai appelé ma soeur, j’ai appelé Marc. (…) J’ai demandé à sortir le vendreid : j’ai pris conscience que j’allais tout perdre … les enfants, mon job ! (elle pleure) J’ai eu peur ! J’ai eu super peur ! (…) Je suis retournée le lundi, rien ne tenait plus. J’ai hurlé sur les patients … je n’ai pas pu renouveler mon CDD. Je me suis retrouvée aux Assedics. Retournée à l’atelier, incapable de créer pendant huit mois. Je suis allée voir l’association Paris Aide aux victimes. J’avais reçu leur dépliant et celui de la Fédération d’aide aux victimes. J’ai été aiguillée pour faire un dossier au FGTi. What’s wrong in this world : j’ai besoin d’aide ! Pas d’argent ! Qu’est-ce qui va pas ?! C’est quoi cette obsession avec l’argent.

Un gros dérapage avec mon psychiatre. J’ai vu une avocate … elle m’a hurlé dessus. Elle m’a dit qu’il fallait que je trouve un job et que je rentre chez moi. Il y a eu un lundi huit mois après, de dissociation. Je suis retournée à Fernand Village. (…) Il m’a demandé quel traitement j’avais depuis ma sortie : rien … j’avais rien ! Je suis restée quinze jours. J’ai appelé Marc pour qu’il garde les filles. (…) Ma fille Héloise, c’est la plus jeune. Elle avait onze ans (elle pleure). J’ai encore honte de moi, qu’elle me voit comme ça. J’ai énormément dessiné. Là ça a été un déclenchement, pas dans la matière mais dans le dessin. J’ai eu la trouille de terminer comme Kusama. C’est une artiste : elle crée quand elle rentre en hôpital psychiatre. C’est pas ça que je souhaite

Je suis arrivée en thérapie avec le docteur Belabesse. Elle est extraordinaire. (…) Avec Stéphanie j’ai fait des séances d’EMDR. Docteur Simon elle m’a aidé dans mon état. Au fur et à mesure des séances, la couleur est revenue. J’ai eu un traitement anti-dépresseur. Madame Belabesse c’est un havre de paix. Merci encore.

J’ai des gros problèmes de sommeil à la moindre contrainte, angoisse. J’ai mangé ma peur pendant des mois … ça m’arrive encore. Pendant une longue période, je me suis pas autorisée à rire : c’est trop bruyant … j’avais pas le droit. J’ai énormément pleuré, encore aujourd’hui (elle pleure). Y’a un décalage entre vous et les victimes : c’est dur de se rendre compte de ça, le décalage … c’est dur de l’apprivoiser aussi. Mon impossibilité d’avoir une conversation : je m’arrêtais au milieu des phrases ; je ne savais plus comment les reprendre. C’est ma fille Héloïse qui m’a fait remarquer « c’est bien : tu finis tes phrases maintenant ».

Je me déplace uniquement à vélo maintenant (…). J’ai dû réapprendre tous les bruits, les plus communs, les plus simples. J’ai travaillé sur les marchés parisiens ; il y a du monde, beaucoup de monde ; beaucoup de bruit. Mes collègues ont trouvé que j’étais un peu en décalage. J’étais terrifiée la première fois que je suis arrivée. Je ne supportais pas qu’on s’approche trop près de mois. J’ai eu beaucoup de mal qu’on me touche, même mes enfants ça a été compliqué. Je suis incapable de gérer les tensions, les agressions. Je suis incapable de prendre un travail à plein temps. J’ai une collègue, Fanny qui est extrêmement agressive ça a dérapé : je lui ai dit « tu m’emmerdes » ensuite trou noir je me rappelle plus … apparemment je lui ai dit que c’était une sale conne. J’ai extrêmement honte encore aujourd’hui. 

(…) J’ai vu mes enfants être dégoûté de me voir manger : « arrête maman tu manges trop » (…). Le fonds de garantie, j’ai reçu le premier courrier qui a décliné mon indemnité. Tous mes soignants sont restés sur le cul : c’était pas possible pour eux. Je suis allée aux urgences ce soir-là ; y’avait mes enfants à la maison. Y’avait Evan aussi, un super ami de mes filles. Je suis allée aux urgences et j’ai vu le docteur X ; il m’avait évalué P4 … c’est le maximum. J’ai dit à mes enfants « si je suis pas là dans deux heures, vous allez chez votre père ». Le docteur m’a rassuré et m’a dit qu’on était des singes bavards et que vu que j’étais dans ma détresse, il avait un collègue neurologue qui pouvait peut-être faire quelque chose pour moi.

(…) Il y a eu le deuxième contrôle de la CAF … là c’était un peu un enfer. (…) Mes plus grosses erreurs récemment en septembre-octobre dernier, qui m’a fait basculer de nouveau. J’ai repensé de nouveau à me balancer par la fenêtre … comme après les attentats. C’est pas faute de travailler … c’était trop … j’ai demandé un rendez-vous d’urgence avec madame Benabès (…). Je supporte plus les cris la violence banale. Les attentats ont été la goutte qui a fait déborder le vase.

J’ai toujours été très tendue le 13 de chaque mois. C’est en lien. Mon père est né le 13 octobre, c’était un alcoolique extrêmement violent. (…) Il nous piquait la main si nous n’étions pas sages. Une ordure. Un malade. (…) Mon espérance aujourd’hui, mon optimisme, que notre justice face son travail au plus juste ; que jamais jamais cela ne se reproduise. Assez de barbarie. Ca fait écho au procès de Nuremberg. Je témoigne pour que mes enfants voient et entendent ma voix avec la maturité et l’expérience de leur vie … dans 50 ans. Louise est en première année de psycho. Elle voulait être là aujourd’hui et j’ai fortement décliné. Que le fonds de garantie m’accorde une médiation ; qu’il m’entende ; que mon dossier soit reconsidéré (…). (Elle explique qu’elle a une « ardoise » chez l’un de ses médecins et qu’elle ne peut pas la payer) Tout travail mérite salaire : j’ai honte de chez elle. Je ne peux plus vivre où j’habite en fait. Dans le Carillon il y a du monde ça dégueule sur le trottoir j’ai envie de leur crier dessus : « just gooo » … ça m’angoisse en fait.

C’est une vraie réflexion que j’ai, sous forme de questions (sanglots…elle se mouche). C’est dur ce que je vais dire. Ca s’adresse à vous en fait (elle se tourne vers le box) : et si on vous relâchait dans la rue là, que se passerait-il pour vous ? que ferait votre organisation ? que ferions-nous en tant que victime ? seriez-vous remis en scelle (…) ou pas ? c’est quoi le deal dans ces cas-là ? est-ce qu’il ya toujours un avant un pendant un après ? Nous sommes libres ; je suis libre … avec le cerveau en purée mais je suis libre. 

Merci à tous ceux qui m’ont aidé du corps médical, mes amis (…) et mes enfants (elle sourit) : fortes et puissantes. Merci. Merci de m’avoir écoutée ».

Le président  : « merci madame, je n’ai pas de questions. Merci beaucoup madame ».

 

14H32


JUAN PABLO 

 

Juan Pablo  : « bonjour. Je m’appelle Juan Pablo Alvarez ; je suis canadien. Je suis d’origine colombienne, mexicaine et chilienne : Tout un bordel. Je suis arrivé à Paris quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo je venais de finir mes études à New York. On parlait que de ça dans les bars, les restaus, au bureau. J’avais 27 ans. Aujourd’hui j’ai 34 ans. Je suis architecte (…). En tant qu’étranger, je me suis mêlé à des clans d’étranger qui forment l’agence d’architecture Piano. On était un groupe d’étranger qui venait du Mexique, d’Allemagne, France, Canada et d’autres pays. La plupart des gens qui travaillent à l’agence ce sont des jeunes professionnels. On était un groupe très soudé, une vingtaine de jeunes qui sortaient tous les vendredis soirs au même bar (dans le 4e arrondissement). Parmi les personnes de l’agence, j’ai soudé une relation très importante avec une personne qui s’appelle Rafael, un allemand, victime mortelle des attentats au Carillon. Aujourd’hui je viens vous parler de moi, de lui et de notre relation forte qu’on a pu créer depuis janvier 2015.

Lui est arrivé en avril 2015 comme allemand qui pensait qui savait tout. ILl connaissait personne. On a réussi à établir une relation d’amitié sous forme de conversations d’architecture, de culture. On avait cette envie d’aller découvrir l’inconnu, des cultures différents. On avait cet amour pour le sport ; on était des rivaux. Il est devenu un pilier très important pour ma vie, mon premier chapitre à Paris en 2015.

Ce jour-là le 13 novembre c’était un vendredi. Je devais partir aux Etats-Unis pour un déplacement professionnel mais je ne me sentais pas très bien ; j’ai dû annuler mon voyage avec mon collègue et donc je voulais juste partir chez moi ce soir-là. Dans la journée, il y a un réalisateur américain très connu qui était à l’agence. Sur Skype, il me demande d’aller prendre un autographe de lui (…). Je lui dis d’aller tout seul. A 19H-19H30, Andrès, un espagnol qui était au Carillon passe me voir et me dit « tu veux aller au Carillon » ; je dis « non ». Il me dit « Rafael sera là ». Je sais pas pourquoi ; je décide d’y aller. On part tous (…) et on arrive au Carillon. Pourquoi le Carillon ? Le Carillon se trouve dans le 10e et on partait toujours le vendredi dans le 4ème. Rafael disait qu’il avait envie de changer, voir d’autres choses, d’autres bars et il propose d’aller au Carillon. Quand on arrive, les premiers mots qu’il me dit c’est « j’adore ce bar »… et finalement on change. J’étais content pour lui parce que c’était une personne qui à l’époque, je pensais qu’il avait une famille fragilisée, parents séparés et donc il avait besoin de ces gens-là pour lui remonter le moral.

Je vais vous raconter ce qui s’est passé ce soir-là un peu plus en détail. On est une quinzaine de personnes de chez Piano plus quatre ou cinq personnes de notre entourage. On était tous des architectes. On était du même cercle. On arrive vers 21H10. On se met sur le comptoir. On commande quelques verres. A un moment donné on sort à l’extérieur. Vers 21H20, on décide de rentrer parce que c’était l’un des premiers soirs du mois de novembre et il faisait très froid. Quelques uns sont restés à la porte ; quelques uns sont rentrés à l’intérieur. Quand je suis rentré à l’intérieur j’étais toujours avec Raphael. Je commande un verre de vin et je décide d’aller aux toilettes. Je reviens ; je prends mon verre de vin et je rejoins Carla, Maria Luisa et Rafael. Nous étions du côté gauche quand vous rentrez au Carillon. On parlait de Marché de Noël ; je sais pas pourquoi ! On parle et tout d’un coup, j’entends ce feu d’artifice que tout le monde en parle. Raphael me regarde ; la seule chose que je regarde … j’ai vécu dans des pays avec une criminalité importante … la seule chose que je savais c’est qu’il fallait réagir vite. Tout d’un coup je vois cette voiture qui arrive sur la fenêtre entre le petit cambodge et le Carillon … j’entends des bruits et je vois cette personne vêtue de noir et je vois cette lumière blanche. Je vois qu’on tire dans la driection de Rafael et moi. C’est là que je décide de me retourner et me jeter par terre. Je commence à grimper sur tout ce qui était par terre ; j’ai décidé de partir là où je pouvais aller. Je grimpe sur des gens, sur mes amis, sur un tas de trucs … je traverse un mini couloir avec une cage d’escalier qui sépare une salle de stockage avec le Carillon et je trouve cette sortie de secours, cette salle de stockage qui avait une porte de sortie derrière. Dans ces toilettes-là, il y a déjà Andrès qui était derrière la pote et Sandra, une allemande. Quand j’arrive, Sandra elle criait. Elle a l’habitude de crier ! Je demande à Andrès de fermer la porte et je me mets par terre. Je mets ma main sur la bouche de Sandra et je lui dis « ta gueule ». Pendant tout ce moment-là il y a toujours des tirs : « bam – bam – bam » et ça continue. La seule chose que je voulais faire c’était d’aller voir Rafael. Ca finit les bruits et je vois Emilie avec une rafale sur la jambe, je vois Marcello et je me demande « est-ce que vous avez vu Rafael? ». Je décide de traverser la scène de crime et je vous avoue que je me rappelle de rien … j’arrive sur le comptoir, je me tourne vers la droite et je vois Rafael par terre. Il n’y avait aucun signe de sang. Il était juste par terre, bouche fermée, les yeux ouverts. Je vois que Girardo (Ricardo?), un mexicain qui travaille à l’agence était là. Il était au Petit Cambodge et a pris une balle dans son dos… il donnait du bouche à bouche à Rafael. (…) Ses yeux ne disaient rien ; je ne sentais rien … jev voulais juste qu’il soit vivant. Il était juste par terre. Girardo il essayait de le resusciter. Il y avait des cris partout : une femme et un monsieur derrière nous qui criaient comme s’ils avaient reçus une balle. Mes yeux étaient figés sur ceux de Raphael je lui disais « ne meurs pas. Si tu meurs je seerai là pour ta famille, pour ta mère, pour ton frère ». Quelques minutes après il y a les pompiers et une infirmière qui arrivent. Une infirmière avec un manteau rouge me dit quoi faire. Ils arrivent les pompiers avec leur machine de rescusitation. Ils essaient de ressusciter Rafael et après 10 minutes ils me disent que ça ne sert plus à grand chose. Après la police nous demande de partir. Je voulais pas partir. Je laisse Rafael par terre devant le comptoir à l’intérieur. (…) Il est mort à l’intérieur, à côté du comptoir. Je l’ai laissé là. 

Quand je suis parti, il y avait déjà des journalistes. On commence déjà à me poser des questions : qu’est-ce qui s’est passé ? Ils me demandent des questions ; je réponds … et à un moment j’explose je dis je ne peux plus. J’appelle mon père au Canada il ne répond pas … j’appelle ma mère (il est très ému et se coupe). J’appelle ma mère elle répond pas. J’appelle mon frère il répond pas. Personne répond. Girardo était à côté de moi : il saignait. Emilie aussi. On nous demande de partir à la pizerria juste devant (Maria Luisa). Quand je sors de Maria Luisa, on est pris par les voitures de la protection civile. A l’intérieur du Carillon le corps de Rafael n’était plus à la même place que là où je l’ai laissé. A ce moment-là, la seule chose que j’ai pensé c’est qu’il était peut-être vivant. Et donc, un petit espoir renait dans mon coeur. Le lendemain, j’arrive chez mon ami vers 6H du matin. A 7H30 du matin je me rend à l’hôpital pour aller voir Girardo et Emilie… mais mon but c’était d’aller voir Rafael, son appartement et d’aller voir s’il était là. Je suis allé avec un collègue. Je rencontre ses colocs et ses colocs disent qu’ils n’avaient pas vu Rafael depuis quelques jours. C’est là que je me dis « bah il est mort ».

Le père de Rafael demande à parler avec moi. (…) Je parle à son père et je lui dis ce qui s’est passé. Il me demande si son fils est mort je lui dis « je pense mais je ne sais pas ». Quelques années plus tard, son père me dit que c’est moi qui leur a dit que son fils était mort et que la police allemande était autour de lui quand j’ai annoncé la nouvelle.

Mon père arrive dimanche à Paris. Il ne se rend pas compte de l’extrêmité des choses. Il me dit que tout ira bien ; t’inquiète. (…) On ne ressent pas que la société française n’est plus la même depuis 2015. Je me sens plus attaché à cette France bataillante qui essaie de trouver des fissures dans la justice .. et qui a changé depuis le 13 novembre 2015 ou depuis janvier 2015.

Lundi matin, je prends le vélo, j’arrive à l’agence … et tout le monde était là. (…) J’étais dans les toilettes j’ai pas pu sortir pendant 20 minutes j’arrêtais pas de pleurer. (…) Vuel me dit « j’étais au Bataclan ». Quand il m’a dit ça, je me suis senti … ; parce que j’étais pas le seul, y’avait d’autres personnes. Pour l’agence, c’était une catastrophe humaine qu’on n’a pas encore surmonté. Je travaille toujours chez Piano parce que je me suis forcé à rester ; je me suis forcé à rester à Paris. J’ai toujours dit à mes collègues que je partais à NY mais le 13 novembre m’a permis de voir que les choses ne sont pas comme on les planifie. (…) Je me force à marcher sur la rue du Carillon, à m’assoir sur une terrasse ; je me force à manger en faisant dos à l’extérieur ; je me force à prendre le métro .. je pense que je me force un peu moins maintenant mais la peur est toujours là.

Comme je vous ai dit, mon père était arrivé le dimanche ; il est très fan de foot donc on a été voir Real-Barcelone à Madrid. Je voulais pas partir ; je me suis forcé. Comme vous le savez dans un match il y a plein de gens, la foule… Je sors … et mon père mon frère avaient déjà des billets on n’a pas pu trouver de billets pour moi donc je reste dehors seul avec la foule. J’ai eu une crise de panique dans laquelle j’ai commencé à courir partout, partout, partout … jusqu’à temps que je trouve une place dans un endroit intérieur avec une porte et des fenêtres. Je rentre dans ce restaurant, y’a des gens qui commencent à chanter ; ils font une minute de silence à la France. Le seul mot qui vient à ma tête c’est « taisez-vous ! Vous ne connaissez rien ! ». Je ne voulais pas qu’on chante la marseillaise ou quoi que ce soit. J’étais en deuil ; je le suis toujours. Je voulais juste que Rafael soit de retour ; ce qui n’est pas possible.

Depuis ce jour-là, dès que j’arrive quelque part je note toutes les issues de secours et tousl es obstacles possibles. Je me rends compte que ce métier d’architecture me permets de déchiffrer des choses que d’autres personnes ne verront pas et de faire différemment.

Je suis retourné à Paris. (…). Je ne pouvais pas dormir la lumière éteinte pendant longtemps. J’ai pas travaillé pendant deux mois. J’ai pas pu continuer mon certificat d’architecte aux Etats-Unis parce que j’arrivais pas à me concentrer ; c’est toujours le cas. (il explique qu’un jour il va dans une boîte dans le XVIIIe. On était bourrés : « j’ai senti une colère intérieure, une injustice, qui me fait hurler, crier dans tous les sens et devenir une autre personne. C’est une autre personne, un nouveau Juan Pablo qui est né ce 13 novembre : une personne qui ne peut pas contrôler ses sentiments, ses émotions. Je me demande toujours que la justice n’arrive pas à tout le monde et que ce soir-là ce n’était pas juste de me mettre du gaz lacrymogène sur les yeux et comme ce n’était pas juste que ce soir-là Rafael a pris cette balle et pas moi. C’est lui qui est mort pour nous tous. On était quinze personnes et c’est lui qui a donné sa vie pour la jeunesse de Piano.

Je veux juste finir avec deux exemples. Je vous ai raconté que ce soir-là quand je cherchais Rafael je n’ai pas vu de sang ou autre et je me rappelle de rien. Par après j’ai rencontré beaucoup de cauchemars qui sont toujours présents. Je vois des gens décapités … euh … je vois la mort entre guillemets dans mes rêves. J’ai pris uen psychologue qui dit que mon cerveau a pris ses images et les a stockées dans le cerveau et l’inconscient les rappelle quand je suis dans un univers somnolent.

Jusqu’à aujourd’hui, quand je me sens seul, avec du silence, parfois je sens un « bim » dans mes oreilles … je sens ce son-là qui détruit un peu mon silence, ma solitude. Je le sens toujours, j’ai appris à vivre avec … et un autre élément très important c’est que je pense que tout le monde a une arme avec eux. Juste la semaine dernière, je marchais à Londres et y’a un policier qui commence à toucher son pantalon et j’ai dû courir … même si c’est un policier je pensais que c’est mieux d’être vigilant et peut-être me sauver d’un autre évènement.

Je finis par la conclusion (il lit) : comme beaucoup de gens, ce jour là a été une nouvelle naissance (…). Cette personne a grandi en quelques jours ce qu’on peut grandir en plusieurs années. Je ne vois pas la vie de la même façon. J’essaie de vivre chaque seconde comme si elle était la dernière. Je me demande toujours ce quer mon amitié avec Rafael aurait pu être aujourd’hui; si on parlerait toujours autant. (…) Je me demande toujours si ces terroristes : qu’est-ce qu’ils ont pu vivre comme heures, jours, minutes avant de passer à l’acte. Je ne veux pas vous dire que vous êtes des cons mais comprendre ce qui s’est passé à l’intérieur de vous pour passer à l’acte. (…) J’ai moi-même été capturé par le groupe Hezbollah au Liban pendant huit heures. En peu de mots : pour moi ce vendreid du 13 novembre était comme n’umporte quel autre soir de novembre ; un soir qui rassemblait la jeunesse d’hier ; cette jeunesse qui avait pour objectif de rassembler le monde et qui en un simple bim a tout changé (…) ».

 

15H11

Le président  : « on va faire une suspension. Il reste normalement deux autres personnes à entendre, voire trois. On reprend donc à 45 ».

16H : l’audience reprend.


CARLA

 

Carla s’avance à la barre. Elle est architecte. Elle était au Carillon ce soir-là avec d’autres architectes de l’agence Piano, dont Juan Pablo, qui a été entendu juste avant. Elle est allemande. En 2015, cela faisait trois ans qu’elle était en France : 

Carla  : « je suis architecte dans l’agence comme Juan Pablo qui vient de raconter son histoire. J’avais l’occasion de croiser Rafael, victime des attentats, lors de mes études (…). A l’époque, on n’avait pas mal de projets germanophones à l’agence. Jamais dans ma vie j’aurais pu imaginer que nous revenions autrement que joyeux et pas complet après ce vendredi. Je viens de l’Allemagne du sud, je connais le froid. Là il faisait doux. On était en terrasse ; on vient de se retrouver. J’étais au téléphone avec mon père, je viens de raccrocher et vais prendre la fameuse bière. Je me suis retrouvée entre comptoirs, avec une bière, cherchant une table pour regarder calmement le match de foot parce que c’était le match amical France-Allemagne. Tout d’un coup, il y avait des sortes de pétards. Moi, j’étais un peu fatiguée après la semaine ; je ne savais pas qu’est-ce que c’est. Je me disais « oh non j’ai pas envie ! pas dans ce quartier … je déteste le bruit des feux d’artifice … pas quand c’est au ciel mais par terre ». Tout à coup un jeune homme au fond de la salle dit « baissez-vous baissez-vous ! Fusillade ». Moi mon instinct n’est pas habitué à la langue française ça faisait que trois ans que j’habitais à Paris donc « baissez-vous! » ça me dit rien ! Heureusement y’a Maria qui m’a tirée vers le bas. Je me suis fait le plus petit possible. J’avais peur d’allonger mes jambes, que je dépasse. Je me sentais un peu invisible. Tout d’un coup, y’a un silence qui est venu, un silence mortel, un silence qui m’a brisé le coeur jusqu’à un moment où un homme crie « j’suis blessé ! j’suis blessé ». Presqu’au même instant je me rends compte que je ne vois plus mes amis. Je voyais des tâches rouges de sang par terre et en même temps je voyais Sandra et des amis qui courraient à travers la salle. La panique m’a pris et j’ai suivi. On est monté l’un après l’autre mais, au premier pallier, j’ai eu un sentiment de vertige ; je ne pouvais plus marcher. Je me suis mis dos contre le mur : y’a une porte qui s’ouvre, un vieil couple, un vieux monsieur, une vieille dame m’ont dit « qu’est-ce qui se passe ? qu’est-ce qui se passe ? ». Quelqu’un m’a donné une grande bouteille d’eau ; j’ai pris en remerciant et j’ai continué à monter ce grand escalier. Là j’ai retrouvé mon amie Sandra. C’est une fille un peu bruyante ; très adorable mais elle adore crier. Cette panique m’a fait fuir ! Je me disais « il faut que je trouve mes amis » donc j’ai descendu à nouveau cet escalier. J’ai vu une jeune femme enceinte et j’ai commencé à pleurer. Je lui ai demandé « vous voulez de l’eau ». J’ai continué à chercher mes amis. J’écrivais des textos à mes amis « restez chez vous ; vous êtes où ? », en allemand, en français ; un peu en toutes les langues qu’on parle entre nous. J’ai reçu un appel d’une amie qui savait que j’étais au Carillon. Elle m’a dit « je viens te chercher ». Quand elle m’a dit « y’a des fusillades partout dans Paris » je lui ai dit « reste chez toi ». (…) 

Elle explique avoir retrouvé sa collègue et amie Emilie (Amélie), qui était gravement blessée à la jambe, le collant arraché et la jambe également. (…) J’ai trouvé le texto de Juan Pablo qui disait « Rafael est mort ». De le lire noir sur blanc, c’était absurde ; c’était pas possible. Je voulais trouver mes amis … pas voir ces mots … je savais plus quoi lire. Je suis donc sortie, rerentrée, resortie ; j’étais complètement perdue. J’essayais de parler ; je crois c’était avec un policier. J’ai dû appeler soit Juan Pablo soit écrire un message dans tous les cas on s’est retrouvés devant le bar du Carillon. Et là il était avec Gerardo, un collègue et ami très proche. Je lui dis « comment vas-tu? ». Il était là avec ce papier allu qui donne chaud et il a dit « j’ai un trou dans mon pull. C’est mon pull préféré mais j’ai un trou dans mon pull ».

Toujours sous le choc, je me suis retrouvée avec Juan Pablo seuls ; tout en sachant que nos deux amis seront bientôt à l’hôpital et soignés … mais toujours avec cette nouvelle que Rafael n’est plus là. (…) On s’est rendus dans ce restau en face, « Maria Luisa ». C’était l’endroit où tout le monde se retrouvait. Je me suis pas pris la tête mais tout d’un coup, il y avait une petite panique qui montait. On a décidé de s’asseoir par terre ; on se sentait plus protégés sous les tables. A cet instant là, il y a deux magnifiques personnages de protection civile qui se sont mis avec moi et m’ont encadrée. Je voudrais particulièrement remercier ces gens-là. 

Je crois avec Juan Pablo on a reçu un petit bracelet avec des numéros ; on ne savait pas quoi en faire c’était comme à un festival c’était un peu bizarre. On a été amenés vers 4h à la 36. On n’a plus vu de fenêtre et on s’est dit « on est en sécurité! ». On a fait le processus de témoignage, on a reçu des bouteilles d’eau jusqu’à l’instant où on avait fini. Et tout d’un coup c’était « vous pouvez rentrer ». Rentrer comment ?! A cette heure-ci, il n’y a surement plus de taxi. Je me disais que je ne vais pas bouger d’ici … j’étais sous le choc (elle sourit). Il y avait un très gentil monsieur, le chef de brigade, qui m’a proposé de m’emmener dans sa voiture privée, dans le 9e, en disant « c’est dans la même direction ». Je voulais aussi remercier ce monsieur que je connais pas son nom ». 

L’histoire de ce soir, ça laisse des traces. Je ne veux pas répéter les évènements qu’on a vécus à l’agence ensuite. (…) On était accueillis presque comme chez ses parents. C’était très très intense en sentiment de se retrouver dans son lieu de travail, de voir son chef pleurer, de pouvoir embrasser finalement ses autres amis qui ne sont pas venus ce soir-là. Merci aussi à eux.

Dernière chose : je suis allemande mais j’ai trouvé un beau parallèle. Une amie français m’a appelé ce matin en me disant « courage Carla ». La chose que tu vas faire aujourd’hui c’est déposer ; c’est le même mot en allemand. C’est le poids que je dépose : merci de m’avoir écoutée, de m’avoir donné cette possibilité et de m’avoir soulagée. 

Le président : « merci madame ».

 

16H20


CHRISTOPHE

 

Christophe est pompier (il demande à ce que son identité ne soit pas diffusée dans les médias. Dans le doute, je ne préfère pas mettre son prénom). Il a 33 ans. Le soir du 13 novembre, il est à la fois secouriste et victime. Appelé pour porter assistance à l’employée d’un Franprix, il est non loin de l’ambulance des pompiers lorsque les rafales de tirs s’abattent sur les terrasses. L’ambulance des pompiers sera elle aussi la cible des balles des terroristes. 

Christophe : « j’ai 33 ans. Je suis victime en tant qu’homme et intervenant en tant que sapeur-pompier militaire de l’attentat survenu au Carillon et au Petit Cambodge. Vous verrez à l’écran la copie d’un dessin offert par le père d’une victime blessée sur la terrasse du Carillon (sur le grand écran, est projeté un dessin représentant Ganesh, le Dieu indien à la tête d’éléphant. Il reviendra sur sa signification en fin d’audition. Je vous mets une autre photo pour que visualisiez à quoi ça ressemble).

 

Il entame son récit, qu’il lit avec une émotion palpable : 

Christophe : « j’ai souhaité témoigner en hommage aux victimes décédées, blessées mais aussi aux proches de victimes. Je me dis que le témoignage du pompier qui était présent doit être précieux pour eux. Je vous prie de bien vouloir m’excuser si je dis des choses qui ne sont pas cohérentes pour chacun d’entre vous (…). J’ai souhaité témoigner pour aider les autres à avancer. Etant donné mon double statut, j’ai peut-être des réponses.

Ca faisait sept ans que j’étais pompier. J’avais l’habitude de côtoyer la mort (…) mais également de belles choses. Disons une carrière de pompier de Paris classique avec ses bons et mauvais moments. (…)

Le 13 novembre, je suis de garde avec une ambulance. Je suis caporal-chef. Je regarde le match de foot à la caserne avec un pote. A 21H07, mon ambulance est sonnée (il explique qu’il est appelé pour une chute dans un Franprix et qu’à ce moment-là il est en train de regarder le match avec « un pote », que ce dernier est un peu agacé qu’il en loupe une partie. Il lui dit alors « t’inquiète mec je reviens vite »). A 21H11, je fais garer mon camion qui se situe sur le passage du petit Cambodge (il est avec deux collègues âgés d’une vingtaine d’années. L’un a huit mois de service, l’autre deux ans). Au 21 rue Alibert on y trouve le Franprix où nous prenons en charge cet employée qui a chuté. Je décide de la transporter à l’hôpital Saint-Antoine pour des examens complémentaires.

A 21H24, je me retourne pour me diriger en driection de l’ambulance lorsque j’entends des bruits de pétards. Mon esprit comprend tout de suite la gravité de ce qui se passe. Ce bruit est effroyable ; il est comme métallique, froid, sec, comme un bruit qui continue à ricocher dans nos têtes. Mes yeux se ferment naturellement à chaque détonation. Mon boulot de pompier prend le dessus en voulant immédiatement comprendre la situation. Je tourne la tête vers le mur de l’hôpital Saint-Louis qui est en train de recevoir des balles assorties d’étincelles. (…) Je décide de rentrer dans l’ambulance. Mes deux collègues sont au fond. (…) J’ai compris ce qu’il se passait même si je ne voyais pas. Ma seule préoccupation était de passer un message radio pour qu’on envoie des renforts. A 21H25 ma radio s’est déréglée ; je la règle de nouveau et je passe mon premier message. (…) Je ne ressens rien ; j’attends juste qu’ils finissent leur travail. Ca fait environ une minute que l’attaque a commencé. Les tirs cessent ; je regarde mes deux collègues quelques secondes et je leurs dis de rester dans le camion. Je ne veux surtout pas qu’ils soient exposés. Je me dis que si quelqu’un doit en prendre une c’est moi. 121 cartouches d’armes de guerre tirées en deux minutes trente. Ils laissent derrière eux de nombreuses victimes au sol. Les gémissements, les hurlements et appels à l’aide se font entendre petit à petit. (…) A 21H26, je regarde la scène générale. Je demande le déclenchement du plan rouge. Je commence à réaliser l’ampleur des dégats mais toujours d’un point de vue très professionnel. J’ouvre la portière arrière de mon ambulance et dit à mes deux collègues de s’occuper en priorité de ceux qui sont conscients. Ils font ce que je leur dit et en mettent même plus dans leurs poches en tentant de soigner un maximum de personnes. Je compte tous les gens au sol et les considèr comme décédés. Je reprends ma radio pour la troisième et dernière fois. 15 décédès et X en urgence absolue. Je me fais interpeller, tirer le bras par des gens qui m’appellent (…). Je commence à abandonner le pompier et laisse place à mes émotions humaines. 

Je m’approche du corps sans vie d’une femme qui a le visage face au sol. (…) Je regarde le trottoir du Carillon qui est rempli de corps (…). Pendant ce temps, je ne sais pas ce que font mes deux collègues mais je suis persuadé qu’ils font ce qu’ils peuvent. Un homme m’interpelle pour demander de l’aide. C’est un proche de la conductrice de la clio. Je la sors de sa voiture par la porte passagère. Je dis à son proche de rester auprès d’elle. Je savais que c’était la fin. Je me relève. Je n’ai pas envie de pleurer. Je n’ai aucun sentiment. Je suis choqué par la scène.

Je vois arriver les premiers renforts (…) comme s’ils venaient enfin percer la bulle dans laquelle je m’étais enfermée. Je regarde mon chef qui a déjà pris connaissance de mes messages radios. Lui pense que j’interviens suite aux appels de secours des attentats. Nous nous sommes partagés les deux bars et le restaurant sans que personne n’ait eu besoin de dire quoi que ce soit. Un homme pompier fait un massage cardiaque à la femme que j’avais sortie de la Clio. Il n’y a plus rien à faire pour elle.

Je découpais les vêtements, je mettais de l’oxygène quand y’en avait. Je faisais des pansements. Je tentais de rassurer les gens. Je déplaçais également le corps sans vie de cette femme qui avait sensiblement mon âge. Ses yeux étaient ouverts comme la plupart des morts. Je l’ai mise à côté d’une autre femme afin de les regrouper. (…) J’entends que d’autres plans rouges sont demandés sur des terrasses et au Bataclan. Je m’aperçois que mes émotions changent. J’ai envie de pleurer quand je pense à ce que nous venons de vivre avec nos deux collègues. J’ai envie de pleurer pke je comprends pas, J’ai envie de pleurer pke je veux pas y croire, J’ai envie de pleurer pke j’ai peur du noir , J’ai envie de pleurer, J’ai envie de pleurer pke j’ai peur du surattentat pke je sais que la suite va être très dure pke je sais pas comment je vais gérer tout ça … pour toutes les choses dégueulasses que j’ai vu et que je vois encore … pour tous ces morts et blessés innocents. Ces sentiuments feront leur apparition à plusieurs reprises jusqu’à la fin de l’intervention.

Arrive le moment de l’évacuation des victimes. J’appellerai mon ex-copine pour lui dire de rentrer chez elle. Elle comprend pas. Je vois des bris de verre sur mon siège avant. Je lève la tête : nous avons pris une balle dans le pare-brise ; je réalise pas ce que ça veut dire. (…) Je repars sur les terrassdes. Il y a de plus en plus de sang dans l’ambulance sur le brancard, sur le matériel, le sol et sur mes vêtements. Je repars sur les terrasses. 

Un impact dans le pare brise, un impact dans l’aile et des ricochets sur la façade latérale. Mon chef me touche la tête avec sa main et remercie je ne sais qui que nous soyons toujours là. Le premier message de soutien que je reçois provient de ma tante. Je réponds de manière automatique que ça va bien. Je ne veux pas l’inquiéter. Un policier me demande si je les ai vus, je dis que non ; il me donne sa carte professionnelle.

A 00H16 nous regagnons la caserne dans un silence complet. Il y aura 16 décédés X en urgence X. Après trois heures sur les lieux, je quitte les terrasses. Je laisse derrière moi mon insouciance que je ne récupèrerai jamais (…). Des amis, des collègues, des employés, des patrons, des soeurs, des frères, des cousins, des parents, des enfants, des grands parents, des compagnons, des maris, des voisins, des passants : toutes ces vies frappées de près ou de loin. 

Lorsque nous rentrons à la caserne ce n’est pas fini. Il y a d’autres interventions à la caserne en lien avec le Bataclan. (…) L’ambiance pesante que j’avais quitté cinq minutes avant est également présente chez nous, dans notre maison. En rentrant, je ne sais pas quoi dire à mon équipage : chacun se disperse. Je pleure dans la pièce d’à côté tout ce que j’avais retenu pendant l’intervention. Mes amis et collègues sont là pour moi et me réconfortent. Je me calme et regarde la télé dans la salle de détente. Les images, les vidéos et les bandeaux d’information défilent en boucle. (…) Je rappelle mon ancienne copine pour lui expliquer plus précisément ce que je venais de vivre. Elle ne comprend pas que je ne suis pas le pompier qui est arrivé après. Je lui raccroche au nez car je n’ai pas eu l’humanité et le réconfort que j’attendais. (…) Cette même journée nous recevons le ministre de l’intérieur, le préfet de police. Ils m’interrogent, regardent les dégâts sur le véhicule. Le soir du 14 novembre un ami pompier nous invite à boire un verre chez lui à la caserne. Je suis complètepment à l’ouest, je regarde dans le vide et j’ai envie de vomir. Il est 23H, je dois aller chez ma copine et prendre le métro (…). Dans les jours qui suivaient, nous n’en parlions pas beaucoup à la caserne. Psychologiquement nous étions tous atteints. Difficile de passer à autre chose car notre quartier avait été attaqué. Il était maintenant pris d’assaut par les forces de l’ordre, les curieux, les journalistes.

Je ne souhaite pas me mettre en arrêt de travail. (…) Nous partons en intervention pour une personne qui ne répond pas aux appels. Lors du bilan de la victime je fais une crise d’angoisse. Je ne pourrai me rendormir qu’en allant me coucher avec un collègue. Le moindre endroit noir de la caserne représentait un danger pour moi. Je ne me sentais plus en sécurité. Je serai mis en arrêt pendant une semaine. Nous sommes repartis pour une fusillade. C’était une fausse alerte. Je ne pouvais plus monter dans une ambulance pendant deux-trois semaines. Ensuite je remontais dedans mais seulement en journée. Et puis je me suis fait violence pour reprendre mes gardes de 24H comme tout le monde. (…)  Fin novembre je faisais le sauvetage de deux personnes dans un incendie. (…) Malgré cette intervention noble du 

Fin janvier 2016, je me sépare de mon ancienne copine. Je n’étais plus l’homme insouciant qu’elle appréciait. Je lui demandais de fermer la porte à clefs derrière elle. Je lui demandais sans cesse des comptes-rendus pour savoir avec qui elle était et ce qu’elle faisait. La séparation m’a mis un second coup dur. Le 12 février 2016 je reçois une citation à la médaille de … (décorations). 

Un an était passé et déjà l’épreuve de la première commémoration. Je savais que ce serait dur. Pour me donner un semblant de courage, j’étais sorti avec des potes la veille. J’étais rentré à 6H du matin saoûl. Je voyais des gens avec des visages fermés, en pleurs et parfois énervés. (…) 

J’avais le besoin d’être disinhibé pour ne pas ressentir le malêtre au fond de moi. J’aurais pu m’arrêter de boire à ce moment-là. En rentrant chez moi après mes soirées je pleurais et continuais à boire en écoutant des musiques qui me replongeaient dans l’évènement, jusqu’au moment où je pleurais de fatigue. J’avais le besoin de me sentir triste, comme si je me refusais d’être heureux. Je pensais que je n’avais pas le droit de l’être. (…) Aujourd’hui j’ai quelques réponses à mes questions. Au début je pensais vraiment que je pouvais m’en sortir seul, sans soutien psychologique. Je tirais la manche de mes chefs quand ça n’allait pas. Je n’arrivais pas à trouver quelqu’un qui me corresponde. Je faisais un pas en avant pour en refaire deux en arrière. Je me suis caché derrière ma carrière professionnelle : je révisais sans cesse pour ne pas penser. Je me donnais beaucoup d’objectifs comme pour cacher un drame bien plus profond. En septembre 2017 je suis muté de la caserne de Parmentier dans laquelle j’avais tout vécu. Ca me fend le coeur. J’ai l’impression d’abandonner toute une partie de ma vie : un quartier et un attentat que je ne veux surtout pas oublier. J’ai peur de l’oublier. (…) J’ai beaucoup comparé mon attentat avec celui du Bataclan. Je me suis toujours dit que c’était bien pire là-bas. Comme si j’avais besoin de ça en plus. (…) Ca devait être horrible et j’ai mal au coeur pour ces centaines de personnes présentes là-bas. N’est-ce pas déjà horrible de comparer des attentats entre eux. Durant mes nuits, mon cerveau en fabriquera de nouveau : des voitures béliers, des fusillades, mettant en scène mes proches et moi-même.

Difficile pour un pompier d’être victime et surtout de l’accepter quand ça arrive dans le cadre d’un attentat terroriste. Ce double statut est insupportable. (…) On a tout entendu : j’étais en tenue avec du personnel, du matériel et un véhicule. Impossible pour moi de fuir quoi que ce soit ; ça ne m’a jamais traversé l’esprit. En position de chef, il a fallu que je prenne des décisions et définisse mes priorités. (…) J’ai eu toute sorte de réaction : les gens gênés qui n’osent pas en parler ; les gens qui passent très vite à autre chose ; les gens qui ne voient pas le souci et les gens qui sont très réceptifs. Sans compter les petites phrases assassines : « ça fait longtemps, tu devrais aller mieux! » ; « sois un peu plus combatif ». Incompris et tout seul. Au bout d’un moment je n’arrivais pas à trouver de mots assez forts pour décrire mon vécu.

 

Christophe explique qu’il a été très en colère contre le fait que les gens ne comprennent pas ce que lui ressentait mais qu’aujourd’hui il prend les choses avec plus de distance et que ce sentiment de colère s’est dissipé : 

Christophe : « aujourd’hui je suis heureux qu’ils ne comprennent pas. J’essaie de prendre les choses avec plus de recul. Continuez à ne pas vouloir comprendre : continuez à vouloir vivre normalement. Nous sommes bien assez à souffrir de tout ça. 

L’association life for paris m’a offert de précieux conseils. Je remercie sincèrement Cécile et Stéphanie. J’ai pu apprécier le pouvoir de cette association. En leur exposant ma situation ils m’ont expliqué qu’un article de loi sorti en mars 2019 permet aux pompiers de bénéficier d’une indemnité

Fin septembre 2021, l’ouverture du procès m’a plongé dans une impasse. j’ai décidé de quitter les camions pour faire de la formation. Je ne supportais plus d’être inquiet. Je n’en peux plus d’être sous pression et en insécurité permanente. Moi qui ne voulait pas quitter le boulot que j’aimais ; ils m’ont eu à l’usure. Aujourd’hui je m’occupe de la formation des jeunes qui arrivent à la BSPP. (…) Je ne pars plus en intervention mais je forme pour tenter d’apporter un retour d’expérience sur mon vécu d’homme ou de pompier. (…) Je tournerai certainement cette page alors que je rêvais d’exercer ce métier depuis l’âge de 10 ans. Je ferai un métier qui m’apportera sérénité et équilibre.

 

Il explique ensuite la signification du dessin projeté à l’écran en début d’audience, représentant du Dieu indien Ganesh : 

Christophe : « il s’agit du dessin d’un Dieu bouddhiste, Ganesh, il est invoqué avant d’entreprendre qqe chose pour lui demander d’effacer tous les obstacles. C’est un dessin qui nous a été apporté à la caserne par le père d’une jeune femme blessée sur la terrasse du Carillon. Elle était hospitalisée à Saint-Louis et son père a voulu nous le donner. L’auteur semble être une femme décédée sur la terrasse du Carillon. Il s’avère que ces deux femmes étaient ensemble ce soir-là. Il compte beaucoup pour moi. Il est encadré au-dessus de mon lit (…). Il maintient et pérennise le lien que j’ai avec toutes les victimes.

Malgré tout ce que j’ai raconté, j’ai pu vivre des choses et rencontrer des gens extraordinaires grâce à cette histoire. Ma première pensée vient pour mes deux coéquipiers qui étaient là ce soir-là (…). Je suis désolé de ne pas vous avoir soutenu les jours et les semaines suivantes. (…) Je pense bien à vous en ce jour de témoignage. J’aimerais faire un clin d’oeil à Jules Naudet, l’un des réalisateurs du documentaire Netllix qui retranscrit les faits avec une grande humanité. Je tiens à remercier une fois encore Life for paris pour ce que vous faites pour les autres alors que vous êtes vous-même victimes du terrorisme. Je ne serai surement pas là sans le travail des différents praticiens psys que j’ai rencontré. Je ne serai pas ici sans mon avoat qui m’a assisté dans ces démarches pénales que je ne connaissais pas. Vous êtes quelqu’un de très humain et je vous en remercie. Je remercie également mon autre avocate qui fait un travail formidable pour défendre au mieux mon indemnisation. J’aurai également un mot pour ma famille : (…) ne vous inquiétez pas pour moi le plus beau est à venir. J’ai un modèle professionnel c’est David ; il n’a pas vécu la même chose que moi il le sait … mais il était là. Aujourd’hui pour moi tu n’es plus un chef mais un ami. Comment ne pas parler de mon Philippe, mon vieux bassiste. (…) Toi aussi tu fumais ta clope devant le Bataclan quand ils sont arrivés. Sache que tu as sauvé des vies ce soir-là. (…) Je suis heureux que tu sois passé au-dessus de tout ça aujourd’hui. J’ai 33 ans, j’ai les chevexu courts je suis pompier et j’écoute du rap. Lui a 45 ans a les cheveux longs rougs et bouclés et écoute du rock. Un regard, un silence, avec toi (…). J’ai aussi une pensée pour Amel, qui de par sa profession, a elle aussi tenté de soigner les dégâts causés par une idéologie meurtrière ce 13 novembre. (silence) Enfin j’aimerais mettre à l’honneur ma conjointe Pauline : (…) je te remercie de croire en moi, de croire qu’un jour tout ça sera un souvenir lointain. L’état de stress post traumatique impacte beaucoup ma vie sentimentale (…). Je ne parle pas pour ne pas l’impacter mais en même temps je ne peux pas cacher le mal-être donc on passe à côté de belles choses. Depuis 6 ans, (…) je te reemerice pour ta patience, ta compréhension et tes compromis permanents. 

Il est temps pour moi d’aborder la conclusion : je pense à vous très régulièrement même si on ne se connait pas (…) parce que j’ai dû prendre la décision de laisser des gens mourir pour en sauver d’autres. J’espère que vous m’aurez compris car c’est aussi pour vous que j’ai voulu témoigner, pour faire comprendre qu’on a fait ce qu’on pouvait malgré le fait qu’on était également visé. J’ai fait ce que j’ai pu. (…) Une minute après le début de l’attaque je demande les premiers renforts, une minute plus tard je demande le déclenchement du plan rouge. (…) Je ne pouvais pas faire plus rapide en termes d’appel de renfort. A 26 ans, j’avais toutes ces vies qui dépendaient de mes décisions. A trois pompiers, nous ne pouvions pas prendre en charge la trentaine de personnes blessées (…). Je remercie également les aidants de première ligne, les aidants, les soignants. Dans les jours qui ont suivi, nous avions été un peu critiqués (…) sans prendre en compte que nous ne sommes pas des robots programmés ; nous sommes humains. Sachez que nous avons toujours été dans l’action ; aucun de nous trois n’est resté prostré dans un coin. (…) Je ne pense pas qu’un sapeur-pompier de 30-40-50 ans aurait été plus efficace ou mieux préparé. On parle d’un acte de guerre en plein Paris. Evidemment je n’en veux à personne (…). Je comprends tout à fait la volonté de comprendre et l’état de détresse dans lequel se trouvaient les blessés. Je le répète : nous sommes humains. 

Je n’ai aucune odeur de poudre ou de sang en tête. Mon plus gros traumatisme reste sonore et l’hypervigilance. Je me déçois de regarder de travers certaines personnes dans les transports ou dans les lieux publics, de chercher les issues de secours, de ressentir une angoisse à la tombée de la nuit. J’ai peur pour mes proches et moi-même. Malgré le changement d’environnement professionnel, je ressentais le décalage énorme avec mes collègues. J’ai donc pris une décision qui s’est avérée difficile : je suis en arrêt de travail depuis le 14 février 2022. Je prends des médicaments associé à une thérapie d’EMDR. Tout ceci fonctionne plutôt bien. Je reprends le travail lundi prochain. J’espère être libéré d’un poids à l’issue de ce témoignage. Je sens qu’une page est en train de se tourner. (…) Quoi qu’il arrive j’aurai toujours une pensée au fond de moi pour les personnes blessées et décédées (…). Je ne sais pas ce que c’est de perdre un être cher mais je pense bien à vous car j’étais le témoin des circonstances dans lesquelles ils ont perdu la vie. J’ai mal au coeur qu’on parle de l’attentat du Bataclan ; qu’on oublie les victimes impliquées au Stade de France et sur les terrasses. J’ai mal au coeur qu’on me dise qu’il y a 130 morts alors qu’une 131e a mis fin à ses jours. 

(…) Je pense sincèrement que ça m’a fait du bien de poser tout ça sur papier parce que je n’avais pas eu le courage de le faire auparavant. Je ne savais pas si je pourrai tenir sur mes jambes, lire le texte voire venir aujourd’hui. La vie continue. Qu’on se connaisse ou non, j’en profite pour vous dire à tous aujourd’hui que ma conjointe est enceinte et que je vais devenir papa d’ici la fin de l’année. Je continuerai à me battre pour elle, notre futur enfant et Georges notre petit Beagle. Pour finir, une citation de Sénèque que j’aime particulièrement : « la vie n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre comment danser sous la pluie ».

Je vous remercie de m’avoir écouté. 

Le président : « merci monsieur ».

 

17H15

Le président : « il n’y a pas d’autre audition ? ».

Maître Bibal : « je viens d’apprendre qu’un certain nombre d’accusés souhaitent remettre en cause la possibilité de faire entendre quelques mots sur une bande audio (vidéo?). Il s’agit d’une pièce que je verse au débat : c’est une pièce dans laquelle madame Mainvielle a voulu dire quelques mots sur les conséquences pour elle de l’assassinat de son fils au Bataclan ».

Le président : « c’est sur une clef USB effectivement ».

Maître Violleau, avocate de Mohamed Abrini : « on s’est posé la question de savoir quelle était la nature exacte d’une déposition de témoin ».

Le président : « c’est pas un témoin … c’est … comment dire … « .

Maître Bibal : « j’ai utilisé le terme témoignage ; je retire ce terme. Il s’agit d’une pièce que je verse au débat. Elle souhaite que la pièce soit connue en audience publique ».

 

17H19 :

Le président : « l’audience est levée pour aujourd’hui. On se retrouve demain ».

 

A demain ! 

 


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