Jour 120

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

La présente version du compte-rendu est une version brute et provisoire. La version lissée sera bientôt disponible.

 

JEUDI 5 MAI 2022

 

11H30 : aujourd’hui, c’est Woggle qui nous accueille à l’entrée presse / avocats / parties civiles. C’est l’un des chiens de l’équipe cynophile, capable de détecter la présence d’explosifs dans les sacs etc. 

 

Programme de la journée : aujourd’hui, de nouvelles victimes des attentats seront entendues (Le Petit Cambodge, La Bonne Bière, Charonne, Bataclan).

 

12H20 : les accusés arrivent progressivement dans le box (ils sont assis dans l’ordre suivant – de gauche à droite : Salah Abdeslam / Mohammed Amri / Yassine Atar / Mohamed Bakkali / Adel Haddadi / Sofien Ayari / Ali El Haddad Asufi / Farid Kharkhach / Osama Krayem / Mohamed Abrini / Muhammad Usman). Les accusés qui comparaissent libres sont quant à eux déjà installés devant le box (de gauche à droite : Hamza Attou / Abdellah Chouaa / Ali Oulkadi)

 

12H53 : la sonnerie retentit. La Cour entre.

Le président : « l’audience est reprise. Vous pouvez vous asseoir. Il y a une nouvelle constitution de parties civiles ».

Maître Thevenet : « depuis les attentats, madame France-Elodie Besnier (présente sur l’une des terrasses) conservait des séquelles psychologiques considérables. Elle n’a jamais réussi à surmonter ce retentissement psychologique et l’ouverture du procès en septembre a aggravé ses séquelles psychologiques. Elle a mis fin à ses jours le 15 novembre 2021. Elle laisse derrière elle deux enfants mineurs : Andréa qui avait 13 ans et Anna qui avait moins d’un an. Elle laisse également sa mère et son père. Je vous demande de prendre en considération la demande des quatre parents de madame Besnier ».

Le président : « bien on va reprendre les auditions des parties civiles ».

 

Avant que les auditions des parties civiles ne reprennent, la question est posée de savoir si les avocats de la défense maintiennent leur opposition à ce que soit versée au dossier le témoignage vidéo de la maman d’une victime décédée (pour rappel, cette femme ne peut pas (ou ne veut pas je ne sais pas) venir déposer à la Cour. Elle a enregistré des vidéos qu’elle souhaite être visionnées pendant l’audience. Dans son courrier de demande de versement de la pièce, Maître Bibal parlait d’un témoignage . Or, ce qualificatif posait difficulté à certains avocats de la défense qui relevaient que la qualité de témoin doit permettre aux avocats d’interroger le témoin. Or si la personne est absente, il n’est pas possible de la questionner. Ils contestaient donc la qualification juridique attachée à cette pièce. Lors de l’audience hier, Maître Bibal avait finalement rectifié et demandé de retirer le mot de « témoignage », pour simplement considérer qu’il s’agissait d’une demande de versement de pièce classique. Aujourd’hui, les avocats de la défense concernés ayant pris acte du changement sémantique de la demande, ils ne s’opposent pas au versement de la pièce au dossier. Les vidéos pourront donc être diffusées ultérieurement) :

Maître Lévy, avocate d’Ali Oulkadi : « le rédacteur de ce courrier n’est pas présent aujourd’hui. S’agissant d’un versement de pièces, nous ne nous opposons pas à ce versement et que ces vidéos soient visionnées (…). Mon confrère Bibal a retiré le mot témoignage. Dans ces conditions, la défense ne s’oppose pas que la vidéo soit versée et visionnée en audience publique ».

Maître Ronen, avocate de Salah Abdeslam : « lorsque c’était présenté sous la forme d’un témoignage, nous pouvions avoir une difficulté puisqu’il n’était pas possible de poser des questions. Maintenant, sous la qualification autre, il est un peu difficile pour nous de s’opposer au versement de pièce ».

Maître Bibal, avocat de parties civiles : « j’ai entendu ce que viennent de dire mes deux consoeurs en défense. Je souhaiterais simplement rappeler (…) l’émoi qui a été le sien lorsque les accusés, via leurs avocats, lui indiquaient qu’elle avait violé la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme en envoyant une vidéo expliquant son malheur. Madame Mainvielle sera évidemment destinataire des observations apaisantes de mes deux consoeurs mais madame Mainvielle souhaite qu’il soit acté que l’ensemble des accusés retirent les contestations qu’ils ont opposé à l’expression de sa souffrance. Le contenu de ce document était suffisamment grave pour que la clarification soit totale de la part de l’ensemble des accusés qui ont fait écrire cela ».

Dans le box on entend les accusés protester. Ali El Haddad Asufi se lève et crie : « on n’était pas au courant de ce courrier ! ».

Maître Ronen : « dire que les accusés ont écrit un courrier c’est un peu un problème ». 

Maître Christidis : « quand on écrit quelque chose c’est au nom du client ! ».

Maître Ronen : « je vois pas la difficulté à faire du droit. A partir du moment où on change de fondement juridique, il n’y a plus de difficulté ».

Le président : « j’indique que cette possibilité (que les parties civiles puissent enregistrer des vidéos) avait été évoquée dès les réunions que j’avais eu avec les avocats de la défense et des parties civiles et le Ministère public (…) dans la mesure où on avait beaucoup de demandes d’interventions. Cette possibilité de reproduire une déposition d’une partie civile devait plutôt être consacrée à des ayant-droits de victimes décédées plutôt qu’à des témoins directs où là on pouvait tout à fait concevoir des questionnements de part et d’autre de la barre. Je n’ai pas souvenir d’avoir assisté à une opposition manifeste de certains membres de la défense. C’est pour ça que j’étais un peu surpris de recevoir ce courrier. Il n’y a plus d’opposition, en l’état, à ce que des vidéos produites par les avocats de parties civiles et reproduisant des propos de parties civiles pourraient être projetées au cours de l’audience. Je constate que certains avocats concernés opinent du chef pour cette mention. Je dis ça pour la webradio ».

Maître Bibal : « je vous remercie de ce donner acte. Toute incertitude à cet égard est une source de stress considérable. On a eu hier deux ou trois désistements de personnes qui n’étaient plus capables de venir. Le poids de cette déposition, de cette parole est considérable à supporter pour les victimes elle-même. Je vous remercie pour ce donner acte ».

Le président : « bien. Merci. On va continuer ces auditions ».

 


ISABELLE 

 

Justine, la fille d’Isabelle a été tuée au Petit Cambodge. Elle commence avec ces mots : 

Isabelle : « pourquoi suis-je là aujourd’hui ? Parce que tu le vaux bien : toi Justine. Mais pourquoi ne peux-tu venir ? Parce qu’un soir de novembre certains en ont destiné autrement et on décidé que toi ma fille tu ne méritais pas de vivre. Ces personnes qui ont décidé que nous qui sommes là en lieu et place de vous tous ne méritons pas d’avoir la chance de continuer notre vie avec vous. Voilà pourquoi je suis là. (…) parce que tu as été assassinée, tuée, que tu es morte ce jour-là et que la date du 13 novembre 2015 est inscrite sur ton état civil comme un point final.

Qu’ont-ils arraché à ce monde ? Un concentré de vie (…) avec un style vestimentaire qui n’appartenait qu’à elle (…) et un langage fleuri très haut en couleur, un regard curieux sur le monde avec un appareil photo toujours rivé à l’oeil ; un livre toujours en cours, et ce fameux carnet Moleskine toujours à la main. (…) Tu voulais nous offrir le meilleur et tu laissais pour ton cahier et pour toi le reste un peu plus sombre.

Tu étais bourrée de défaut : bordélique, procrastinant toujours les choses, implacables dans tes jugements. Qu’ont perdu tes frères ? Vos chamailleries, incessantes (…). Et ta tribu ; ces amis qui venaient du bout de ton enfant et de toutes ces rencontres (…). Cette tribu elle grossissait et toujours, toujours, tu maintenais le lien.

Ce soir de novembre où tu es partie, tu n’étais pas seule. (…)

 

En février 2015, tu étais en année de césure et une de tes amies de te dit qu’elle part faire un road trip au bout du monde (…). Elle est blonde tu es blonde; elle a 22 ans tu as 22 ans et tu ne comprends pas bien pourquoi je ne suis pas d’accord pour ce voyage voire même un peu angoissée. (…) Elle me dit : « on meurt d’un attentat dans les rues de Paris aujourd’hui alors l’Amérique du sud ça craint rien ! » Et elle a eu raison … (…). Revenons au présent : ce présent que le procès te redonne aujourd’hui.

Ce vendredi soir là dans ma voiture j’entends « François Hollande évacué du Stade de France, le Petit Cambodge (…) » … Stop ! Le Petit cambodge. Elle m’avait dit qu’elle allait dans ce fameux restaurant pour manger « un bobun de fou ». Alors j’appelle Justine, une fois, dix fois, quinze fois. Je suis dans la voiture avec Didier mon conjoint. Je fais partie de ces mamans collantes, et super casse-pieds. Elle ne me répond pas. Et quand j’appelle, elle sait qu’il faut me répondre parce que je n’appelle jamais. Et là, je tombe sur la messagerie. (…) Je sais qu’il est arrivé quelque chose ; je le sens. J’appelle toutes les amies de Justine. ‘Allô Clara tu me confirmes que Justine était bien au Petit cambodge’. SMS de Clara « Justine a été blessée au ventre ; elle a été montée dans une ambulance et Amalie ère dans les rues de Paris ». (…) Elle l’a tenue dans ses bras quand elle l’a retrouvée puis ils ont monté Justine dans une ambulance puis … et là je vous emmène avec moi dans le cauchemar. Le cauchemar commence.

 

Ses frères et ses amis ont pris leur voiture et sillonné tous les hôpitaux de Paris. (…) J’appelle les hôpitaux, ils finissent par ne plus me répondre. Ses frères continuent. Mais je ne comprends pas : on sait qu’elle était sur un brancard, qu’elle est montée dans une ambulance. Où est-elle ?! Arrive 5H du matin (…). On va tous se coucher quelques heures. 8H ou quelque chose comme ça : Jérémy (le frère de Justine) m’appelle : « la Salpêtrière vient de m’appeler ; Justine est chez eux elle est entre la vie et la mort, elle a pris une balle dans la tête ». (…) Une balle dans la tête ? Amalie m’avait dit dans le ventre. (…) Un médecin nous prend à part « Justine est arrivée après avoir pris une balle dans la tête. Nous avons tout tenté mais elle est décédée il y a une demie-heure. Si vous souhaitez vous recueillir sur le corps quelqu’un va vous accompagner mais du fait de la blessure et des bandages, vous ne pourrez pas la reconnaître ». (…)

 

Isabelle explique qu’elle n’a pas pu aller voir le corps de sa fille mais que l’un des frères de Justine y va avec son père. Ils apprennent quelques heures après que le corps qui leur a été présenté n’est pas celui de Justine, mais celui d’une autre victime. Erreur : Justine n’était pas à la Salpêtrière mais à l’Institut médico légal. 

Ils sont eux allés se recueillir sur le corps de Justine que nous ne pouvions pas reconnaitre. (…) Le mercredi matin 9H, convoqué à l’école militaire. On me dit : « Madame, le corps de Justine que vous avez vu n’est pas celui-là ; Justine a toujours été à l’IML. Elle n’est pas allée à l’hôpital ; elle est décédée au Petit cambodge ». Et là je hurle. On me demande de me calmer. (…) Ils sont allés se recueillir juste après l’annonce du décès sur un corps qui n’était pas reconnaissable. En l’occurence, c’était Lola qui avait peu ou prou l’âge de Justine … nous avons juste veillé un corps dont on nous a dit qu’il était celui de Justine.

Je suis beaucoup plus calme aujourd’hui. J’ai pardonné les maladresses, les errances, les incertitudes. (…) En revance, sept ans plus tard, je ne pardonne pas cette folie d’un soir. (…) Je ne veux pas être calme et je ne le serai jamais. Mon monde a vacillé mais nous sommes plus forts que ceux qui ont voulu fouler au pied notre vie. Vous avez voulu faucher notre boule à facette tourbillonante (…), une jeune femme bien dans sa vie, bien dans son temps. Ils m’ont privé des momzents d’angoisse inhérents au fait d’être parent. Ils m’ont privé de ces petits bonheurs de rien du tout qui font la plénitude d’une vie normale. Ils ont privé tous ses amis de tous ces moments de délire, de folie, hors de tout cadre et de toute convention.

Alors je te le promets : nous allons continuer à bouger et essayer de faire quelque chose de plus beau, que toi Justine tu pourras photographier là où tu es (…) ».

 


FAMILLE DE STELLA 

 

Stella a été tuée au Petit Cambodge le soir du 13 novembre. Son présents à la barre ses parents, son frère et sa soeur. Ils vont chacun dire un mot. C’est Hassina, sa maman, qui commence (des photos de Stella et de la famille seront projetées sur le grand écran tout au long de leur témoignage)

 

HASSINA, la maman de Stella

Hassina : « je vais vous parler du 13 novembre. Le 13 novembre, c’était une belle journée de vendredi. Une fin de semaine comme tant d’autres. Le soir, Stella m’appelait pour me demander si elle pouvait venir déjeuner au restaurant et passer la journée du dimanche avec moi. Comme souvent le vendredi soir je fais mes courses avant de rentrer chez moi et j’ai dû rentrer vers 21H. Je pars préparer le dîner, laissant la télé en fond sonore. Prête à aller me coucher, je vais éteindre la télé et c’est là que je vois alerte info – attentats. (…) J’étais loin d’imaginer que Stella était au restau. (…) Au bout du fil, Vanessa me dit de ne pas m’affoler, sans que je comprenne pourquoi. A partir de là, je ne ovulais pas, je ne pouvais pas admettre que ma fille qui m’avait appelée il y a à peine trois heures était peut être concernée par cet attentat. Vanessa a fait venir son père pour me tenir compagnie étant donné que je vis seule. Nous sommes resté toute la nuit devant la télé. Je n’avais qu’une seule chose en tête : aller chercher ma fille dans tous les hôpitaux de Paris. Jamais elle nous aurait laissé sans nouvelles. (…) Ce portable qui sonnait dans le vide au début puis directement sur répondeur. Les yeux rivés sur la télé et dans l’attente de la moindre nouvelle de Stella. (…) Ce n’est que samedi après-midi que nous avons reçu un appel. Stella était identifiée à la morgue (pleurs).

Stella était une jeune femme conviviale, rendant service à tous et ne refusant jamais rien tant qu’elle pouvait aider. Elle était aimée de tous. Pharmacienne et médecin, nous avons fait tous les sacrifices pour la réussite de nos enfants. C’était une enfant adorable et aimante, une grande soeur protectrice. Elle était très proche de moi, encore plus depuis mon divorce avec son père. Elle laisse un grand vide dans ma vie. J’ai parfois des moments d’absence et d’angoisse le soir en rentrant chez moi. Il ne s’est pas passé un seul jour sans que ma fille me manque. Elle laisse également un grand vide car elle me remplaçait quand elle le pouvait. Actuellement, je n’ai pas de prise lorsque je dois m’absenter pour elle, raison pour laquelle je n’ai pu assister à aucun jour du procès. Aujourd’hui je tarde à prendre ma retraite. J’ai 68 ans à la fin de l’année et j’ai peur de rester seule.

Pourquoi elle, pourquoi on nous l’a pris. Elle me manque. Je me fais suivre, je suis en colère, j’ai la haine contre ses djihadistes qui ont brisé notre vie.

J’aimerais dire à tous ceux qui se sont présentés comme des combattants de l’EI ; vous méritez vous aussi d’être séparés à jamais de votre mère comme moi je le suis de ma fille. 

Quant à toutes ces personnes grâce à qui ce projet machiavélique a pu voir le jour, ils ne méritent aucune clémence. Tous ceux qui connaissaient ma vie savent qu’il n’est pas impossible qu’elle puisse elle, de là où elle est, vous accorder son pardon. Ce ne sera jamais mon cas. Je suis croyante moi aussi. (…) Ce Dieu dont vous n’avez pas le monopole et que vous avez mal compris. Mon espoir est de revoir un jour au paradis ma fille, mon trésor. Merci de m’avoir écoutée.

 

VANESSA, la soeur de Stella

Vanessa : Stella et moi nous étions très proches. On a partagé le même appartement pendant près de sept ans. Nous étions inséparables. On a déménagé en 2014 et nous ne nous sommes pas trop séparées l’une de l’autre. Le Petit cambodge était à mi chemin de nos domiciles et est vite devenu notre restaurant favori. (…) Le programme de Stella s’était effacé peu à peu de mon esprit mais l’évocation des rues m’a fait comme l’effet d’un électrochoc. S’ensuit une période de lutte pendant laquelle je m’efforce de garder mon calme tout en tentant sans relâche de la joindre par téléphone. Puis le nom du Petit Cambodge est sorti : et là j’avais compris. (…) Celle qui me protégeait. (pleurs) Je me suis vite reprise car je me suis dit que ce que je devais faire était rassembler ma famille, m’occuper de mes parents (…). Nous avons tous très vite compris qu’il lui était arrivé malheur. Kevin lui a vécu cette situation de loin, impuissant. Je me souviens de ce moment où je me suis isolée dans cette soirée d’anniversaire où je m’étais finalement rendue. Je découvrais avec horreur l’actualité de ce qui était en train de se passer à Paris. (…) Nous allions à partir de ce moment-là vivre la plus grande épreuve que nous ayons à affronter dans notre vie.

 

KEVIN, le frère de Stella

Kévin : ce qui restera de Stella est cette énergie qu’elle nous insuflait. Aujourd’hui son absence est douloureuse (…). Rester debout et prendre soin les uns des autres comme elle aurait continué à le faire si elle était encore là. C’est cela qui nous aide à avancer et relever la

Ce que nous aimerions lui dire est à quel point nous sommes fier elle (…) car elle était une combattante elle. Son combat : celui d’aider les autres sans compter, les faire passer avant. N’est-ce pas là le vrai courage ? La vraie force ? Pour nous oui ! (…) Nous continuerons à vivre pour ne pas trahir la mémoire de la battante que tu as toujours été.

C’était une personne exceptionnelle. Je pensais déjà que c’était une personne exceptionnelle de son vivant et je ne manquais pas de lui dire. Merci à tous. 

 

JACQUES, le papa de Stella

Jacques : elle s’appelait Stella. Comme c’est mon premier enfant je voulais lui donner un nom qui est du sens : la signification de son nom c’est étoile, un être souhaité, fleur de jasmin. Elle était notre guide en quelque sorte car sa venue au monde a orienté le cours de notre vie. notre étoile s’est éteinte. Son souvenir continue à nous habiter, sa famille, ses proches et ses amis. Je souhaiterais vous présenter la bonne personne qu’elle était. Stella était curieuse de tout, elle avait une soif de connaissance, de politique, de culture (…). Surtout, Stella est résolument tournée vers autrui et à l’écoute des autres. C’est sûrement pour cela qu’elle s’est tournée vers la médecine. (…) Outre ses études, Stella ne se privait pas de passer de bons moments avec sa famille et ses proches, quitte à les provoquer ou les organiser. Stella va manquer à jamais à nous ses parents (…), Stella va manquer au monde aussi. (…) Elle voulait simplement être utile mais des fous criminels et irresponsables en ont décidé autrement.

 


MARIE-FRANCE

 

Marie-France était rue de la Fontaine au Roi, à proximité de la Bonne bière : 

Marie-France : les heures ne sont plus très précises le soir de ce 13 novembre. (…) Je devais prendre mon poste de chargée de vestiaire à La Concrète. (…)

 

J’ai à peine le temps de terminer ma phrase que devant moi, je vois arriver des tirs. (…) A mes pieds, se trouvent deux hommes : l’un d’eux ne semble plus être parmi nous. Un homme du kebab m’ouvre et me tire à l’intérieur. Nous nous réfugions dans les sous-sols. Je ne mets pas longtemps avant de rappeler Maud qui me dit d’appeler Pauline, notre chef … dans un souci de conscience professionnelle. J’appelle aussi ma mère. (…) A cet instant je pense à un règlement de comptes. 

(pleurs…) On redescend au sous-sol, nous attendons. Je suis guidée par le fait de rassurer ma maman et ma conscience professionnelle. Je prends conscience que la situation est grave et qu’il ne s’agit pas d’un règlement de compte. Maman me dit qu’il y a une prise d’otages. Nous finissons par ouvrir le rideau de fer. Là c’est une scène que je n’aurais jamais voulu vivre. J’entends quelqu’un dire « bande de batards, pourquoi vous filmez ?! ». Je m’en veux tellement de ne pas avoir su quoi faire pour tenter d’intervenir, d’aider les personnes blessées. C’est comme si j’étais là sans être là. La police arrive (…) et là nous sommes raccompagnés vers la sortie du kebab (sa maman vient de la rejoindre à la barre et la tient par la taille). 

(…) Je me souviens que deux jeunes filles voulant remonter la rue du Faubourg du Temple (…). Le videur du comptoir général nous fait entrer. Les filles m’invitent à aller dans la réserve. J’ai de nouveau X au téléphone. Elle me propose de m’accueillir chez sa maman Edmée. Nous passons un peu de temps sur BFM mais j’ai l’impression de ne pas tout saisir. Je crois que je dors mais je n’en suis pas sûr. (…)

Je rentre chez moi seule. La fin de la matinée se déroule bizarrement ; je me demande toujours si ce que j’ai vécu est bien réel. (…) J’arrive chez maman et m’effondre dans les bras de mon frère Lionel (il l’a lui aussi rejoint à la barre et la tient par l’épaule. Elle est désormais entourée et tenue par sa maman et son frère).

 

Elle explique se rendre à la cellule de crise le lendemain et entamer un parcours de soins. 

Aujourd’hui, je survis en étant hantée ; je pense aux personnes décédées. Quand je me rends à l’audience, je me pose des questions et je me demande « est-ce que ces personnes auraient eu la force de se relever là où moi je n’en trouve pas. Je fais semblant de vivre pour ne pas inquiéter mes proches ; je suis tout le temps à fleur de peau. Je crois que je ne serai plus jamais la même. Avant j’allais de l’avant et toujours positive (…). Aujourd’hui il faut vivre pour vivre et surtout lutter contre les idées suicidaires, le tout en faisant tout pour ne pas inquiéter mes proches. (…) J’ai eu plusieurs surnoms mais le plus représentatif c’est cylone … c’est mon papa qui l’avait trouvé. Je ne suis plus cette personne. Je suis constamment en colère, sur la défensive. Je me suis réfugiée dans l’alcool ; une sorte de béquille, pour m’aider à dormir, ressentir des émotions. J’ai arrêté l’alcool depuis le 31 décembre 2021 après une journée d’ivresse dont je me souviendrai.

Sur le plan physique il y a aussi des conséquences que je ne m’explique pas. (…) Sur le plan psychiatrique je me répète inlassablement que je vais craquer. (…) Dans mon malheur j’ai eu la chance de ne pas êtree blessée physiquement mais sur le plan psychiatrique je suis en mille morceaux. (…) Chaque jour est une lutte pour me lever, me laver, entretenir mon logement, pour ne pas craquer. Je suis contente tout de même d’avoir trouvé le bon thérapeuthe. (…) Le 31 décembre j’ai été effrayée par les bruits de pétard et de feu d’artifice dans la cité de ma maman. Sur le plan professionnel, par souci alimentaire, j’ai dû reprendre le chemin du travail. (…) Au cabaret sauvage j’étais parfois à la billeterie (…). Malgré le premier filtrage des agents de sécurité je n’étais pas sereine. (…) Je ne rêve plus. Les terroristes ont réussi à me voler mes rêves. 

J’attends pas grand chose du procès mais lorsque le procès a débuté ce que j’espérais c’était des condamnations exemplaires. Au fur et à mesure des mois, ce que je ressens c’est une sensation de moqueries. On essaie de les faire passer pour des anges ; je pencherai plus pour des monstres. (…) Utiliser la religion comme justification est inacceptable. Est-ce que Allah cautionne ces actes ? Je ne pense pas. (…) La vraie condamnation pour eux serait de vivre avec ce poids que je porte. Je vous remercie de m’avoir écouté et je tiens à remercier ma maman et mon frère ici présents ainsi que (elle sourit) l’ensemble du cabinet Bibal. 

 


JEAN-LUC 

 

Jean-Luc habitait dans un appartement situé juste au-dessus de La Belle Equipe. De chez lui, il a pu prendre en photo la voiture du trio de terroristes composé de Brahim Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh. Plusieurs de ces photos seront d’ailleurs projetées durant son audition. Il commence avec ces mots : 

Jean-Luc : je suis secouriste depuis mon plus jeune âge (je ne sais pas du tout si ça a un rapport mais il porte une médaille sur sa veste). J’ai perdu mon père à deux ans et demi. Mon métier actuel consiste à identifier les dangers, les risques et mettre en place des systèmes de prévention. J’ai maintenant 56 ans ; j’en avais 49 et ma fille seulement 15. Le soir du 13 novembre, j’étais chez moi. Comme souvent avec ma fille le vendredi soir on regarde NCIS. Il est un peu plus de 21H30 et dans la rue une pétarade ; j’ai fait mon service militaire en 1988 et je reconnais rapidement les bruits. (…) J’essaie de rappeler les forces de l’ordre ; je suis en attente. La curiosité l’emporte … progressivement je me rapproche de ma fenêtre il projette une photo de ce qu’on voit de chez lui dans la rue). J’ai en bas de chez moi une voiture arrêtée, un tireur debout, le frère d’un accusé (Brahim Abdeslam) qui est en train d’envoyer des rafales de manière continue. Un autre tireur tire sur les voitures. Il y a un troisième tireur qui apparaît assez vite, sur le côte droit (nouvelle photo, prise de nuit où on voit la voiture arrêtée avec Brahim Abdeslam sur le côté et on voit les chaussures oranges d’Abdelhamid Abaaoud). Je suis en face d’eux. Je pense à couper mon flash, c’est pour ça que ces photos sont d’assez mauvaises qualité. A droite, je vois apparaître un troisième qui va passer masqué par la terrasse et va ressortir devant celui qui tire principalement sur la terrasse. En avant, vous avez le canon de l’armé pointé vers la boutique du coiffeur. Le coiffeur est debout complètement tétanisé. Le tireur tirera sur la vitrine mais heureusement il le touchera pas. Je prends ces photos en ayant la présence d’esprit de couper mon flash. Des balles ont touché mon immeuble : je suis en face d’eux je suis dans la ligne de tir. Je ne suis pas visé parce que je pense à couper mon flash.

Quand je les ai vu agir j’ai vu la coordination et le rôle de chacun. Le premier qui protège et tire sur les voitures, le frère de l’accusé qui tire en continu et le troisième individu qui tire en balle par balle. Ces photos sont prises à 21H36. (…)

Il s’arrête : « pardon. C’est compliqué. (il s’interrompt à nouveau). Pardon … c’est plus compliqué que ce que je croyais de revivre ces moments là. Sur la photo n°3 on les voit remonter sur la voiture (Abdelhamid Abaaoud monte derrière, Brahim Abdeslam à l’avant côté passager, Chakib Akrouh conduit). Ils vont continuer leur attaque au Comptoir Voltaire juste après. C’est après le départ de cette voiture que je vais descendre. Je prends ma trousse de premier secours et je décide de descendre. 

Je descends (…). Dans la rue, il y a ce silence de mort. Tout est assourdi ; c’est assez étrange comme sensation. (…) La première personne qui est devant moi est déjà décédée. Je continue … une femme avec une plaie dans la jambe gauche. J’ai absolument rien qui me permet de traiter ce genre de blessure. (…) Je prends ma ceinture, je fais un garot de fortune ; j’arrive à arrêter l’hémorragie ; elle n’a même pas crié alors que je serrais d’une force incroyable. Je ne vois plus que les plaies … je n’ai plus de vision latérale. Je ne vois plus que les plaies que j’ai devant moi. L’hémoragie étant contrôlée ; je me tourne vers la droite .. une autre victime, une plaie abdominale ; je n’ai plus rien … je prends mon tshirt … je bourre mon tshirt … c’était un cadeau de ma fille … et je me retrouve torse nu en ayant utilisé mes vêtements pour essayer de traiter (la photo de lui torse nu sur la terrasse est projetée). De ce moment-là j’ai un black-out je ne me souviens plus. (…) Entre le moment où je prends les photos et le moment où les secours arrivent nous sommes restés 27 minutes seuls sur cette terrasse. Je me suis souvenu dans mes souvenirs de secourisme qu’il fallait que je fasse un T sur le front de la personne à qui j’avais fait un garot. Je n’ai pas de stylo et je trempe mes mains dans le sang pour marquer la lettre T sur la personne. 

Je sais qu’un véhicule de police est arrivé bien avant le véhicule des pompiers. Je n’ai plus qu’une seule idée c’est remonter voir ma fille. Je remonte chez moi et avant de rentrer dans l’appartement, je me dis « il faut peut-être que je retire mes chaussures. Sous les semelles de mes chaussures se trouve tout ce qu’un corps peut contenir. Je ne peux pas faire autrement que d’aller les rincer jusqu’à tout ce qu’il y avait sous mes chaussures disparaissent. Et là je peux aller voir ma fille. (il explique que sa fille va au 5e etage et lui peut redescendre). 

Je redescends, au milieu du KO je vois (…) c’est dans cette scène de guerre que nous nous sommes retrouvés. C’est là qu’on a ressenti, touché, tout ce qui était … c’était un carnage …  (la photo de la terrasse est projetée… les corps sans vie sont allongés sur le trottoir. Il n’a pas eu le temps de prévenir avant qu’elle soit projetée qu’elle pouvait être difficile à regarder). 

(…) On me dit que ce que j’ai fait est exceptionnel; J’ai du mal à y croire ; j’ai fait ce que je pouvais. On me propose de voir la cellule psychiatrique ; j’accepte. Je retourne chez moi … à ce moment-là il n’avait pas été question que les transports soient gratuits ; je paie ma course. UN officier de police vient vers moi m’interdit de rentrer chez moi … je lui montre le papier du quai des orfèvres … Il y a une tente blanche de la police scientifique. Je remonte chez moi. La tente est ouverte et six corps ensanglantés sont face à nos fenêtres. (…) Je vais me coucher, je m’endors. Je passe une bonne nuit. J’ai pas fait de cauchemar, j’étais bien. (…) Et le lendemain, on décide quand même d’aller boire un coup en terrasse dans un autre café à côté parce que c’est hors de question qu’on nous empêche de vivre.

Je voudrais rappeler une chose c’est que, contrairement à ce qui a pu être dit : nous ne sommes pas des témoins malheureux de cet attentat. C’est une expression qui m’a fait du mal. Je suis un citoyen fier d’avoir porté secours comme d’autres concitoyens ont accepté . Nous avons été la première ligne de défense citoyenne à nous lever (…). Je pense faire partie des impactés du second cercle et c’est en ce sens que j’ai proposé d’utiliser le terme d’adiant de première ligne pour nous définir car aucun vocable n’existait jusqu’à lors. 

Pour conclure, je souhaite remercier les membres de Life for Paris et en particulier Caroline Langlade. Si je peux me permettre, j’ai une phrase, un verset, 5.32 d’un livre sacré :  « celui qui sauve un seul homme, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité toute entière ». 

Je vous remercie et je suis prêt à répondre à toutes vos questions (le président n’a pas de questions, ni le Parquet, ni les avocats. Il le remercie)

 

14H18 : la partie civile qui devait être entendue après a finalement renoncé à être entendue. Le président suspend l’audience : « on reprend à 14H45 ». 15H02 : l’audience reprend. Le président appelle Djamel, qui a perdu sa soeur … mais il n’est pas là. Il ne souhaite finalement pas être auditionné. Claire, son autre soeur, s’avance. Son avocate l’introduit.


CLAIRE 

 

Claire : merci de me recevoir. Je suis fille de Mohamed Houd et de Zohra Houd, tous deux arrivés en France en 62, rapatriés d’Algérie. Ils ont élevé neuf enfants, dans le respect des valeurs qui étaient les leurs : celle de notre République mais aussi celles de l’islam. Ils étaient pratiquants, tous deux sont allés à la Mecque, nous ont inculqué ces valeurs d’humanité, d’humanisme. Ils ne nous ont jamais inculqué un islam des ténèbres, celui-là même que pratiquait les accusés. Mes parents ont mis au monde neuf enfant, desquels naissaient Djamel et Djamila, Allah y rahma (elle s’excuse auprès du président de parler arabe mais précise que cela signifie « paix à son âme » et que la formule est toujours utilisée lorsqu’on évoque un défunt. Elle marque un silence et répète « Allah y rahma ». Elle précise ensuite en français « que Dieu l’accueille en son royaume »). Djamila très vite est devenue mon petit bébé. Une forte connivence, un fort rapport charnel et sororal s’est mis en place. Elle me considérait comme sa deuxième maman. 

J’ai tenu à être présente aujourd’hui pour parler. Djamel, le jumeau de Djamila pensait avoir la force de le faire. Il n’a pas pu. 

Une famille de neuf enfants, 17 petits nièces et neveux donc je suis là pour parler en leur nom. 

Au moment des faits, je n’étais pas présente en France. J’étais en mission d’expatriation à Alger. Quand je rentrais mon premier geste était d’aller chez Djamila pour embrasser Tess, ma nièce. Ce soir-là, si j’étais rentrée comme à l’acoutumée, je ne serais peut-être pas parmi vous pour parler. Houda, Allah y rahma, Luda, Allah y rahmou disparu, étaient mes amis également. Je tenais à être présente aujourd’hui pour regarder dans les yeux les assassins de ma soeur (elle se tourne vers le box). Certains accusés comme Farid Kharkhach et Mohamed Bakkali ont la tête baissée, d’autres comme Salah Abdeslam levée.  

J’ai attendu que ma mère finisse sa prière pour lui annoncer. Je vous passe les détails des cris d’horreur de ma mère. (…) Je savais que je ne reviendrai plus à Alger, que j’allais quitter mon poste parce qu’il fallait être près de Tess ; je n’avais que Tess en tête. (…) Je vous passe également les moments très difficiles pour nous de ne pas enterrer immédiatement notre soeur ce qui est un rite chez nous. Il fallait d’abord faire l’autopsie mais encore fallait-il savoir où était son corps ! Bien évidemment, s’en est suivie une perte de repères pour chacun des membres de notre famille, une grande tristesse, un grand désoeuvrement. Ma mère n’a pas survécu, mon frère également est décédé, de chagrin, de douleurs. Nous avons eu 132 victimes mais il faut multiplier par dix ces victimes parce que nous avons tous eu des victimes collatérales (…). Ce ne sont pas que 132 victimes, ce sont 13.000 victimes, plus c’est tout un pays qui a été frappé, a été désillusionné, qui a perdu confiance en ses institutions … ce n’est pas seulement nous 

Je vous passerai également le fait que Djamila était une bonne vivante, tolérante, quelqu’un qu’on appréciait beaucoup, toujours prête à aider son prochain. C’est incroyable ce point commun que je trouve avec toutes les victimes : elles étaient toutes ouvertes, tolérantes, aimaient la vie…. comme si on avait tué la vie, dans la vie. Nous sommes là et nous serons là. 

Je ne vais pas abuser du temps de cette cour. J’ai souffert dans ma chair, souffert à voir ma nièce Tess dépérir, faire des tentatives de suicide, difficilement retrouver le chemin de la confiance, très fragilisée par ce désastre. Aujourd’hui, nous avons peur de perdre également la fille de Djamila. On a laissé en présence un père témoin direct des faits et une fille qui avait perdu sa mère et on ne s’est pas occupé de leur devenir. Grégory avait énormément de responsabilités. Il n’était plus en couple avec ma soeur mais c’était la mère de sa fille. Nous devons apprendre de cela, on ne peut pas laisser des familles seules livrées à elles-mêmes; nous devons mettre en place des dispositifs pour les aider, aller les chercher malgré elles … parce qu’il y a la fierté, le désarroi, qui font que ces personnes ne peuvent demander de l’aide … mais elles en ont besoin.

Donc aujourd’hui, je suis venue pour parler au nom de ma mère et mes frères. 

Je me demande si les accusés devant votre cour ont conscience de la chance qu’ils ont d’être jugés dans le plus grand respect du droit et de la dignité humaine; ce même respect qu’ils ont bafoué du haut de leur barbarie à l’endroit des victimes, en les assassinant aussi lâchement, tels des combattants dans un jeu vidéo. C’est tout ce que je voulais dire aujourd’hui. Je vous remercie de m’avoir entendue.

 

15H18


GAËLLE

 

Gaëlle est la sœur de Chloé, grièvement blessée au Carillon (c’est la jeune fille dont parlait précédemment Jean-Luc, lorsqu’il expliquait avoir fait un garrot à une jeune femme blessée à La Belle Equipe). Elle commence d’ailleurs par lui adresser quelques mots : 

Gaëlle : « Jean-Luc, tu sais l’amour que l’on te porte mais je tenais à te dire un merci profond, sincère ». (…) 

 

Gaëlle entame ensuite son récit du 13 novembre : 

Gaëlle : « j’ai un époux qui est fan de foot. Elle marque un silence et sourit : on ne peut pas tout réussir !!! (rires dans la salle également). 

 

Lorsqu’elle apprend qu’il y a des attaques à Paris, elle explique avoir essayé de joindre sa soeur, en vain : 

Gaëlle : « le fait que ma sœur ne me réponde pas, je sais intrinsèquement qu’elle est concernée par les évènements. J’ai essayé de joindre une amie commune qui ne m’a pas répondu non plus. Et là, j’ai commencé à très sérieusement m’inquiéter. Là, très rapidement, j’ai su que Chloé et Bella étaient blessées très grièvement mais qu’elles étaient en vie. J’ai pu prévenir mes parents. Je n’oublierai jamais le cri de ma mère. Je suis encore hantée par cela. Mon père lui, était dans une sidération répétée. Je les ai conjurés de ne pas prendre la route. Il doit être vers 00H-00H30.

Nous allons arriver sur Paris mes parents le matin, moi en début d’après-midi. Je suis arrivée à l’hôpital (…). Elle a deux balles dans le dos, une balle dans le bras, une balle à la cuisse… c’est la blessure qui aurait pu la tuer … et une balle qui miraculeusement a ricoché sur ses dents. Et puis elle va être opérée. 

 

Gaëlle revient ensuite sur « trois moments qui la marquent encore aujourd’hui : 

Gaëlle : « trois moments qui me marquent encore aujourd’hui : le premier moment c’est mon père. C’est un homme qui a le contrôle sur lui, qui sait gérer ses émotions et qui va arriver ce jour-là dans une agressivité que je ne lui connais pas. Il va envoyer balader tout le monde y compris ma sœur. Je ne comprends pas. (…) Je lui demande ce qui se passe. Il va me dire qu’il s’est occupé des affaires de ma sœur et décrire le manteau de ma sœur imbibé de sang … et le manteau est déchiqueté. Et, il va compter les impacts de balles : il y a quatorze impacts de balles dans le manteau de ma sœur … elle a été touchée par quatre. 

Ensuite (dans les jours qui suivent les attentats), je décide de constituer une sorte de revue de presse. Je vais tomber sur une page de Paris Match où je reconnais le manteau de ma sœur. C’est une image que je ne voulais pas voir … j’aurais bien aimé ne pas la voir.

Le troisième (moment qui la marque encore aujourd’hui) : Chloé va tout me raconter de ce qu’elle a vécu. Quand je dis tout, c’est tout ! Je ne vais pas détailler ici parce qu’il y a des choses que mes parents ne savent pas et que je vais garder pour moi. Mais une des premières choses qu’elle va nous dire c’est que les secours ont mis du temps à arriver et que quand ils vont arriver ils sont là avec des caméras. On se dit que c’est pas possible que des journalistes soient présents et filment. Et en fait si ! … puisqu’il y a un reportage qui va passer le dimanche soir sur M6. Le reportage va être diffusé et très vite enlevé face au scandale que ça a provoqué … sauf que, j’éprouve le besoin de regarder les informations et TF1 va passer un court extrait de ce « reportage scandaleux ». Et j’entends quelque chose que je n’aurais jamais voulu entendre de ma vie : les cris de ma sœur qui appelle son ami Bella. (sa voix se casse) Cette voix-là m’a fait instantanément comprendre que je serai à jamais éloignée d’elle. Je ne pourrai jamais la rejoindre dans cette souffrance, dans cette douleur. Chloé aujourd’hui si vous la voyez aujourd’hui, vous ne pouvez pas imaginer une seconde ce qu’elle a subi … mais ce que je sais moi c’est qu’elle ne comprend pas pourquoi elle est vivante mais pas les autres, pourquoi elle n’arrive pas à vivre. Elle m’appelle parfois pour me dire qu’elle veut mourir. Jusqu’à présent, j’ai eu les mots parce qu’elle est encore là mais je ne passe pas un jour sans me demander si un jour elle n’osera pas m’appeler pour ne pas me déranger. C’est ma trouille la plus profonde (Gaëlle est à présent très très essoufflée). J’espère qu’elle continuera à me déranger quand elle a ses idées suicidaires. Et deux, j’ai peur de ne pas trouver les mots.

 

Elle poursuit : 

Gaëlle : « elle (Chloé) ne veut rien savoir de ce qui se passe ici. Je suis le relai auprès de son avocate. Elle n’arrive plus à gérer les choses. 

Moi j’ai passé ma vie à aider les autres. Je suis chef de service dans une maison à caractère social pour des jeunes ultra-violents. J’ai inventé des choses avec mes équipes : ça marche, ça fonctionne. La haine est quelque chose qui m’est totalement inconnu. Vous êtes mes frères humains, vous n’êtes pas des monstres. Vous avez choisi sciemment ce que vous avez fait. Nous sommes tous en tant qu’êtres humains doués de libre arbitre. Vous donner l’étiquette de monstre serait trop facile. Vous n’êtes pas des monstres : vous êtes mes frères humains. Je pleure sur vous parce qu’en être réduit à de tels actes c’est oublier une partie de son humanité. 

 

Gaëlle termine :

Gaëlle : « je voudrais en terminer avec les mots d’un artiste qui nous accompagne depuis longtemps dans la famille. Ce monsieur s’appelle Jacques Higelin. Ce sera ma conclusion (elle lit les paroles de la chanson) :

Tu es la beauté qui s’ignore
Oubliée dans la nuit des temps
Au fond de son île au trésor
Et qui attend le conquérant
Qui te délivrera du sort
Où t’ont jetée les impuissants.
Tu es la beauté qu’on agresse
Quand elle se montre au grand jour
En abandonnant ses richesses
Aux deshérités de l’amour
Sans jamais attendre en retour
Le semblant d’une caresse.
Tu es la beauté insoumise,
Rebelle comme un cri d’enfant
Qui brandit sa rage de vivre
Face à la masse des morts-vivants
Sous la violence de leur bêtise.
Tu es la beauté flamboyante
Qui rougit le ciel au matin
Comme le sang sur la chemise du bourreau
Ou de l’assassin.
Tu es la beauté que j’adore
Car elle m’a appris à aimer
Et à comprendre la laideur
Qui est le miroir
Où je peux contempler ma vérité.

Elle termine : messieurs les accusés, puissiez-vous contempler la vôtre ». 

 

15H33


ARNAUD

 

Arnaud était le producteur du concert. Ce soir-là, il était présent au Bataclan Café. 

Arnaud : « j’ai longuement décidé à venir aujourd’hui mais je pense que c’était important que je vienne raconter mon histoire et je pense que j’aurais regretté. Je suis un cas un peu particulier parce que ce soir du 13 novembre j’étais en terrasse du Bataclan café; C’est moi qui produisais le concert des EODM. Je me souviens qu’on est en train de parler avec Thomas du prochain concert de Justin Bieber et à ce moment-là, tout explose. Je saute à terre, c’est le chaos … il y a des cris, des explosions … je suis complètement désorienté et bien entendu, ne comprenant pas ce qui se passe, mon premier réflexe c’est de me relever … et je vois autour de moi plein de corps.  je vois le corps de Thomas étendu dans la rue, la tête explosée, mort. Et je vois des individus devant le Bataclan, armés, qui se retournent vers moi. A ce moment je comprends que ma vie est en danger et je commence à courir pendant que je suis mis en joug. J’entends une rafale qui est tirée, je prends une balle dans le dos, qui traversera le poumon. Je m’effondre à l’intérieur du Bataclan Café. Mon amie Delphine a réussi à s’en sortir. Je hurle. Ca fait extrêmement mal de se faire tirer dessus. Ma plus grande peur c’est de finir paralyser. Une autre personne, un employé de Sony Music me dit de tenir bon, me fait boire un coup. Je me souviendrai toujours dire « ils m’ont touché dans le coeur » et Delphine me dire « mais non t’es con le coeur c’est à gauche, ils t’ont touché à droite ».

J’ai eu énormément de chance. (…) Ma famille arrive (…). Mon processus vital est extrêmement engagé pendant 48 heures mais je me bats et j’arrive à m’en sortir. Et pendant tout ce séjour à l’hôpital, je me réveille, il y a énormément de culpabilité. Je me sens coupable, je me sens aussi assoifé d’informations. J’ai besoin de comprendre donc je lis frénétiquement l’information. Je vous passe tout le choc, le stress post-traumatique tout ça. 

A l’hôpital, il y a comme une flamme de vie qui s’allume en moi et qui grandi au fur et à mesure des jours. Ca va être quelque chose qui va me pousser de l’avant. Il y a une pulsion de vie … alors qu’ils ont essayé de m’écraser, de frapper mon mode de vie. La musique c’est plus qu’une profession mais c’est une passion, on décroche jamais. Ils m’avaient frappé à la fois dans ma vie professionnelle mais aussi dans ma vie personnelle. Là y’a une vraie rage d’aller de l’avant et de continuer.

Je me reconstruis. Le processus physique c’est le plus rapide. le processus psychologique c’est plus long. Ca m’a bien pris un ou deux ans pour me reconstruire. (…) Et puis surtout, une rage professionnelle. J’ai tout donné, j’ai continué à faire des concerts, à avancer professionnellement, je travaille avec des groupes énormes : Celine Dion, les Rolling Stone, Justin Bieber. Moi je voulais me tourner vers vous et vous dire (il se tourne vers le box) : vous n’avez pas gagné, je suis toujours là. Presque vous m’avez aidé à aller de l’avant … je vais pas vous remercier mais vous n’avez pas gagné. 

Cette résilience elle est bien présente et malgré le fait qu’ils aient essayé d’écraser tout mon monde. Je voulais dire tout haut et tout fort : qu’ils n’avaient pas gagné. Je ne sais pas si je peux les remercier pour ça mais suite à ça j’ai arrêté de fumer donc peut être que suite à ça j’ai été sauvé du cancer je sais pas ! 

 

15H45


LOUIS

 

Le 13 novembre 2015, Louis était présent au Bataclan Café, où il travaillait. Avant de commencer son récit, il demande l’autorisation au président d’utiliser des documents. Le président accepte. Il débute par ces mots :

Louis : « tout d’abord merci parce qu’à l’automne j’étais pas du tout prêt à assister au procès et à revivre ce que j’ai vécu cette nuit du 13 novembre 2015. Je travaille dans la restauration depuis quinze ans en parallèle de ma vie d’artiste. A l’époque j’étais dans le rap, j’écrivais beaucoup et aujourd’hui je suis DJ et producteur de musique. Je suis sur le point de monter des soirées pour que les gens soient dans le partage, dans la musique et dans la vie. Je suis très heureux d’être ici et pouvoir parler (…) ».

 

Louis explique qu’en 2015, il vient de finir ses études d’art dramatique. Il trouve cet emploi au Bataclan Café, qui doit lui permettre de « devenir indépendant » et pouvoir partir de chez sa maman (il explique que cette dernière est professeur et maître de conférences et que son papa est dans la musique)

Louis : « je suis employé au Bataclan Café, depuis septembre 2015 (…). Ce travail, c’est le moyen de quitter chez ma mère et de devenir indépendant. C’était synonyme de nouveau chapitre qui s’ouvrait pour moi : la sécurité d’un poste qui s’ouvrait pour moi. Assurant le service du soir, j’étais dans l’ambiance des concerts, du soir !

 

Il en vient alors à son 13 novembre. Il explique qu’il se rendait au travail au Bataclan et a eu un accident de scooter sur le chemin. Comme il avait commencé ce travail il y a un mois et demi, il n’a pas pensé une seule seconde renoncer à y aller. Malgré la chute, il se rend au Bataclan Café : 

Louis : « à 16H30, alors que je me rends au Bataclan, j’ai une chute de scooter. J’ai vécu cette chute de façon annonciatrice et paradoxalement, elle n’a pas été assez grave pour ne pas me faire vivre cette soirée terrible. J’arrive quand même au travail désorienté. Je débute mon service un peu tendu … mais la fête m’apaise et me permet d’être la tête dans mon service et ce que j’aime faire. 

Puis vient le début du concert, la fête bat son plein dans le Bataclan. Moi j’attends deux amis, je suis devant la porte du Bataclan Café. Le passage Saint-Pierre Amelot est à ma droite et je suis dos au Bataclan Café (un plan est projeté à l’écran). J’ai le regard rivé sur mon téléphone parce que j’attends deux de mes meilleurs amis. Heureusement ils ne sont pas arrivés à l’heure ! C’est à cet instant précis que j’entends trois détonations sourdes à ma droite. C’est quelque chose d’indescriptible tant c’est un son qu’on n’a jamais entendu dans un pays en paix. Mon collègue va sortir sa tête du bar, il se retourne et me dit « c’est des pétards ». A peine il a terminé de parler, je discerne un homme qui tient une arme lourde à deux mains. Seconde salve. (…) C’est à ce moment là qu’une balle de kalachnikov a traversé ma cuisse gauche, le flanc gauche. Ni l’artère fémorale ni l’os n’a été touché. J’ai même pu me remettre debout. J’ai une pensée à toutes les victimes et les familles des victimes qui n’ont pas eu cette chance. Ces derniers jours, c’est presque ce qui m’émeut le plus, parce qu’être vivant c’est un mot et aujourd’hui je prends conscience que je suis là, grâce à ce procès … et c’est pour ça que je pense que j’ai vraiment une bonne étoile (…).

 

Il poursuit le récit de sa fuite : 

Louis : « je me suis dirigé vers la sortie de secours vers la cuisine. Je me suis engouffré dans la cuisine puis j’ai tourné à gauche pour me retrouver face au passage Amelot. (…) Les autres salariés resteront barricadés au fond de la cave. (…) Pour moi, il était pas question de rester à l’intérieur parce qu’à ce moment-là je pensais que j’avais à faire à un agresseur. Jamais j’aurais pu penser attentats ou un truc comme ça ! J’ai un grand-père qui est juif (…) un papa noir africain et j’ai une grand-mère qui est basque … donc pour moi détester quelqu’un, je sais pas faire en fait.

Donc l’autre raison qui fait que je suis sorti tout de suite c’est que je connais pas le niveau de gravité de ma blessure donc pour moi il est nécessaire de m’éloigner du danger. J’ai l’impression qie la scène qui vient de s’écouler a duré une éternité. Pendant que je m’échappe de cet enfer, des coups de feu retentissent encore au loin (les terroristes tiraient sur les personnes qui fuyaient par le passage Amelot). (…) C’est là que j’ai compris ce que voulait dire Bourdieu quand il dit « nous sommes des animaux sociaux ». J’étais redevenu un animal. 

J’ai un rire nerveux et je pense que c’est la première fois de ma vie que je me dis sans parler que j’ai de la chance d’être encore en vie parce que j’ai frôlé la mort de très très près. Je suis un jeune homme qui aime la vie, qui se bat pas (il explique que la seule fois c’était quand il avait onze ans et que sa maman lui avait « mis une rouste » et qu’il s’en souvient encore…). J’apprendrai plus tard que j’ai frôlé la mort notamment parce que c’était bien une kalachnikov. J’avais l’habitude d’en voir dans les clips de rap … et je me rends compte aujourd’hui à quel point c’est une arme très destructrice. On m’a arraché ma candeur et mon innocence.

 

Il reprend : 

Louis : « sous adrénaline, je continue ma course folle.  Je parviens au bar restaurant Le Centenaire (le plan est toujours affiché : il y a environ 300 mètres entre le Bataclan et cet endroit. Il explique que sur le moment, il ne s’est pas rendu compte qu’il avait autant couru et qu’il était allé si loin), non loin du Cirque d’hiver. La vie bat son plein en terrasse. Le temps ne semble pas s’être arrêté dans cette partie du monde, dans cette partie de Paris. J’ai l’impression d’avoir vécu une expérience qui m’éloigne radicalement de ce monde. C’est depuis cet instant qu’un sentiment d’éloignement et d’incompréhension ne m’a plus quitté.

Les reponsables du Centenaire viennent à ma rencontre. Je crois leur indiquer qu’on m’a tiré dessus. Et finalement non ! J’apprendrai en sortant de l’hôpital que j’ai dit que j’ai été agressé. Ils commencent à remarquer le sang, je saigne, on m’assoit on me donne du sucre. Je sais plus où je suis mais ça va mieux, la pression commence à redescendre…

 

Il explique que soudain, des gens arrivent. Ce sont les personnes qui s’échappent du Bataclan : « tous ceux qui ont eu le même instinct et ont couru ». Il explique qu’une femme blessée au ventre arrive à son tour : 

Louis : « la terrasse commence à s’affoler, des bruits circulent qu’il y a eu des tirs au Bataclan. Y’a deux clients qui prennent soin de moi, bienveillants. Encore sous adrénaline, j’ai la présence d’esprit de prévenir ma mère par SMS. J’écris « maman j’ai pris une balle ». J’ai fait une pause, je me suis dit « tu vas pas écrire ça à ta mère! ». Donc je me suis arrêté. Dans un premier temps je lui ai juste dit qu’il y avait eu des tirs au Bataclan. (…) Elle dira par la suite qu’elle a passé la nuit la plus terrible de sa vie. J’ai ensuite au téléphone un de mes frères de coeur.

 

« J’ai été parachuté dans une guerre qui n’est pas la mienne »

Louis : « j’ai été parachuté dans une guerre qui n’est pas la mienne. J’ai compris depuis ce jour-là pourquoi les militaires se préparent à la guerre. Avec le recul, je pense que la lâcheté des assaillants, ces commandos venus attaquer des innocents ça me révolte déjà parce qu’à la base je suis pas quelqu’un de haineux et pas quelqu’un de violent … et je pense que ce qui me révolte encore plus c’est l’injustice (…), tout comme le fait de prétendre venger des civils meurtris d’ailleurs, en se vengeant sur des civils ici, ça n’a pas de sens !

(…) J’ai l’impression d’être plongé dans un film de science-fiction. Les pompiers m’amènent à l’hôpital Saint-Antoine. Alors qu’une balle a traversé ma jambe, je me retrouve à attendre mon tour comme si j’étais dans une salle d’attente chez le dentiste. Et en fait je comprends que mon cas n’est pas le plus grave. C’est pour ça qu’on me prend pas immédiatement. Donc en fait, c’est pas vraiment une science-fiction ; je me rends compte de plus en plus que c’est pas réel. (…) Je retrouve une amie, elle a aussi été blessée au bar-restaurant la Belle Equipe (il me semble que c’est Chloé, qui était venue témoigner le 1er octobre. Il me semble qu’elle avait mentionné elle aussi avoir eu un ami blessé au Bataclan café. Je vais quand même vérifier désolée si je me trompe). Je la connaissais avant, on a reconnecté depuis.

A 3H du matin, je suis installé dans une chambre. Ma mère dira que j’étais presque euphorique. Le lendemain, ma famille vient me voir (…) et je suis ensuite opéré pour retirer les éclats de balle qui sont dans ma chambre. (…) 

Je sortirai de l’hôpital le lundi 16 novembre après-midi pour passer ma convalescence chez ma mère. Des soins infirmiers pendant un mois, une vie au ralenti, des nuits difficiles. Ce qui a été aussi très douloureux, c’est le sentiment de solitude profond que j’ai ressenti. Quand j’étais à l’hôpital, je postais des photos j’avais des 200 likes, 50 commentaires (il sourit) … mais après, la vie reprend son cours, et on peut pas en vouloir aux gens. Dorénavant, j’étais différent du fait de cette expérience violente et ça dès l’hôpital je l’ai ressenti parce que je me sentais en quelque sorte exclu. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de ne pas me considérer comme une victime, mais comme un survivant … en me réfugiant dans le travail et la musique.

 

Il poursuit avec un mot pour les accusés : 

Louis : « ce que je voudrais faire comprendre à ces hommes c’est que ma vie a été bouleversée par leurs actions meurtrières, qu’ils ont anéanti ma confiance en moi et en l’humanité. Moi qui aime l’homme, bah après et depuis les attentats, une méfiance envers l’autre m’a longtemps habitée. C’est grâce à l’aide de ma famille, mes amis, ma mère, ma petite soeur et ma thérapie que je n’ai pas perdu espoir en l’humanité et que je me tiens debout face à ces hommes. (…) C’est aussi parce que je suis encore vivant que j’ai souhaité être là pour faire entendre ceux qui ne pouvaient pas le faire. C’est le fait d’assister à ce procès et d’être là aujourd’hui qui m’a permis d’apposer le mot victime à côté de celui de survivant.

La conséquence principale pour moi c’est que j’ai perdu mon travail. J’ai été touché dans ma personne et dans mon travail et dans mon mode de vie au sens où je suis quelqu’un qui vit la nuit ; la nuit c’est mon environnement. Je souhaitais me reconvertir, suivre une formation … c’était compliqué … j’ai pas eu de soutien institutionnel … et en même temps, je voulais pas me complaindre dans la position de victime. Je me rends compte aujourd’hui que c’est le statut de victime qui m’aide à intégrer tous ces évènements à ma vie. Je pense que j’ai mis beaucoup de temps à faire mon deuil. Je pense que j’arrive à la fin du cycle. J’aime bien le chiffre 7 (le 13 novembre 2022, ça fera sept ans que les attentats ont eu lieu).

Je pense que j’ai été une victime de second rang. J’ai été à la fois très proche parce que j’ai été touché … mais en même temps, on parlait du Bataclan, des terrasses, et je trouvais pas ma place … c’est ce qui m’a poussé à être dans la dynamique d’un survivant et pas d’une victime. Ma famille m’a aidé, on parlait beaucoup de cet évènement. Aujourd’hui, je suis en analyse depuis deux ans et la tenue de ce procès me réconcilie aussi avec l’idée que l’Etat français et la République ont été jusqu’au bout. J’ai vécu ces derniers mois en acceptant mon statut de victime.

Même si les accusés présents ne sont pas ceux qui ont tiré sur moi ; certains par leurs actions ou leur silence ont permis de rendre ça possible (…). Je me suis rendu compte qu’ils ont mon âge, qu’ils sont issus de l’immigration (…) et je suis là aussi pour dire que parfois il m’a été difficile de m’intégrer en France, moi aussi mon père a été absent, très absent, ce qui m’a handicapé dans ma construction d’homme ; mais que contrairement à eux là où ils ont choisi la destruction moi j’ai choisi la création.

Il est nécessaire de protéger les générations futures (…) en forgeant des valeurs communes. Notre seule chance de vaincre le terrorisme à la racine est de cultiver chaque jour le vivre ensemble avec nos ressemblances et nos différences« .

Le président : « merci monsieur pour ce message d’espoir. Bon … du fait de certaines défections, on n’a pas d’autre témoin aujourd’hui ».

 

16H18 : audience terminée. A demain ! 


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