Jour 25

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

JEUDI 14 OCTOBRE 2021 – 12H50 : l’audience reprend. Avant que ne commencent les dépositions des parties civiles, le président indique qu’une nouvelle victime va venir se constituer partie civile. C’est la soeur de Véronique, tuée à La Belle Equipe [Mélissa, la fille de Véronique et Stéphane, son mari, ont été entendus le 1er octobre]. Elle demande au président l’autorisation de dire quelques mots, « en deux minutes » : 

« Je suis venue ici me porter partie civile parce que j’en ai besoin. Ma sœur est décédée le soir-là à La Belle Equipe. Mon père et ma belle-mère étaient aussi au Stade de France donc le bilan aurait pu être plus lourd. Perdre sa grande sœur, c’est perdre une amie, une confidente ; perdre celle qui vous a appris à vous maquiller, vous a prêté une jolie robe pour se rendre à votre première soirée ; perdre celle qui vous donnait toute sa bienveillance. Aujourd’hui, je ressens le besoin de me constituer partie civile car ma sœur aurait 60 ans le 5 octobre et que nous n’avons pas pu lui souhaiter. Je pensais qu’avec le temps, la douleur était moins vive. Avec le début du procès je réalise qu’il n’en est rien : la douleur et le manque sont toujours là. Lorsque j’ai écouté les témoignages des rescapés de La Belle Equipe, ils m’ont bouleversée ».

Elle poursuit sur l’explication des raisons qui l’ont poussée à finalement se constituer partie civile : 

« (…) parce que j’ai écouté le témoignage de sa fille Mélissa, qui a perdu sa maman, comme Diego (…). Ma mère est morte de chagrin à 76 ans d’avoir perdu sa fille aînée. Parce que mon père est aujourd’hui partie civile ; j’aimerais pouvoir l’accompagner (…). Parce que mon frère ainé souffre tellement de son absence. Parce que j’ai deux filles (…). Parce que ce deuil ne peut rester une histoire personnelle (…). Parce que l’écoute actuelle dont bénéficient toutes les victimes et les proches ; parce que cette écoute me fait du bien et va m’aider à avancer. Merci.

 

Alors qu’elle repart, le président appelle Véronique, dont la fille unique a été tuée au Bataclan.

 

Elle commence avec ces mots : 

« Ma fille a été assassinée. Claire est mon enfant unique. Je l’ai élevée seule depuis l’âge de ses six ans. Je viens ici pour faire entendre la voix de Claire. Le 13 novembre, elle a 23 ans, vient de déterminer son école de commerce et vient d’avoir une opportunité pour travailler en tant que chef de projet chez Havas. Parallèlement, elle met tout en œuvre pour terminer son mémoire de Master 2 de philosophie ».

Elle évoque ensuite la passion de Claire pour le rock et les concerts, Cyril, son petit-ami avec qui elle devait emménager à Paris la semaine suivante.  

« Dès 16 ans, elle vibrait pour ces moments-là. (…) Claire est passionnée. (…) Nous découvrons ensemble des domaines inattendus. Nous voyageons ensemble. (…) Je suis admirative de sa persévérance, de son engagement dans un certain nombre de domaines. (…) Elle a 23 ans et est à la veille de son installation avec son petit-ami à Paris. Nous avons partagé des épreuves toutes les deux. J’éprouve l’impérieuse nécessité de prononcer son nom dans cette enceinte.

Ce 13 novembre, lorsqu’elle est sortie de la maison, les derniers mots prononcés étaient lancés à la volée : « ne nous attends pas ce soir ! Nous sortons ! Bonne journée ». A 23H30 je dors lorsque mon téléphone sonne. (…) La sœur de Cyril sonne à la porte, étonnée de me voir seule. Ellle m’explique que Claire a été touchée, que je devrais être entourée et que Cyril va arriver. (…) Il rentrera au petit matin. Il est très mal. Il prend une douche, met toutes ses affaires dans un sac poubelle, prend le temps de décrire la blessure de Claire et l’endroit où il l’a laissée inconsciente ».

Elle explique ensuite que, malgré les nombreuses démarches entreprises dans les heures qui ont suivies … personne n’a été en mesure de lui dire où était sa fille et si elle était encore en vie. Elle explique :

« (…) Nous nous dispatchons les hôpitaux. (…) Dimanche 15 novembre après-midi, nous apprenons qu’un accueil est ouvert aux Invalides. Je m’y rends. (…) On attend (…) Un officiel en costume finit par venir. Il s’engage à nous informer dès qu’on a des nouvelles de votre fille. Cette personne ne m’a jamais recontactée. Lundi 16 novembre. J’appelle l’Institut médico légal. Ils me disent « inutile de vous déplacer. On ne vous donnera aucune information ». (…) C’est seulement mardi 17 novembre, vers 20h, qu’on m’annonce que Claire a été identifiée.

Ce qui a dévoré mon cœur , Pendant toutes ces journées, j’ai pensé que ma fille était vivante, quelque part dans le coma. Ce qui a dévoré mon cœur c’est d’avoir appris le décès de ma fille (…), de ne pas avoir eu le temps ou le courage de me ressaisir et de réussir à m’approcher de ma fille ; de n’avoir rencontré ni psychologue ni médecin légiste (…). Ce qui a dévoré mon cœur est de comprendre comment ma fille était décédée (…).

Elle évoque enfin son état actuel : 

« Je maintiens une posture. Je m’écroule souvent sous les coups de la marée montante. Je dois lutter pour garder la douleur à distance, y compris dans ma propre famille. Ce que je n’attendais pas de ce procès et qui m’apporte beaucoup, c’est de pouvoir reconstituer les éléments manquants à ma compréhension. J’affronte les éléments de réalité qui m’avaient complètement échappés jusque-là. Ce que je n’attendais pas de ce procès, c’est de pouvoir entendre enfin le directeur de l’Institut médico légal lire un rapport dans lequel il conclut à l’agonie rapide de ma fille ; rapport qui ne figure pas au dossier (…). Ce que je n’attendais pas de ce procès c’est d’entendre que ma fille faisait partie des huit cas complexes, sans en expliquer la complexité. Je ne m’attendais pas non plus à la place faite à l’audition des parties civiles ; à entendre les témoignages aussi intimes des personnes touchées. A chacun, merci d’avoir donné la possibilité de reconstituer ce 13 novembre 2015.

Elle termine avec ses attentes:  

« J’attends que la justice de notre pays fasse son travail ; que les individus accusés soient jugés à la hauteur des actes commis. La voix de Claire vit en moi chaque jour et son mémoire en philosophie a été publié aux presses universitaires à titre posthume. Ils n’ont pas tué notre vivre ensemble, notre démocratie ».

 

Après Véronique, ce sont plusieurs membres de la famille de Nicolas, tué au Bataclan, qui vont être entendus : sa compagne, présente avec lui ce soir-là au Bataclan, ses parents, deux de ses enfants ainsi que deux anciennes compagnes, mamans de ses trois fils, ainsi que deux de ses fils. Dans un premier temps, s’avance d’abord Caroline, sa compagne, âgée de 37 ans.

 

« Cela faisait 3 semaines que je travaillais beaucoup dans le cadre de ma thèse. Nicolas m’avait proposé qu’on annule notre soirée, pour que je puisse travailler. J’ai refusé. (…) Nous avons rejoint la salle vers 21 heures. La première partie était terminée. La fosse était très peuplée. On a donc décidé de s’installer dans la partie droite de la fosse, non loin des escaliers. (…) Au bout de quarante minutes, j’entends un bruit sec et métallique. Nous échangeons un bref regard avec Nicolas. Je pense à un projecteur qui serait tombé. (…) J’aperçois des éclairs comme des flashs lumineux. Je crois que c’est des pétards. Je vois une silhouette avec une Kalachnikov à la main et étrangement je me dis que c’est une blague de mauvais goût.

J’aperçois Nicolas qui blêmit et suffoque. Je ne comprends pas ce qui arrive. Je crie, je lui donne des claques. Je lui demande de me parler mais il ne me répond pas. A ce moment là, je n’ai toujours pas compris que c’est un attentat. Ce n’est que lorsque je suis entraînée sur le parquet par la chute de nicolas que je comprends. Je me retrouve au sol. Les rafales continuent. Je suis dans une zone à découvert. Je suis très exposée. Je me colle contre le corps d’un homme qui ne bouge plus. (…) Il y a des moments de pause pendant lesquels ils rechargent leurs armes mais les tirs reprennent. J’ai perdu tout contact visuel avec Nicolas. Les tirs cessent et la lumière se rallume. Les rafales reprennent. Je me reprécipite au sol. Dans un moment d’accalmie, j’entends Nicolas gémir. Les rafales reprennent [dans la salle, l’un des fils de Nicolas est extrêmement éprouvé. Il sort de la salle, accompagné]. J’ai peur de mourir ici, dans ce tumulte, entourée de poudre et de sang. (…) Les rafales cessent (…) Je ne parviens pas vraiment à me cacher. J’entends des groupes de personnes qui réussissent à s’échapper de la fosse. Je me mets sur le dos pour essayer de voir où sont placés les terroristes. (…) J’en vois deux au balcon qui tirent calmement, méthodiquement, sur les personnes restées dans la fosse. Ils visent, ils tirent. Ils visent, ils tirent. Je comprends qu’ils ne partiront pas. Leur visage est calme, détendu … et ils semblent satisfaits. C’est le spectacle de la banalité du mal. Jamais je n’oublierai cette posture, arme alignée le long du corps, crosse sur l’épaule et œil dans le viseur. Ces hommes ressemblent à des chasseurs et nous sommes les gibiers. Je me dis qu’il faut que j’arrive à fuir.

Je profite d’un moment d’inattention pour partir. Je me dirige vers l’entrée principale. Dans le hall d’entrée, il y a des corps au sol. Je passe devant le Bataclan café. Au croisement du passage Amelot, je croise deux policiers. Mon bras me fait extrêmement mal et je me rends compte que j’ai un trou qui saigne dans le bras. (…) Je suis prise d’un sentiment de culpabilité. Alors que je m’apprête à retourner vers la salle, un homme me retient et me dit « ne retourne pas là-bas. Tu vas te faire buter ». J’ai dû me résoudre à laisser Nicolas seul, dans cette horreur. (…) La prochaine fois que je le verrai ce sera derrière une vitre, à l’Institut Médico-Légal.

(…) Le traumatisme, c’est la douleur, la douleur de mon bras. Le traumatisme c’est la culpabilité ; la culpabilité d’avoir dû abandonner Nicolas ; de n’avoir rien pu faire pour l’accompagner dans ses derniers instants. (…) c’est de devoir aller au bloc opératoire juste après avoir appris son décès ; c’est de voir ses trois enfants sous le choc (…). Le traumatisme, c’est de retrouver, sur la table de l’appartement les restes d’une soirée passée ensemble le 12 novembre (…). En une seconde, la personne que j’aime m’est brutalement enlevée, arrachée. Notre vie commune est alors réduite à néant. J’ai perdu mon conjoint, mon confident, mon meilleur ami et la majorité des repères qui constituaient ma vie.

Par la suite, j’ai dû reconstruire ma vie sur les restes sanglants de ce terrible soir de novembre. Pendant près d’un an, je n’ai pas été capable de gérer mon quotidien seule. J’ai été ans l’impossibilité de travailler. J’ai dû être hospitalisée de nombreuses fois en psychiatrie. Ma vie sociale en a été fortement impactée. J’ai senti la solitude au plus profond de ma chair. J’ai eu un sentiment de décalage quasiment permanent avec les autres. (…) Un attentat, c’est une onde de choc dont les vagues viennent régulièrement vous heurter. De la haine et de la colère j’en ai eu à revendre. Je sais qu’on préfère les victimes qui présentent une face solaire. Moi, de la haine et de la colère, je n’ai ressenti que ça pendant quasiment trois ans. (…) La colère et la haine ont été ma boussole. Elles m’ont permis de tenir debout, d’intégrer, de digérer toute l’horreur de ce que j’avais vécu ce soir là. Elles ont été des étapes nécessaires dans mon processus de reconstruction. Sans elle, je ne serai pas là aujourd’hui. Aujourd’hui, je suis apaisée … et c’est parce que je vais mieux que je peux laisser ma colère et ma haine derrière moi. Je ne demande pas la vengeance, je n’aspire qu’à la justice. Cette revanche, je la prends tous les jours. Chaque jour où je ne sombre pas est une victoire. Je peux alors affirmer ‘je suis la mécréante. Celle qu’ils n’ont pas réussi à abattre’. Je porte avec moi la mémoire de celles et ceux qui sont tombés ce soir-là. Celles et ceux qui ne peuvent plus parler ».

A propos des accusés, elle conclut en disant qu’« ils seront condamnés à l’ombre et à l’oubli ».

 

Après Caroline, la compagne de Nicolas, c’est au tour de Jocelyne, la maman de ce dernier, d’être entendue. Elle s’avance accompagnée de deux enfants de Nicolas : Marius et Nino. Leur mère, de qui il était séparé, viendra témoigner ensuite ; tout comme la mère de son plus jeune fils, Lazare. 

 

« Je suis la maman de Nicolas, 43 ans tué au Bataclan. Il avait trois enfants. Je ne savais pas que Nicolas était au concert. C’est en écoutant la radio que j’ai appris ce qu’il se passait à Paris. (…) J’ai appelé Nicolas sur son téléphone. Le téléphone sonnait dans le vide. Je me suis pas trop inquiétée car Nicolas répondait pas systématiquement au téléphone. Le lendemain matin, j’ai reçu un coup de téléphone de la maman de Caroline, sa compagne. Elle m’indiquait que Caroline était à l’hôpital mais qu’elle n’avait pas de nouvelles de Nicolas, qu’elle avait vu tomber. J’ai appelé la maman des enfants de Nicolas. Après, on a commencé à chercher dans quel hôpital il pouvait se trouver. Je me suis dit que si je n’avais pas de nouvelles de la police, c’est qu’il devait être vivant. (…) J’ai appris le décès de Nicolas dans le tramway entre la Porte de Charenton et la Porte de Vincennes  C’est la maman de Marius qui a téléphoné pour dire que Nicolas était mort. J’aurais voulu crier, me rouler par terre mais j’étais dans un tramway. Après, mon compagnon a voulu aller à l’IML. J’ai suivi et on nous a confirmé sa mort. Je me souviens qu’à la sortie, il y avait des journalistes qui étaient là pour nous interviewer. Des policiers les ont refoulés.

(…) J’ai pas vu son corps. J’étais dans un déni total. A son enterrement, j’ai pas voulu non plus voir son corps. Il était tellement vivant, que je voulais pas le voir mort. Maintenant il repose dans deux mètres carré au Père Lachaise [elle est très affectée. Ses petits-fils lui caressent le dos lorsqu’elle est trop éprouvée]. (…) Nicolas est né dans le 11ème et mort dans le 11ème.

Je me suis trouvée à ce moment-là, dans la bulle familiale de la grande famille recomposée de Nicolas. Je me sentais entourée, protégée. On a fait des bars, des restaurants. On parlait des bons moments qu’on avait partagé avec Nicolas. Après, la vie reprend son cours. Les démarches se poursuivent. (…) Toutes les nuits où je me réveille en hurlant, les crises de larme … mais aussi des regrets ; regret de ne pas lui avoir dit que j’étais fière de son parcours professionnel. (…) Après,  j’ai les regrets de ne pas lui avoir dit simplement que je l’aimais. On n’avait pas pris l’habitude de se dire ces mots-là … on se le prouvait.

Le plus difficile, ça a été la vente de son appartement. Nicolas l’avait acheté un an auparavant. Il prenait tellement de plaisir à faire la rénovation de cet appartement. Après ça a été très très dur pour moi de le vider plusieurs mois après son décès. (…) Quand on allait à la campagne, il venait avec ses trois enfants. (…) J’ai du mal maintenant à être dans cette maison sans lui.

Je ne vais pas m’apesantir sur tous les traitements liés à une dépression. J’ai été accompagnée par une psychologue et une psychiatre (…). Je suis aussi une grand-mère et je ressens aussi de la peine de voir souffrir mes petits enfants. Ils sont très proches de moi. Je les aime très forts [elle est très éprouvée. Ses petits-fils la réconfortent] ».

 

S’avance ensuite Delphine, la maman des deux aînés de Nicolas. Ils étaient divorcés et avaient la garde alternée de leurs fils, Nino et Marius.

 

« En 2015, Nino avait quinze ans et Marius avait onze ans. Nous étions divorcés avec Nicolas et nous avions mis en place une garde alternée. Je me suis moi-même remariée le 30 août 2015. (…) Nous avons été informés très vite qu’il se passait quelque chose de grave à Paris. J’avais eu Nicolas au téléphone le même jour. On avait parlé de nos enfants [il devait récupérer ses enfants le 15 novembre]. Je lui ai envoyé un message à 23H pour savoir si tout allait bien. Pas de réponse de sa part… je me suis dit que ce n’était pas son habitude.

Au petit matin, Jocelyne, la maman de Nicolas me laisse un message me disant qu’on n’a pas de nouvelles de Nicolas. Je suis partie comme une folle de chez moi. J’ai appelé ma famille, mes amis. Tous se sont mis à la recherche de Nicolas. J’ai appelé Daniel, son papa. (…) Je pensais évidemment à Nino et Marius. (…) Je commence à paniquer. (…) Nous décidons d’aller dans les hôpitaux à sa recherche. (…) Finalement, je décide de rentrer chez moi et de parler à mes enfants. Dans la voiture, je cherche les mots. Je répète. Comme une pièce de théâtre. Ma voix est froide nette sans détour : ‘Papa était au Bataclan avec Caroline. Nous n’avons pas de nouvelles de papa. On le cherche. Tout le monde le cherche’.

Plus tard, je reçois un appel. Elle me dit « il y est passé Delphine! ». Juste ça. Je crie « papa est mort ! papa est mort ! ». C’est un cauchemar dont j’espère me réveiller. Je regarde mes garçons. Je ne sais pas quoi leur dire. Je les prends dans mes bras et je leur dis que je les aime. (…) Nino et Marius ont été pris en charge et nous aussi.

On nous présentera le corps de Nicolas. Pour eux, c’est un choc de découvrir leur père dans son cercueil, si loin de l’image qu’ils avaient de lui. C’est irréel. Le monde s’effondre. C’est le début d’un parcours du combattant. (…) En parallèle, nous préparons les obsèques de Nicolas. (…) Nino et Marius avaient écrit de très beaux textes en hommage à leur papa. (…) Nino et Marius sont pupilles de la Nation. C’est difficile pour moi ce statut, mais je vais finir par m’y faire. C’est une bonne chose.

Depuis novembre 2015, j’accompagne mes fils dans un long et difficile parcours de reconstruction. Rien de pire pour une mère de voir ses fils ne plus avoir envie de se lever. Tous les deux ont des problème de concentration, des idées noires, de la tristesse, du stress, des crises d’angoisse, de la colère, de la haine, des troubles anxio-dépressifs. Voici les maux de mes fils et tous les deux sont sous antidépresseurs. Marius sera hospitalisé en pédopsychiatrie. Ils ont tué Nicolas mais ils ne vont pas anéantir mes garçons (…). Depuis le début, lorsque l’un des frères tombe, l’autre s’accroche à la branche. (…) Marius a retrouvé le chemin du lycée. Nino craquera à son tour. Il arrêtera tout du jour au lendemain. (…) Une grande lassitude s’est installée. Ils sont tous les deux décalés. Je les aime. Je suis fière d’eux et plus encore (…).  Tous ces bons moments je les vis pour Nicolas aussi.

En 2015, j’étais directrice adjointe d’un théâtre. (…) J’y suis retournée avec beaucoup d’angoisse en janvier et puis très vite, tout est devenu difficile. J’ai décidé de quitter mes fonctions. J’ai décidé aussi de vendre cette maison dans laquelle nous vivions (…). En 2019, alors que je travaillais comme directrice adjointe de production au 104 à Paris, c’est mon corps qui a parlé, qui a lâché. Depuis le 14 novembre, je suis dans un combat incessant. (…) J’ai été suivie par des psychiatres et psychologues pendant de longues années.

Je rêvais mieux pour mes fils, moi-même et tout mon entourage. Mais nous arrivons à passer de bons moments. Ce qui nous fait du bien c’est la beauté des petites choses, de retrouver un peu de légèreté. Toutes ces choses qui nous rendent un peu courageux et nous permettent d’être là devant vous aujourd’hui. Même si c’est difficile, je ne lâcherai rien ; nous ne lâcherons rien.

Elle termine sur ces mots : 

« Je remercie aussi mon mari, qui est un mari et un beau-père formidable pour Marius et Nino (…). Merci à toutes ces belles personnes silencieuses, mais là auprès de nous (…). Je veux leur dire à tous que je les aime ».

 

Après elle, c’est au tour de ses fils, Nino (21 ans) et Marius (17 ans), de prendre la parole.

Nino s’avance. Son frère est près de lui. Il commence : 

« Je suis le fils de Nicolas, assassiné au Bataclan le 13 novembre 2015. (…) Il m’avait appelé ce vendredi, vers 15H, mais je n’avais pas décroché. Vers 23H, je décide de lui envoyer un message : ‘coucou papa. Tu as vu ce qu’il se passe?’. Il ne m’a jamais répondu [il pleure].

Il revient ensuite sur l’annonce de la mort de son père : 

« Ma mère nous annonce que mon père était au Bataclan et qu’on est en train de le chercher dans les hôpitaux. Je ressens au plus profond de moi que c’est trop tard (…). S’en suivent les deux heures les plus longues de ma vie. J’attends de savoir si mon père est mort. Ma mère nous appelle (…) : je tombe. Je m’écroule. Je ne peux plus marcher. Cinq minutes après l’annonce, je sors. J’ai crié ‘ils l’ont tué!’. Je ne contrôle plus rien. (…) Je ne pouvais plus marcher tout seul. Tout le reste de la journée, mes amis les plus proches et ma famille sont à nos côtés. Heureusement. Pour me soulager, je pensais rejoindre l’armée ou me venger tout seul.

Trois semaines plus tard, je retourne au lycée. S’ensuivent des périodes de stress, angoisse et peine immense. Je ne suis plus un lycéen ordinaire. (…) Dès que je ferme les yeux, je vois mon père se faire tuer, une bière à la main, en train d’écouter de la musique. Mes souvenirs débutent avec la mort de mon père. (…) Malgré tout ça, je continue et continuerai d’aller dans des salles de spectacle. Je continue à faire tout ce que mon père adorait.

Je tiens à remercier ma mère et mon beau-père Karim, qui ne nous ont jamais lâchés [il est très éprouvé] ».

 

Son frère Marius prend ensuite la parole.

 

« J’ai 17 ans. Je suis en terminale. Je vous avoue que j’aurais préféré travailler ma dissertation de philosophie le week-end dernier, plutôt que mon témoignage. J’aurais préféré ne jamais avoir à l’écrire. (…) Le 13 novembre, j’ai croisé mon père et je lui ai dit « à dimanche ». Si j’avais su, je l’aurais serré fort dans mes bras. Je lui aurais dit combien je l’aimais. La journée du 14 novembre, c’est une rupture avec mon enfance. (…) Quand ma mère nous appelle vers 12H, je ne me doute encore de rien. Elle me dit que ‘Caroline est blessée mais nous n’avons pas de nouvelles de papa. Tout le monde le cherche’. Ce que j’ai ressenti à ce moment là, c’est la haine, la colère. Ce sont des sentiments qui se mélangent, qui sont très durs à exprimer. Puis, j’apprends le décès de mon père. L’espoir est parti. Il ne me reste que la haine, la colère, la tristesse.

Le 13 novembre, j’étais un enfant. Le 14 novembre, j’en suis un autre. Un enfant qui a perdu son père sauvagement assassiné par deux balles de Kalachnikov. Mon père était quelqu’un de formidable avec de belles qualités mais aussi des défauts comme tout être humain (…). Toutes mes années de collège ont été très difficiles (…) J’aurais aimé avoir des problèmes comme mes copains mais j’étais envahi par la mort de mon père.

Un jour, j’ai pensé à la mort comme solution pour rejoindre mon père. Pour le revoir. Par la suite, j’ai été hospitalisé dans un service d’urgence de psychiatrie. Je suis toujours sous anti-dépresseurs et suivi par des psychiatres. Aujourd’hui, c’est toujours difficile. Mon père me manque même si j’arrive toujours à vivre des moments sympas. Je me demande souvent qui je serais si mon père n’était pas mort au Bataclan. Je ne pardonnerai jamais ces actes.

Il explique ensuite être venu à l’audience la semaine dernière et avoir entendu les témoignages de trois femmes, rescapées du Bataclan. Il déplore qu’à la suspension d’audience, des accusés aient pu rire entre eux : 

Au moment de la suspension d’audience, j’ai pu constater que plusieurs accusés rigolaient entre eux. Monsieur le président : est-ce normal ? Comment des personnes peuvent se permettre de rigoler en entendant de tels témoignages ? (…)

Pour finir, il remercie à son tour tous ses proches et particulièrement son beau-père dont il dit qu’il « l’aime plus que tout ».

 

Il est 14H15. A la suite de la prise de parole des deux fils de Nicolas, l’un des accusés présents dans le box, Farid Kharkhach, se lève et prend la parole en sanglot [Farid Kharkhach est accusé d’avoir fabriqué et fourni de faux papiers aux kamikazes du 13 novembre et à d’autres accusés. Le 15 septembre, alors que le président avait donné la parole aux accusés, il avait déjà dit ne pas cautionner les attentats] :

 

« Monsieur le président, je voudrais dire un mot. J’aimerais m’adresser à toutes les victimes. Ces témoignages sont bouleversants.(…) Tous les témoignages me font saigner le coeur. Ces enfants-là, je me suis mis à leur place. J’ai un peu l’âge de leur père donc ça me touche beaucoup. Je voulais préciser : je vous le jure qu’on est contre cette idéologie. Il y en a plein sur le banc des accusés . Je suis contre ça. Je suis musulman et l’islam il dit pas ça. Toutes mes condoléances à ceux qui ont perdu des membres de leur famille ».

 

L’accusé se rassoit. Le président ne fait pas de commentaire et appelle Daniel, le papa de Nicolas.

 

« Je suis Daniel. J’ai 74 ans. Je suis le père de Nicolas et je suis aussi le grand-père de Nino, Marius et Lazare.  Je suis ici pour témoigner de la douleur d’un père et de ses proches qui cherchent la vérité. 

Je tiens à souligner mon attachement à l’Etat de droit. L’Etat de droit, c’est la liberté de penser, l’école obligatoire pour les files et les garçons. C’est la justice, la possibilité de pratiquer sa religion, mais aussi la liberté de ne pas en avoir. C’est tout ce que les terroristes voudraient nous enlever ».

Il explique que Nicolas avait travaillé dans de nombreux pays dans lesquels la situation était dangereuse. Il dit alors : 

« Je n’imaginais pas qu’il puise être plus en danger dans une salle de spectacle à Paris qu’au Suriname ».

Il explique ensuite longuement le parcours universitaire et professionnel de son fils [il était Maître de conférences à l’Université et directeur de l’IUT de Marne la Vallée] détaille également les séquelles de la mort de son fils sur ses autres enfants et notamment l’une de ses soeurs, « toujours en dépression ».

Il terminera avec ces mots : 

« Je voudrais lui dire ‘sincèrement Nico, tu nous manques’. (…) Je souhaite de tout cœur que les idées de Daech n’aient pas trop pénétré notre société afin que nous puissions continuer à vivre dans un Etat de droit et une démocratie ».

 

Alors que Daniel s’éloigne, c’est Corinne, ex-compagne de Nicolas et maman de son plus jeune fils, qui s’approche. Lazare avait six ans à l’époque.

 

Elle commence par se présenter : 

« Je suis l’ex compagne de Nicolas et la mère de son plus jeune fils, Lazare. (…) Je suis journaliste et je travaille au service télé de l’AFP ».

Elle explique ensuite que le soir des attentats, lorsqu’elle apprend qu’il y a des attaques, elle lui écrit pour lui demander s’il peut garder son fils ce week-end là. Elle se doute que compte tenu de l’actualité, elle aura énormément de travail dans les prochaines heures. Elle raconte : 

« Je ne lui demande même pas s’il va bien ; je pense à mon boulot et lui demande s’il peut garder Lazare. (…) Le lendemain, vers 6 heures, toujours pas de réponse. J’attends 7 heures. Je tente de l’appeler. Ça sonne dans le vide. Je commence à être un peu en panique. Vers 8 heures, mon téléphone sonne. C’est Jocelyne, sa mère, qui m’appelle. (…) Elle m’annonce qu’il était au Bataclan et qu’on n’a pas de nouvelles. A partir de là, c’est la panique. J’appelle tout de suite mes parents. Je préviens mes amis, mes proches, mon travail et je commence à essayer de joindre le numéro de la cellule d’urgence. Entre temps, Lazare s’est réveillé. Je lui dis rien et le laisse regarder des dessins animé. Au bout de mille tentatives, je parviens à avoir quelqu’un sur ce foutu numéro spécial. (…) Je reprends les appels vers les urgences des hôpitaux. Ça devient chaotique. Je mélange tous. Je ne sais plus qui j’ai réussi à joindre et qui m’a dit quoi. (…) On s’accroche à l’idée qu’il est blessé ; qu’on va le retrouver. Lazare est toujours pas au courant qu’il y a eu des attentats mais j’ai déjà conscience que dans le meilleur des cas, il est gravement blessé. Je ne veux pas que mon fils soit orphelin à 6 ans (…) ».

Elle explique ensuite que son fils devait aller à un anniversaire l’après-midi. Elle décide de ne pas le perturber dans son programme et de faire quelque chose à manger pour l’amener à cet anniversaire ensuite. Elle se met donc à table avec son fils, son père et son ami. Elle raconte : 

« Vers 14 heures, la mère de Nico, Jocelyne, m’a appelée. Elle me dit que Nicolas est arrivé à l’Institut Médico-Légal et que c’est fini. Mon ami et mon père me rejoignent au salon. On s’étreint. On retourne vite à table avec Lazare qui mange ses pâtes. Je me demande comment je vais pouvoir lui annoncer cette nouvelle [elle pleure]. Je décide de lui accorder quelques instants de répit et je l’amène à l’anniversaire. Je viens le rechercher deux heures plus tard. Je lui dis que je dois lui annoncer une mauvaise nouvelle. Je lui explique tout d’un coup. Je fais attention à bien employer les mots précis pour qu’il n’y ait pas de doute [elle explique que ça a été très difficile pour elle de prononcer ces mots et qu’elle ne préfère pas les répéter ici]« .

Elle reprend : 

Une fois que j’ai fini, je vois ce regard affolé, perdu de mon fils qui me dit « alors je reverrai plus jamais mon papa ?! ». Il fond en larmes et conclut « j’ai plus de papa ! ». Après cela, on est partis retrouver ses frères [Nino et Marius, les deux aînés de Nicolas, qu’il a eu avec Delphine]. On a passé la soirée avec eux. (…) Dans les jours qui ont suivi, on a été très entourés par nos proches, par la famille. (…)

L’enterrement a lieu plus de quinze jours après. Pour l’enterrement, Lazare a préparé un petit portrait de son papa, qu’on a glissé dans le cercueil. On a aussi préparé un petit texte lu pendant la cérémonie à partir de ce qu’il aimait faire avec son papa. (…) Il a repris assez vite sa vie de petit garçon de six ans. Il est constamment en mouvement. Il fait le clown, un peu pour faire diversion … mais pendant des mois, il ne peut plus dormir seul. Il s’accroche à moi comme une sangsue. Il parle aussi de son papa au présent. A l’école, sur les fiches de renseignement des parents, il va écrire le nom de son papa. Il y a eu aussi ce premier Noël où les enfants ont décoré un petit sapin. Le matin du 25 on est passé déposer une petite bougie au Père Lachaise. C’était désert. Je me suis dit « maintenant Nico, c’est ça ! ». On la décore cette tombe pour la rendre jolie mais les petites choses disparaissent à chaque visite … volées par je ne sais pas qui ! A chaque fois c’est violent de découvrir ça.

Elle termine avec une description de la situation actuelle : 

Aujourd’hui, Lazare a douze ans. Il est toujours plein de vie. Il aime le foot et les jeux vidéos bien sûr. Il a du mal lui aussi à se concentrer, à focaliser son attention. Il ne peut pas lire des livres sans image tout seul parce que sinon, il pense à autre chose. Régulièrement aussi, il craque, il flanche. Il s’isole, se réfugie dans son lit. Il adorait son papa et était toujours très content d’aller chez lui où il y retrouvait ses grands frères. En perdant son papa, il a aussi perdu un lien avec ses frères. Depuis le 13 novembre, ils n’ont plus jamais habité ensemble. On a beaucoup bataillé avec leur mère pour rapprocher leurs domiciles au maximum. Aujourd’hui, on habite à 300 mètres les uns des autres … du coup les enfants peuvent se voir beaucoup plus facilement. On continue aussi à voir Caroline et son petit chien. Lazare est très attaché à eux. Et puis il y a aussi Jocelyne, la mère de Nicolas. Elle, elle habite assez près. C’est celle qu’on le voit le plus. Toute cette famille recomposée de Nicolas nous aide à surmonter cette histoire. (…) Nicolas c’était un super papa. Très aimant. Très présent pour ses enfants. (…) La douleur se ravive chaque année à l’approche du 13 novembre. (…) On lui a volé son père de façon injuste et ce procès, même si c’est dur, fait partie du processus de reconstruction. Je ne sais pas si le procès nous apportera des réponses mais jusqu’à présent, il remet beaucoup d’humanité dans cette horreur qu’on a vécu et ça c’est bien.

 

Il est 14H50. Le président annonce une suspension d’audience et indique « qu’elle reprendra à 15H15 » [si vous avez l’habitude de lire mes comptes-rendus, vous savez maintenant que c’est faux …elle reprendra évidemment en retard :)]. A la reprise, Guillaume s’avance. Il était présent au Bataclan avec sa compagne et Fabrice, un ami, qui sera tué ce soir-là.

 

Il est très ému. Il commence : 

« Ca va bientôt faire six ans. On pense au bout de six ans que ça va aller mieux, que la peine, la douleur, la tristesse s’estompent … mais c’est le contraire qui se passe. Plus le temps passe, plus on la certitude qu’on va vivre jusqu’à la fin de nos jours avec ce boulet. Moi mon boulet, c’est la culpabilité. La culpabilité d’être sorti vivant du Bataclan. Cette culpabilité de m’être enfui, d’avoir piétiné des corps morts ou vivants pour survivre. Cette culpabilité de m’être enfui sans avoir pris soin de savoir où étaient ceux avec qui j’étais venu, à commencer par la mère de mes enfants. Cette culpabilité de ne pas être mort à la place de mon pote Fabrice ; que j’ai vu mourir devant mes yeux. Ça fait bientôt six ans que ça hante mes nuits, mes journées, mes cauchemars, mes nuits blanches. Cette culpabilité de ne pas avoir su dire à notre pote en commun, Pascal, que j’avais vu mourir notre pote Fabrice sous mes yeux … cette soirée où on a tous cherché de ses nouvelles … et moi j’étais là comme un lâche sans pouvoir leur dire qu’il était mort sous mes yeux. Cette culpabilité d’avoir cherché à joindre la mère de mes enfants dont j’avais pas eu de nouvelles, pendant au moins trois heures … sachant que je savais que plus je l’appelais, plus cette sonnerie de portable faisait d’elle une cible potentielle. C’est très lourd à porter.

On n’arrête pas de faire l’ascenseur émotionnel. On monte très très haut. On tombe très très bas. La tristesse est là comme une lame de fond. Elle revient sans cesse. On a cette certitude qu’on va se traîner ça jusqu’à la fin de nos jours. C’est terrible.

J’aimerais témoigner de la pénibilité de vivre avec cette qualité de victime. Dans le regard des autres, être une victime, c’est terrible pour nous. C’est une nouvelle enveloppe charnelle. C’est comme si on n’avait jamais été quelqu’un d’autre : un mari, un père, un ami, un pote. Aux yeux des autres, on est et on sera toujours victime et ça, c’est inacceptable. Je veux bien être considéré comme victime d’un système de santé qui nous rembourse pas les consultations du psy deux ans après les faits. Je veux bien être victime d’un Fonds de garantie qui remplit pas sa fonction. Je veux bien accepter d’être victime de mon ancien employeur qui a fait un exercice de prévention aux attentats et a fait parader un terroriste avec une fausse Kalachnikov dans les couloirs du bureau … mais j’accepte pas d’être victime aux yeux de mes proches, aux yeux des gens qui me jugent, qui ne voient en moi que la victime. C’est trop lourd à porter. C’est trop dur. Si j’attends quelque chose de ce procès, c’est d’amoindrir ce poids là. (…) J’ai pas envie de m’éterniser ».

Le président lui dit alors :

« Vous êtes partie civile. Vous êtes victime. Vous n’êtes coupable de rien ».

Il répond : 

« Ce lieu n’est pas la vie de tous les jours. C’est très compliqué ».

 

C’est ensuite au tour d’Emmanuel de s’avancer. Ce responsable juridique de 34 ans était lui aussi présent au Bataclan ce soir-là.

 

Une photo du Bataclan est projetée. Elle est prise lors du concert, vue de haut et tournée vers la scène. On y voit les premiers rangs de la fosse, pleine. Elle restera affichée tout le temps de sa déposition. Il débute : 

« Ce soir-là, j’étais avec mes deux amis. J’aime beaucoup le Bataclan (…). C’est un joyeux bordel. (…) Dans la salle, je suis juste en haut de la fosse. Je suis dans les cinq-six premiers rangs ; là où ça bouge beaucoup. Quand ça a commencé à tirer, j’ai cru au son de la batterie trop fort, puis des pétards (…). Je me retourne vers l’entrée et je vois deux hommes : un qui tire vers le merchandising, l’autre qui tire vers le bar. Je me couche. Je me couche sur des gens. Ma seule obsession c’est de cacher ma tête entre les jambes de la personne en face de moi. La jeune fille à côté de moi me demande « tu crois que c’est une blague ? ». (…) Je les entends parler. J’entends ‘Hollande’, ‘la Syrie’. C’est très confus. Je me plonge dans le sang pour faire le mort. Il y a des gens autour de moi. Il y a des blessés. Je crie ‘Aurélien!’, « Charly! » [les amis avec qui il est venu] … et mon voisin me dit « TA GUEULE! » … mais je lui en veux pas [il sourit]. A partir du moment où les terroristes sont montés (….) je me mets à courir… et je me retrouve passage Saint-Pierre Amelot. Pour moi, ça a duré une heure … alors que ça a duré même pas dix minutes. (…) J’apprends que Charly va bien. J’apprends qu’Aurélien a pris une balle mais qu’il va bien ; qu’il a été pris en charge par les secours ». (…) 

Il poursuit sur son retour chez lui, à la fin de la soirée : 

« Le soir-même, je rentre, je retrouve mon épouse. Je la prends dans mes bras et je lui dis « demain c’est l’anniversaire de ton papa. Juste on n’y va pas en transport ». Et, Rue des Martyrs, on tombe sur une opération de police. Je fonds en sanglot et je comprends que ça ne sera pas si facile que ça. (…)

Il explique ensuite que pour lutter contre ce sentiment de culpabilité, il a eu besoin d’essayer d’aider les autres :

« Aider les autres pour s’aider soi-même. C’est un peu un slogan publicitaire mais ça a fonctionné pour moi. C’est comme ça qu’est née 13onze15 Fraternité et Vérité, dont j’étais vice-président (…). On avait plusieurs objectifs : l’entraide, le fait que si ça devait se reproduire, que d’autres personnes n’aient jamais à revivre ça. Notre but c’était : plus jamais ça. Et puis, on voulait comprendre … donc on s’est lancés dans plein de combats, avec d’autres associations : participer à la commission d’enquête parlementaire, lutter contre les théories du complot. Pour moi, ça a été beaucoup de charge (…) et au bout de deux ans, avec l’élection présidentielle, j’ai compris que ça changeait et qu’on se tournait plus vers le mémoriel … donc j’ai décidé de me re-concentrer sur moi, de me soigner et aussi de m’occuper de ma compagne, qui pendant deux ans a supporté sans jamais rien dire. Je voudrais lui rendre hommage aujourd’hui car sans elle, je ne pense pas que je pourrais me tenir debout, comme ça. J’ai arrêté les médicaments. Les antidépresseurs m’avaient fait grossir, m’avaient rendu bête. Je me suis marié. J’ai changé de job [il était avocat et est devenu responsable juridique] et j’ai eu une petite fille. Avant la naissance de ma fille, j’ai voulu revoir un psychologue. Sauf que quelques heures après, la dame avec qui je le faisais m’a dit que je lui faisais peur ; que ma froideur lui faisait peur. Je fais du sport à la place … ça se voit pas beaucoup ! [il sourit].

Il reprend : 

Le 13 novembre c’est docteur Jekyll et mister Hyde. J’ai un métier passionnant (enfin je sais pas mais pour un juriste oui !) [il est responsable juridique dans un établissement public]. J’ai une vie de famille merveilleuse, une petite fille qui me fait rire tous les jours … et des fois, je me dis que je vais arriver à effacer le 13 novembre. Et en fait, y’a toujours mister Hyde qui revient derrière moi, par des crises d’angoisse. Il est très fort en ce moment [compte tenu du procès]

J’ai un peu une grande gueule. J’ai décidé de me battre. Après l’assassinat de Samuel Paty, je me suis tourné vers l’AfVT [Association française des victimes de terrorisme] pour aller témoigner dans des école. Et puis, je supporte pas qu’on s’approprie notre vécu pour remettre en cause nos droits, notamment les droits de l’Homme … donc je m’engage dans des causes comme celle pour obtenir le rapatriement des enfants détenus dans les camps kurdes en Syrie ». (…)

Il termine par ces mots : 

« Ce que je retiens du 13 novembre, c’est aussi beaucoup d’humanité. Cette humanité, je la retrouve ici. Elle est précieuse. Je sais pas si j’ai parlé trop vite. Je suis désolé. En tout cas, je voulais juste vous remercier monsieur le Président, mesdames messieurs les assesseurs. Les greffiers évidemment, merci beaucoup. Le parquet ; les avocats des parties civiles … et surtout merci aux avocats de la défense … moi aussi j’ai prêté serment, il y a longtemps, pour faire du droit public (ce n’est pas tout à fait la même chose) … mais je sais que vous représentez la valeur de ce serment. Je vous remercie ».

 

 

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2 Commentaires

  1. Gouineau
    18 octobre 2021 / 18:28

    Je voudrais vous remercier Camille pour la très grande qualité de votre travail. Cela fait des mois que je le pense. Avec vos comptes rendus du procès, vous réalisez un travail d’utilité publique extrêmement honnête et précieux. Je n’ai lu nulle part l’équivalent.
    Je vous souhaite le meilleur…

    • Camille décode
      Auteur/autrice
      21 octobre 2021 / 23:26

      Merci beaucoup ! C’est gentil.

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