Jour 18

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

MARDI 5 OCTOBRE 2021

 

Programme de la journée : les auditions des parties civiles se poursuivent. 12H55 : l’audience reprend. Aujourd’hui, plusieurs victimes et proches de victimes des attentats à La Belle Equipe et au Comptoir Voltaire viendront témoigner.

 

S’avance d’abord à la barre, Alix, une jeune femme de 28 ans. Elle se trouvait avec une amie, dans une voiture, à proximité de La Belle Equipe.

 

 » (…) Ce soir-là, depuis un angle différent des victimes de La Belle Equipe, j’ai vu. J’ai choisi de ne pas être représentée car je n’ai rien à demander. Contrairement à Monsieur Abdeslam, j’ai confiance en la justice. Je sais que la justice est imparfaite mais elle fait de son mieux. Et, je crois, comme Monsieur Abdeslam, à la justice du Ciel (…).

Le 13 novembre 2015, j’ai 22 ans. (…) Je rejoins mon amie Charlotte. (…) Nous allons chez notre ami Alfred, boulevard Voltaire. On se retrouve arrêtées en voiture. Charlotte s’agace et je cite « qui fait chier encore avec des pétards ?! ». En fait, nous sommes arrêtés derrière la SEAT du commando. Nous voyons l’homme et l’arme. Je me dis « soit c’est un règlement de compte ; soit c’est en train d’arriver » [un attentat].

(…) Nous avons l’immense chance de ne rien voir de la terrasse. Juste ces hommes en noir terriblement calmes. Ils rechargent. Ils tirent encore. Lorsque Monsieur Abdeslam dit qu’ils n’ont rien de personnel contre les victimes : c’est faux. Je les ai vus faire. Tirer calmement et longtemps sur une terrasse abattue depuis longtemps.

Il y a des étincelles sur la route et l’avant de la voiture. (…) Charlotte : ton sang-froid n’a d’égal que tes talents de pilote ! Elle a fait demi-tour sous une pluie de balles. (…) La portière éclate ; ma hanche brule. Une balle est entrée dans la portière. Elle dit « ta hanche ! ta hanche ! »… Mes habits sont plein de trous. Ils ont tiré sur moi … mais je ne suis pas blessée [ses vêtements ont été troués. Elle n’a pas été blessée. La balle n’a pas été retrouvée]. Je ne savais pas à ce moment là qu’on pouvait à Paris à 20 ans échapper à un tir de Kalachnikov.

(…) A partir de ce jour-là, a commencé la vie d’après. Les peurs dans le métro seront apaisées par l’hypnothérapie. (…) La culpabilité du survivant est étouffante : pourquoi eux mais pas moi ? Est-ce que nous aurions pu aider sur la terrasse ? Je crois que nous avons fait ce qu’on pouvait en premier : essayer de survivre. (…) A vous dans la salle, je compatis. Tous les ans, le 13 novembre je vais aux commémorations. Je ne peux faire que ça.

(…) Aujourd’hui je pene aller bien mais c’est aussi pour ça que je sais que les stigmates que je porte seront là pour toujours. (…) Je sais que l’horreur peut surgir à tout moment. Je connais en moi une peur que je ne pensais pas possible. Ces hommes ne sont pas des fous ; pas des animaux ; ces hommes qui ont assassiné la jeunesse de France doivent être jugés comme tel.

Je voudrais dire que je crois, six ans après, que la vie est fragile et précieuse et que surtout elle est immense. Elle reprendra toujours le dessus.

 

Après Alix, c’est au tour de Sarah de venir témoigner. Elle vient à la barre avec sa soeur. Elle a 34 ans et se trouvait à La Belle Equipe ce soir-là.


 

Je suis d’origine marocaine. Je suis d’une famille musulmane. L’islam dans lequel j’ai grandi est un islam qui prône l’amour, la tolérance et l’ouverture d’esprit. Je voulais commencer par ça.

Le soir du 13, je devais aller dormir chez ma sœur. Je me suis rendu compte que j’avais raté ma station et que je prenais le chemin de chez mon amie Chloé. Je l’appelle pour lui dire que je suis dans son quartier. Elle m’invite à La Belle Equipe pour l’anniversaire d’Hodda. (…) Les gens étaient particulièrement heureux. C’était une belle soirée. La terrasse était pleine. Il n’y avait pas de place assise. (…) Je me faufile à l’intérieur en espérant trouver une table, près de la terrasse, comme ça je suis près de mes amis. Finalement, la seule table de libre sera la plus nulle, au bout de la salle, à côté des toilettes.

Hodda passe à notre table. On discute un peu. (…) Mes deux amis arrivent. Chloé va fumer une cigarette ; elle me demande de garder son sac à main. Les premiers tirs arrivent. (…) Comme tout le monde, je crois au début que ce sont des pétards, des feus d’artifice. Je suis dans un déni total. Je me dis que ce ne sont pas des coups de feu. Mon ami Ben a le réflexe de me tirer à terre. J’ai l’impression que ça dure une éternité. Les lumières s’éteignent. Je me dis qu’on a dû faire un truc spécial pour Hoda pour son anniversaire : des feux d’artifice ! Je me souviens des étincelles sur le bar à chaque impact. J’essaie de me lever. Ben me retient au sol ; m’empêche de me lever. Puis, les tirs s’arrêtent. Quelqu’un crie « tout le monde reste à terre »… puis les tirs ont repris de plus belle [elle tremble beaucoup et pleure]. On comprend et on s’avoue qu’on se fait tirer dessus. C’est le KO total ; et ensuite le silence. C’était un silence de mort, qui a duré plusieurs secondes et qui a été rapidement brisé par un hurlement déchirant ; et puis d’autres. Et je pense à ma copine Chloé qui était sortie. Je me précipite vers la terrasse en criant Chloé et, arrivée devant la porte, je me fige complètement. C’était un KO complètement indescriptible [son amie Chloé s’en est finalement sortie. Elle a été touchée au bras. Son témoignage est à retrouver dans le compte-rendu du 1er octobre].

Il y avait des corps enchevêtrés les uns sur les autres ; du sang partout ; les visages figés et des hurlements ; des gens qui hurlent de douleur ; qui cherchent leurs proches … des gens qui appellent leurs parents. On n’arrive pas à enjamber les corps. On préfère rester à l’intérieur. (…) De notre place, on voyait qu’il restait une table encore debout et, attablée à cette table une victime encore assise qui avait la tête renversée sur la table, complètement ensanglantée. Mes yeux étaient fixés sur elle. Je me disais qu’elle avait mon âge. J’ai pensé à ses parents, à ses proches [on entend un nourrisson pleurer dans la salle. Elle s’interrompt : « c’est mon bébé qui pleure derrière. Je suis désolée »]. L’image de cette jeune fille me hante encore. Je fais encore des cauchemars.

(…) Les secours arrivent enfin, suivis par la police qui nous demande de sortir. Encore une fois, on leur dit qu’on ne peut pas enjamber les corps. Un gentil pompier nous promet de venir nous chercher une fois qu’ils seront venus chercher les derniers corps. Le gentil pompier revient nous chercher. (…) Je ne peux pas m’empêcher d’ouvrir les yeux. Ce que je vois, c’était une hécatombe. Je n’ai jamais vu autant de sang de ma vie. J’essayais de garder mon calme. On était complètement ahuris par la scène qu’on voyait. (…) Nous sommes emmenés au 36 quai des orfèvres. On prend nos dépositions et on rentre à la maison vers 4 ou 5 heures du matin.

Les conséquences que l’attentat a eu sur ma vie : je fais partie des chanceux, je ne fais pas partie des blessés. Je n’ai pas été recouverte de corps comme d’autres personnes. (…) Avant les attentats, j’ai travaillé dans la restauration pendant plus de 10 ans, à Londres. Et puis, petit à petit, je me suis fait un nom dans le milieu. Je suis passée gérante et manager de différents endroits. J’adorais mon métier. Après les attentats, je n’ai pas pu travailler pendant presque un an. J’ai dû complètement abandonner ma profession. Ca a été très dur car je n’ai fait que ça dans ma vie ; c’était ma seule expérience. Et puis, comme beaucoup d’autres victimes, je souffre encore de stress post traumatique. Je suis en hypervigilance tout le temps. Je fais encore de gros épisodes de dépression. Les mois de novembre sont toujours très difficiles. Les feux d’artifice, j’aimais beaucoup avant. Maintenant, c’est pas possible. Le plus difficile c’est que je pense constamment à la mort, au fait que quelque chose va m’arriver. Si j’attends le métro au quai je me dis que quelqu’un va me pousser. Je coupe un citron, je me dis que je vais me tailler une veine. J’ai maintenant un bébé de deux mois et demi et je me dis en permanence que quelque chose d’horrible va lui arriver. (…). 

On se sent aussi très seuls en tant que victime ; surtout lorsqu’on n’a pas été blessé. Je parle très rarement des effets que ça a eu sur moi. J’ai presque un peu honte … et finalement ça me ronge à l’intérieur. J’ai perdu une partie de moi ce soir là : j’ai perdu la Sarah insouciante et joyeuse en permanence. Cette Sarah me manque un peu.

Les personnes qui m’aident à m’en sortir le plus c’est ma famille ; et particulièrement ma sœur, qui est venue me chercher ce soir-là. (…) 

Ce que j’attends de ce procès. J’attends pas de miracle. J’attends pas que les auteurs se repentissent ou aient des regrets. J’ai jamais eu de colère envers eux ; juste une immense tristesse. J’attends de ce procès de reprendre ma vie ; tourner la page.Je finirai en répondant à M. Abdeslam qui disait justifier ses actes par les actions de nos gouvernements en Syrie et en Irak, avec une citation de Ghandi [elle regarde Salah Abdeslam, dans le box] : « oeil pour oeil et le monde finira aveugle ».

 

Après elle, s’avance Khaled, 33 ans. C’est le frère d’Hodda et Halima, décédées à La Belle Equipe.


 

 

Je suis né en Bourgogne. Je viens d’une famille de huit enfants. J’ai été recueilli par ma sœur Hodda qui, à mon arrivée à Paris, s’est occupée de moi, m’a offert une éducation, un travail, une autre perspective de vie. (…)

J’avais pas eu une enfance très facile mais on a eu beaucoup d’amour et j’ai eu la chance d’avoir des frères et sœurs qui ont réussi dans la vie. Halima était mariée avec un sénégalais. Elle avait pour objectif de déménager à Dakar avec son mari et ses enfants. Elle est décédée. Elle laisse deux enfants. J’étais beaucoup plus proche de Hodda car je vivais avec elle. Pendant trois ans, elle a mis de côté sa vie amoureuse, sa vie sexuelle, pour m’offrir un avenir. Je travaillais à La Belle Equipe avec ma sœur. Je vais essayer de pas pleurer. 

C’était l’anniversaire d’Hodda. Tout se passait bien. Tout le monde était heureux. C’était idyllique comme tableau. C’était incroyable. (…) A un moment, je sors sur la terrasse. Ca commence à tirer. Je pensais que c’était de l’électricité ! (…) Je lève la tête, je regarde et je me rends compte qu’une deuxième rafale arrive. (…) Je suis derrière un petit meuble : j’attends que ça se termine. On entend les gens crier. (…)  Egoïstement je pense à mes sœurs. Je me lève ; j’enjambe tous les corps ; je me mets face à la terrasse … Quand j’ai vu tout ça. Je suis musulman mais pas pratiquant et les premiers mots qui sont venus c’est de faire appel à Dieu. [il regarde en direction du box des accusés] : le même Dieu que vous.  Il m’a donné cette force. Du courage est venu et du coup, j’ai fait des choses inhumaines. Sur ma sœur Halima, il y avait quatre-cinq corps sur elle. J’ai dû déplacer des corps. J’ai vécu ça avec Ambre qui m’a énormément soutenu par rapport à ma sœur. J’ai une sœur qui est morte sur le coup ; elle a pris une rafale au dos. (…) Hodda, c’était une balle dans la tête et une dans la jambe. Elle respirait, donc je pouvais espérer de la sauver … mais bon c’était un espoir (…). Dans la ruelle du petit Baïonat il y avait les cadavres de touuuuuuuss nos amis. (…) C’était l’enfer sur terre.

Ca me fait du bien de témoigner car j’avais une boule de pétanque dans le ventre. J’étais pas sûr de venir ; et au moins c’est fait ! Hodda tenait une famille entière. Je viens d’une famille pauvre. Mes parents sont analphabètes. Notre éducation elle se faisait entre frères et sœurs : c’est la famille qui éduquait la famille. Et Hodda, elle la tenait la famille ! Elle payait les vacances, elle aidait Halima, elle aidait Abdallah. C’est comme si on perd Messie à Barcelone ! On a perdu le pilier de la famille ! Avant de venir, j’ai eu ma mère au téléphone. Elle m’a dit : « dis leur que je suis malade, que je pleure tous les jours ». Moi ma mère, je ne peux même plus la regarder dans les yeux. Aujourd’hui, ils vivent en Tunisie mes parents. Ils prient tous les jours pour eux.

Ca a eu beaucoup de conséquences sur moi. Ça a été dévastateur. Ça a été la dégringolade. Je ne croyais en rien. J’avais envie que tout le monde meure. Et, avec le temps, j’ai réappris à vivre. Parce que j’ai aussi deux enfants, dont un qui avait un an à l’époque des faits. J’ai dû me séparer de ma femme et de mon fils parce que je n’avais plus d’amour à donner. Ça a pris du temps. (…) J’ai essayé plein de fois de reprendre la restauration. Mais j’ai craqué. J’y arrivais pas. Je me suis soigné. Je tiens à remercier les associations. C’est des gens qui m’ont toujours accompagné quand j’ai eu besoin d’eux. (…) Avec l’AFVT [Association française des victimes d’actes de terrorisme], j’ai suivi un projet qui s’appelle le projet Phoenix. Ca m’a beaucoup apporté. Ca m’a donné d’autres envies. J’ai pu intervenir dans des écoles dans lesquels il y avait de réels départs en Syrie. (…)

L’amour triomphe toujours. Ils n’y pourront rien. L’être humain, avec ou sans religion, il sait ce qu’est le bien et le mal. Je veux surtout rendre hommage à toutes les familles, aux orphelins ; car il y en a beaucoup, dont mes petits neveux.

 

Après lui, s’avance Grégory, 36 ans. Il était le compagnon de Justine, une jeune femme tuée à La Belle Equipe. Il s’avance, tout vêtu de noir. Il porte un tee-shirt sur lequel a été imprimée une photo de Justine en noir et blanc.


 

 

Arrivé à la barre, Gégroy demande à ce qu’on diffuse des photos de Justine. A leur vue, il dit : « ça c’était Justine : beauté ; sourire ; pétillante ! ». Ces photos resteront projetées durant tout son témoignage.

Il commence avec ces mots : 

« Justine, c’était ma moitié. (…) J’ai beaucoup de colère. J’essaie de la contenir pour rester dans les clous ; donc excusez-moi si je prends du temps [il a effectivement l’air très éprouvé. Il a des gestes parasites, a du mal à entamer ses phrases et parle avec un débit plutôt lent]« .

Il poursuit avec une explication de sa rencontre avec Justine, présentée par Hyacinthe, « un ami, un frère, un pote qui avait la main sur lequel » [Hyacinthe va également être tué à La Belle Equipe] et les liens qui unissaient cette bande d’amis décimée ce soir-là : 

« La Belle Equipe c’était une grande famille. Hyacinthe m’a fait rentrer dans cette famille et m’a permis de rencontrer Hodda [la gérante de La Belle Equipe, qui fêtait son anniversaire ce soir-là et qui a été tuée avec sa soeur Halima], et Justine. C’étaient des gens souriants, qui étaient des aimants de bonheur, de joie. (…) »

Des photos de Grégory et Justine, amoureux, sont diffusées.

Il reprend :

« Je sais pas comment elle m’a trouvé attirant ! J’étais dégueulasse, j’avais une grosse barbe … et je voulais pas me remettre en couple car je sortais d’une rupture difficile. Malgré ça, Justine s’est attachée. Quand elle veut quelque chose, elle l’a toujours. (…) [il est extrêmement éprouvé. Il ne pleure pas mais souffle beaucoup].

Justine c’était mon moteur, mon phare, ma motivation. On a appris à se connaître. (…) Elle vous prenait comme vous étiez. Elle m’a appris beaucoup. Elle m’a soutenue beaucoup. C’était la maitresse de mes démons : celle qui gérait ma colère. J’avais plus peur de Justine que d’aller en garde à vue!

J’ai énormément de colère vis-à-vis d’eux. J’essaie de rester dans les clous mais c’est très difficile ».J’ai jamais vu une femme comme ça. Jamais ! (…) Justine c’était mon tout. Et maintenant, je n’ai plus rien ».

Il fait ensuite part de ses regrets.

Je m’excuse auprès des amis de justine, de sa famille, de sa cousine, de son oncle, de son filleul, parce que malgré qu’Hoda m’ait sauvé ; j’étais pas là-bas [Hodda lui avait demandé de travailler ailleurs] ! J’étais pas auprès de ma femme. On me dit que j’aurais rien pu faire … mais ne serait-ce que pouvoir avoir la possibilité d’essayer de protéger ma femme. J’ai pas pu ; parce que j’étais pas là. (…) Et ça, c’est une chose qui me pèse énormément et sur laquelle je culpabilise. Je vis avec. C’est difficile, mais je vis avec. (…)  Ce soir-là, j’ai perdu neuf personnes. Six que je connaissais intimement ; trois que je connaissais comme ça. En trois ans, c’était la seule fois où je n’étais pas avec Justine, seule fois où je n’étais pas à un anniversaire.

On devait faire un enfant. Chez moi, j’ai encore un test de grossesse. Je ne veux pas regarder. Je ne sais pas s’il est positif ou négatif.

 

Il explique que ce soir-là, alors qu’il était chez lui, il a reçu un appel de sa belle-soeur lui demandant où il était … et où était Justine. Elle lui dit qu’il y a eu un attentat à La Belle Equipe. Il se dirige vers le lieu mais la police refuse de le laisser passer (…). Il repart finalement chez lui et allume la télé. C’est là qu’il voit, sur une chaîne d’information en continue, des images des terrasses, montrant des corps sans vie. Parmi eux, celui de celle qui aime. C’est comme ça qu’il apprend la mort de Justine, mais aussi de ses amis Hyacinthe et de Thierry. A cette vue, il tombe dans les pommes, chez lui. (…)

Il reprend : 

« On me demande souvent si j’ai refait ma vie : ‘bah non ! Juju je l’aime encore. Pour moi, je suis marié à un fantôme. Ca me manque ses calins, ses bisous, nos discussions le soir. Elle me manque et ils me manquent ».

Il continue : 

« Je ne sais pas quoi vous dire. Je ne travaille plus. Je ne sors plus. J’ose même plus dormir dans notre lit, dans notre chambre. Ca fait six ans que je dors au salon sur le canapé. Les affaires de Justine sont encore en place. Elles sont chez moi. Elles n’ont pas bougé. Quand je marche dans la rue, je cherche quelqu’un qui lui ressemble (…).

Ce que j’attends de ce procès. Ce qui est sûr c’est que je vous fais confiance pour les enfermer [il ironise sur le fait que ce n’est pas la première fois qu’il se retrouve dans un tribunal, mais la première qu’il est aux assises, en position de partie civile] . (…) Ce procès-là, ils vont être condamnés, ils vont faire une peine ; mais ça va pas nous ramener notre perte. On est dans une démocratie. Des fois c’est bien. Des fois c’est dommage. Là c’est dommage. Quelqu’un a dit : « oeil pour oeil et le monde finir aveugle » [référence à la citation de Ghandi citée par une précédente victime]. Je suis aveugle moi. Mon cœur est aveugle. Il ne peut plus aimer (…). Ce procès, pour moi, c’est une thérapie. Après le procès, ils ne me prendront plus rien. Tout va s’arrêter après le procès.

Voilà ; j’ai plus rien à dire ».

Le président : « merci monsieur pour ce récit très émouvant encore ».

 

S’approche ensuite Marie-Amélie, dont la soeur, Marie-Aimée (‘Marie’), a été tuée à La Belle Equipe. A la barre, elle est accompagnée du fils de cette dernière. Il s’appelle Sami. Il ne prendra pas la parole mais soutiendra sa tante pendant tout son témoignage.


 

« Je voudrais vous dire combien les témoignages que j’ai entendus ici m’ont touchée, impressionnée et émue. Tous sont différents, et d’une profonde humanité. Je tiens à remercier les policiers avec qui nous avons été en contact dès le 15 novembre. Merci également aux équipes qui ont été mobilisées cette nuit-là et les jours qui ont suivi. Je tiens à signifier ma confiance dans la justice, la justice des hommes ; celle qui nous permet de vivre ensemble dans la différence. (…)

J’ai pris un tsunami dans la face lorsque nous avons appris l’assassinat de Marie-Aimée, Justine, Hyacinthe et Hodda. (…) Le cauchemar a commencé le 14 novembre au réveil. Ma mère m’apprend qu’elle est avec Sami, que Marie était sur les lieux et que personne n’a de ses nouvelles. Je dis à ma mère que j’annule mes rendez-vous de la matinée et que j’arrive. Je suis psychologue. Lorsque j’arrive, Sami m’explique qu’il regardait le match de foot avec un copain. Il a essayé de joindre sa mère, mais sans succès (…). Nous sommes tous les quatre chez mes parents : ma mère, mon père, Sami et moi. Nous sommes pétris d’angoisse. J’essaie de rassurer ma mère. Je cherche des informations, mais rien ».

Elle explique ensuite s’être rendue à La Salpêtrière avec son compagnon, pour tenter d’avoir d’autres informations. En vain. Elle s’est ensuite rendue à l’Ecole Militaire à Paris, où d’autres familles de victimes étaient également dans l’attente. 

« Vers 22H15, nous sommes appelés. Nous sommes les premiers. Les autres familles nous souhaitent bonne chance. (…) Un des deux hommes présents affiche un rictus, qui ressemble à un sourire, pour nous annoncer la mort de Marie-Aimée. A ce moment-là, le téléphone de ma mère sonne. C’est Sami qui veut avoir des nouvelles. Je prends le téléphone, je me lève et je lui réponds. (…) Je lui dis que nous ne savons toujours pas et que nous reviendrons demain. Je me souviens avoir pensé « je veux qu’il dorme. Demain sera terrible ». Durant le trajet, je diffuse la nouvelle du décès de Marie-Aimée à nos proches. (…) Michel et moi rentrons. A la maison, nous avons pris un tranquillisant et avons essayé de dormir. A 9 heures, le lendemain matin, nous étions chez mes parents. Nous voulions être là lorsque Sami arriverait (…). Après, il a fallu aller reconnaître les corps. Il a fallu préparer l’enterrement et nous avons pris une cérémonie commune pour Justine, Thierry et Marie-Aimée [Justine est la compagne de Grégory, qui a témoigné juste avant. C’était également la meilleure amie de Marie-Aimée. Thierry était quant à lui le compagnon de Marie-Aimée. Il était policier]. Tous les trois reposent au cimetière du Montparnasse.

L’appartement de mes parents a été rempli pendant plusieurs semaines. Le week-end suivant, nous devions fêter le PACS de Marie-Aimée et Thierry. Nous avons ouvert les portes à tous ceux qui voulaient partager un moment ensemble. (…)

Marie-Aimée était ma petite sœur. Nous avions douze ans de différence. Marie-Aimée était joyeuse, curieuse. Adultes, nous avons souvent voyagé toutes les deux. Très jeune, elle a constitué un groupe d’amis fidèles. Je les connaissais tous ; ou presque tous. Je les ai vus grandir puis devenir adultes. Parmi eux, il y avait Justine, son amie de toujours ; sa meilleure amie comme on dit. Elles ont tout partagé ; jusqu’à leur dernier souffle. Tous faisaient partie de notre vie. Ils étaient là dès que l’occasion se présentait. Puis ce groupe d’amis a accueilli avec bonheur l’arrivée de Thierry dans la vie de Marie-Aimée. (…) Ils formaient un beau couple. Ils vivaient ensemble, avaient des projets d’avenir. Ils ont été enterré ensemble. (…)

Thierry était le père de deux enfants. Marie-Aimée était la mère d’un enfant : Sami. Tous étaient mineurs au moment des faits. Sami avait 13 ans. En l’espace de quelques secondes, il a perdu sa mère, son beau-père, sa marraine [Justine] et les amis de sa mère qu’il considérait comme sa famille. Justine disparue, Camille est devenue la marraine de Sami. Le père de Sami étant absent de sa vie, nous avons du mettre en place un dispositif d’accompagnement pour mineur. Sami s’est installé chez ses grands-parents et a continué l’internat où il étudiait depuis la sixième. Les années qui ont suivi ont été teintées de silences, de colère, de larmes. Depuis six ans, je tente d’aider Sami à se construire avec cette douleur, mais aussi en dehors de cette douleur. Je ne veux pas que cela devienne son identité. Aujourd’hui, il a 19 ans. Il est toujours très entouré. Après bien des secousses, il apprend à surmonter le traumatisme. Il a eu son bac, a entamé des études qu’il a arrêtées. Actuellement, il travaille comme serveur dans un restaurant ; celui de deux frères, amis de sa mère, qui étaient présents ce soir là. Ils font partie des survivants.

Mon père avait 88 ans lors des attentats. Médecin, psychiatre, psychanaliste. Le choc a été tel qu’il ne tenait plus sur ses jambes. Il s’est rapidement affaibli. Il nous a quittés à 90 ans. Pour moi, il est mort de chagrin. Bien sûr, c’était un homme âgé … mais c’est le chagrin qui l’a emporté sur la vieillesse. Ma mère a 80 ans et sa vie se fait dans le deuil. Elle est née un 13 novembre. Comment célébrer un cauchemar ?! Les attentats lui ont occasionné des troubles de la mémoire immédiate. Le choc a été trop fort. Le présent est trop douloureux et elle vit mieux dans sa mémoire ancienne ; là où les morts ne sont pas encore morts. (…)

Les anniversaires et les fêtes de fin d’année sont trop difficiles. Aller en terrasse reste une épreuve pour moi. Même les salles de spectacle . Pourtant, nous n’avons pas de haine. Ma mère, Sami, Michel et moi continuons à partager, écouter et à aimer. Je ne pourrais jamais assez remercier Michel, mon compagnon, pour sa patience et son soutien sans faille dans cette épreuve.

(…) Nous les gardons dans notre cœur au chaud ».

 

S’avance alors Jean-Bernard, le père d’Anne-Laure, tuée à La Belle Equipe.


 

« Je voudrais dire quelques mots pour les victimes, survivantes ou rescapées qui ont témoigné : j’aimerais très fort les serrer dans mes bras. Je voudrais leur dire qu’il ne faut pas qu’elles culpabilisent. Elles ne sont pas coupables. Je voudrais leur dire qu’il ne faut pas qu’elles disent qu’elles ont eu de la chance de rester en vie. A les entendre, on ne les trouve pas si chanceuses que ça ; lorsqu’elles expriment avec tant de difficulté, cette souffrance, cette tristesse, l’horreur qu’elles ont vu. Je voudrais leur dire qu’il faut qu’elles soient fortes. Je prie pour elle. Il faut qu’elles vivent ; qu’elles témoignent pour ceux qui ne peuvent plus le faire.

Comment je  me sens ? Comme le papa d’une famille condamné à perpétuité sans peine de sûreté. J’ai hésité à venir au procès ; hésité à venir témoginer. C’est la maman d’une victime qui m’a convaincue. On parle trop des terroristes ; pas assez des victimes. Ces gens là ; ce sont des sans noms. Ils ne méritent pas qu’on les appelle pas leur nom. C’est pas de la haine ou de la colère. Je pense que c’est plus de la pitié envers des gens sans cœur ni raison.

Je suis partagé entre le fait de parler d’Anne-Laure et le fait d’évoquer notre vécu sans elle.

Ses propos sont construits en paragraphes ; chacun étant surplombé d’un titre : 

Anne-Laure et la fatalité.

Un journaliste m’a dit qu’Anne-Laure était au mauvais endroit au mauvais moment. Les politiques ne cessent de dire qu’on ne peut mettre un policier derrière chaque citoyen pour le protéger. J’ai envie de dire : la fatalité, c’est l’excuse des âmes faibles. Sont jugés ici des exécutants. J’aimerais qu’on juge aussi certaines de ces âmes faibles. Bref : tous ces responsables.

Anne-Laure et les droits de l’homme.

Anne-Laure avait fait du droit. Elle opposerait fermement Etat de droit, démocratie à terrorisme. Mais elle ne serait pas naïve. Ces individus n’en ont rien à faire de nos grands mots et grandes valeurs. On ne fait pas boire un âne qui n’a plus soif. L’article 3 de la DUDH prévoit que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne ». J’aimerais qu’on se souvienne de ce principe.

Anne-Laure et la justice équitable.

La justice, ce n’est pas l’équité. L’équité, c’est un sentiment d’égalité de droits. La justice, c’est l’application de la règle de droit. Qui a rompu cette équité ? Qui a provoqué un déséquilibre manifeste entre les accusés et les accusateurs partie civile ? Ce sont les terroristes ! Je voudrais qu’on se souvienne de cela.

Anne-Laure demande justice.

La justice juge les accusés mais elle est aussi rendue pour les victimes. Anne-Laure aimait beaucoup parler des langues étrangères. Elle dit justice en chinois [il prononce le mot justice en chinois], en russe [il prononce le mot justice en russe], en grec ancien [il prononce le mot justice en grec ancien].

 

Il poursuit : 

Anne-Laure est inspectrice des douanes donc rigoureuse, soucieuse de la réglementation. Elle s’occupait de valises diplomatiques, parlait de libre circulation des biens,, des personnes, des marchandises … mais aussi du trafic d’armes, des faussaires. 

Mais Anne-Laure avait une autre vie : culturelle. Elle aimait les voyages, Paris avec ses expositions, ses concerts. Elle fabriquait ses bijoux, elle apprenait à coudre. Elle était inscrite aux Beaux-Arts de Paris où elle dessinait et peignait. Comme papa, elle aimait le rugby (…).

 

Il ajoute : 

Anne-Laure n’est plus là. Restent ses vêtements, soigneusement rangés dans nos armoires à Toulouse.

Anne-Laure n’est plus là. Restent ses dessins. Nous avons attendu 2018 pour pouvoir les regarder.

Anne-Laure n’est plus là. Reste une médaille de victime du terrorisme, une médiathèque à son nom, une promotion d’inspecteur des douanes qui porte son nom ainsi que celui de Cécile, morte avec elle ce soir-là.

Anne-Laure n’est plus là. Reste nos souvenirs et cette photo. [une photo d’elle est projetée sur l’écran]

 

Il termine : 

Je souhaite dire que ma famille remercie les policiers ; les pompiers, les secouristes ainsi que ceux qui sont intervenus dans la difficulté le 13 novembre. Je dis également merci à nos amis, notre famille, à la douane, à l’association 13onze15 pour leur soutien fidèle. J’ai une pensée pour Cécile, douanière, amie d’Anne-Laure, victime également à la terrasse de La Belle Equipe, dont les parents ne souhaitent pas venir ici témoigner. J’ai une pensée pour toutes les victimes du 13 novembre ».

 

Il termine avec cette phrase : 

« Monsieur le président, Mesdames et messieurs les magistrats, il vous appartient de rendre la justice des hommes. Mais moi qui suis catholique ;  je dis que c’est Dieu qui rendra la justice des âmes ».

 

Jean-Bernard a demandé à deux proches d’Anne-Laure de venir témoigner pour parler d’elle. S’avanceront successivement à la barre, sous le statut de témoin [et non de partie civile], sa meilleure amie et sa chef. 

15H40 : le président suspend l’audience. Elle reprend quarante minutes plus tard. S’avance à la barre Dominique, élue du XIe arrondissement et maman de Victor, tué à La Belle Equipe, alors qu’il fêtait avec des amis l’anniversaire de Jessica [pour lire le témoignage de Jessica, c’est par ici]. Son fils aîné l’accompagne mais ne prend pas la parole.


« Je suis la mère de Victor, assassiné à La Belle Equipe à l’âge de 24 ans. J’étais professeur d’histoire-géo au moment des faits. Je suis aussi élue dans le XIe arrondissement à Paris et c’est pour cela que j’ai pu m’approcher très vite des lieux. Je voudrais vous remercier pour ce procès et de me donner la parole. Et je voudrais remercier les amis de Victor qui ont témoigné et l’ont fait d’une très belle manière [voir le compte-rendu du 1er octobre]« .

Elle explique alors comment elle apprend les faits : 

« Thomas [ami de Victor] m’appelle et me dit qu’il y a eu une fusillade et que Victor est gravement blessé. Victor et ses amis fêtaient l’anniversaire de leur amie Jessica. (…) J’ai pu arriver très vite sur les lieux vers 22 heures car en tant qu’élue de permanence, j’ai pu passer les contrôles de police. J’ai pu retrouver Thomas qui, avec Marco était le dernier à l’avoir vu en vie. Il m’a assuré que Victor était en vie lorsque les secours sont arrivés mais qu’il ne répondait plus. (…) J’ai tout de suite compris que c’était terriblement grave. C’était un KO infernal. J’ai vu les corps gisant sur la terrasse, recouverts de couverture de différentes couleurs. Sur mon téléphone, j’avais les informations de la mairie qui disaient qu’il y avait dix-neuf morts et une urgence absolue. Je me suis raccrochée à l’idée que c’était Victor en urgence absolue, mais c’était Jessica. (…) Il a reçu une rafale au niveau de la nuque. Toute ma vie, je regretterai de ne pas avoir franchi le dernier barrage pour qu’il ne meure pas seul. (…)

Partout, nous avons rencontré des équipes soignantes épuisées, mais à l’écoute et compatissantes (…) Toute la journée du 14 novembre, nous avons cherché Victor. Mon mari, mon fils aîné et Alexandra, la fiancée de Victor. Toute ma vie je reverrai cette image d’Alexandra, tombant à terre en apprenant cette information redoutée (…). Nous sommes partis directement à l’IML [Institut Médico-Légal], devancés par d’autres familles et une ruée de journalistes. Nous étions tellement abasourdis que nous n’avons même pas protesté. (…) Nous avons enfin pu voir Victor mais n’avons pas pu le toucher puisqu’il était derrière une vitre. ça a duré cinq minutes. Cinq minutes pour réaliser que votre fils de 24 ans est mort et que plus jamais vous ne pourriez le toucher, le prendre dans vos bras et l’embrasser ».

Elle demande à ce que soit diffusée une photo de Victor.

« Victor était un garçon beau, solaire, joyeux, affectueux. Il est né à Barcelone, ville qu’il adorait. On y a vécu pendant dix ans. A Paris, très vite, il s’est fait des amis. Il a rencontré Alexandra. Ils avaient inauguré leur appartement et la veille, avaient parlé mariage. Victor aimait le sport, surtout le foot et le Barça. (…) Il aimait la musique, le cinéma, les séries. Il aimait faire la fête avec les copains. Il aimait Alexandra ; il nous aimait nous. (…) La mort de Victor a saccagé notre vie. Du jour au lendemain, le bonheur disparaît et apparaît une vie sans désir, sans projets. Oubliés les anniversaires, les fêtes, Noël … jusqu’à la naissance de notre petit-fils Léonard, qui va bientôt avoir deux ans. Je n’ai pas pu reprendre mon travail de professeur que j’aimais tant. (…) Jusqu’au confinement, il m’était impossible de passer devant une terrasse sans détourner les yeux. J’ai sauvegardé texto et mail mais petit à petit j’oublie le son de sa voix [sa voix tremble].

Mais nous avons eu de la chance d’être très entourés. D’abord par notre fils ainé très présent. Entourés par nos proches, nos amis, les amis de nos fils. (…) Nous avons eu aussi la chance de rencontrer l’association 13onze15 : ce qui nous a permis de rencontrer des personnes vivant la même détresse. Il fallait rester debout pour notre fils aîné, malgré l’immensité du chagrin. J’ai voulu témoigner pour montrer à ces assassins que les personnes visées avaient une vie. Pour Edouard qui a perdu son frère, pour Alexandra qui a perdu son amour.

Je ne fais pas d’amalgame entre l’islam, les musulmans et l’idéologie mortifère de laquelle se revendique ces hommes … mais je méprise ces hommes qui se sont acharnés sur la vie. Je les méprise. Parfois je les hais. Je suis fière de mon fils. De mon fils Victor mais aussi de mon fils Edouard. Il restera a jamais dans mon coeur et je fais confiance à la justice de mon pays ».

 

C’est ensuite José, le papa de Victor, qui prend la parole :


 

« Avant de me présenter, je voudrais exprimer mon affection et ma plus grande empathie auprès de tous les témoins, toutes les familles, toutes les amitiés blessées qui se sont succédées.

Nous montrerons chaque jour à ces créatures du mal, ce que représente l’amour. Notre République française s’est construite avec tous les peuples, qui avaient soifs de paix, de démocratie, de laïcité, face à la barbarie et au radicalisme. Nous résisterons et aiderons tous les peuples, la jeunesse qui souffre dans les pays que vous tentez d’agenouiller pour occuper de petits pouvoirs médiocres. Vous détournez une religion, un Dieu que vous détournez à votre profit en mentant sur le contenu des textes en permanence. Nous, nous avons des valeurs d’égalité, de liberté, de fraternité (…) Nous sommes Charlie, nous sommes libres. Les mots, les témoignages que vous entendez sont la preuve de notre résistance. Celles et ceux qui sont morts ou blessés resteront dans l’Histoire. Vous, vous serez oubliés. Il ne restera de vous que quelques lignes perdues dans la masse des faits divers [il fait projeter une autre image de son fils sur le grand écran. Ce dernier apparaît souriant, le point levé. Victor avait été diplômé de l’Ecole supérieure de gestion de Paris quelques jours avant les attaques].

Blessé moralement après l’attentat, je tente chaque jour de comprendre l’inommable ; celui s’ils en avaient eu les moyens de nous tuer tous c’est-à-dire plus de sept milliards de mécréants ».

Je suis né près d’Orléans, dans un quartier populaire d’immigrés (…). Les bibliothèques sont gratuites et ouvertes à tous. Malgré mon handicap, je maintenais toujours ma volonté de m’y rendre. Commencera ensuite mon engagement associatif et culturel. Nous serons attentifs à transmettre à nos enfants cet engagement culturel, l’envie de lire, s’ouvrir. Ma passion pour les études fut aidée par le système de formation en France dans laquelle on peut, comme en Belgique se former tout au long de sa vie. (…)

Ce soir du 13 novembre, parmi cette jeunesse libre, fraternelle, Victor notre fils fût tué à La Belle Equipe par des hommes incultes, ignorants, sans éducation, infâmes et lâches. Ils ont cherché, comme en Syrie et en Irak, à tuer la liberté, l’innocence. La religion qui est la leur est celle d’un Dieu de haine, de paresse, d’esclavage et de mort. Le peuple azéris notamment en sait quelque chose.

Mon épouse ce soir-là était de permanence d’élu. Ce début ce fût le début d’une nuit, qui ne se terminera plus jamais. Je tentais à de multiples reprises de joindre mon épouse Dominique [il était en déplacement à Bruxelles ce soir-là]. La télé française confirmait les attentats. Puis, j’entendais évoquer le Bataclan. (…) Dominique m’annonce que Victor a été blessé (…). Mon chauffeur arrive et nous partons vers Paris. Il m’annonce qu’il est musulman, de Molenbeek et que les personnes qui tuent des innocents à Paris sont des porcs. (…) Les informations à la radio deviennent plus précises et annoncent les chiffres des morts, tués en terrasse. J’entends le chiffre des morts à La Belle Equipe. (…) J’ai plusieurs fois mon épouse au téléphone. Elle semble croire que Victor a été assassiné. Je ne veux pas la croire.

J’arrive à Paris. Il est à peu près 2 heures du matin et nous entendons que l’assaut du Bataclan est achevé. Commence alors la recherche de notre fils (…). Ce n’est qu’autour de 13-14H, qu’Alexandra [la compagne de Victor] reçut l’information de l’IML [Institut Médico-Légal] lui indiquant que la description de Victor peut correspondre à l’un des nombreux cadavres. La réception est froide, administrative. On est dégoutés de ce manque d’empathie.

Les jours qui suivirent devinrent des nuits et les jours, des nuits d’insomnie. (…) Mon fils fut assassiné par trois lâches sans cervelle ; des machines à tuer [il semble extrêmement bouleversé et contient difficilement ses larmes]. Beau garçon, intelligent, cultivé, s’ouvrant à la vie et en phase de nous annoncer son mariage prochain, notre fils était mort, tué comme un animal. Il était beau, notre fils, il avait 24 ans. Anne Hidalgo, notre maire, m’appela ce dimanche-là. Nous étions effondrés mais il fallait se soutenir avec notre fils Edouard, le seul fils qu’il nous restait.

En sortant de l’IML, j’ai vu une nouvelle fois les vautours de la presse. Nous les avions déjà interpellés la veille, pour leur indécence d’être là. (…) Honte à eux.

Pendant et après ces moments terribles, une très forte solidarité se manifesta envers nous (…). Ils nous maintiendrons debout, de jours en jours, par leur affection. (…) On nous annonça que la mise à disosition du corps durerait encore au moins vingt jours avant de pouvoir l’enterrer. Grâce à Manuel Valls, nous pûmes obtenir un raccourci des délais. Nous remercions aussi la maire, qui nous permis de l’enterrer au Père Lachaise. (…) Puis, son cercueil fut déposé dans la chapelle, pour un dernier hommage, sous les air de Manu Chao. (…) La photo de Victor ici présente restera gravée dans nos mémoires [il s’agit de la même photo, où Victor apparaît souriant, le point levé].

Ce monde qui s’ouvrait à lui se referma un soir du 13 novembre à La Belle Equipe. Voilà ce que vous nous avez enlevé. L’histoire d’une belle jeunesse, éprise de liberté, fraternelle et tolérante, éduquée et ouverte au monde. Tous ces mots, ces valeurs qu’on vous a appris à combattre, à détester, à tuer.

Comment vivre monsieur le président, malgré les années qui passent ?

Vous avez tenté de nous mettre à genoux. (…) Sachez que dans les pays qui portent votre voix d’islamiste, toute une jeunesse musulmane est prête à vous défier. (…) Elle n’en peut plus qu’on lui interdise d’utliser internet et d’échanger, avec d’autres jeunessse, du savoir, des arts, que vous et vos complices interdisez. Elle n’en peut plus qu’on leur interdise d’aller s’éduquer, de consulter des textes universels, d’en prendre les bonnes phrases et extraire les mauvaises. (…) Ce sont les intelligences et les créations de cette jeunesse libre qui gagneront ».

 

S’avancent ensuite à la barre Yohan et Nadia, le frère et la maman de Lamia, tuée à La Belle Equipe le soir du 13 novembre, alors qu’elle s’y trouvait avec Romain, son compagnon.


 

« Je suis le petit frère de Lamia, assassinée le 13 novembre.

Ce vendredi 13, il faisait doux à Paris. J’étais à la maison avec ma mère. Je ne suis pas quelqu’un qui sort beaucoup. Je n’ai pas beaucoup d’amis. (…) Le 13 novmbre 2015 fut un soir nuageux et désertique ; le désert…

Je m’appelle Yohan et je suis le petit frère de Lamia, assassinée alors qu’elle était à la terrasse de La Belle Equipe avec son compagnon, Romain. A la maison, j’ai comme entendu des bruits de pétard. Je me suis dit que ça devait être pour les festivités du match de foot. En réalité, c’était les bruits des balles ; des balles qui ont tué ma sœur et son compagnon.

C’est à la télé que nous avons appris qu’il y avait eu des attentats à Paris. C’est ma famille d’Egypte qui nous a appris qu’il y avait des attentats commis à la rue de Charonne. Nous n’avons pas eu de nouvelles de Lamia. Nous l’avons appelée à plusieurs reprises sans réponse.

Lamia et son chéri ont été tués par des terroristes. Je n’ai pas de mots. Et je ne compte pas le nombre de blessés. Je pense à eux et je me dis que de là où ils sont, ils nous guident ».

 

C’est alors sa maman, Nadia, qui prend la parole : 

« Je suis née en Egypte. Je suis humaniste avant tout autre religion.

Jean-François, c’est mon mari, c’est un breton, du Finistère. C’est la force tranquille. Il a épousé une méditerranéenne donc vous comprendrez que je serai un peu passionnée par moment et vous me pardonnerez ça. Jean-François aurait dû être là mais il est allé rejoindre sa petite coccinelle le 29 février 2020. Il a été membre fondateur de l’association 13onze15 et s’est beaucoup impliqué pour le devoir de mémoire. Il tenait beaucoup aux témoignages dans les lycées ».

 

Une photo de Lamia est diffusée. Cette dernière y apparaît très souriante. La photo a été prise à 19H21 le 13 novembre 2015. Elle s’était rendue à la soutenance d’un de ses amis. Sa maman lit également un poème écrit en 1975 et qui parle à la nuit : ‘(…) trop de gens vont se coucher tranquilles alors qu’un seul de ces cris pourrait les empêcher de dormir à tout jamais. On se bat quelque part et on se tue plus facilement en profitant de ton obscurité ». Elle reprend ensuite son récit : 

« Pendant 24 heures, on va passer par toutes sortes d’émotion.

Le 13 novembre, à 14 heures, Lamia a appelé son frère parce qu’elle a mal au dos. Son frère lui propose de lui faire un massage … alors Lamia vient manger avec nous. On déjeune ensemble. Elle m’annonce son programme de la journée et de la soirée. Elle était agent artistique. Elle devait aller voir une de ses comédiennes puis assister à la soutenance de mémoire de Francis. Ce que je retiens de ce jour-là, c’est un moment privilégié, très fort, entre sa maman et sa fille. Elle avait eu un geste très généreux deux jours avant et ça faisait deux jours que je voulais la retrouver pour lui dire merci. Le fait qu’elle soit passée, ça m’a permis de lui dire merci. (…) Lamia a dit à une de ses copines : ce vendredi 13, je le sens pas. Je sens qu’il va m’apporter la poisse. Son dernier post Facebook ce sera ‘est-ce que vous connaissez un osthéopathe sympa et pas cher : mon dos vous remercie’. (…) ».

 

Elle décrit alors sa soirée du 13 novembre. Elle explique qu’à 21 heures, elle passe une soirée tranquille. A 21H30, elle reçoit un SMS de sa voisine. Elle entend par la fenêtre des bruits [elle dit qu’elle ne souhaite pas les reproduire à la barrex]. A 22H16, elle reçoit un message whatsapp de sa famille qui se trouve au Caire, lui demandant « qu’est-ce qu’il se passe? ». Elle dit que c’est là qu’elle va comprendre « que la pétarade était finalement une fusillade ». Elle poursuit : 

« J’ai laissé un message à Romain [le compagnon de Lamia]. Yohan va aussi me presser d’appeler le numéro vert. Je le fais sous son insistance car moi je ne veux pas m’inquiéter et appeler le numéro vert c’est reconnaître qu’il a pu arriver quelque chose à ma fille.

La matinée du 14, je ne suis pas inquiète. Je me souviens avoir posté un message pour exprimer ma solidarité avec les familles endeuillées. (…) 13 heures, c’est la maman de Romain qui appelle pour annoncer que Romain est décédé, que la préfecture leur a annoncé officiellement. Nous, ce sera à 14H, lorsque la copine du frère aîné de Romain va se rendre à l’IML [Institut médico-légal] et va vérifier pour Romain. Elle va voir le nom de Lamia sur les listes. La nouvelle tombe et là, c’est la descente aux enfers. Nous n’avons jamais reçu d’appel officiel pour nous annoncer le décès de Lamia.

(…) Alors qu’on était en empathie, en solidarité … d’un coup on se retrouve coupés du monde. J’ai pas crié. J’ai pas dit ‘c’est injuste’. Y’a juste une dissociation qui s’est opérée en moi. Jean-François m’a dit tout simplement « je suis triste ». Au ton de sa voix, j’avais compris que Lamia l’avait brisé au plus profond de lui [Nadia semble contenir énormément son émotion … mais on l’entend sangloter]. Il va se rendre à l’IML directement avec Ilias, grand copain de ma fille depuis le lycée. Jusque là, nous ne savons pas où elle est tombée. C’est à l’IML qu’on va apprendre qu’elle a été abattue dans un café à la rue de Charonne, La Belle Equipe. Il est à 150 mètres de la maison ! (…) Dès le 14, nous allons pouvoir reconstituer la soirée de Lamia dans tous les détails. Nous savons qu’elle avait un rendez-vous amoureux. (…) C’est terrible car je me refais le scénario je me dis ‘j’aurais pu la prendre dans mes bras’ (…) ».

 

Nadia déplore par ailleurs que dès le début des constatations sur les scènes de crime, il y a eu une interversion entre le corps de sa fille et une autre victime. Cette confusion entre l’identité de deux victimes, qui se retrouve à tous les stades du dossier, Nadia dit en souffrir. Elle indique que l’enquêteur venu déposer à la barre le 20 septembre n’a toujours pas pris en compte cette erreur alors qu’elle est aujourd’hui connue et a diffusé à l’audience des schémas maintenant la confusion entre les deux victimes. Elle explique qu’elle voudrait « que cela remonte ! Que j’arrête de voir les cotes de Micceli dans le dossier Lamia et vice versa ». Elle insiste sur le fait que le 18 novembre, lorsqu’elle se rend à l’IML, elle s’est recueillie devant un cercueil qui lui avait été présenté comme celui de sa fille, alors qu’il s’agissait d’une autre femme. Elle décrit difficilement cette épisode, où une amie également présente à l’IML, s’en est pris à un membre du personnel en lui assurant que le corps présenté n’était pas celui de Lamia. Elle conclut par ces mots : « la personne que je voulais absolument identifier comme Lamia n’était pas Lamia. Je voudrais remercier les amis de Lamia d’avoir évité que je signe le procès-verbal de reconnaissance de ma fille ».

 

Elle reprend : 

« (…) Les mois qui vont suivre, on va être coupés du monde extérieur … mais très entourés. Là, je vais commencer à découvrir les amis de ma fille. Ils sont une vingtaine, trentaine, tous les jours. Ca ne me choque pas car dans ma culture en Egypte, c’est habituel. Elle m’a laissé en cadeau ses copains.

Tout devient dérisoire. Je n’ai plus envie de blablater. Je n’ai plus envie d’analyser. On vit comme si on était dans un film. (…) 

Lamia est morte en face de la rue Godefroy Cavaignac … c’est la rue de l’école primaire, maternelle, de mes enfants. Je ne peux pas quitter Paris, parce que j’ai senti que c’est comme si je l’abandonnais. Il y a bien sûr des lieux qu’on évite : Arts et Métiers, car c’est là qu’elle part vers la mort … la rue Bréguet car c’est là qu’elle habitait. Paradoxalement, je passe devant La Belle Equipe car je suis obligée. L’hommage que La Belle Equipe a faite à travers cette jolie fresque avec le prénom de tous ceux qui sont tombés est quelque chose de très joli. Ca m’a fait du bien de savoir que nos enfants n’allaient pas être oubliés ».

 

En réponse au témoin qui disait qu’il se recueillait souvent au Père Lachaise elle dit : « je sais pourquoi … c’est pke Il y a beaucoup du 13 novembre qui y sont » (elle fait ainsi référence au témoignage de Mohamed, blessé au Stade de France. Il était venu témoigner le 28 septembre dernier et avait dit « j’ai trouvé une thérapie qui m’aide beaucoup. Je ne suis pas loin d’un cimetière : le Père Lachaise. J’y vais, je m’assois, je m’allonge sur le dos … juste je marche, je regarde lui il est né quelle date, il est mort quelle date … ça me fait du bien. Mon psychiatre m’a demandé si ça me faisait vraiment du bien (…). Oui ça me fait du bien : je fais des allers-retours, je marche entre les tombes et ça va ». Pour lire son témoignage, c’est par ici). 

 

Nadia reprend son récit en expliquant qu’il lui est très difficile de parler de sa fille. Elle dit que cette dernière n’aimait pas trop « que nous l’affichions ». Elle fait donc le choix de parler de Lamia, « par Lamia elle-même ». Elle emploiera donc la première personne, comme si Lamia était là pour parler : 

« Enfant d’une double culture, j’ai toujours été partagée entre une vie parisienne et mon attachement à l’Egypte (…). Je fais la part des choses en les analysant avant de me lancer dans un projet (…) Par cette attitude prudente, j’ai pris l’habitude de travailler sur un projet à la fois. (…) Ma prudence me pousse souvent à me remettre en question (…). Voilà pour ma Loulou ».

 

Elle reprend ensuite sur le parcours de ses enfants : 

« Mes enfants sont nés sans violence. Ma fille est née aux Lilas, un 21 juillet … pour quitter ce monde sous la forme la plus violente que je n’aurais jamais imaginée, par des auteurs qui sont de la même génération. J’ai vu leurs années de naissance. Certains sont nés en 1985, comme Lamia. J’aurais pu être leur mère.

La première réaction que j’ai eu quand j’ai vu l’âge qu’ils avaient, je me suis dit « quel gâchis ! ». Ca m’est revenu, les souvenirs des sorties d’école. Je les ai imaginés dans mes mains ; des petits bouts de chou innocents ! Et puis, ces anges se transforment en monstre !!! Mais, aller chercher l’explication de leur violence dans la religion moi je récuse ça. C’est autre chose. Pour moi, il y a tout un délire. Nous sommes les victimes de personnalités mégalomanes, avec un ego surdimensionné (…) qui se gargarisent avec le mot koufar, qui veulent, en entraînant les autres dans la mort, gagner leur firdaws, c’est-à-dire le degré le plus élevé du paradis. C’est une génération qui est mue par des pulsions de violence sur lesquelles il y a du vernis de religion ».

 

Pour appuyer son propos, elle lit un texte d’Akhenaton (membre du groupe IAM), qui décrit ce qui se passe avec cette jeunesse : « les gamins des quartiers n’ont majoritairement plus aucune conscience sociale, ni politique. Ils veulent ressembler à « monsieur tout le monde », mais version riche. Car les formidables émissions télé qu’ils affectionnent leur rabâchent que l’apparence est primordiale, la forme l’emporte sur le fond. Du coup, ils veulent la femme avec la parfaite plastique, l’appart, la grosse voiture, les vêtements chers, et si possible : la rolex… Et si certains d’entre eux sont délinquants pour pouvoir accéder à leur idéal, ce ne sont pas des « robin des bois », ce sont des délinquants ultra-libéraux ».

 

Elle poursuit :

« (…) L’ensemble de la pensée des jeunes d’ici, qui se revendiquent djihadiste, elle est hors contexte. Lors de l’audience du 24 septembre, on a entendu les revendications des frères Clain. Ce que j’ai retenu c’est le mot ‘croisées’. Ils ont dit « on a tué deux cents croisées ! » … ça veut dire que ma fille est une croisée ?! C’est quoi ce vocabulaire arriéré ?!

Elle explique ensuite être retournée en Egypte en 2018. Elle y avait été avec sa fille quelques années auparavant. Elle explique qu’elles étaient toutes deux assises dans un parc et qu’en fond sonore, elles entendaient les appels à la prière. Elle dit avec émotion « nous écoutions toutes les deux Allah Akbar ; ce cri du vivant … pas ce Allah Akbar mortifère … ce cri qui accompagne des gestes assassins ». Elle explique alors que lorsqu’elle est retournée là-bas en 2018, trois ans après les attentats, elle y a rencontré un policier, qui lui a dit « ta fille et tous ceux qui sont tombés ; tous sont des martyrs ». Elle explique qu’à ce moment là, pour elle, « la boucle est bouclée. Je me réapproprie le mot qui a été dévoyé, confisqué par des jeunes, avec un côté pervers ».

 

Elle conclut : 

« Pour terminer, je vais conclure avec une pensée à toutes les victimes. Quand je vois les victimes blessées, quand je vois leur force, ce sont des leçons de vie extraordinaires. La veille du procès, j’ai reçu par courrier un poème venant d’une rescapée de La Belle Equipe ; une rescapée meurtrie, qui a accompagné cela d’une lettre. J’ai compris ce qu’étaient les blessés psychiques.

Elle lit alors le poème : 

« Je ne te connaissais pas, mais tu n’étais pas loin de moi,

Je ne te connaissais pas, mais ta perte raisonne en moi.

Sur la stèle tu as ton nom comme emblème.

C’est inéluctable tu es en ange du 11ème.

Toi si rayonnante, toi si resplendissante.

Tu as été la victime de croyances abêtissantes.

En hommage à toi, en hommage à tous les autres,

Je vais citer la plus belle des citations : 

Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c est la présence des absents dans le monde des vivants ».

 

Nadia explique enfin qu’aujourd’hui, il lui est impossible de regarder les photos de sa fille enfant. Elle se tourne alors vers le box des accusés et explique que lorsque la peine de mort a été abollie en France, elle avait 29 ans. Lorsqu’elle a vu que François Mitterrand était élu président de la république elle dit avoir dit « OUF : la peine de mort est abolie » : 

« Ca c’est le plus grand progrès. Il n’était pas possible que dans ce pays si avancé, il y ait encore quelque chose de si sanguinaire que la guillottine. Je veux rendre hommage à Badinter. (…) C’est une avancée fondamentale qui est de se débarrasser de cette horreur. Et je veux frère un petit coucou au frère de cœur de Lamia : Tarek … et à travers elle j’embrasse tous les copains de ma fille, qui sont vraiment le cadeau qu’elle m’a laissé ».

 

C’est sur ces mots que s’achève le témoignage de Nadia, la maman de Lamia. S’avance alors Gwendal, son autre fils, frère de Lamia tuée à La Belle Equipe.

« Je me sens pas légitime. Je suis le frère d’une victime décédée à La Belle Equipe.

J’avais besoin de venir à la barre, de la tenir un instant, un besoin presque existentiel.

Je ne ferai pas un éloge funèbre. Elle était une femme précieuse, massacrée par des hommes avec qui sait, la complicité de certains hommes jugés dans cette salle ».

 

Une photo est projetée sur l’écran. Il explique : 

« Cette photo a été prise le 14 novembre 2015. On est devant l’IML. A gauche, on peut voir un papa qui vient d’apprendre le décès de son enfant et à droite, celui de sa pote de toujours. Quand on m’a montré cette photo volée, j’étais pas bien … mais je tenais quand même à vous la montrer. Quand j’ai vu cette photo j’étais dégouté.

Si je montre ce cliché, c’est surtout pour vous montrer l’image d’un père endeuillé, qui titube mais qui tient … et il le restera jusqu’à la fin. Il est debout et il le restera encore quatre 13 novembre à la suite (Jean-François, le papa de Lamia est décédé en février 2020). Je vais répéter un peu ce qu’a dit ma mère mais il le mérite. Il s’est donné physiquement dans les deux associations qui ont été créées au lendemain du 13 novembre. (…)

En regardant cette photo, j’avais la rage aussi ; celle de la frustration de ne pas être là … parce que j’étais en Egypte. Ca faisait plus de huit ans que je m’y étais installé. Assimiler la mort de sa petite sœur est compliqué mais surtout lorsque c’est dans un bain de sang. (…) Je débarque en France le 15 novembre, pour la première fois en dix ans. Mon père est là, à l’aéroport, debout. L’ironie c’est qu’après plusieurs tentatives de ma sœur pour me faire revenir … ce seront finalement des djihadistes qui me feront revenir, mais sans Lamia. Heureusement qu’elle était revenue en Egypte. (…) Je me résigne à l’idée que la France est bien en guerre, que ces territoires sont un champ de bataille … et comme le disait Maurice, une guerre c’est censé opposer deux armées (…). 

Et de nous dire que les attentats du 13 novembre, au-delà de la culpabilité pleine et entière des assassins, de leurs complices (…) au-delà des failles des services français et belges (…) ces attentats sont aussi un échec collectif. Quand des français tuent des français ; quand des européens tuent des européens, c’est un échec collectif. (…) Ce que j’attends du procès c’est de rationaliser ma colère. (…) Ce que j’attends du procès c’est de pouvoir canaliser cette colère car elle déborde : sur le genre humain, la France, sa politique étrangère, la France avec ses contradictions (…) et puis une colère qui déborde sur moi-même aussi (…).

Je voulais exprimer mon profond soutien aux victimes. Elles m’aident douloureusement à réaliser ce qui s’est passé ce soir-là. Je souhaite apporter mon soutien aux victimes de la rue du Corbillon à Saint Denis et enfin dire un grand merci à Madame Messaoudi, victime de son courage. J’espère que l’Etat se montrera à la hauteur de son courage.

Je vais terminer avec des propos que j’ai entendu le 15 septembre (il cite des propos tenus par Salah Abdeslam le 15 septembre qui avait dit « le but n’est pas de blesser les gens. Le but n’est pas d’enfoncer le couteau dans la plaie, mais être sincère envers ces personnes qui subissent une douleur incommensurable. Le minimum qu’on peut leur donner, c’est la vérité. On dit souvent que je suis provocateur mais moi je veux être sincère avec ces gens-là et ne pas leur mentir »). Eh bien, je l’ai écouté et j’en ai terminé. Merci monsieur le président ».

 

Après lui, c’est Sonia qui s’avance. Elle était ce soir-là au Comptoir Voltaire, là où Brahim Abdeslam a activé son gilet explosif.


 

 

 

« La décision de ce témoignage a été très difficile à prendre. J’ai décidé de le faire pour toutes les personnes décédées, qui auraient voulu témoigner et qui n’en ont pas eu la possibilité.

Le soir du 13 novembre était un vendredi pour moi comme un autre. J’avais prévu de diner sur la terrasse du Comptoir Voltaire avec un ami. J’ai dit au revoir à mes parents comme à chaque fois, sans savoir que cette fois ci c’était quasiment un adieu puisque j’ai refranchi cette porte presque trois semaines plus tard en ayant dit adieu à la personne que j’étais.

Je commande un steak tartare, chose que je ne fais jamais. (…) Les plats arrivent, un homme rentre, il ouvre les portes très violemment. Je ne le sens pas ; je le trouve louche … Puis, je finis par me parler et me dire « arrêté d’être parano ». Je reprends ma conversation avec Théo. La suite, tout le monde la connaît. Il est 21H41 et le kamikaze se fait exploser. Il est très difficile de décrire ce que ça fait de se prendre une bombe en pleine tête surtout quand on n’a rien demandé et qu’on n’aurait jamais fait de mal à une mouche. J’ai tout de suite fait le lien avec l’homme que je trouvais louche. Je reprends mes esprits petit à petit, mes sens reviennent, sauf mon œil gauche. C’est le trou noir. C’était inconcevable pour moi de perdre un œil et encore moins un œil qui marchait parfaitement.

A ce moment là, mon instinct de survie reprend le dessus. Je sors donc du Comptoir Voltaire. Je me sens très faible. Je ne peux pas aller très loin mais je me recroqueville non loin. J’aperçois pour la première fois mon visage dans la vitre. C’est une image que je n’oublierai jamas. Très vite, un couple me rejoint. Ils sont en pleurs et je sais parfaitement la vision d’horreur qu’ils ont en face d’eux. (…) Je commence à percevoir l’ampleur de mes blessures, notamment à la tête. Des douleurs intenses commenent à se répandre partout et à ce moment là je suis sûre que je vais mourir. Je pense à mes parents, ma sœur, mon chien, mes amis ; je me demande comment ils vont s’en sortir, s’en remettre. En parallèle, mon portable sonne ; il ne fait que ça. Je n’ai pas la force de répondre. Et puis quoi leur dire : je vais mourir ? Je vous aime ? Adieu ? Je décide de ne pas les affoler et de ne parler que de quelques égratignures.

La police finit par arriver. Un cordon de sécurité est mis en place. (…) Si mes souvenirs sont justes, j’essaie de parler à ce moment là à un policier pour lui dire que c’est un attentat. J’ai froid j’ai la tête qui tourne. La mort est plus certaine pour moi. Les pompiers arrivent enfin. Ils foncent vers moi, prennent mon identité tout de suite … et c’est à ce moment précis que je me souviens que j’étais avec Théo. Je donne son identité tout de suite aux pompiers et je donne l’alerte. Je supplie les pompiers de l’aider et de le sauver. Les pompiers me mettent les premiers bandages ; les pompiers tentent tant bien que mal de stopper l’hémorragie.

Je n’ai pas le réflexe de fermer les yeux. La scène est apocalyptique ; y’a des impacts de sang ; des odeurs de sang ; des marres de sang … Théo est face contre terre, dans sa marre de sang, juste à côté du terroriste. Je suis tellement obnibulée par cette vision que je ne me souviens plus s’il y a d’autres personnes autour. Je m’en excuse. (…) Les pompiers m’installent sur une chaise. Je me souviens de son visage, comme si c’était hier, faisant tout son possible pour me sauver et me rassurer. Mes douleurs deviennent de plus en plus intense et je me souviens lui avoir demandé un doliprane. (…) Après ça, d’un coup, il m’annonce que nous devons immédiatement changer d’endroit (car la ceinture explosive de Brahim Abdeslam ne s’était pas déclenchée totalement donc les services de déminage devaient intervenir). Nous sommes transportés dans un hall d’immeuble. On y attend trente à quarante minutes. Les pompiers sont aidés par des urgentistes. J’y retrouve Théo ; Je réalise qu’il respire toujours mais qu’il est tout aussi atteint que moi (…). Une nouvelle fois, je me dis que je vais mourir et que je ne tiendrai pas jusqu’à l’hôpital.

Je suis transportée à la Salpêtrière en urgence absolue. J’apprendrais bien plus tard que tous les pompiers autour pensaient que je ne survivrai pas. (…) J’avais l’impression d’être revenue à mes dix ans … et la seule personne pouvant m’apaiser et dont j’avais besoin à ce moment-là c’était maman. (…) Après de longues minutes me paraissant des heures, je passe en neurochirurgie. J’étais loin de me douter que le pire était à venir (elle avait sept à huit impacts dans le corps mais dit avoir été « la mieux lottie de tous »). J’ai fini par partir à 7 heures du matin pour la première opération d’une longue série. S’ensuivent trois semaines à l’hôpital. J’apprendrai que je suis la seule patiente de neurochirurgie ayant survécu. Je ne sais pas par quel miracle je ne les ai pas tous rejoints.

Ces trois semaines ont été ponctuées par des opérations quasiment tous les jours. (…) Une peur qu’on vienne m’achever, une peur de sortir de l’hôpital et que le reste du monde me voit comme ça. Je finis par sortir de l’hôpital avant Noël. J’ai continué mon hospitalisation en ambulatoire tous les jours et j’ai repris les cours en janvier. Depuis cette sortie, se sont passés six ans. Il serait trop long de vous décrire ces six années alors je vous les résume en quelques lignes, médiocres.

Trente-cinq opérations passées et d’autres prévues.

Un poignet et un doigt ravagés.

Dix kilos de médicaments ingurgités.

Une hospitalisation en psychiatrie.

Des envies de suicide, des pleurs, des cris.

Des couloirs d’hôpital connus par cœur.

Et enfin, des expertises affreuses par un Fonds de garantie inhumain ».

 

Elle termine par ces mots : 

« Je tenais à terminer en remerciant l’ensemble des médecins, urgentistes sans qui je ne serai plus là aujourd’hui. Sachez que je n’ai plus recommandé de steak tartare depuis cette date et pensez monsieur le président, que je n’en recommanderai plus. En même temps … quelle idée absurde ! ».

 

Après elle, c’est son papa, Mohammed, qui prend la parole. Malheureusement, je dois partir. Je ne pourrai donc pas entendre son témoignage, ni celui de Vincent, François et David. A demain.

 


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