Jour 13 – 28 septembre 2021

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

Aujourd’hui, c’est le premier jour des auditions des parties civiles. Chaque jour, pendant cinq semaines, ce sont une quinzaine de victimes qui seront entendues. Aujourd’hui, c’est aussi la première fois que j’assiste au procès dans la salle principale. Celle où il se tient. Jusqu’à présent, je n’avais pas vraiment osé y aller. J’ai toujours eu l’impression que ça me permettait de garder une certaine « distance » émotionnelle avec les faits. Lorsqu’on est en salle de retransmission, on est « au » procès, mais pas « dans » le procès. D’une certaine manière, c’est comme si on était encore préservés … comme si cet écran constituait le dernier filtre ou le dernier rempart avant la réalité. Bien sûr, on n’est pas indifférent à tout ce qui s’y passe et qui nous est diffusé en temps réel … mais il y a finalement une certaine « distance » qui est créée par les écrans et par le fait que dans la salle presse, il n’y ait aucune partie civile. Dans la salle principale, tout est différent. Ici, tout devient plus réel. Les accusés sont là, dans le box, à quelques dizaines de mètres de nous. Les avocats sont là, également très nombreux … et évidemment, les parties civiles sont présentes en nombre elles aussi. Elles sont identifiables à leurs colliers aux cordons rouge et vert [rouge pour les personnes qui refusent de parler à la presse / vert pour celles qui acceptent de parler à la presse]. Il y a des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes, des personnes valides et d’autres handicapées. 

Aujourd’hui, le premier homme que j’ai croisé en arrivant au tribunal est Bilal [les noms de famille ne seront jamais retranscrits dans mes comptes-rendus]. Il était au Stade de France avec son fils et a été grièvement blessé. Je me souviens de lui pour l’avoir vu dans le documentaire Netflix Fluctua Nec Mergitur. La carrure très imposante de cet homme [il mesure près de 2 mètres et pèse près de 140 kilos comme il le précise lui-même], garde du corps de profession, m’avait elle aussi marquée. Aujourd’hui, je le vois devant moi. Il n’est plus dans un écran et tout à coup, lui aussi devient encore plus réel. Ses blessures aussi. Son sourire tout autant.

Pendant cinq semaines, ce sont des centaines de victimes que nous écouterons nous livrer leur témoignage sur cette nuit d’horreur, et la vie depuis.


13H08 : la cloche retentit. Tout le monde se lève pour l’entrée de la Cour [ça aussi ça change des salles de retransmission !]. En tout début d’audience, le président fait un point. Vendredi [je n’étais pas là], plusieurs avocats de parties civiles ont demandé au président d’assurer leur anonymat lors des témoignages en les dispensant de donner leurs nom et prénom à la barre. Il indique :

« (…) Je vais privilégier la norme. Je n’ai pas trouvé d’arguments procéduraux permettant de concevoir des témoignages à la barre de parties civiles dont on ne connaîtrait pas l’identité. Il faut savoir à qui on a à faire. C’est le principe du contradictoire, de l’oralité des débats, mais également de la transparence des débats. On doit respecter cette transparence. Il n’est pas question d’avoir des conciliabules devant cette table de justice. Chacun doit pouvoir savoir à qui nous avons à faire. (…) Les caméras, c’est pour la retransmission dans les salles annexes et aussi pour l’enregistrement historique. Et sur l’accès du public à l’enregistrement historique, il y a des règles bien précises, qui m’ont encore été confirmées. On ne peut accéder à ces archives que dans un délai de cinquante ans après que la décision ait été déclaré définitive. Il y aura peut-être des exceptions mais elles sont prononcées de manière très exceptionnelles et nécessiteront un avis de la Cour, des avocats, des parties civiles (…). Ce que je propose, c’est que les personnes qui souhaitaient ne pas décliner leur identité, se présentent à la barre mais précisent qu’elles ne souhaitent pas que leur identité soit communiquée dans les médias, dans la presse. (…) Ensuite, ce procès fait l’objet d’un enregistrement sonore prévu par le code de procédure pénale. Je ne vois pas comment on pourrait agencer cette exigence avec le fait que des personnes viennent montrer leur carte d’identité au greffe, sans que les personnes bénéficiant de l’enregistrement sonore puissent y accéder ».

Il clôture ce chapitre et reprend :

« (…) On va commencer par les témoignages des gendarmes de la Garde républicaine. On est à 350 demandes d’auditions à l’heure actuelle. Je voudrais qu’on évite dans la mesure du possible, les redites à la barre ».

 


 

Un premier membre de la Garde républicaine commence :

« Je m’appelle Philippe, je suis retraité de la gendarmerie nationale. Le 13 novembre 2015, j’étais major de la Garde républicaine. (…) A chaque fois qu’il y a un concert, notamment sur le Stade de France, nous déployons des cavaliers avec leurs chevaux. Ce soir-là, nous étions treize (…).

Je commence à descendre et là … une déflagration ! Je venais de dire à ma lieutenante ‘c’est une mission rodée ; la soirée s’annonce calme’. (…) Il y avait énormément de fumée. Et là, j’entends un monsieur qui hurle ‘bande d’enculés ! bande d’enculés !’. Je me jette sur cette première personne avec la radio police pour joindre le PC [poste de contrôle]. Je m’aplatis sur ce monsieur (…). Il saignait de la tête [pleurs dans la salle]. C’est là, à ce moment-là, que je vois un Monsieur [il s’excuse auprès de la famille de Manuel Dias, première victime du Stade de France], qui était en position à genoux, le tronc posé vers l’avant. Il avait toujours ses lunettes. J’avais l’impression qu’il me regardait donc je me suis dirigé vers lui et là, j’ai vu une jambe. Ma première réflexion ça a été ‘qu’est-ce que ce mannequin de vitrine fait là ?!’. Et c’est là que j’ai compris qu’il y avait eu quelque chose. (…) Le temps m’a paru excessivement long. J’ai cru qu’il y avait eu vingt minutes entre la première explosion et la deuxième alors qu’il n’y en a eu que trois-quatre. (…)

A l’époque des attentats, j’avais trente-trois ans de gendarmerie. Les gendarmes, les policiers, les pompiers on est tous préparés à vivre des scènes hors du commun (…). C’est notre métier. Normalement, le scénario est simple : (…) on nous appelle, on se prépare … pendant tout le trajet on se prépare psychologiquement à ce qu’on va éventuellement vivre ou voir. Ce soir-là, la différence, contrairement à la BRI, au GIGN, on les a appelés, ils se sont équipés et ils sont intervenus. Nous, on était sur l’explosion et on a d’abord dû absorber le choc, comprendre ce qui se passait et là il a fallu improviser avant que les gestes réflexes qu’on nous avait appris reviennent. (…) On a tous fait du mieux qu’on a pu.

Pour conclure, ce que je ressens c’est qu’au quotidien, moi j’ai rien eu comme blessure. Si j’avais reçu ne serait-ce qu’un petit boulon, je me serais senti blessé. La seule façon de marquer mon corps ça a été de faire un petit tatouage souvenir ».

Voilà, Monsieur le président, ce que j’avais à vous dire.

 

Après Philippe, vient alors le témoignage de Pierre, également membre de la Garde républicaine.

 


 

« J’appartenais à la section transport de la garde républicaine. Généralement, on fait des services d’honneur. Le 14 juillet par exemple, on va transporter des musiciens. Moi, mon rôle c’est d’attendre les cavaliers et de préparer le repas du soir. Et donc, ce jour, j’étais commandé de service pour transporter mes camarades au Stade de France. Donc, on a un minibus, c’est un Irisbus, un neuf places. On part en convoi, en début d’après-midi (une camarade me dira qu’on est parti à 13h13 … mais bon, faut pas être superstitieux !).

Ce jour-là, quand on arrive au Stade de France, au niveau de la rue de l’Olympisme, il n’y a personne. Nous sommes les seuls. (…) Au moment où on allait se mettre à table, le premier kamikaze se fait exploser… donc intervention tout de suite de toute l’équipe, qui va se projeter au niveau des blessés. Beaucoup de blessés, beaucoup de cris, beaucoup de fumée. J’ai senti qu’il y avait quelque chose de grave et qu’il fallait donner l’alerte. Je suis au téléphone et il y a le deuxième kamikaze qui va se faire exploser devant nous ; à une centaine de mètres. Cette explosion va nous coucher par terre. (…) Personnellement, j’ai été choqué par rapport au niveau de la deuxième explosion ; choqué par ce tronc humain coupé en deux ; par ces morceaux de chair un peu partout ; cette odeur, ce sang. Quand j’arrive chez moi, mes chaussures sont pleines de sang et mes vêtements plein de sang. Moi, j’ai pas la force de mes camarades (…), j’ai du mal à dormir, du mal à manger … je suis en hyperactivité. (…) J’ai demandé à être suivi. A la Garde, on a la chance d’avoir une psychologue qui va me suivre régulièrement.

J’ai pas de chance dans mon histoire. Je suis sur les Champs-Elysées lorsque le 20 avril 2017, l’un de mes collègues policiers va se faire abattre à 500 mètres de là où je suis stationné. J’ai téléphoné au général pour avoir plus de moyens. On n’avait pas de gilet pare-balle, pas de HK. Je le vis très mal. (…) Je suis suivi à l’hôpital Bégin en psychiatrie (…). A l’heure actuelle, je suis post-traumatique ; j’ai un traitement. J’habite en Vendée. J’ai beaucoup de problèmes encore. Lorsqu’on parle d’attentats, les images reviennent, les odeurs aussi… c’est quelque chose qui persiste.

Le terrorisme c’est la terreur et ce soir-là, ils nous ont mis la terreur ; pas seulement sur les victimes et les blessés mais elle est aussi dans les familles. Tout le monde dans ma famille a été touché dans cet attentat. Il faut prendre en compte ces victimes indirectes. (…) Il y a ceux qui sont blessés à l’intérieur ; ceux qui ne surmonteront jamais. Il y a un avant et il y a un après 13 novembre (…). Je suis sous Rispéridone [c’est un médicament anti-psychotique]. Il faut les juger pour ce qu’ils ont fait mais également pour les conséquences de ce qui s’est passé. Ce soir-là, en plus d’avoir tué Monsieur Dias, ils ont attaqué des familles entières et ils ont détruit des familles entières.

Voilà. C’était mon intervention.

 

L’homme repart de la barre en pleurs. Une femme qui l’accompagne le prend dans ses bras. Après lui, c’est au tour de Renaud, également membre de la Garde Républicaine et présent au Stade de France.

 


 

« Je ne vais pas revenir sur la mission. Vous l’avez comprise. (…) Je récupère les gens qui sortaient de l’Events [restaurant de la première explosion dans lequel est morte la première victime, Manuel Dias], je les mets sur le trottoir opposé en faisant en sorte que personne ne s’en aille. Et là, deuxième explosion! Première erreur ; je me dis « pourquoi je ne les ai pas mis contre le mur car là on reçoit des boulons. Il y avait un monsieur complètement paniqué … il cherchait son fils ; il hurlait [il a la voix très enrouée. L’homme dont il parle est Bilal Mokoko, une autre victime, qui viendra témoigner dans la journée]. On lui remet son fils. Je rentre dans le bus dont mon collègue vous a parlé. On attend le retour du capitaine [il est très ému et a du mal à faire des phrases].

Je rentre chez moi [il pleure]. Je mets une heure avant de me débloquer ; à parler à ma femme. Je tiens à préciser que, c’était mon premier jour de reprise après mon congé paternité. Ma première fille avait cinq semaines … autant vous dire : elle aurait pu ne jamais connaître son père. Donc j’entre, je m’endors mais en fait au début je regardais la télé, j’étais hypnotisé ; et là je dors comme un bébé ; j’ai dormi vraiment bien. Je retourne au travail le lendemain car il y avait tout un défilé de responsables qui voulaient nous voir par politesse.

Premier souci : quand j’ai l’uniforme ; ça va à peu près. En revanche, quand je suis à la maison, je ne veux pas l’admettre mais le moindre bruit me stresse. Un jour, j’étais assis dans le RER, il y avait un homme apparemment de confession musulmane qui n’avait rien fait à personne, et je l’ai fixé. (…) J’ai dit à ma femme « s’il y a quelque chose qui se passe, c’est le premier sur qui je vais sauter’. Après la naissance de ma première fille, qui avait un mois ; ma femme avait quasiment fait ses valises. Là, j’ai accepté de me faire aider et de nous faire aider (…) et on s’est sauvés comme ça.

Ce que je veux vraiment dire c’est que j’ai embrassé la carrière de gendarmes car je crois en cette institution. J’ai toujours voulu faire ça et ce qui m’a déçu, c’est les chefs. Pas les chefs directs, les capitaines et les majors : ils devraient être ministres ! Pas non plus les grands chefs. Je parle de l’entre-deux : (…) zéro reconnaissance. Encore aujourd’hui. Ça vraiment c’est dur !

Je ne vais pas vous embêter plus longtemps ; je vais juste vous remercier et remercier mes deux patrons.

Son avocate : « votre institution sait que vous venez témoigner aujourd’hui ; est-ce qu’elle vous a adressé un petit mot de soutien ? »

L’homme : « seul le colonel nouvellement affecté a envoyé un message ce matin. Mon chef direct d’aujourd’hui, le patron zéro, le patron de l’époque zéro. J’ai pas de colère mais j’ai du dégoût pour ces gens-là ».

Président : « vous êtes toujours à la Garde Républicaine ? »

L’homme : « Bien sûr et je ne veux surtout pas en partir ! »

Après un salut militaire à la Cour, il repart à la cadence du pas des armées. Après lui, c’est au tour de Laurent, autre membre de la Garde Républicaine, de s’avancer. 

 


 

« Mon capitaine qui venait tout juste d’être nommé me demande de l’accompagner au Stade de France. On arrive sur les coups de 21H (…) Il y a eu une grosse explosion ; beaucoup de fumée. J’ai cru que c’était une pompe à bière qui venait d’exploser. (…) Le temps de la stupeur, on est vite remontés sur place. On a déplacé les blessés parce que juste devant le restaurant il y avait un gros tas de sacs poubelles. Certaines personnes, certains de mes camarades sont allés de suite s’occuper des victimes. Les autres, on a établi un périmètre de sécurité.

Je n’ai pas trop la notion du temps entre la première et la deuxième explosion. On a reçu en pluie des boulons de la première explosion. (…) J’ai cru qu’il n’y avait qu’une personne qui était décédée. J’ai su le lendemain qu’il y avait deux personnes.

J’ai deux sentiments : un d’avoir échappé à la mort ou des graves blessures et en même temps, je me dis que ça fait partie du boulot donc je n’ai pas ressenti le besoin d’aller voir un psy. J’essaie de vivre comme ça. Ce qui s’est passé par la suite, c’est que mon épouse et mes enfants avaient peur donc ils ont déménagé… et je les ai rejoints après, une fois que j’ai pris ma retraite de gendarme.

Qu’est-ce que je peux dire de plus ? [il souffle] Pfffff … A part l’hypervigilance, je vis plutôt bien. Je n’ai pas peur. Au contraire : plutôt de la colère … je la contiens et pour le moment ça se passe plutôt bien. Je peux pas dire grand-chose de plus puisque je ne le vis plutôt pas mal.

Président : « contre qui avez-vous de la colère ? »

Partie civile : « contre eux en particulier [il montre le box de la tête] et contre les terroristes en règle générale. Je ne comprends pas comment au nom d’une religion on puisse faire autant de dégâts. Est-ce qu’ils se rendent compte de ce qu’ils font ? Je n’en suis pas sûr et s’ils s’en rendent compte c’est bien pire ».

Il termine avec cette phrase :

« Au final, ils n’ont pas gagné. Nous sommes libres et eux ils sont derrière ! »

Un autre membre de la Garde républicaine s’avance [je n’ai pas pu noter son prénom. Si je le trouve, je l’ajouterai]

 


 

« Je ne vais pas revenir sur la mission, les premiers évènements. (…) L’effet de cette première bombe (…) c’est une onde de choc dès la première explosion. Ça fait pas peur, ça fait pas mal, mais on ne connait pas. On peut être préparés à beaucoup de choses mais lorsqu’on n’est pas préparés … on se pose beaucoup de questions. La deuxième explosion, on reçoit des débris. Quand je suis rentré chez moi, j’avais des bouts de chair dans les cheveux. Je ne m’en étais pas rendu compte avant [il a la voix qui tremble énormément]. Si je viens pour témoigner, c’est pour dire à quel point la lâcheté humaine fait du mal aux familles. Nous, nous sommes impactés, mais toutes nos familles aussi. C’est tout ce que j’ai à dire.

 

Président : « vous êtes suivi actuellement ? »

Partie civile : « non ! Ma thérapie c’est de vivre en Outre-Mer » [sa voix tremble. Il a du mal à faire ses phrases et respire longuement à chaque fois].

Son avocate : « en Guyane, vous êtes en train de mettre en place une action pour témoigner. Pouvez-vous en dire plus ? »

L’homme : « J’ai été contacté par l’ONAC [Office national des anciens combattants et victimes de guerre] qui a appris que j’étais primo intervenant le soir du 13 novembre. Ils m’ont demandé de pouvoir raconter mon histoire devant un panel d’universitaires parce que ce qu’il s’est passé ce soir-là intéresse les chercheurs, les enseignants (…). Mon histoire, je l’ai écrite d’un seul trait : une quarantaine de pages. Ce ne sera peut-être pas un best-seller mais ce que je donnerai à mes enfants, plus tard ».

Un dernier membre de la Garde républicaine vient témoigner. Il s’appelle Jonathan et se présente en tenue officielle.

 


 

Je souhaiterais rendre à nouveau hommage à l’ensemble des victimes et particulièrement à Manuel Dias qui était sur le lieu de notre intervention comme trois autres victimes qui se trouvaient aux abords de l’Events. (…) J’aimerais aussi redonner les noms des militaires qui ne sont pas présents aujourd’hui parce qu’ils ne peuvent pas être là ; soit parce qu’il y a une contingence matérielle ou parce qu’ils n’en ont pas la force [il lit les noms … très ému. Il n’arrive plus à parler].

Notre spécialité est la sécurité publique à cheval. Cela faisait trois mois que j’avais pris mes fonctions. J’avais 40 ans, quinze ans d’ancienneté de service. Lorsque j’arrive sur zone, (…) je demande que l’ensemble des militaires viennent à l’arrière pour faire un briefing. Au bout d’une minute, une explosion très violente me coupe la parole. (…) Nous montons sur le haut de la rue de l’Olympisme pour comprendre ce qu’il se passe. Sur ce temps de montée, un cri déchirant, celui d’une des victimes qui crie « bande d’enculés ! bande d’enculés ! ». Immédiatement je pense à une agression. Arrivée à hauteur, je vois le major disparaître dans un nuage de fumée (…). Je suis obligé de maitriser au sol un blessé qui n’arrêtait pas de crier et qui était dans un état second. (…) Je m’avance et voit le visage de Monsieur Dias les yeux ouverts, position agenouillée et le visage appuyé sur l’une de ses mains. Je constate qu’il est décédé de par sa position. (…) Les ordres que je vais donner sont des ordres de gendarmerie : protéger, secourir, renseigner et enquêter.

Mes militaires sont perdus et pourtant, ils vont agir en se concentrant sur les missions données aux uns et aux autres. Un gel des lieux sera fait (…). Nous allons faire effacer de certains téléphones portables des photos qui sont prises par des badauds. Ce qui me blesse aujourd’hui c’est de devoir montrer ces photos pour pouvoir justifier de ma présence sur les lieux et de mon état de victime.

La deuxième explosion intervient sur un temps que je ne saurai évaluer. J’étais en état de sidération par rapport à la première explosion. J’entends à nouveau des choses glisser au sol. (…) J’entends que l’explosion vient de ma droite mais je suis incapable d’en évaluer la distance. Ce moment de sidération reflète pour moi une image : celle du mur du Stade de France qui se dresse et d’entendre le public applaudir et crier de joie … et je pense à ce moment là que je suis en face de deux mondes inconciliables : la vie et la mort. Ca c’est une image qui me hante encore aujourd’hui [il pleure].

A partir de cette deuxième explosion, j’ai peur. J’ai peur de mourir à chaque instant, à n’importe quel endroit. Je vois en chaque personne arrivant sur nous un kamikaze. Lorsque ces personnes arrivent sur nous ; nous sommes tellement stressés qu’on dégaine notre arme de service et on met en joug des personnes arrivant sur notre position, en faisant les sommations de gendarmerie.

Ensuite, arrivera sur zone le commissaire Simonin. (…) Il va me dire à trois reprises de dégager. Je désobéis à cet ordre et me maintien en position, considérant qu’il n’y a pas d’effectifs suffisants pour assurer la protection des lieux. Et donc, nous restons sur zone [il est très ému et fait beaucoup de pause. Sa voix est très enrouée].

Arrivé aux écuries, je constate une scène apocalyptique où mes militaires sont dans un état second. (…) J’appellerai à nouveau ma hiérarchie pour expliquer la situation dans laquelle sont les militaires. On me répond que c’est tard et mon chef que j’ai en ligne me dit qu’il viendra le lendemain à 9 heures. Là Monsieur le président, je me sens abandonné, seul, et ne sachant que faire. Je propose plutôt une prise de contact le lendemain après-midi et je m’assure que chacun ne rentre pas seul chez soi et que les célibataires soient pris en compte par une tierce personne.

Quand je rentre chez moi, mon épouse, mes enfants dorment. J’allume la télévision et là, je prends toute la mesure de cette soirée. Le lendemain, je rentre aux écuries et là, les cavaliers qui étaient présents la veille se promenaient, ils erraient, avec les yeux hagards ; à déambuler dans le quartier avec leurs chevaux. Je rappelle immédiatement mon chef, à nouveau, et là il me donne l’autorisation d’appeler la psychologue de la Garde républicaine. Elle a été admirable. Elle est venue dans des temps records pour prendre en compte l’ensemble des militaires.

(…) Ensuite, va commencer un très long parcours. Celui de faire le suivi de ces douze militaires. J’ai eu l’impression d’être seul Monsieur le président : seul devant l’inconnu, seul devant l’incompréhension de mes chefs directs (…) estimant que nous n’étions pas blessés. Je demanderais également à pouvoir déposer plainte dans le cadre de ce dossier. Cela m’a également été refusé [toujours très ému et toujours du mal à finir ses phrases]. (…) Aucun des militaires n’a été placé en arrêt maladie parce que nous avions tous notre mission chevillée au corps. A ce moment là, il n’y avait que ça qui me guidait et la santé de mes militaires. (…) Le fait d’être tous cavaliers nous a beaucoup aidé, nous a permis de rester debout et de ne pas nous arrêter. J’ai continué à vouloir servir sans restriction. Il s’agissait de ne pas vouloir fléchir devant le terrorisme ; d’être toujours fidèle à la mission de la gendarmerie qui est de protéger la population. Je me suis donc porté volontaire pour toutes les missions, y compris la sécurisation du Champs de Mars et du Trocadéro le soir de la Saint-Sylvestre.

(…) Ma grande hantise était d’être déclaré inapte au service, pour des raisons psychologiques (…) mais j’étais loin de m’imaginer ce que j’étais en train de vivre intérieurement et qui avait un impact sur ma famille à la maison : impatience, énervement, colère, beaucoup trop de temps passé au travail, des soirées entières à accompagner ces douze militaires, sans le soutien de la hiérarchie. (…)

Il revient ensuite sur les mains qui lui ont été tendues, du côté militaire et du côté civil. Du côté militaire, avec la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale qui lui a permis d’intégrer, avec les autres cavaliers, des stages pour les blessés. Du côté civil, Guillaume Denois de Saint Marc [le président de l’Association française des Victimes de Terrorisme], dont il dit « qu’il prendra le temps de nous écouter » et « nous présentera Maître Berger-Steinger » [qui, dans ce procès, est l’avocate des gendarmes de la Garde républicaine].

 

Est arrivée la médaille nationale de reconnaissance des victimes de terrorisme. (…) Dans son statut, il est précisé que le président de la République peut la remettre à des militaires. Dans les faits, le ministère de la Défense refuse que cette médaille soit portée sur un uniforme. (…) Aujourd’hui Monsieur le président, cette médaille j’y ai droit, depuis le mois de mars 2021. Elle m’a été attribuée au Journal officiel mais vous voyez, je ne la porte pas, puisque je me présente en uniforme devant vous. Cette médaille ne peut pas non plu être inscrite sur nos fiches de renseignement individuel militaire. Ca fait partie encore d’un de mes questionnements aujourd’hui.

Pourquoi je viens témoigner aujourd’hui devant vous ? Je viens témoigner devant vous tout d’abord contre le terrorisme, contre les auteurs d’actes de terrorisme. Je souhaite que vous condamniez le plus fermement possible les auteurs de ce type d’actes. Nous sommes des gendarmes, des gens aguerris à l’adversité, aux situations de trouble et de KO … et lorque je constate aujourd’hui dans quel état ça peut nous mettre, je prends la pleine mesure de l’état dans lequel peuvent être les victimes et les familles de victimes. Je mesure leur incompréhension et toute leur souffrance.

Il est 15H33. L’audience est suspendue. Elle reprend à 16h10 avec le témoigne de Sophie, la fille de Manuel Dias, première victime des attentats au Stade de France.

 


 

« Je suis Sophie Dias, j’ai 39 ans, je suis la fille de Manuel, 63 ans, la seule victime décédée au Stade de France par une ceinture explosive d’un kamikaze à la porte D. La soirée du 13 novembre, je me trouvais au Portugal pour préparer mon mariage. Je m’apprêtais à aller diner au restaurant. Je suis au téléphone avec ma maman. Elle interrompt l’appel car elle venait de recevoir un double appel de mon père (…) qui lui dit qu’il est à la porte D et qu’il va prendre un café. Elle lui dit qu’elle est avec moi au téléphone et qu’elle va le rappeler juste après. Elle me dit que mon papa m’embrasse et me demande des nouvelles des préparatifs. Au cours du diner, je commence à recevoir des SMS de mes amis, de ma famille. Je me rassure autant que je peux car je crois à cet instant qu’il se passe quelque chose uniquement au Bataclan (…). Je décide de contacter mon père pour lui parler de l’attentat mais son téléphone ne répond pas. J’insisterai une dizaine, une vingtaine, une trentaine de fois. J’évite d’appeler ma mère. (…) Je contacte l’employeur de mon père (…). Son employeur prend alors la route vers le Stade de France pour tenter de retrouver sa trace. En arrivant sur place, il me confirme qu’il ne le trouve pas aux abords du Stade (…) Je commence à m’inquiéter de plus en plus. L’angoisse m’envahit. Vers 2 heures du matin, je contacte le ministère des affaires étrangères au Portugal et le Consulat à Paris et je leur demande de m’aider. (…)

La matinée du 14 novembre, je reçois plusieurs appels, du Consulat du Portugal et de la police [elle s’arrête] ; qui me martèle qu’il n’est toujours pas sur la liste. A midi, (…) l’appel du Consulat tombe : on me confirme que mon papa est bien décédé. Je n’y crois pas car la police m’a contactée juste avant pour me dire le contraire. Le monde s’écroule : impossible à cet instant de l’annoncer à ma mère. (…) Nous avons alors été rapatriés d’urgence [du Portugal]. Les collègues de mon papa nous récupèrent à l’aéroport pour me déposer ensuite chez mes parents. A notre arrivée, nous découvrons ma mère, effondrée (…).

Débute alors le parcours du combattant ; seuls … qui va nous anéantir chaque jour un peu plus, avec de lourdes démarches, de plus en plus nombreuses et un manque d’empathie, constant, un besoin de se justifier et de justifier de son statut de victime continuellement (…).

Mon papa était un papa poule comme il en existe peu. Il était le papa d’une affection débordante ; le mari modèle ; le tonton sage ; l’agitateur des réunions familiales (…) Le papa qui m’appelait plusieurs fois par jour (…) me soutenait dans tous mes projets ; qui se levait en pleine nuit lorsque je sortais le soir et rentrais tard (…) qui m’avait appuyée dans mon choix d’étudier à la capitale. C’était un papa aimant qui prenait du plaisir à passer les week-end avec nous ; celui qui voulait qu’on étudie le plus possible pour avoir une carrière professionnelle (…) C’était aussi un mari amoureux (…) comme il y en a peu de nos jours. Un mari qui offrait des roses rouges à son épouse, continuant à la surprendre par des invitations au restaurant inopinées. Il se trouvait d’ailleurs aux abords du Stade de France pour pouvoir appeler maman. (…)

Ma vie n’a plus jamais été la même. J’ai dû me marier sans mon papa ; sans qu’il puisse m’accompagner à l’église (…) Nous menons un long combat pour faire reconnaitre cette perte ; tout en soutenant ma maman au quotidien. (…) Le fonds de garantie nous contraint à faire de plus en plus d’expertises avec des experts froids, qui n’ont aucune empathie et qui déforment nos propos (…). Il faut être motivé pour poursuivre notre combat (…). C’est une question de justice et pour mon papa, j’irai jusqu’au bout.

Je voudrais vraiment remercier tous les intervenants qui sont passés avant moi, qui ont été d’une aide précieuse. Sans eux, je n’aurais jamais pu savoir où se trouvait précisément mon papa (…). Ça a été vraiment d’une aide précieuse pour moi et ma famille. C’est important de parler du Stade De France. C’est un site qui me tient vraiment à cœur et je veux vraiment témoigner pour qu’on n’oublie pas le Stade de France. Et non, ce n’est pas ‘le passant’ comme ont pu le dire plusieurs médias mais bien Manuel Dias, la victime décédée du Stade de France.

Répondant à une question d’une assesseure sur l’accompagnement dont les victimes bénéficient :

« Le président Hollande, c’est vrai qu’il aura été vraiment à nos côtés… mais depuis, on se sent vraiment oubliés. On a un président qui n’est plus présent à nos côtés les jours de cérémonie. Au fil du temps, il y a beaucoup moins d’implication ».

Assesseur : « qu’attendez-vous de cette audience ? »

Sophie : « c’est important ce procès. C’est le devoir de mémoire qui prime. Ce sera aussi très important de sensibiliser la jeunesse dans les écoles (…). Je trouve ça lamentable que de nos jours, en 2021, il n’y ait pas cet effort de sensibiliser les jeunes pour leur expliquer ce qui s’est passé et pourquoi on en est arrivé là ».

Maître Reinhart, son avocat : « votre maman ne voulait pas témoigner car elle n’en a pas la force ? »

Sophie Dias : « oui. C’est très difficile car maman se retrouve seule. Elle est en province, moi je suis en région parisienne. Mais, encore une fois, on a été vraiment livrés à nous-même, avec la recherche du bon thérapeute… et puis c’est un sentiment partagé de vraiment se sentir abandonnés par le gouvernement qui nous épargne en rien toutes ces expertises qui sont beaucoup trop longues. Six ans après, on continue à être expertisés, à raconter notre avant, pendant, après 13 novembre (…). C’est impossible et inconcevable pour nous de faire le deuil dans de telles conditions ».

 


 

C’est désormais au tour de Bilal, père de cinq enfants, de venir déposer [il arrive en fauteuil roulant, accompagné d’un ami dont il dit « il fait partie des nombreux psychologues, des gens sur lesquels je m’appuie » ..].

Il commence :

« Monsieur le président, Mesdames de la cour. Je souhaiterais intervenir en trois temps : le premier, vous parler de ce témoignage, ce que j’ai vécu le 13 novembre. Le deuxième, ce que je suis devenu après cette séquence avec mon fils. Le troisième ma nouvelle vie.

Ce 13 novembre, au Stade de France, je venais de finir ma mission avec le président de l’Assemblée nationale : une mission de protection, de protocole d’accompagnement [pour rappel, il était garde du corps]. Et le président de l’Assemblée, à l’époque Claude Bartolone, nous proposait d’aller regarder le match donc on avait reçu des invitations. J’ai accepté. C’était surtout pour emmener mon fils qui n’avait jamais vu le Stade de France et la tribune officielle. J’ai demandé à sa mère de me le déposer. A cet instant, mon fils était déjà inquiet. (…) Il avait 13 ans au moment des faits. Quand sa mère l’a déposé, elle l’a déposé avec des sandwichs, et j’ai dit à sa mère ‘c’était pas la peine car en tribune officielle il y a un pot’.

Mon ami Rachid est venu avec nous. On arrive au Stade de France, on passe le premier périmètre de sécurité et on va pour rentrer sous le stade et Rachid me propose qu’on se fasse une ‘une bonne merguez à la bonne franquette !’. (…) On descend tous les trois : mon fils, mon ami et moi … et on tombe sur le premier snack. Et, à cet instant, (…) on voit la Garde républicaine. Et quand on voit la Garde républicaine, je dis à mon fils ‘tu vas faire ça plus tard comme métier comme t’aimes les animaux ». Il me répond « oui je veux faire ça mais sans arme ».

On arrive à l’angle de l’Events et ça sent la grillade … et tout de suite, mon fils me sensibilise et me dit ‘regarde le monsieur qui passe il est bizarre !’. Quand je regarde, je m’aperçois que le gars est bizarre. La première pensée qui me vient à l’esprit c’est « braquage ». Il s’en va. On demande au monsieur du snack s’il peut nous faire un sandwich merguez. Il nous dit qu’il a éteint la plaque et qu’il y a un grec juste en face. Nous on lui dit ‘on veut pas de grec ! On veut manger une merguez à la bonne franquette !’ (…) ».

Il explique ensuite qu’il se dirige vers le grec mais que le gérant du snack le rappelle et accepte de leur faire le sandwich merguez ! Il s’interrompt et s’excuse :

« Pardonnez-moi des détails mais c’est important que je vous fasse vivre ce que j’ai vécu ».

Il reprend :

Je demande d’aller aux toilettes. Mon fils me dit ‘papa je peux aller avec toi!’. Je lui dis ‘tu restes avec tonton Rachid. Quand je reviens, t’iras à ma place’. (…) En sortant des toilettes je tombe nez à nez avec un autre jeune, qui est transpirant, angoissé … je me dis que c’est un règlement de comptes. Je sors, je le vois plus. (…) Au moment de sortir de la brasserie, je vois le premier individu que j’ai vu au départ. Je me dis ‘il est bizarre !!!’. Je n’étais pas tranquille. Je vais pour me retourner pour partir et là « boooooooouuuuuuuuuummmmmmmm » [il crie !]. Explosion du kamikaze ! … et là, je crie d’abord mon fils ‘Rayan ! Rayan !’ et je crie ‘couchez-vous ! C’est des terroristes !’ (…) Je pousse la porte de la brasserie et je ne vois pas mon fils. Et je crie : ‘pas mon fils ! pas mon fils !’ [il pleure].

Il poursuit, en s’accablant :

« J’ai honte. Je me dis que je suis un homme même pas capable de défendre ses enfants.

Je vois un gendarme arriver. Il tient l’expression ‘oh putain merde !’. Je vois que c’est dur pour eux, pour moi et pour toutes les personnes qui sont là. J’ai vécu les attentats en Algérie, j’ai pas eu peur. Là, c’est parce que mon fils était présent que j’ai eu peur ! Je faisais du freefight, de la boxe anglaise, je me suis déjà fait tirer dessus parce que je protégeais une personne ; je me suis pris une boule de pétanque dans la tête… mais j’ai jamais eu peur. J’ai toujours été un enfant au service des autres ; parce que je n’ai jamais aimé l’injustice.

(…) Quand je l’ai retrouvé, c’est moi qui ai pleuré dans les bras de mon fils. Je suis anéanti parce que mon gamin il a jamais vu son père pleurer. (…) Il me dit ‘papa arrête de pleurer’. Là, j’ai qu’une seule chose en tête : déposer [c’est-à-dire être entendu par les forces de l’ordre], pour qu’on puisse les identifier … parce qu’il n’y a qu’une seule chose que j’aime pas c’est l’injustice … et j’aime pas la hagra [il explique que c’est un mot arabe qui signifie faire la misère à quelqu’un ; le traiter comme une victime pour rien] … donc j’ai une révolte qui s’installe à ce moment-là. Je vois les gendarmes, les CRS, et ce sentiment d’impuissance me ronge. Comment je peux remettre les pendules à l’heure ? Comment je peux montrer que je suis un homme ?

Je n’avais qu’une seule envie, c’était de me suicider mais je ne peux pas ; moi qui suis croyant, qui suis musulman, qui fait mes prières cinq fois par jour. Quand j’entends des gens dire, on fait ça pour aller au paradis ! Excusez-moi de vous dire ça [il se retourne vers le box des accusés], le premier effort qu’on doit faire dans notre religion, c’est de ne pas tuer. Je ne peux pas me retrouver dans ces actes. J’ai du mal à pardonner mais dans mon éducation on me demande de pardonner … c’est dur. 

(…) Je ne vous cache pas que je suis né bagarreur ; parce que je supportais pas l’injustice. J’ai toujours eu une tête de plus que les autres … jusqu’à me retrouver au basket et me rendre compte que j’étais petit.

 

L’un des moyens pour me rebâtir, c’est l’orgueil, l’un des pêchés en islam. Je me suis dit ‘je peux pas accepter de perdre mes jambes’. (…) Je me suis dit 1m95 – 140kilos de muscle … faut que je montre à tout le monde que je peux me tenir debout. J’ai avancé debout, j’ai eu mal … Ma fierté c’était de me dire ‘moi en fauteuil ? Impossible !’. Je suis sorti de l’hôpital [il explique qu’il a signé une décharge, est sorti de l’hôpital contre avis médical]. Le lendemain, l’hôpital nous a imposé de revenir.

(…) J’ai atterri après dans les mains de spécialistes, je me suis retrouvé à l’hôpital militaire de Bercy. Le médecin m’a dit ‘il y a un problème au niveau de la moelle basse et un problème au niveau de la jambe’… Et à ce moment-là précis, mes jambes me lâchent. J’essayais de me relever, je n’arrivais pas à me relever. Ils ont insisté pour que j’utilise le fauteuil.

A ceux qui disent ‘on est dans la résilience!’ … c’est faux. On n’est pas dans la résilience ; c’est pas vrai ! On est dans la résistance ! (…) Ce sentiment d’impuissance ; de se dire qu’on aurait pu agir … à quoi ça sert d’avoir ce gabarit, d’avoir autant de forces, et d’être impuissant ?! (…)

Parce que je suis musulman, je dois montrer l’exemple. Moi, la religion, elle commence chez moi : entre moi et mon créateur et elle s’arrête lorsque je franchis le seuil de la porte … parce que chez moi, y’a des musulmans, des catholiques et même des athées ! C’est ça que je veux qu’ils entendent ; ça que je veux qu’ils voient. (…)

(…) Lorsqu’ils ont reconnu mes enfants, pupilles de la Nation, j’avais honte ! Je pensais qu’ils me prenaient mes enfants. Il faut savoir que j’ai une petite fille qui est aveugle et sourde, qui a besoin de son père, qui a besoin des jambes de son père [il pleure … et s’en excuse une nouvelle fois]. J’ai des amis comme Lionel [l’homme est debout à la barre avec lui], qui m’évitent le suicide. Heureusement que la mère de mes enfants a pris les balles de l’arme que j’avais à la maison et les a mis à l’écart.

(…) J’ai été nommé ambassadeur de la région Ile-de-France, pour aller parler aux jeunes lycéens. On a parlé religion, on a parlé surtout citoyenneté (…).

(…) Tous les 13 et les vendredi 13 sont catastrophiques pour la famille. J’ai plus de libido (pardonnez-moi Monsieur le président). C’est dur de vivre avec une femme qui accepte votre colère. Je lui ai pourri la vie.

 

Mon cousin, lorsqu’il a été abattu à la Belle Equipe il s’est jeté sur une femme pour la protéger [en évoquant son cousin, il pleure et s’en excuse, une nouvelle fois. Chloé, la femme qui a été protégée par ‘Ludo’ est venue témoigner plus tard dans la semaine : le vendredi 1er octobre. Vous pouvez retrouver son témoignage sur le compte-rendu du 1er octobre] . Mon oncle, est mort de chagrin du fait de la mort de son fils.

Je suis un battant et j’essaie de trouver le sens de ma nouvelle vie. (…) Quand j’ai des amis qui me disent « Bilal, tu vas y arriver ». Je leur dit qu’on y arrivera avec le temps … et le temps est très très long. Sophie Dias le disait et beaucoup de victimes le disent : l’Institution du Fonds de garantie, c’est celle qui est venue rajouter de l’horreur à l’horreur (…).

Ils parlent de religion mais ils oublient qu’avant d’être jugés par le Créateur, on doit faire du hasan, du bien ici. (…) Bien sûr que ça me fait mal quand on parle mal de mon prophète … mais qui je suis moi pour dire j’ai droit de vie sur un tel et je vais lui ôter la vie ?! En plus un innocent !

 

Pour en terminer : ma nouvelle vie.

Ma nouvelle vie c’est me rendre au travail, le matin ; de me friter un peu avec quelques collègues ! [il sourit] On ne veut pas que les gens aient de la pitié mais qu’ils nous comprennent. (…) On ne quémande pas : ce que les victimes veulent : c’est réparation.

(…) Quand je regarde mes enfants, je ne suis pas bien ! (…) J’ai une femme qui a une patience énorme ; qui a pris vingt ans de plus à cause de moi. (…) J’ai une dette envers l’avocat ; je lui dois 142 euros de honte de n’avoir pas été en capacité d’acheter les livres de mon fils pour son école [son avocat a financé les livres d’école de son fils]. Pourquoi ? Parce qu’on a un Fonds de garantie qui 1/ nous a oublié 2/ ils ont changé de directeur et le nouveau directeur s’amuse à rapporter des informations erronées, sur les victimes. Il y a eu une période où j’étais déterminé à lui faire la peau ! Désolé, c’était à une période où il se passait plein de choses dans ma tête. La pression des banques qui nous tombent dessus. Pas d’appartement – Pas de logement. Pas d’appartement – Pas d’emploi.

Ce que j’attends de la Cour c’est 1/, qu’on ait un procès. Les mêmes personnes qui sont dans les bancs des accusés, c’est les mêmes personnes que je peux retrouver au quartier [un peu plus tôt, il avait expliqué être allé à Molenbeek en Belgique, la ville d’où viennent la plupart des accusés. Il avait alors dit ‘Molenbeek ressemble à tous nos quartiers de France. Ces jeunes ce sont monsieur et madame tout le monde de nos quartiers’]. Je plains aussi leurs parents. J’ai une pensée pour eux car je ne suis pas convaincu que ce soit leurs parents qui les mettent sur ce chemin-là. (…)

Merci de votre écoute ».

 

Président : « le fauteuil depuis quand ? »

Partie civile : « fauteuil tout le temps depuis fin 2015 ».

Président : « qui était la personne que vous aviez croisé dans les toilettes [dans son témoignage il évoquait avoir croisé un homme en sueur dans les toilettes du snack] ? »

Partie civile : « Bilal Hadfi [c’est le troisième terroriste à se faire exploser au Stade de France] ».

 


 

 

J’étais au Stade de France le 13 novembre 2015. J’avais 33 ans. J’avais commencé une formation dans l’humanitaire. J’ai accepté une pige pour aller interviewer des supporters allemands avec Xavier, un réalisateur que je connaissais. C’était un boulot bien rémunéré ; c’était facile.

Il y a eu une explosion (…) Je suis restée debout. Je ne suis pas tombée, mais j’ai été stoppée par le bruit, la poussière, le souffle. Je me suis dit ‘Oh putain une bombe ! Oh putain un attentat ! Oh putain je suis en vie ! Faut que je me barre !’.

J’ai eu ce réflexe de fuir. J’avais senti des impacts au niveau de mon corps, de mon visage, de mes jambes, mais je voyais que j’étais debout et que je pouvais marcher, donc je suis partie au courant. (…) Je n’ai rien vu de ce qu’il se passait autour de moi. J’avais le sentiment, la certitude que ce que je pouvais voir allait me marquer durablement donc je me suis refermée sur moi-même. J’ai retrouvé Xavier. Je me suis accrochée à lui comme une bouée de sauvetage. (…)

J’ai commencé à avoir mal, à avoir peur, à trembler. (…) J’avais des brûlures aux deuxième et troisième degrés aux deux jambes. J’avais un impact au niveau de la joue droite. Au bout d’un certain temps, ils nous ont dit ‘on va vous évacuer vers l’infirmerie du Stade de France. J’ai été classée parmi les blessés légers.

Elle sort ensuite un petit pot de laboratoire, dans lequel se trouve l’écrou qui a transpercé sa joue : un écrou de 18 millimètres.

(…) Je me suis tenue éloignée des médias jusqu’à aujourd’hui. Ça a été un choix pour moi de ne pas être médiatisée du tout … et ça a aussi été un choix de venir témoigner aujourd’hui.

Juste pour situer, je viens d’une famille modeste, j’ai grandi à la campagne. Je suis la dernière de trois enfants. (…) J’aimais faire la fête, parler des langues, rencontrer des gens. J’avais commencé cette reconversion dans l’humanitaire car c’était le moment de ma vie où je voulais changer de voie. Je voulais venir en aide aux personnes qui en avaient besoin. (…) Après les attentats et après être rentrée chez moi, je suis retournée en formation. C’était boulevard Voltaire, donc tout près du lieu des attentats (…) J’allais à la formation mais j’étais plus spectatrice qu’actrice (…) et j’ai développé un syndrome de stress post traumatique. Il a des retentissements très importants dans ma vie professionnelle, dans ma vie personnelle : hypervigilance, peur de tout. (…) Avant, j’étais investie dans plein d’associations, je faisais plein de choses. (…) La personne que j’étais avant, les kamikazes y ont mis un terme alors que je voulais aller aider les autres, ceux qui en avaient besoin. Cette partie-là de ma vie, elle n’est plus réaliste. Je n’ai plus la force.  (…) Surtout, je ne pouvais plus vivre à Paris. Je me suis pas mal renfermée. J’ai évidemment arrêté les concerts, les spectacles. Je ne pouvais plus et je ne peux plus aller au cinéma. Je n’ai plus aucune résistance à la moindre émotion… J’ai un suivi psychologique depuis les attentats. Mes collègues victimes ont parlé des déboires avec le Fonds de garantie, la galère administrative sur tout. Il y a un besoin de justification constant qui est très difficile à vivre.

C’est un peu embrouillé ce que je dis ; ce n’est pas très structuré ! 

Je reviens sur ma vie personnelle. On est parti dans la Nièvre avec mon compagnon … puis je suis tombée enceinte. J’ai eu ma fille en juillet 2018. J’ai eu une grossesse très difficile, à cause du stress post traumatique. Je suis revenue accoucher à Paris et quand elle a eu un mois, je me suis installée définitivement dans la Nièvre, mais la relation avec mon compagnon a été changée avec les attentats. Je suis devenue colérique. Je pétais des câbles, ce qui m’épuisait psychologiquement pendant plusieurs jours. (…) J’ai jamais pu remettre les pieds porte D ou sur l’enceinte du Stade de France. Les bruits de la ville, le stress de la ville, les klaxons : tout est devenu insupportable pour moi. Le départ à la campagne était la seule solution.

Quand je suis arrivée dans la Nièvre, je me suis investie dans une association qui fait recyclerie, bar à vin, à titre bénévole. (…) C’était pendant ma grossesse. J’avais du temps, je rencontrais des gens intéressants et je retrouvais un peu d’enthousiasme. Quand ma fille a eu six mois, j’ai commencé à travailler dans une structure, une base de loisirs. Ça a été une expérience très difficile car à aucun moment, mes nouvelles capacités n’ont été prises en compte. (…) J’ai travaillé là-bas deux ans, en terminant mon contrat par sept mois d’arrêt et un licenciement pour inaptitude car une nouvelle fois, le stress post traumatique avait des répercussions extrêmement fortes sur mon travail, ma relation avec mes collègues.

Aujourd’hui, je me suis séparée du père de ma famille parce que notre couple n’a pas survécu aux attentats. La perte de la libido, la perte d’enthousiasme, la perte d’envie généralisée, des pétages de plomb incompréhensibles pour l’autre. Tout est parti en éclat.

Aujourd’hui, j’habite plus proche de chez mes parents. Je suis au chômage. Je ne sais pas vers quoi je vais me diriger [elle témoigne à un débit très lent]. Aujourd’hui j’ai clairement pas la force d’entamer un nouveau processus de formation, parce que c’est trop dur [elle pleure]. Les employeurs ne comprennent pas pourquoi je m’écroule. C’est vraiment un combat au quotidien et c’est vraiment super difficile de me projeter pour la suite ; de retrouver de la légèreté ; de retrouver de l’intérêt quand les autres me parlent de leur vie plus banale.

Aujourd’hui, je prends une chose à la fois. Début septembre c’était la rentrée à l’école de ma fille. Fin septembre, aujourd’hui, c’est de témoigner devant cette Cour (…). J’espère qu’en témoignant aujourd’hui, ça me donnera aussi les mots pur expliquer à ma fille, qui a aujourd’hui trois ans, expliquer un jour, ce qui m’est arrivé, ce qui nous est arrivé. Je me fais suivre, et je vais continuer à le faire tant que c’est nécessaire (…). 

Elle laisse passer un long silence et termine :

J’avais vachement bien structuré mon truc et là je vous donne tout dans le désordre [elle rit]. Je vous remercie pour votre attention.

Vient alors le témoignage d’un agent de sécurité blessé au Stade de France. L’homme, plutôt âgé, ressemble un peu au gentil grand-père qu’on aimerait tous avoir. Il a un air bienveillant, un petit ton presque jovial et un sourire qui ne le quittera pas pendant toute sa déposition [je n’ai pas noté son nom. Je complèterai dès que je l’aurai].

 


 

 

Je me trouvais donc à la porte H ; au Stade de France, alors que je travaillais en qualité d’agent de sécurité. Vers 21H15, nous avons entendu une première explosion. On pensait que c’était un gros pétard. A un moment donné, j’ai entendu une deuxième explosion. Je me suis retrouvé assis par terre et là, je pensais que c’était une fuite de gaz (…). Les secours m’ont amené à l’infirmerie du Stade de France et une ambulance Croix-Rouge m’a amené à l’hôpital de Gonesse. J’avais une baisse de l’audition, mal à l’œil gauche et j’avais également une grosse douleur au pied et à la cheville gauche. Et puis voilà : c’est le lendemain, que le voisin de chambre à l’hôpital a mis la télévision et c’est là que je vois ‘état de guerre / Bataclan / Stade de France’. (…) C’est comme ça que j’ai su que c’était un attentat !

Est-ce que vous voulez me poser quelques questions ? [rires dans la salle].

Assesseur : « que se passerait-il si une personne tente d’entrer avec un gilet explosif dans le Stade de France ? »

Partie civile : « de toute façon à la palpation, on le voit tout de suite ! »

Assesseur : « vous êtes suivi ? »

Partie civile : « tous les deux mois à peu près, je vois un psychiatre pour voir si tout va bien (…). Pour l’instant tout va bien [il rit !]« .

Le président : « apparemment il n’y a plus d’autres questions Monsieur ».

Partie civile : [il tape ses mains sur ses jambes] … « Bon ! … Bonne soirée! ».

 


 

 

C’était une vacation comme toutes les autres vacations. Je me trouvais donc à la porte H, au Stade de France, alors que je travaillais en qualité d’agent de sécurité. Vers 21H15, (…) nous avons entendu une première explosion et là, on pensait que c’était un gros pétard. Agent de sécurité c’est pas mon travail. Je fais ça pour compléter mon salaire. Je suis quelqu’un de travailleur. Je viens des USA. Je suis franco-américain. (…)

Vers 20H-20H45 (…), le stade commençait à se remplir. C’est là que j’entends l’explosion ; je vois les gens courir vers moi. Je pensais que c’était un pétard. Juste quelques minutes après, la deuxième explosion (…). Ils ont perforé le bras gauche, la cheville, le dos et la fesse gauche. (…) Je suis resté debout. Je me dit que je suis quelqu’un de très solide. Je suis un combattant. Je ne vais pas pleurer. Je n’ai pas peur et je suis solide. J’ai traversé la rue ; je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Il y avait du sang partout. Je voyais des boulons, je comprenais pas. (…) Je me suis assis, j’ai fait une prière. J’ai dit à mon Créateur [il pleure]. J’ai dit … [il pleure et n’arrive plus à parler. Sans rien dire, il repart de la barre et sort de la salle].

Le président reprend la parole :

« Bon, Maître Christidis [son avocate] va essayer de le ramener ».

En attendant, le président fait appeler une autre victime. C’est un homme qui s’appelle Hervé et qui travaillait également au Stade de France.

 


 

Je travaille dans une société d’évènementiel depuis 25 ans … cette société travaille principalement sur plusieurs sites (Zénith, Stade de France, Bataclan). Ma mission était d’être présent à la porte H et gérer les litiges billetteries, lorsque les billets sont perdus, volés, mal imprimés.

Il décrit à son tour l’attaque, les explosions, l’enfermement dans un bureau pendant deux heures, le temps que le secteur soit sécurisé. Il explique qu’à 00H, il a été autorisé à rentrer chez lui :

On nous a proposé de nous ramener chez nous. J’ai refusé parce que je me sentais fort … je suis rentré en transport en commun mais pendant tout le trajet, j’étais à l’ouest. Je n’ai pas pu dormir de la nuit car après, j’ai regardé les évènements qui s’étaient passés sur les terrasses et au Bataclan.

Depuis, je suis retourné travailler (…). Je continue à travailler toujours dans l’évènementiel (…). J’ai réussi à passer outre le traumatisme qui était là en me disant ‘il faut que je sorte’. A l’heure actuelle, je ne le vis pas trop mal … j’ai toujours des acouphènes qui me réveillent la nuit et me rappellent ce qu’il s’est passé le 13 novembre.

Je fais beaucoup de sport ; je fais du qi gong [c’est une gymnastique traditionnelle chinoise], ce qui m’aide énormément à passer à autre chose. Donc voilà !

On voit alors Mohamed, la victime qui avait interrompu son témoignage, revenir.

 


 

Il s’excuse :

Désolé Monsieur le président.

Le président : « vous n’avez pas à être désolé ».

Il reprend :

Comme je disais, je me suis assis, j’ai parlé au Créateur en lui demandant de pouvoir voir mes filles grandir. Je pense qu’il m’a entendu. Je suis parti à la porte mais c’était fermé … je pense que j’étais abandonné [il travaillait à la porte H du Stade de France mais après l’explosion, les portes ont été fermées, les agents de sécurité ont été mis en sécurité à l’intérieur. Lorsqu’il a voulu revenir à la porte pour se mettre en sécurité également, elle était fermée]. J’avais pris des mouchoirs dans mes poches ; j’essayais de faire mon possible. Il y avait de la chair humaine sur mon blouson. C’est là que je commence à paniquer, à parler avec moi-même, que j’allais partir, rejoindre mon papa. (…) 

Malgré les blessures ; je suis reparti de là pour reprendre mon deuxième travail qui est à La Défense. Mon collègue m’a dit ‘tu es blessé ; il faut aller à l’hôpital’. Je suis parti à l’hôpital par moi-même. En allant à l’hôpital, j’avais appelé mon frère. Je lui ai dit ‘s’il se passe quelque chose, prends soin de mes filles. Il faut pas les brusquer parce que j’ai mal, je sais pas si je vais survivre. Et puis surtout, si je décède, enterre-moi près de mon papa’ (…).

Du coup, je suis arrivé à l’hôpital, ils ont pris soin de moi. Ils ont vu des boulons. (…) et puis le lendemain, je suis rentré à la maison avec les blessures, les pansements. (…) Après j’ai travaillé avec les psychologues, les psychiatres. Aujourd’hui, j’ai trouvé une thérapie qui m’aide beaucoup. Je ne suis pas loin d’un cimetière : le Père Lachaise. J’y vais, je m’assois, je m’allonge sur le dos … juste je marche, je regarde lui il est né quelle date, il est mort quelle date … ça me fait du bien. Mon psychiatre m’a demandé si ça me faisait vraiment du bien ?! Oui ça me fait du bien : je fais des allers-retours, je marche entre les tombes et ça va.

Ma vie c’est comme un livre et je me suis dit que pour tourner cette page, il fallait que je vienne témoigner. (…) J’ai fait un film : ‘13 novembre : vivre avec’. (…). C’est un super documentaire de 72 minutes et vraiment c’est touchant.

Je pense beaucoup à ces victimes là et aux victimes qui sont décédées. Aux personnes qui ont perdu un enfant. Je partage leur douleur (…). Ne faites pas d’amalgame [entre tous les musulmans]. Je ne veux pas qu’il y ait de confusion … il ne faut pas mettre toutes les personnes dans le même sac. Je voulais préciser ça ; c’est important pour moi.

Le président fait ensuite appeler une autre victime. Son avocate prend la parole et indique qu’il ne pourra pas venir témoigner car a été hospitalisé d’urgence ce matin. (…) Un autre homme s’avance alors à la barre. Il est âgé d’une trentaine d’années, est égyptien et s’appelle Walid. 

 


 

 

Les déclarations de Walid sont traduites simultanément par une traductrice assermentée, qui se tient juste à côté de lui à la barre.

Il commence par ces mots : 

« Pour moi, la seule chose qui nous unit moi et ces accusés ici présents c’est la langue arabe. On est différents sur beaucoup de choses. Eux, ce sont une grosse honte pour toutes les choses au nom desquelles ils agissent.

Je m’appelle Walid, de nationalité égyptienne. J’ai 33 ans. Je suis venu aujourd’hui d’Egypte pour apporter mon témoignage car j’ai confiance totale dans la justice française, pour soutenir les victimes et les proches et aussi pour raconter l’histoire que j’ai vécue avec mon frère décédé en France. Je souffre aujourd’hui de ce qui s’est passé avec ma mère.

Je menais une vie épanouie en Egypte jusqu’au mois d’août 2015. Quand on a appris que mon frère était atteint d’un cancer, en Egypte. Cela a été un grand choc pour moi et ma mère. On s’est mis à chercher un traitement pour le soigner. Quand on a su que son état était critique, on a décidé de venir en France à la recherche d’un soin. On est arrivés en France le 6 novembre 2015.

Le 13 novembre au matin, on était à l’hôpital. On a appris de mauvaises nouvelles par rapport à l’état de santé de mon frère. On lui a caché son état réel de santé (…). J’essayais de rester fort devant lui. Ce soir-là, il était très fatigué. Il est rentré pour dormir et moi, j’ai pris la décision de dernière minute d’aller assister au match.

Je suis descendu vers 20H-20H20 parce que je n’avais pas cherché où se passait le match du coup je suis parti au Parc des Princes ! … ensuite, j’ai su que le match ne se déroulait pas ici. Je suis arrivé au Stade de France. Le match avait déjà commencé. J’ai acheté le billet à un vendeur clandestin qui se trouvait à côté du stade. J’ai commencé à chercher la porte H par laquelle je devais entrer. Je courais pour pouvoir assister au match. Au moment où je me suis approché de la porte H, j’ai vu trois personnes de dos qui étaient à proximité de la porte H … j’ai décidé de rentrer par la porte qui se trouvait à côté. Je me dirigeais vers cette porte, je marchais très vite. Je courais. Au moment où je passais devant les trois personnes, y’a eu l’explosion. L’explosion était très très forte. J’ai été soulevé de terre. J’avais l’impression que j’avais reçu à peu près vingt tirs. Le son de l’explosion était très fort, au point que jusqu’à maintenant, je sens le sifflement dans mes oreilles. Je les entends là aujourd’hui et je vais entendre ça toute ma vie. Le sifflement et l’explosion étaient tellement forts qu’ils me poursuivent dans des cauchemars. J’ai ouvert les yeux je ne sais pas au bout de combien de temps après l’explosion. Je ne comprenais pas ce qu’il venait de se passer. [si vous avez lu les précédents compte-rend, Walid est en fait l’homme qu’on apercevait sur des vidéos diffusées par les enquêteurs en charge des constatations. Sur ces images de vidéosurveillance, on voyait l’un des terroristes déclencher sa bombe alors qu’un homme courrait à proximité. Cet homme, c’est Walid].

J’ai vu que ma jambe droite était séparée de mon corps. L’os sortait. Je perdais beaucoup de sang de plusieurs parties de mon corps. J’avais l’impression que c’était mes derniers instants de vie. Le sifflement dans mes oreilles commençait à être intense. Tout devenait noir devant moi, au point de perdre connaissance. J’ai su plus tard, que les compétences et le dévouement des médecins secouristes et des médecins qui m’ont pris en charge à l’hôpital, leur compétence et leur dévouement aussi élevés, c’est la cause de ma présence aujourd’hui. Ces gens-là, quand ils sont venus me secourir, ils ne savaient pas quelle était ma nationalité, ni ma religion. Ils ne savaient pas si j’étais auteur ou victime mais ils ont continué de tout faire pour sauver la vie d’un homme. Cela est la différence entre ces gens-là, qui sont miséricordieux, humanitaires [humanistes]… et d’autres gens, qui tuent des gens sans les connaître. C’est notre éducation sur laquelle on a été élevé et éduqué en Egypte : on ne fait pas de différence entre les gens. J’ai des cousins qui sont juifs, mes meilleurs amis c’est des coptes [chrétiens d’Egypte].

Après cela, je suis rentré dans un coma durant huit jours. J’ai ouvert mes yeux après ce coma là… j’avais des douleurs intenses et un parcours de traitement et de soins long. Je vais essayer de vous donner une idée de l’ampleur de la douleur que j’ai vécue. [Il s’assoit sur une chaise]. Après avoir ouvert mes yeux après le coma de huit jours, j’ai découvert mon frère et ma mère qui étaient dans un état d’effondrement critique. A la base, j’étais venu avec eux pour les aider et soutenir mon frère durant sa maladie… mais à cause des attaques qui ont eu lieu, je suis devenu démuni. Je ne pouvais pas l’aider. Mon corps a reçu plus de quinze projectiles. Je porte encore trois projectiles en mon corps, que je vais garder toute ma vie. Je vais devoir vivre avec. J’ai subi un nombre énorme d’interventions chirurgicales. Je ne sais même pas combien d’interventions. J’ai passé cent jours dans les soins intensifs et je me voyais tous les deux-trois jours partir au bloc opératoire. Y’a des moments où mon corps était faible, il ne supportait plus l’anesthésie générale. J’ai subi plusieurs interventions chirurgicales sans anesthésie ; à vif. Il y a eu plusieurs interventions pour extraire les projectiles de mon corps, d’autres interventions pour me mettre des perfusions d’antibiotiques à l’intérieur de mon corps … à vif (…).

Après les cent jours passés en soins intensifs, je devais subir une dernière intervention chirurgicale et je devais commencer à me préparer pour quitter l’hôpital et continuer mes soins à domicile. Mais la dernière intervention a échouée. J’ai confronté la mort une deuxième fois. J’ai été transporté aux urgences de l’hôpital américain. J’ai été en soins intensifs quarante-cinq jours de plus. Pendant ce temps-là, j’avais le ventre ouvert côté droit. J’avais une poche. On me la changeait tous les jours trois fois. J’ai gardé un ventre ouvert avec une poche pour les besoins pendant un an. Je suis resté à peu près neuf ou dix mois. Je ne pouvais pas marcher.

Par ailleurs, je souffrais des douleurs intenses, des douleurs horribles, en voyant mon frère. Il passait ses séances de soins pour lui, pour me soutenir à l’hôpital, être à mes côtés. Je souffrais beaucoup plus quand je voyais ma mère. Elle ne savait même pas à quel hôpital elle devait se rendre car mon frère était dans un hôpital et moi dans un autre. Ma mère était dans un état très très difficile. (…)

On est restés comme ça jusqu’au mois de mai. L’état de mon frère était devenu critique. Il est décédé au mois de mai… et vu que mon état était encore très critique, on n’a même pas pu se rendre en Egypte pour se rendre aux funérailles, à l’enterrement de mon frère. (…) Jusqu’à maintenant, la chose qui m’énerve le plus c’est le temps que je n’ai pas pu passer avec mon frère avant son décès.

C’est tout.

(…) J’ai oublié : quand je me suis réveillé de mon coma ; j’ai su quelques jours après les attaques terroristes, que je faisais partie de ces terroristes … et qu’il y avait divers canaux médiatiques qui ont parlé de ces accusations à mon égard … et ça c’était encore un choc vis-à-vis de ma famille et tous les gens de mon entourage [son passeport était tombé à côté du corps du terroriste donc les autorités avaient un doute sur le fait qu’il soit une victime. Certaines chaines télé ont diffusé ça…et la rumeur s’est propagée, jusqu’en Egypte].

Son avocate : « vous aviez un projet de fonder une famille. Pouvez-vous nous en dire un mot ? »

Partie civile : « avant les attaques, j’étais un humain normal qui menait une vie normale. J’avais une volonté comme tout autre jeune que moi de fonder une famille. J’avais réussi dans le travail, j’essayais d’évoluer et j’avais beaucoup de projets ».

Son avocate : « qu’en est-il de la situation actuelle avec le Fonds de garantie ? »

Partie civile : « après les attaques, moi et ma mère, mais plus ma mère, elle travaillait sur les documents, les justificatifs que le Fonds de garantie nous avait demandé. A chaque fois que je venais en France je subissais une expertise médicale… c’est un grand nombre d’expertises ; je ne sais pas combien… et on est arrivés à nulle part aujourd’hui.

Samia Maktouf, son avocate [elle a le pied dans le plâtre … le président l’invite à rester assise mais elle insiste pour être debout] : « je reviens sur les déclarations du 15 septembre de Salah Abdeslam ‘on a combattu la France, on a visé la France … mais en réalité, on n’a rien de personnel à leur égard (…). Le juge belge a parlé de terrorisme, de djihadisme, de radicalisme, tous ces termes là, créent la confusion. En réalité, il ne s’agit que de l’islam authentique ; et ces terroristes, ces radicaux, sont des musulmans’. Qu’en pensez-vous ?

Partie civile : « ces déclarations ne pourraient être prononcées que par un ignorant qui ne croit pas à l’Islam. Ça c’est leur Islam inventé, et l’Islam se désavoue de ces gens-là. (…) Nous en Egypte, on sait que le terrorisme et les terroristes, spécialement comment ils parlent et comment ils agissent…et moi je suis sûr qu’ils tuent les gens sans distinction. Chez nous en Egypte, ils rentrent dans des mosquées, dans des églises et ils tuent des gens … et moi je suis sûr que s’ils ont l’occasion, ils vont recommencer.

C’est sur ces déclarations que l’audience est suspendue. Elle reprendra demain, à 12H30.

 

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