Jour 21 – 8 octobre 2021

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

12H50 : l’audience reprend. Les dépositions des parties civiles du Bataclan vont se poursuivre, comme ce sera le cas chaque jour jusqu’au 29 octobre [c’est la date de fin fixée initialement … mais le planning peut toujours évoluer]

S’avance en premier lieu Nathalie, la sœur de Fabrice, tué au Bataclan. Elle vit depuis vingt-cinq ans aux Etats-Unis et s’excuse par avance de ne pas pouvoir toujours trouver les mots. Elle parle de son frère comme « un frère comme on peut tous en rêver ».

 

Elle raconte : 

« Vers 12H45, je me suis sentie mal. J’ai ouvert mon ordinateur et j’ai vu des nouvelles à Paris, incroyables. J’ai appelé mon frère. Je lui ai demandé où il était. Il n’a pas répondu. J’ai appelé chez lui ; sa femme m’a répondu. Elle chuchotait, elle était très nerveuse et elle m’a dit « il est là-bas et je n’ai aucune nouvelle ». (…) C’était un truc dingue … jusqu’à ce qu’on nous annonce cette nouvelle. Elle m’a dit ces mots : « il est décédé ». (…) Tout d’un coup, c’est comme si mon monde s’effondrait. (…) A 10.000 kilomètres [elle vit aux Etats-Unis], je me suis dit « comment on va faire pour l’annoncer à nos parents ?! ». Il fallait aussi l’annoncer aux enfants. Ma belle-sœur l’a annoncé aux enfants et on a chargé ma sœur avec son compagnon de l’époque d’aller voir mes parents. (…) La mise en bière c’était horrible avec mes deux parents sur le cercueil qui pleuraient leur fils, (…) la douleur des autres familles à côté de nous à l’Institut-Médico-Légal. C’était trop douloureux. Ça surpasse tout ce qu’on peut imaginer.

Il travaillait dans l’une des plus grosses agences de publicité mondiale. Son agence nous a fait un beau petit livre et j’ai décidé de lire les témoignages qui sont dedans [elle lit les différents témoignages laissés par ses collègues, qui parlent unanimement d’un »grand monsieur », d’un homme d’une « grande gentillesse »].

Elle reprend :

« Avec mon frère, on plaisantait toujours et on se disait que comme on était grands  [Fabrice mesurait deux mètres], on pouvait respirer partout où on était ! Là, ça lui a joué des tours car il a pris une balle dans la tête et une autre dans l’épaule ».

Elle poursuit sur la situation familiale : 

« Sa femme, veuve à 40 ans. Veuve de guerre ! Des enfants qu’il ne verra pas grandir [elle pleure]. Ça a eu un impact sur nos vies, sur ma vie, indescriptibles. On était très complices, très proches. C’était quelqu’un d’incroyablement bon, très tolérant, de tout le monde et toutes les religions. Il me manque terriblement (…). J’ai développé de la tension. J’ai mis pratiquement six ans à m’en débarrasser. Des crises de panique, de l’anxiété pour dormir. Aujourd’hui, grâce au yoga et à la méditation, j’arrive à peu près à m’en sortir. (…) Mon père c’était beaucoup plus difficile. Le jour où mon frère a été tué, on venait de lui annoncer qu’il n’avait plus de cancer … et finalement il est décédé d’un cancer il y a deux ans. Ma mère a perdu en l’espace de six mois son fils, ses deux parents et mon père. Notre famille a été assez heurtée. Ça fait mal pour mes parents, pour la famille de mon frère, car il avait quand même deux enfants dans l’histoire.

(…) Je voudrais dire un dernier petit mot : mon mari est musulman. C’est une religion qu’on connait assez bien. Le terme mécréant n’existe pas dans la religion musulmane. Le prophète il dit qu’aucune violence n’est justifiée. Tout ce que ces gens disent sur la religion est un mensonge. Ce ne sont pas des musulmans : ce sont des criminels. Je pense qu’on doit changer les lois aussi. Les droits de l’Homme ça date du 18ème siècle. Il est temps de réinstaurer, pour ce type de crime, une punition. Une vraie. (…) Ces gens-là viennent dans nos pays occidentaux parce qu’ils savent qu’ils ne vont pas perdre leur vie, qu’ils vont être nourris, vont avoir accès à des « gym » dans les prisons.

J’espère que justice sera faite. Bon courage à tous qui défendez nos intérêts ».

 

S’avance alors Lydia, jeune femme d’une trentaine d’années.


 

Au moment des faits, j’habitais à Londres. J’étais venue pour le concert et être avec mes amies [elle est venue avec Laure et Aurélie. Laure a déjà témoigné (mais sur un jour où je n’étais pas là je pense) et Aurélie témoignera un peu plus tard dans la journée]. On est arrivées vers 18 heures. (…) A l’époque, j’avais 26 ans et j’avais déjà vu les Eagles Of Death Metal avant. Je venais de les voir à Londres au mois de juin. (…)

J’entends le bruit que tout le monde a décrit « pop-pop-pop ». Mon cerveau, instinctivement, a listé tous les sons que je connaissais, à une vitesse incroyable, et aucun ne correspondait. (…) Je vois que les gars sur la scène arrêtent de jouer et partent en courant. Et là je me dis « c’est pas possible ! Ne me dites pas qu’y a un taré qui est entré et qui tire sur nous ?! ».

Elle explique qu’elle avait la jambe bloquée, et qu’elle réfléchissait même à trouver un couteau pour pouvoir se couper la jambe et fuir. Finalement, c’est son amie Laure, qui est près d’elle, qui finira par l’aider à dégager sa jambe. Elle explique ensuite s’être mise à plat ventre jusqu’à la sortie. Elle se retrouve alors passage Amelot.

« Il y a un monsieur qui arrive en courant et qui dit « ils tirent dehors ! Ils tirent dehors ! Restez pas là ! ». Je me mets à courir un peu plus loin mais je ne sais pas où me cacher car je me dis qu’ils vont me retrouver. Je me cache dans un restaurant, je reprends mon souffle et je dis aux gens qu’il y a une attaque au Bataclan, qu’il faut appeler la police. On me traite de menteuse ! (…) Les clients continuent de manger et se moquent de moi … jusqu’à ce qu’une fille entre, recouverte de sang. Là, on commence à me croire (…) ».

Elle poursuit ensuite en parlant des terroristes : 

« Ils ne se rendent pas compte qu’en voulant anéantir les gens, ils les ont juste rendus plus forts. Je me souviens que j’avais dit ce soir-là que « si j’en sors vivante, je changerai tout ». Le mot n’est peut-petre pas adéquat mais ‘grâce à eux’, je profite maintenant de la vie à fond.

Dans ma famille, mes parents sont algériens. Trois de mes frères sont musulmans ainsi que mon père. Dans le Coran, l’un des plus grands pêchés est de tuer. Ils ont tué des gens. Je ne suis pas croyante comme mes parents ou mes frères, mais je sais qu’il y a une justice, en plus de celle-ci, qui ne les pardonnera jamais. Ça ne passera jamais devant Allah. C’est eux qui finiront en enfer, mais moi j’en veux pas de leur enfer ».

Lors des questions de la Cour, elle explique qu’avant, elle était barmaid, et que maintenant, elle fait une licence de droit. Le président lui demande : « en quelle année ? »

Elle répond : « en deuxième année ».

Le président : « ça va devenir très intéressant ! »

Elle dit : « c’est la plus dure ».

Le président : « la deuxième année, c’est les fondements du droit ! … enfin, si on n’a pas changé depuis ! »

Elle répond : « un petit peu ! »

Le président sourit et glisse un : « là, vous allez me vexer ! »

Elle termine en disant : « c’est pas facile. Y’a beaucoup de choses pour mon cerveau mais je ne lâcherai pas … car je veux qu’un jour, ce soit moi qui punisse ces messieurs ».

 

Après elle, s’approche alors Jessica, 24 ans, qui n’était pas à l’intérieur du Bataclan mais se trouvait à proximité. Réserviste de l’armée à l’époque, elle a pu apporter son aide à de nombreuses personnes blessées.


 

« Mon histoire est un peu différente car je n’ai pas été touchée physiquement et je n’étais pas à l’intérieur. Je me dirigeais vers le Bataclan Café lorsque j’ai entendu des coups de feu. J’ai tout de suite reconnu que c’était des coups de feu car j’étais réserviste à l’époque et on avait été amenés à tirer avec des Kalachnikov. J’ai vu du sang partout. Tout de suite, j’ai un peu éteint mon esprit pour ensuite me concentrer sur tout ce que j’avais pu apprendre à l’armée. J’ai remarqué plusieurs personnes blessées que j’ai immédiatement prises en charge. J’étais au Bataclan Café avec un homme dont je compressais la plaie. Les tirs continuaient à l’intérieur. A ce moment-là, j’avais très très peur. Je me suis dit que je pouvais potentiellement mourir. (…) Je pensais que c’était un règlement de comptes ».

Après avoir décrit l’assistance apportée aux blessés qui se trouvaient aux abords, elle explique son sentiment et son état d’esprit depuis lors :

« Je suis rentrée chez moi. Je me suis allongée dans mon lit comme si de rien était. Sauf qu’en fait ça n’allait pas du tout. (…) On m’a diagnostiqué une dissociation. Je ne ressentais plus aucune émotion. Je ne faisais pas du tout le rapport entre ce qui se passait devant moi et mes émotions. Plus tard, j’ai ressenti beaucoup de colère et de violence. J’étais en décrochage scolaire. Je ne m’entendais plus avec personne. Ma famille a été beaucoup là pour moi, mes proches, mes amis … mais tout le monde en a souffert. (…) J’ai eu un suivi psychologique qui m’a beaucoup aidée à surmonter les cauchemars, les flash, les terreurs nocturnes.  Jusqu’aujourd’hui, je me suis toujours sentie illégitime d’être victime. (…) Pour moi, je n’étais pas victime.

 

S’avance ensuite Fehmi, un jeune homme turc d’une trentaine d’années. Sa maman est à la barre avec lui. Il est également assisté d’un interprète.


 

« Je suis arrivé à Paris car c’était une ville que je ne connaissais pas et je voulais assister à ce concert [il y a un léger moment de flottement car l’interprète n’arrive pas à traduire le nom des groupes qui se produisaient ce soir là ! Il grimace en évoquant ‘The Eagles of death metal’]. (…) Lorsque je suis entré dans la salle, il n’y avait pas grand monde. Je me suis payé une bière au bar. Je me suis approché de la scène (…). Je ne suis pas quelqu’un de très sociable donc je reste relativement seul. Le concert a commencé. (…) Lors de la chanson qui s’appelait ‘Kiss the devil’, j’ai commencé à entendre quelques bruits. Ça ressemblait à des pétards. Ca m’a paru relativement normal car à l’occasion des concerts de rock, il arrive qu’on allume des pétards … donc je me suis retourné et j’ai vu que la personne qui se trouvait derrière moi a été touchée. Tout d’un coup, les lumières se sont allumées et les personnes ont commencé à hurler. Tout le monde s’est jeté par terre. J’ai essayé de me réveiller car pour moi ce n’était pas quelque chose de réel qui se déroulait. Lorsque j’ai compris que c’était la réalité, j’ai pensé que j’étais mort. Là, vous priez le bon Dieu pour que la terre s’ouvre … pour que vous puissiez vous y cacher ou vous souhaitez devenir de la vapeur pour disparaître. (…)

Je me suis dit qu’il ne fallait pas que je reste sur place et que je prenne la fuite. J’ai vu une porte [grâce au pointeur mis à sa disposition, il montre sa localisation sur le plan]. Je suis passé par la porte. Il y avait beaucoup de monde à l’intérieur. Peut-être cinquante, cent personnes ; peut-être même davantage. J’étais contre le mur juste à côté de la porte mais je me sentais pas en sécurité. J’ai pris les escaliers pour monter à l’étage. (…) En prenant la fuite, j’ai perdu mes chaussures. (…) Le sol était trempé. A cause de ça, mes chaussettes étaient mouillées (…). Les forces spéciales nous ont recueillis et nous ont demandé de ne pas regarder dans la fosse. (…) Lorsque je suis arrivé près de la porte, les gens se sont rendus compte que je n’avais pas de chaussures et le sol était jonché de débri de verre. Les intervenants m’ont mis sur un brancard pour me sortir vers l’extérieur. (…)

Il explique ensuite le retour dans l’appartement qu’il avait loué, non loin du Bataclan, le temps de son séjour à Paris :

Le logement que j’avais loué se trouvait au rez-de-chaussée. J’ai essayé de trouver le sommeil. Impossible. Le matin, il y a eu du bruit. J’ai entrouvert la fenêtre pour savoir ce qui se passait, mais j’étais toujours habité par la peur. Je crois que c’était les éboueurs … mais je n’ai pas pu surmonter la peur. Un parent d’une amie de ma mère est venu me chercher. Il avait appris ma situation sur Facebook. J’ai été hébergé par eux pendant deux nuits. J’étais toujours sous le choc. Ensuite, je suis rentré en Turquie. J’ai rejoint l’Université. Mes camarades et mes professeurs étaient très inquiets. Au début, ils s’intéressaient beaucoup à moi ; ça me rassurait beaucoup … mais le stress c’est comme un boomerang ; vous avez l’impression que ça part, pour revenir aussi fort qu’avant.

J’étais dans un état de stress continu et très grave. Il n’est pas aisé de pouvoir expliquer aux autres ce que l’on ressent. Si je peux vous donner un exemple : si vous avez un membre qui est fracturé, on vous fait un bandage. Lorsque vous avez la grippe, vous éternuez .. donc ces symptômes peuvent être aperçus et compris par les autres, qui peuvent vous venir en aide. Mais, dans le cas de trauma post traumatique, la seule chose apparente physiquement, c’est l’anxiété et faire la gueule. Vous avez l’impression que vous avez la lèpre dans les yeux des personnes. Vous commencez à devenir un étranger, même pour vous-même. Les gens pensent qu’il ne s’agit pas d’un stress post traumatique, mais qu’il s’agit de quelque chose qu’il faut oublier, qu’il faut tourner la page, ne plus y penser.

Il explique ensuite qu’il n’a pas réussi à s’adapter, à l’école, ni à la vie sociale. Il ne pouvait plus suivre les enseignements en laboratoire compte tenu de sa claustrophobie. Il explique également que les choses ont été rendues plus difficiles par la maladie héréditaire dont il souffre : la fièvre méditerranéenne familiale, qui lui « bloque complètement les muscles ». Avec le fort état de stress auquel il était soumis, les crises étaient encore plus fréquentes. Il poursuit : 

Comme je ne pouvais plus poursuivre mes études en biologie moléculaire, j’ai changé de branche. J’ai été en psychologie. C’est une branche qui m’intéressait et je souhaitais pouvoir connaître ma personne. Cela me donnait la possibilité de me comprendre. Mais, c’était très difficile pour moi de suivre les cours au sein de l’établissement. Il n’y avait pas de laboratoire mais il fallait que je sois présent avec de nombreuses personnes dans des classes fermées.

Ce stress extrême s’est poursuivi jusqu’en 2018 [il expliquera d’ailleurs qu’à cause du stress, il n’arrête pas de transpirer. On voit en effet à la barre, sur sa chemise, deux très grosse auréoles, qui vont de son aisselle au milieu de son torse. Il explique que cette transpiration extrême est une très grosse souffrance pour lui]. J’avais changé de médecin qui m’a prescrit d’autres médicaments. Cela m’a permis de me remettre un peu sur pieds. (…) Avec le COVID, j’ai pu suivre les cours sur le net et j’ai pu terminer mes études car je n’avais pas d’anxiété sociale. J’étais juste devant un écran. Normalement, je devais terminer mes études en 2016 et je n’ai pu terminer qu’en 2020. (…)

Il ajoute qu’il souhaite apporter « quelques détails » :

Le dernier moment de bonheur pour moi remonte à la première chanson du groupe Eagles of death metal [l’interprète n’arrive toujours pas à dire le nom du groupe]. Je ne sais pas comment je vais pouvoir récupérer tous les sentiments que j’avais avant (…) Cela me rend triste. Au jour d’aujourd’hui, ce que je ressens le plus dans la vie, c’est le stress.

Je vous remercie pour m’avoir écouté.

 

Après lui, c’est au tour de Faustine, 40 ans, de venir témoigner. Le 13 novembre, elle se trouvait au Bataclan avec deux amis (Bertrand et Ludovic) et son conjoint, Jean-Jacques, tué dans l’attaque. Une photo du couple est projetée. Elle reste affichée toute la durée de la déposition de Faustine. 


 

« Les concerts faisaient partie de notre vie. On en avait souvent (…) C’était un temps important partagé avec nos amis . (…) On a retrouvé Bertrand et Ludovic devant la salle vers 20H. On a pris une bière au Bataclan café puis on a repris une bière au bar. On était plutôt dans le fond de la fosse sur la droite. Il y a eu quelques morceaux de joués et des bruits secs. Ils tiraient. Ils ont déclaré « pour nos frères de Syrie ». Ils ont continué à tirer de gauche à droite, sur la fosse. Je me suis couchée au sol. Les gens tombaient sous les balles. Certains se relevaient pour fuir et tombaient également. J’étais couchée sur le dos. (…) J’ai essayé d’appeler Jean-Jacques, qui ne répondait pas. J’étais au sol, dans le sang, le mien et celui des autres ».

Elle explique ensuite l’intervention du policier de la BAC. La fuite avec son ami Ludovic. L’espoir que Jean-Jacques, son conjoint, ait pu fuir et se trouvait déjà dehors. Elle explique avoir perdu beaucoup de sang et une fois sortie, avoir été évacuée vers l’hôpital Saint-Antoine. Elle reprend ensuite sur la perte de son compagnon : 

« Rien n’était plus difficile que la perte de Jean-Jacques. Il avait 44 ans, il était solaire. (…) C’était une belle présence. Le manque est grand. C’est une douleur pour ses parents, sa sœur, ses amis, et moi. (…) Je me souviens : le voir à l’IML derrière une vitre à peine cinq minutes. Il avait l’air de dormir. Et toujours la même question : pourquoi ? Et puis, y’a la culpabilité d’être vivant : pourquoi moi et pas lui ?

On a organisé ses obsèques et ce qui était terrible c’est qu’on savait exactement ce qu’il voulait : comment il voulait s’habiller, la musique qui soit jouée à ce moment là [elle explique qu’ils avaient perdu un ami l’année précédente et que ça avait été l’occasion pour eux de parler de ce qu’ils auraient voulu pour leurs obsèques].

Il est tombé sous les balles de kalach de trois hommes radicalisés, fanatiques, endoctrinés par d’autres hommes, avides de pouvoir, sous couvert de religion. Les fous trouvent toujours de la chair à canon, siècle après siècle. C’est triste de constater le nombre de personnes n’ayant rien dans leur vie, n’aspirant à rien (…) et capables d’aller mourir pour une cause qui n’existe pas et à laquelle d’autres essaient de leur faire croire. J’attends de ce procès une manifestation de la vérité et des condamnations à la hauteur de cette barbarie.

Peu après les attentats de janvier, Jean-Jacques m’avait dit qu’il ne voulait pas devenir ce que les terroristes voulaient faire de nous : des gens aveuglés par la haine et la peur de l’autre. Je veux lui dire à lui : non Jean-Jacques ! Je ne deviendrai pas ce que nous n’avons jamais voulu être. (…) »

 

Après elle, c’est au tour de sa belle-soeur de s’avancer. Fabienne a 53 ans, c’est la soeur de Jean-Jacques, tué au Bataclan.


 

« (…) Le 13 novembre 2015, Jean-Jacques a été assassiné. Jean-Jacques c’est mon frère ; mon petit frère. Trois ans de différence d’âge. Dans une vie normale, un frère, c’est quelqu’un avec qui ont peu avoir des batailles d’oreillers épiques, s’affronter quand on est adultes mais avec qui on est toujours complice. C’est celui qui nous soutient quand les parents ne seront plus là. La fratrie, c’est la religion d’une vie. (…) 

Il est mort pour rien. Il est mort au nom d’une idéologie moyenâgeuse (…). Nous, nos valeurs sont celles du siècle des Lumières et je ne peux avoir que du mépris pour eux. (…)

Le 13 novembre au soir, j’étais chez moi. Je savais que Jean-Jacques et Faustine allaient au concert. J’ai appris vers 22H10 la nouvelle. Sans donner de détails à mes parents, paniquée, je suis allée à Paris rejoindre la sœur de Faustine. Aucune nouvelle de Jean-Jacques. L’attente a commencé pour ne se terminer que le 14 novembre au soir. Tout ce qui a suivi était très difficile : le désarroi de mes parents, le chagrin de Faustine … Aidée de nombreux amis, notre groupe de parole, (…) la reconstruction de notre vie se fait petit à petit. Notre joie, notre insouciance sont parties pour toujours ce soir-là. Le procès pour nous est une lourde épreuve. Toutes ces dépositions arrachées dans la douleur font que l’on va peut-être commencer à mieux respirer. Pour le reste, on fait confiance à la justice de notre pays ».

Elle termine : 

« Pour tous les souvenirs d’enfance que je ne pourrai plus partager, nos repas de famille. Pour tous les moments passés ensemble, nos joies et nos disputes. Pour tous les grands voyages partagés avec Faustine (…) Pour tous ces moments qui ont illuminé ma vie, tu seras toujours à mes côtés ».

Après les mots de Fabienne, c’est Maître Josserand-Schmitt, son avocate, qui lit une lettre écrite par leur mère. Elle écrit notamment : 

« Je me demande comment on peut espérer gagner le ciel en massacrant autant d’innocents. (…) De mes origines antillaises, pleines de diversité, je dis aux terroristes : la France que vous avez attaquée est un pays qui représente un espoir pour beaucoup de monde et qui peut être un espoir pour certains d’entre vous, quand votre haine sera tarie. (…) Jean-Jacques était un fils aimant. Je le pleure comme je pleure les petits-enfants que je n’aurai jamais. Malgré mon cancer déclaré trois mois après le Bataclan, nous, ses parents, le pleureront jusqu’à notre mort ».

 

Après Fabienne, c’est au tour de Ludovic, 49 ans, de venir livrer son témoignage. Il était au Bataclan avec Jean-Jacques, Faustine et Bertrand ce soir-là.


 

Ludovic fait projeter une photo où il apparaît avec six de ses amis, dont Jean-Jacques, le compagnon de Faustine venue témoigner précédemment. Cette photo a été prise lors du mariage de Bertrand, rescapé du Bataclan lui aussi. Il explique qu’il connait Bertrand depuis qu’il a quinze ans … et qu’il a rencontré Jean-Jacques à la fac. Depuis lors, ils ne s’étaient jamais quittés.

« On partageait les mêmes valeurs : un rejet de l’extrémisme assez fort, de tolérance, de respect d’autrui. On aimait partager des moments ensemble. Ça a été dit mais Jean-Jacques était un très bon cuisinier. De nombreuses vacances ensemble mais aussi le foot, le sport, la musique.

Le soir des attentats, nous nous sommes retrouvés vers 20 heures vers le bar jouxtant le Bataclan (…). J’ai pas compris tout de suite au moment des premiers tirs. Même une fois par terre, je comprenais pas bien ce qu’il se passait. C’est là que j’ai vu que l’un des tireurs était sur le petit escalier qui descendait sur la fosse, avec une arme longue. J’étais dans un espèce d’état de sidération. Paradoxalement, je n’ai pas ressenti de peur. (…) J’ai pas le souvenir lorsque le commissaire de la BAC est entré … mais je me souviens lorsque Bertrand derrière nous a dit « je sors ». (…) Lorsque Faustine m’a dit « qu’est-ce qu’on fait ? », je l’ai attrapée par le bras et je lui ai dit « on s’arrache ! ». Je me souviens d’un jeune homme en face de moi, mais lui était blessé. Il ne pouvait pas se lever. Je me souviens aussi d’un homme qui était assis, comme s’il avait glissé, le long de la vitre devant le Bataclan. Il était mort. Lorsque je me suis levé, j’ai tourné la tête et j’ai pas vu Jean-Jacques. (…)

On a eu cette chance de pouvoir sortir très rapidement. On a eu cette chance aussi de voir les pompiers arriver très vite. Ils ont pris en charge Faustine et nous ont amenés à l’hôpital Saint-Antoine. J’avais eu Bertrand en ligne. J’avais pu avoir mes parents. Par contre, j’arrivais pas à avoir Jean-Jacques. (…) En fin de nuit, on est partis. On est passés par l’hôpital Saint-Louis, où Bertrand était admis. On est rentrés au petit matin chez Fabienne. On a continué à appeler les numéros verts, à regarder les informations … mais l’espoir commençait à s’amenuiser.

(…) Quand on m’a confirmé le décès de Jean-Jacques, je n’ai pas été très courageux. Je n’ai pas réussi à appeler Faustine [la compagne de Jean-Jacques, venue témoigner précédemment]. J’ai demandé à Bertrand de le faire.

(…) On sort de ça profondément meurtri, profondément changé. J’ai senti assez rapidement qu’irrémédiablement quelque chose avait changé en moi. Vous sentez tout de suite que ça sera plus jamais pareil. Perte du goût de la vie. Je ne vois plus le bleu. Quand je regarde le ciel je ne le vois plus. Un sentiment de culpabilité énorme. Moi je suis vivant, pas lui. Et je m’en veux beaucoup car j’ai du mal à vivre et eux n’ont pas pu continuer. Et sentiment de culpabilité parce que je me pardonne pas de ne pas y être retourné ; de ne pas avoir été le rechercher. Il est mort tout seul. Il n’est pas mort tout de suite parce qu’on sait que son corps a été retrouvé à l’autre bout de la salle. Ça, je me le pardonnerai jamais.

(…) Je fais pas de cauchemars mais par contre je dors mal. Je ne me réveille jamais avec le sentiment d’être reposé. Au travail, perte de sens, perte d’ambition. J’essaie de garder le cap. J’ai continué à travailler mais ça me semble tellement dérisoire. (…) C’est difficile parce que les gens ne peuvent pas comprendre ce qu’on a vécu et je le comprends tout à fait. Pour nous, c’est beaucoup plus difficile. On est sur un temps beaucoup plus long. On a du mal à faire reconnaitre auprès du FGTI [Fonds d’indemnisation], nos préjudices à leur juste valeur : ce n’est pas parce qu’on a repris le travail et qu’on ne prend plus de médicaments qu’on va bien.

Avec mes amis, on ne se marre plus beaucoup. On ne fait plus de fêtes. (…) Et puis, le vide énorme laissé par Jean-Jacques. (…) J’ai trouvé des ressources insoupçonnées mais tout ça ça a un prix car lutter, résister, ça a un prix. (…) J’éprouve le besoin de changer de vie. On s’est retrouvés avec ma compagne de l’époque, on a à nouveau des projets. J’ai toujours du mal ; j’arrive pas à retrouver la paix. C’est un peu désemparant. J’arrive plus à profiter des moments de la vie. C’est compliqué.

Dans le box, je sais que la plupart des prévenus n’étaient pas là directement. Malgré tout, ce sont des personnes qui, d’une manière ou d’une autre ont aidé à la commission de ces crimes, au nom d’une idéologie à laquelle ils adhèrent. Ils ont cette chance de bénéficier, malgré les atrocités commises, d’un procès démocratique. Nous sommes dans un Etat de droit et ils ont des droits. Je pense qu’on peut être fiers de ça. Chez nous, ils ne risquent pas d’être torturés ou tués. J’étais contre la peine de mort. Je le demeure. Malgré ce qu’ils pensent, ils sont traités humainement. (…) Se plaindre de leurs conditions de détention ?! Je pense qu’elles n’ont rien à voir avec celles des geôles de l’Etat islamique. Là-bas, on torture, on assassine, on viole. (…) Chez nous, ils ne risquent rien de tout ça : on ne va pas les brûler vifs. On ne jouera pas au football avec leur tête.

Le sentiment que j’ai c’est que l’Etat islamique leur a donné la possibilité d’être ce qu’ils sont au plus profond d’eux-mêmes : des criminels qui ne jurent que par la violence (…). Ils disent qu’il n’y a rien de personnel : pour moi, c’est très personnel. (…)

Je suis assez d’accord avec eux : tout nous sépare. J’ai le plus grand mépris pour eux. Des gens qui se font manipuler, dont la seule expression qu’ils sont capables d’avoir c’est la violence (…) Je suis profondément meurtri mais je ne suis pas brisé. Ça soulève beaucoup de questions : comment on en arrive là ? coment on peut faire ça à un autre être humain ?! (…) Je suis très attaché à notre société laïque, notre démocratie, aussi imparfaite qu’elle puisse être. Je ne cèderai jamais à l’obscurantisme, la barbarie, la peur. Je ne tomberai pas non plus dans le piège de la stigmatisation (…). Pour autant, je ne leur pardonnerai jamais. Je ne baisserai pas les yeux, je ne baisserai pas la garde. J’accepterai jamais leur vision du monde. Au final, ça ne fait que renforcer mes convictions, mes valeurs ; celles que je partage avec mes amis. Elles m’ont rendu plus fort, plus humain … Ils n’ont pas réussi à nous faire devenir ce que nous ne voulons pas être, ce que nous ne sommes pas ; ce que nous n’avons jamais voulu être. Je ne renoncerai jamais à nos terrasses, notre gastronomie (…) bref à notre démocratie, qui sont pour moi les armes les plus efficaces pour les combattre ; car c’est bien ce qu’ils voulaient nous prendre tout ça. Ils m’ont pris beaucoup mais pas ça !

 

Il est 15H10. Le président annonce une suspension d’audience de trente minutes ; « la seule de la journée ». A la reprise, s’avance à la barre Grégory, sorti lui aussi du Bataclan et qui y a perdu un ami : Cédric.


 

« Ca a été une longue réflexion de savoir si je voulais venir témoigner aujourd’hui… mais je me suis dit que c’était une opportunité unique de venir partager le souvenir. (…) D’un autre côté, je le fais aussi pour moi. Pour me réapproprier un peu l’évènement.

Cette tragédie m’a couté cher avec la perte d’un ami très proche qui est tombé sous les balles d’un terroriste : Cédric, qui était un collègue, un ami et qui depuis moins d’un an avait trouvé sa vie idéale. Il avait sa femme et ses deux enfants.

Le matin du 13 novembre, il m’a appelé pour me dire qu’il avait eu des places pour le concert des Eagles Of Death Metal. (…) Un moment, on a commencé à entendre des bruits, indéfinissables comme si c’était des pétards. Ensuite, il y a eu des mouvements de foule. On s’est relevés … et là j’ai vu Cédric tomber avec le visage regardant vers le bar. Je me suis retourné et j’ai vu les tireurs. J’ai compris que c’était des bruits de mitraillette. (…) Je me suis dit « t’as deux enfants, ils tiennent à toi. Tu peux pas mourir ce soir ». J’ai eu qu’un réflexe ; c’était de survivre. Je me suis jeté par terre, j’ai rampé sur des corps, dans le sang. J’ai couru le plus vite possible [il est sorti par une issue de secours]. Dans la rue j’entendais encore des tirs. Je ne saurai pas dire combien de temps j’ai couru mais j’ai couru le plus vite possible. Ce moment-là reste flou. (…) J’ai appelé ma femme pour lui dire « je vais bien ». J’ai essayé d’avoir Cédric, de l’appeler, mais ça ne répondait pas. (…) C’est le lendemain matin, vers 10 heures, qu’on l’a retrouvé à l’IML [Institut Médico Légal]. Et j’ai compris que quand je l’avais vu tomber, ce n’était pas accidentel ; il s’était pris une balle.

Ça a complètement changé ma vie. Ça a été un processus de reconstruction assez long ; reconstruction que je dois en grande partie à ma femme, mes enfants, ma sœur. J’ai mes petits rituels : tous les 13 novembre au soir, j’allume des bougies sur ma terrasse en souvenir de mon ami. J’ai des regrets aussi. Six ans après, je n’ai pas eu le courage d’appeler Fabienne, la femme de mon ami. Et puis, cicatrice qui se réouvre avec l’ouverture du procès. Pour moi, c’était un non-évènement. Je pensais que ça se passerait tout seul … mais ça a ravivé énormément de choses.

Aujourd’hui, j’ai toujours une incompréhension sur le fait de savoir comment des personnes peuvent être aussi pauvres intellectuellement pour se laisser endoctriner et commettre de tels actes. On a beaucoup entendu le terme mécréant. Je trouve que ça ne veut rien dire car je pense qu’on est tous le mécréant de quelqu’un. (…) »

 

Après lui, c’est au tour de Joanna, une vidéaste de 34 ans de s’approcher. Elle était ce soir là avec deux amis : Florian et Matthieu.


 

JOANNA

 

« C’est un exercice difficile (…). On pourrait croire qu’on a déjà tout dit, qu’il ne reste plus rien à ajouter. Pourtant, ma réalité est que j’ai très peu parlé de cette soirée-là. Les amis ne posent pas questions; ou pas les bonnes. La famille proche demande si ça va. La famille lointaine ne demande rien. Les inconnus préfèrent me raconter que eux aussi connaissent quelqu’un qui y était.

(…) Par chance, je n’ai pas été blessée. Nous sommes arrivés à trois et repartis à trois.

13 novembre 2015. J’ai 28 ans. Je suis vidéaste (…). Depuis la fin du lycée, les concerts ont toujours été les seules choses pour lesquelles je dépense sans réfléchir. (…) Je sais que comme à chaque fois, je vais passer un bon moment. (…) Nous nous retrouvons devant le Bataclan et nous remarquons que Matthieu a une grosse attelle à la cheville et des béquilles. Il est papa depuis deux mois pour la première fois. (…) Nous nous plaçons à gauche de la console de mixage. Un homme très grand se place devant moi et, sans un mot, Matthieu échange de place avec moi. Quelques secondes plus tard, des bruits que je n’avais jamais entendu auparavant attirent tous les regards vers l’entrée. Je lève la tête et vois des flammes sortir de fusils. (…) Je comprends sans vraiment comprendre. Matthieu s’écroule et dit « je me suis pris une balle ». C’est le début d’une très longue attente de laquelle nous sortirons tous les trois vivants, rescapés.

Jamais je n’aurais pu imaginer qu’on aurait pu me détester au point de vouloir nous tuer.

Nous sommes tous les trois allongés dans une étreinte. Comme dans les films, Mathieu nous dit de dire à son fils qu’il l’aime. Comme dans les films, je lui réponds « tu lui diras toi-même ». (…) Matthieu souffre, gémit et nous devons lui demander de se taire, lui murmurer « chuuuut » [elle reproduit ce « chut » à voir très basse, avec beaucoup de douceur]. Il n’a même pas le droit de se plaindre. Nous avons compris que nous n’avons d’autre choix que de faire les morts. Une voix dit très distinctement « vous pourrez vous en prendre à votre président François Hollande ».

Impossible pour nous de tenter de fuir avec un blessé. Pourtant, je suis persuadée qu’aucun de nous trois ne va mourir ce soir (…). Nous ne pouvons et n’allons pas mourir ce soir. (…) J’entends des gens qui rampent, des cris, des gémissements de douleur souvent suivis de coups de feu. Je sais maintenant qu’ils éliminent les gens au coup par coup : « si tu bouges, je te bute ».

(…) Essayant de garder les yeux fermés car officiellement, je suis morte, je ne peux pas m’empêcher de regarder autour de moi (…) Un jeune homme très beau est allongé au bord de la scène et ne bouge pas. Je me demande s’il fait semblant, comme moi. Les téléphones commencent à sonner avec cette sonnerie d’iPhone si reconnaissable et qui me glace toujours le sang, six ans après, dans la rue ou les transports (…).

J’ai compris pourquoi ils sont là. (…) Je n’avais pas besoin d’être convaincue de ce qui se passait dans d’autres pays du monde, et notamment en Syrie. (…) Je sais la chance que j’ai d’être née en France à la bonne époque, de ne pas avoir fait la guerre. (…)

Quand il est possible, le pardon est un cadeau. Je suis prête à l’offrir à ceux qui me le demandent. (…) Aucun civil d’un pays en guerre n’a été aidé grâce à vous. On ne résout pas la violence par la violence. « Vous ne pourrez vous en prendre qu’à votre président Hollande »; ce seront les derniers mots que certains auront entendus ce soir-là. Mais ce n’est pas ce que le monde aura retenu. Tout ce que ces attaques auront permis c’est nourrir les discours de l’extrême droite, de justifier la crainte de l’autre, d’endeuiller des familles, de blesser des innocents, des personnes qui n’ont aucun pouvoir pour décider de ce qui se passe dans le monde. 

Je suis plein de choses : une mécréante, une rescapée, une bobo de gauche, pour certains sûrement une islamo-gauchiste. Mais si ce procès et ce témoignage peuvent servir à quelque chose, c’est de me nommer moi-même : je suis et resterai une pacifiste.

Je terminerai en parlant de Wafaa Bilal, un artiste américain. Pour dénoncer la guerre et notamment l’usage de drones, il a créé « Shoot an Iraqi ». Pendant trente jours, il s’est enfermé dans une salle et a permis aux gens de lui tirer dessus avec des paintball. Quand on lui tirait dessus, il se répétait « vivement que ce fusil soit silencieux et que tous les fusils soient silencieux ». Pour moi, ce sont les gens comme lui qui rendent le monde meilleur.

 

Après elle, s’avance Gaëtan, 40 ans. Il explique qu’il préparait l’ENA et devait passer les épreuves blanches le lendemain. Il a depuis renoncé. Il est maintenant chef d’établissement et en deuxième année de doctorat.


 

« Le concert a commencé. Les concerts c’est quelque chose que je faisais assez régulièrement. La musique a une place centale dans ma vie. 

Au début, des bruits très très secs, très très forts. Assez vite, je me suis rendu compte que ce n’était pas une mise en scène mais des balles qui nous touchaient. Il y a eu un premier mouvement de foule. Une personne assez massive est tombée sur moi. J’estime sa taille à deux mètres. J’ai pendant très longtemps renoncé à pouvoir découvrir son identité mais le témoignage de la sœur de Fabrice m’a profondément chamboulé [pour rappel : tout à l’heure, Nathalie, la soeur de Fabrice, tué au Bataclan, a longuement insisté sur le fait qu’il était très grand, mesurait plus de deux mètres… et se trouvait dans la fosse. Gaëtan a donc s donc suremeà voir très basse, avec beaucoup de douceur. Il est donc vraisemblable que ce soit lui].

Il y a eu une rafale. J’ai senti un liquide chaud qui me recouvrait et j’ai compris que c’était son sang. Petit à petit, il s’est vidé de son sang sur moi. (…) J’ai réussi à sortir de ce corps. Je me voyais en train d’essayer de marcher dessus. (…) Je suis monté sur la scène, derrière le rideau. Je me sentais d’une extrême vulnérabilité et j’ai attendu. S’en suit ensuite une très forte explosion. Je ressens une sorte de liquide sur le visage. J’ai pensé à un brumisateur. J’ai compris finalement que c’étaient des déchets humains. J’ai aussi entendu les revendications des terroristes. J’ai repensé aux derniers enfants que j’ai vu, notamment mes deux filles ; à ma femme qui n’était pas très loin mais pas au concert. La BRI est arrivée, nous a demandé de nous lever pour ceux qui pouvaient. On nous a dit de ne pas regarder dans la fosse et bien sûr, on a regardé dans la fosse. Je vous laisse imaginer ce qu’on a vu ce soir-là. Je me retrouve dehors, le tee-shirt plein de sang. On se retrouve dans un bar, qui il me semble s’appelle ‘Bal perdu’ ; à vérifier [effectivement, rue Oberkampf, il existait un bar qui s’appelait ‘Le petit bal perdu’. Il a fermé depuis]. (…) Nous sommes ensuite accueillis par une personne à l’étage.

Ensuite, je suis emmené au 36 [le 36 quai des Orfèvres est l’adresse où se trouvait la Direction de la police judiciaire]. (…) J’ai répété mon histoire une dizaine de fois. Une psychologue a été dépêchée sur place. (…) Nous étions là, tous les deux, à essayer de nous démener avec notre propre chaos interne. Elle a trouvé malgré tout des mots. Je lui disais que j’avais peur de mourir et elle m’a dit « vous étiez en train de mourir ! ». Elle m’a aussi demandé quelle était ma prochaine crainte. Je lui ai dit d’avoir de la haine et de la rancœur … et finalement c’est quelque chose qui ne m’est jamais arrivé. Je lui suis très reconnaissant.

Ensuite le policier me dit que je peux rentrer chez moi … sauf que moi, j’habite dans la Nièvre ! (…) J’étais là dans Paris, avec ma couverture de survie, en train de traverser la ville pour retrouver le logement de ma sœur. En début d’après-midi, on est rentrés dans la Nièvre. J’ai retrouvé mes deux filles. Ce fut le début d’un long parcours. Ça va faire un peu plus de 2.000 nuits que ça s’est passé. Je me lève encore trois-quatre fois par nuit pour vérifier que mes filles sont encore vivantes. J’ai renoncé à l’ENA. Après deux ans de chaos interne, j’ai réenclenché un mouvement pour apprendre et continuer d’essayer à apprendre. Actuellement, je suis en deuxième année de doctorat. Je suis à ma 180ème séance de psy. Je n’ai jamais pris de médicaments. Je pense sincèrement que toute cette histoire m’a peut-être rendu un peu meilleur dans certaines situations donc c’est ce que je voudrais garder malgré tout de tout ça … et me dire qu’au bout du tunnel il y a parfois une petite lumière ».

 

S’avance ensuite Laura, 37 ans, chef de projet digital, gravement blessée au Bataclan. Elle pose la canne sur laquelle elle s’appuie pour marcher, et commence. 


 

« Ma mémoire me faisant défaut, j’ai écrit. Depuis près de six ans, j’ai souvent la pudeur d’omettre certains passages de mon parcours de rescapée. Il me faut vous raconter le combat pour survivre ; ma lente et fastidieuse bataille pour en être là où je suis.

Cette nuit du 13 novembre, je suis au Bataclan. Ce nom n’évoquera plus pour moi que la peur, le chaos. Il ne sera plus question de musique, de partage et d’amour. (…) [elle explique s’y être rendue seule car l’amie qui avait eu les places et devait l’accompagner était souffrante]. 

 En 2015, ça fait maintenant cinq ans que je suis à Paris. Je suis chanteuse dans un groupe de rock. A côté, je suis assistante de direction. (…) Au milieu du concert, j’entends des coups secs et des cris de panique. Je n’ai pas le temps d’identifier visuellement. Je suis happée par la vague de gens qui me bousculent en ma direction. Comprimée par la foule, c’est là que je reçois une première balle derrière la cuisse (…) Je comprends en quelques instants que nous sommes attaqués. Parmi les cris, j’entends les revendications. Au sol, je reçois encore des balles. Ça me traverse le corps. Je suis incapable de savoir d’où ça vient. Je ne vois rien car nous sommes dans la pénombre et nous sommes tous entremêlés. Je suis complètement immobile et parfaitement consciente. Incapable de bouger, je vais attendre … en espérant qu’on ne vienne pas me mettre une balle dans la tête. (…) J’étais terrifiée. Tout m’est passé par la tête ; même la pensée de me laisser mourir. C’est un agent de la bac ou de la BRI qui me fera sortir de la salle en me traînant. Ce fut les pires douleurs que je n’ai jamais ressenties de ma vie. (…) Je reprends conscience, plusieurs semaines plus tard, à l’hôpital. Les machines qui m’aident à respirer, à contrôler mes constantes, les multiples interventions, les infections, les effets délirants des drogues pour lutter contre la douleur feront partie de ma mémoire à jamais. Mon combat de reconstruction commence. Je pleure beaucoup, j’ai peur. Pendant les soixante jours que je passe en réanimation, je fais l’état des lieux de mon corps. Il n’est plus question d’intimité. Je l’ai totalement perdue. L’état des lieux de mes blessures est colossal. J’ai reçu environ six balles. J’ai eu de très nombreuses infections liées aux blessures. Je repasse de multiples fois au bloc. J’ai une fracture ouverte de l’humérus droit, fracture du fémur droit, délabrement de l’index et du majeur gauches, de multiples plaies et de nombreux corps étrangers métalliques (certains qui seront impossibles à extraire). Les blessures à l’abdomen sont conséquentes et délicates. (…) Je passe Noël et Nouvel an en réanimation, entourée d’un faible nombre de proches. Le moment n’est pas à la fête. Je dois tout réapprendre. Comment pouvais-je imaginer que mon corps, alité pendant des semaines perde complètement sa capacité à se mouvoir ? Je repars de zéro. Les fonctions primaires : réapprendre à respirer, à boire, manger, uriner, tenir un objet en main, avec ma main gauche amputée de deux doigts, tenir assise, un vrai calvaire … remarcher, qui arrivera neuf mois plus tard (…). J’ai vécu de très longs moments de solitude durant cette année à l’hôpital en 2016 et j’en vis encore aujourd’hui. Je lutte encore contre les pensées sombres et notamment celle de ne plus avoir confiance en l’être humain. (…) Mon trauma aujourd’hui c’est tout ça : la fragilité de mon corps, la peur des autres, les difficultés du quotidien, la solitude, la perte de mon enthousiasme et de ma spontanéité. C’est aussi l’effet dévastateur sur ma famille, mes amis et mon mari. Il m’accompagne depuis le premier jour de ce drame. Il encaisse mes angoisses, mes colères et mes impatiences. Je suis usée de vivre ainsi. L’ouverture de ce procès m’a donnée envie de parler.

J’attends de la justice le traitement le plus juste et les plus fortes condamnations contre tous les auteurs. Je crois en la justice de mon pays, la démocratie et la République. (…) Mes proches me qualifient souvent de courageuse, de battante ou de résiliente. (…) Moi je me vois juste comme une personne qui a juste fait ce qu’elle pouvait, au moment où il le fallait. J’ai manqué tellement de moments de vie, qu’il me faut rattraper… (…) J’ai perdu ma grand-mère durant mon hospitalisation. Je n’ai pas pu lui dire au revoir. (…)

Mes douleurs et mes traumatismes seront mes hôtes jusqu’à la fin de ma vie mais j’ai fait d’énormes progrès, physiquement, psychologiquement … et c’est de savoir les savourer qui me fait avancer chaque jour. La parole que j’ai prise devant vous aujourd’hui c’est la parole de la rescapée, tournée vers la lumière. (…)

 

Après elle, c’est au tour de Frédéric de s’avancer. Cet homme de 55 ans était au Bataclan et avec son fils et son beau-frère.


 

« La musique a une grande importance. Nous allons régulièrement à des concerts. Deux jours avant le 13 novembre, nous étions déjà au Bataclan, pour assister à un concert. Ce soir-là, nous sommes allés voir avec mon fils et mon beau-frère les Eagles Of Death Metal. Nous savions que nous allions passer une très bonne soirée. (…) Nous avons bu un coup tranquillement ; nous nous sommes dirigés vers la scène. Le concert se passait très bien. Ça faisait trois quart d’heure que ça avait commencé. Nous avons entendu une pétarade. J’ai vu des gens qui tiraient dans la foule. On a très vite compris que c’était très sérieux. (…)

On voulait se protéger. On a d’abord pensé se cacher sous la scène puis finalement, on voulait monter sur la scène. Ça a été compliqué car nous avons du ramper sur des corps. Des corps morts, sans doute. C’est des sensations qui resteront toute ma vie (…) On a réussi à monter sur cette scène. Nous nous sommes mis derrière le matériel et derrière le rideau rouge. On ne voyait pas trop ce qui se passait. J’ai écarté un peu le rideau pour voir ce qui se passait et c’est là que j’ai vu que les terroristes progressaient vers la scène. Je me suis dit qu’il ne fallait pas qu’on reste là. C’est à ce moment là que j’ai pris des éclats de balle. (…) Sur le côté, une porte s’est ouverte soudain. Je pensais que ça amenait derrière la scène. Beaucoup de gens s’y sont engouffrés. Nous avons suivi le mouvement. On s’est retrouvés très nombreux ; une bonne vingtaine et apparemment, il n’y avait pas d’issue. On a fermé la porte. On a mis tout ce qu’on pouvait derrière cette porte et on a attendu. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que mon fils n’était plus avec nous. Deux sentiments se sont mêlés : d’une part, la peur de l’avoir perdu et d’autre part, la peur de ne pas avoir fait mon devoir de père … protéger mon fils.

Nous sommes restés bloqués une bonne vingtaine de minutes dans ces escaliers. (…) On entend du bruit venant du haut de l’escalier et on a vu que ça progressait donc on s’est dit que quelqu’un avait trouvé une issue. On a fini par monter et on a vu que quelqu’un avait placé une table avec une chaise dessus et les gens ont réussi à se hisser sur le toit. Ça s’est passé un peu comme dans un film : on a d’abord fait passer les femmes, les blessés et enfin les hommes. Je suis passé dans les derniers, du fait de mon poids sûrement ! Nous nous sommes retrouvés sur le toit. On a pu commencer à contacter les proches. C’est comme ça que ma femme m’a dit que mon fils avait réussi à s’échapper par une issue de secours. Très vite, j’ai dit à mon beau-frère « il faut pas qu’on reste comme ça sur le toit. Il faut qu’on parte de là ». On a essayé d’aller dans les immeubles voisins. (…) on était vraiment coincés. (…) Une fenêtre s’est ouverte sur notre droite. Le propriétaire de l’appartement voisin nous a invités à rentrer dans son appartement. On était vingt-trente personnes. Nous étions dans cet appartement dan le noir, à ne pas faire de bruit. On entendait les coups de feu, des invectives, des hurlements … on a entendu la BRI intervenir (…).

Je m’estime extrêmement chanceux. On est arrivés à trois et on est repartis à trois. (…) Mon fils est reparti avec la police. Moi, j’ai été pris en charge par des gens de la Croix-Rouge car j’étais blessé. Aux urgences, ils m’ont fait une radio car j’avais du plomb sur tout le côté et la moitié d’une balle dans le torse. Ils m’ont dit « on va vous opérer ». (…) Deux jours après, je suis rentré chez moi. Ça a été vraiment plaisant de rentrer parce que j’ai retrouvé ma femme, mes enfants. Je suis passé à la télé donc beaucoup de gens que je connais mais aussi que je connais pas ont eu des manifestations de sympathie envers moi.

Psychologiquement. J’ai voulu reprendre mon travail assez rapidement. Il s’est avéré que j’étais un peu plus traumatisé que je ne le pensais . J’ai commencé à faire des crises de panique. Ça fait un peu comme si on faisait une crise cardiaque. Moi je pensais que ça n’arrivait qu’aux militaires revenus de zones de guerre. (…) J’ai été voir un psy, j’ai pris des traitements, j’ai été mis sous anti-dépresseur et ça a impacté mon travail. J’étais plus apte à commander. (…) Depuis ces évènements, j’ai du mal à me contenir. On me casse très vite les pieds. J’ai dû m’arrêter une deuxième fois et quand je suis revenu quelques mois après, on m’a mis au placard. Je me suis retrouvé à faire le travail des gens que je commandais avant [il travaille dans une entreprise qui s’occupe des distributeurs](…)

Avec mon fils, nous avons des conversations que nous seuls pouvons avoir. Ma femme m’a beaucoup soutenu. Ça n’a pas été facile car j’ai eu des crises d’humeur pas faciles. Heureusement qu’ils étaient là. Je n’arrive pas vraiment à avoir de la haine pour ces gens-là car je ne les comprends pas. J’arrive uniquement à haïr des gens que je comprends (…). Je veux qu’ils soient condamnés, que les gens comprennent vraiment ce qu’il s’est passé.

Moi j’ai beaucoup de chance. Je ne me considère pas vraiment comme une victime (…). Y’a eu beaucoup plus grave que moi, même si je sais que j’ai subi des désagréments. Moi aussi je suis en procédure contre le fonds de garantie. Ce n’est pas normal que six ans après, je sois encore en train de justifier mon statut de victime auprès de ces gens.

 

Après lui, c’est au tour d’Aurélie, 44 ans, de s’avancer. Elle était au Bataclan avec deux amies : Laure et Lydia, qui ont déjà été entendues.


 

« J’ai souhaité venir aujourd’hui, pour ne pas regretter de ne pas le faire. Aussi, pour tenter de faire comprendre ce que c’est de vivre ça, de devoir vivre avec ça … et aussi témoigner pour ceux qui ne le peuvent pas, ne le peuvent plus.

J’étais avec deux amies : Laure et Lydia [Laure a été entendue mercredi et Lydia aujourd’hui]. On était dans la fosse, contre les barrières. Quand l’attaque a commencé, la première chose qui s’est passée c’est qu’on a été complètement écrasées contre les barrières. Le premier danger pour moi, c’était plus le risque d’écrasement, d’étouffement. J’ai été très vite touchée par une balle … mais j’ai pas compris. J’ai eu l’impression d’être touchée par un projectile de la taille d’un poing au niveau de l’épaule. Ça a traversé le poumon et ça a fini au niveau du diaphragme. La violence de l’impact m’a coupé la chique. J’ai pas crié. La douleur a été très intense. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. (…) Très vite, les tirs sont passés de rafale à coup par coup. »

Elle explique ensuite ne pas être parvenue à s’enfuir en même temps que les gens qui avaient profité du fait que les terroristes rechargent leurs armes pour se lever et partir de la fosse. Elle explique que la fosse était moins remplie, que là où elle était, elle était très visible et que les terroristes visaient les gens qui faisaient les morts. Elle poursuit : 

« Je me disais : « tu vas forcément t’en prendre une ! ». J’étais convaincue que j’allais y rester. Mais d’un autre côté, je me dis que je peux pas mourir parce que ma famille ne s’en serait pas remise et que j’avais encore de belles photos à faire [elle est passionnée de photos animalières]Il fallait résister à la douleur. Pas paniquer. Pas bouger. (…) Après l’explosion [lorsque l’un des terroristes déclenche son gilet après l’intervention de deux policiers de la BAC], j’ai reçu une pluie de débris. J’ai compris que c’était des débris humains. J’ai prié pour que ce ne soit pas un des spectateurs présents, mais un des assaillants. Après l’explosion ça s’est calmé dans la salle. Le silence était très lourd. Là, j’ai commencé à entendre les blessés appeler à l’aide, des râles, des téléphones portales qui sonnaient dans le vide. Je n’osais toujours pas regarder. Je ne bougeais pas.

(…) Aujourd’hui, j’ai perdu les filtres qui font qu’on explose pas, qu’on ne démarre pas au quart de tour. Il y a aussi une tristesse qui m’accompagne en permanence. (…) C’est comme si j’avais un filtre pour la vie quotidienne. Tout est vécu à travers le filtre des attentats. (…). 

Je voulais parler de l’aspect résilience. C’est un terme qu’on entend beaucoup, qui est utilisé un peu à toutes les sauces. C’est pas automatique la résilience [la résilience désigne la capacité d’une personne à dépasser, surmonter un choc traumatique]. Quand on a le sentiment de pas y arriver, on se sent nul vis-à-vis de soi, vis-à-vis de ses proches. Et c’est extrêmement culpabilisant vis-à-vis des proches de personnes décédées. (…) On entend aussi parfois « ce qui ne te tue pas te rend plus forte ». Moi en tout cas je ne me sens pas plus forte. Je me sens plus vulnérable. Le meilleur exemple que j’ai, c’est la crise sanitaire. Ça a réactivé très rapidement de nombreux symptômes post-traumatiques, des angoisses de mort, des insomnies. (…) Même si je continuerai à me battre, pour moi j’ai pris perpèt.

Après ces mots, le président reprend la parole et s’adresse à Aurélie :

« Merci pour ce témoignage. Chacun fait comme il peut. C’est tout. Chacun fait comme il peut. 

Elle lui répond : pendant la crise sanitaire, je ne pouvais plus sortir de chez moi.

Le président, souriant : « en même temps c’est ce qu’il fallait faire » ! 

Elle sourit et conclut : »ça m’a coupé de mon oxygène. Je ne pouvais plus prendre de photos animalières ».

 

Après elle, s’avance alors Morgane, une jeune femme âgée d’une vingtaine d’années, au visage doux et à la voix pleine de vie. Elle porte un tee-shirt noir sur lequel est imprimé le sigle EODM [pour Eagles Of Death Metal].

 

 


 

« J’ai beaucoup de culpabilité, beaucoup de peurs et pas vraiment de questions. Je ne sais pas non plus pourquoi je suis là. J’avais besoin de parler ; d’être entendue. Ce soir là on était trois, avec mon conjoint de l’époque et une amie d’enfance. Je suis arrivée en retard. La salle était déjà bien remplie. On avait la flemme d’aller en plein milieu de la fosse. 

Elle explique alors qu’ils s’installent non loin du bar.

Le concert a commencé et je me suis dit que ça serait bien de faire des photos. C’était pour notre anniversaire de rencontre. Il est 21H46. J’ai le temps de prendre trois photos. Y’a un mouvement de foule, j’entends plein de pétards. Mon réflexe a été de ramasser mon téléphone et me relever. (…) Je comprends pas ce qui se passe. J’étais allongée en position fœtale, sur le côté gauche. Je voyais rien (j’ai même pas su que la salle était allumée avant de sortir de la salle). Au bout d’un certain temps, j’entends des bruits très forts, je me retourne et je vois trois personnes avec de longs fusils. Il y avait des étincelles ; on aurait dit un feu d’artifice. Je trouvais ça limite joli ; je me suis dit qu’il y avait des effets spéciaux … et en fait, pas du tout. Je vois des gens qui se cachent. (…) Je vois un des terroristes qui continue de tirer ; qui dit « la première personne qui bouge, je la tue ». (…) Y’a eu une première accalmie. Je voyais tous les gens courir et aller dans les toilettes. Je me suis dit « c’est bizarre, j’y étais tout à l’heure et j’avais pas l’impression qu’ils pouvaient contenir autant de monde ces toilettes! ».

Ils tirent dans ma direction. La personne à côté de moi se prend la balle. C’est la première personne que je vois mourir. Je décide de ne plus bouger. Je me dis « je veux juste ne plus avoir mal. Hop ! et c’est fini » … et au final j’entends la deuxième accalmie et je me lève … [elle est très émue. Souriante … mais très émue].

Je me souviens de ce moment où je me suis relevée. J’avais vu un tas de gens entassés derrière moi… et au moment de me lever j’ai pas réfléchi je les ai pas vu. Je me suis dit que c’était bizarre que j’arrivais pas à déplacer mes pieds … et en fait je me suis rendu compte que j’étais en train de marcher sur des gens. Je connaissais pas la salle ; j’étais rock mais pas trop. Ma pote était habillée en rouge et blanc. Quand j’ai commencé à courir, j’ai vu cette petite tâche rouge et blanche parmi les gens [sa copine] … Je lui dit de venir avec moi. Elle est tétanisée ; elle veut pas venir. Je la prends par le bras et je lui laisse pas le choix. Il y a un homme qui se lève pour suivre mais lui se prend malheureusement une balle dans la tête. Je suis le mouvement de foule et je glisse. Il y a du sang partout. Instantanément, je vois une femme devant moi tomber aussi. (…) Depuis six ans, je me suis dit qu’elle était tombée à cause de moi … mais depuis le procès je crois comprendre que c’est en fait le souffle de l’explosion. Alors peut-être qu’elle est pas morte.

Je suis sortie dans la rue. J’ai tout de suite tourné à gauche puis à droite … et là entre deux scooter j’ai vu mon ex conjoint qui était blessé au niveau de la jambe. Il ne lui restait pas de mollet. Il était pompier. Il m’a dit qu’il fallait faire un garot. Il s’est fait un garrot lui-même avec ma ceinture. (…) Et là, il y a quelqu’un avec un casque qui nous demande de bouger. J’essaie de le tirer tant bien que mal ; ça continue à tirer … j’ai plus de force. Il y a un homme qui s’arrête, qui m’aide, qui le prend comme un sac à patate et qui l’emmène. On se retrouve dans le local administratif du Bataclan. (…) J’étais soulagée, on était enfin pris en charge.

Au moment de l’évacuation on est sortis et il était toujours allongé là par terre. On m’a pris par les épaules, on m’a sorti. Et là je l’ai vu dans un camion de pompier. J’ai courru. Ils m’ont dit que je ne pouvais pas monter car je n’étais pas blessée. Je leur ai dit que s’il ne me laissait pas entrer, je m’accrochais au toit. Il était pas bien du tout. Il se vidait de son sang. (…) Ensuite on a été transporté dans une caserne de pompier (…). Je me souviens plus trop jusqu’au moment de l’évacuation parce que j’ai fait un malaise. Après, avec le camion de pompier, on a eu un accident avec un camion de la BRI. Le camion a commencé à faire des tonneaux. Je me souviens à ce moment là que mon père m’appelle. Il m’a dit « t’es a quel hôpital?! » Je lui ai dit « ça sert à rien de venir me chercher, il y a une météorite qui arrive ! ». (…) J’étais persuadée qu’on allait mourir (…). On a attendu jusqu’à 6 heures du matin qu’il sorte de l’opération. Le médecin m’a dit que ce n’était pas sûr qu’il survive ; que s’il survivait, il serait amputé. Finalement, il a été amputé le mercredi suivant.

Je voudrais juste conclure par rapport au 13 novembre. J’ai appris à vivre autrement. J’avais déménagé de chez mes parents, j’étais dans mes études mais en fait, ça a tout changé. Ça m’a rappelé qu’il y avait des choses merveilleuses dans la vie et qu’il fallait se concentrer sur ça. Que j’avais connu des gens extraordinaires qui m’ont permis d’avancer et de me construire un nouvel avenir. (…) Ce que je veux retenir c’est tout cet amour que j’ai reçu depuis le 13 novembre. Je ne les remercierai jamais assez. Je ne la vis plus à moitié la vie. J’ai envie de faire quelque chose ;  je sais pas forcément pourquoi … mais je le fais ! … comme aujourd’hui et je ne veux pas avoir de regrets. Ils ont voulu retirer notre liberté et finalement ils n’ont fait que raviver la flamme qu’il y avait en nous qui nous fait vivre et profiter à fond.

 

Il est 18H05. L’audience est suspendue jusque lundi [pour ma part, je serai de retour mardi!].

 

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