Jour 29

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

MERCREDI 20 OCTOBRE – 12H50 : l’audience reprend.

Maître Gisèle Stuyck, avocate d’Osama Krayem (l’un des accusés) prend la parole pour déplorer le fait que des avocats de parties civiles aient été parler aux interprètes pour avoir des explications sur le comportement de plusieurs accusés (certains d’entre eux, dont la langue française n’est pas la langue maternelle, ne recourent pas systématiquement aux services des interprètes) :

 

« Certains avocats de parties civiles s’autorisent à solliciter les interprètes, demandant si Monsieur Krayem est gêné d’être assisté d’une interprète féminine. Monsieur Krayem comprend plus ou moins le français et se fait assister des interprètes lorsque c’est utile. C’est une récidive, c’est pour ça que je me permets de le faire acter ».

Le président : 

« Je ne peux pas vous donner acte de quelque chose auquel nous n’avons pas assisté ».

Maître Stuyck : 

« Je souhaiterais que l’on donne la parole aux interprètes ».

Le président : 

« Je ne peux pas donner la parole sur quelque chose que je n’ai pas vu. Si ce fait est avéré, je demanderai aux avocats des parties civiles de ne plus intervenir en ce sens. S’il y a un questionnement, passez par moi pour savoir ce qu’il en est. Ce n’est pas aux avocats de faire la police de l’audience ».

Une interprète prend la parole : 

« J’ai souhaité prendre la parole après concertation avec mes confrères pour avoir été à de multiples reprises sujettes à des questions voire interrogations sur plusieurs mis en cause par certains avocats des parties civiles et plus rarement de journalistes. Ce sont des questions gênantes, orientées, qui loin d’être innocentes ou anodines se présentent de la manière suivante : « est-ce que c’est vous qui ne vouliez pas traduire ou est-ce que c’est X ou Y qui ne voulait pas écouter les dépositions des victimes ? (…) Est-ce que ça les dérange que l’interprète soit une femme ? ». (…) J’aimerais rappeler que nous avons un devoir de neutralité absolu et nous ne souhaitons pas que notre métier soit instrumentalisé pour servir les intérêts des uns ou des autres ».

Le président : 

« Je suis très étonné de cette démarche. [s’adressant aux avocats] Vous n’avez pas à intervenir auprès des experts, que ce soit avocat d’une partie ou d’une autre. En ce qui concerne la presse, ça se fait à l’extérieur de la salle. Pour les avocats, ce n’est pas dans l’intérêt de la dignité et de la sérénité des débats de faire ce genre de démarches ».

Maître Stuyck :

« Le professeur de français de Monsieur Krayem sera entendu le 6 janvier pour tous ceux que ça intéresse ».

Elle se rassoit.

 

Après cet échange, l’audience reprend. Quinze nouvelles parties civiles vont être entendues aujourd’hui. S’avance à la barre Béatrice, présente au Bataclan le 13 novembre avec son mari.


 

Béatrice commence : 

« Je témoigne aujourd’hui parce que j’en avais besoin et je vous remercie de nous donner la parole pour ne pas qu’on parle seulement des accusés mais aussi de ceux qui étaient présents. Le vendredi 13 novembre, j’étais heureuse (…). Je ne connaissais pas les Eagles of Deat Metal. Mon mari connaissait.

On est arrivés à 19 heures au Bataclan. (…) On a été sur la coursive gauche. On se met là car on a l’ambiance de la fosse sans être bousculés et on voit bien la scène. (…) Les Eagles sont arrivés sur scène. J’ai tout de suite adoré. L’ambiance était géniale. (…) A un moment, on a entendu des pétards à l’entrée. On s’est tous retournés. On n’a pas compris ce qu’il se passait. Comme beaucoup, j’ai cru que ça faisait partie du jeu. Je me suis retournée vers la scène et j’ai vu que les musiciens avaient disparu et que c’était plus sérieux. (…) On voyait les gens tomber. (…) Je me suis accroupie. J’ai tiré le bras de mon mari pour qu’il s’accroupisse aussi et là j’ai vu une balle lui traverser le bras. Son bras droit. J’ai senti son sang couler le long de ma jambe. J’ai complètement paniqué ; c’est lui qui m’a calmée. Là, on a entendu quelqu’un hurler « il recharge ! » et là les gens ont commencé à partir (…). J’ai commencé à trainer Jean-Philippe qui m’a dit d’arrêter parce que ça lui faisait trop mal. On s’est recroquevillés l’un contre l’autre. Je lui ai mis une main sur le crâne parce que je savais qu’ils allaient arriver et je voulais bêtement le protéger. J’ai fermé les yeux. J’ai pas vu grand-chose. J’ai surtout entendu … ce qui ne m’aide pas au quotidien [elle explique qu’aujourd’hui, les cris, les bruits etc sont devenus très handicapants pour elle].

Je ne me rappelle pas de l’entrée du commissaire. Je me rappelle de l’explosion. J’ai cru que c’était une grenade. (…) On a reçu des morceaux sur nous. J’ai cru que c’était le plafond qui nous tombait dessus. On est restés comme ça jusqu’à l’arrivée de la BRI [elle le prononce « bri »]. J’ai ouvert les yeux. Mon corps s’est complètement détendu. Ils ont demandé à ceux qui pouvaient se lever de partir. C’était pas possible que je laisse mon mari tout seul. J’ai vu une gamine qui était assise contre le mur et je lui ai demandé de l’aide. Elle a refusé. Je regrette de lui avoir demandé car elle s’en est voulu après [elle le sait car elle a échangé avec la maman de cette jeune fille]. J’ai demandé de l’aide aux policiers. Mon mari perdait tout son sang. (…) Les policiers nous ont sorti. J’ai vu la fosse. (…) Je remercie mon cerveau de me censurer ces images-là. On est sortis. On nous a mis dans un bar, à côté. Je suis ressortie aussi sec. Je ne pouvais pas rester dans le bar avec des gens que je ne connaissais pas et sans avoir de nouvelles de Jean-Philippe [son fiancé]. J’ai vu sur une civière Jean-Philippe passer. On m’a dit qu’il allait à l’hôpital Bégin ». (…)

Elle explique ensuite avoir trouvé un taxi mais qu’il n’a pas voulu la prendre et que c’est finalement sa meilleure amie qui est venue la chercher à Saint-Michel : 

« J’ai commencé à errer toute seule. J’ai vu un taxi ; il n’a pas voulu me prendre. J’ai appelé ma meilleure amie ; elle m’a dit qu’elle viendrait me chercher. On avait rendez-vous à Saint-Michel. (…) On est arrivés à Bégin. Je me rappelle qu’elle m’a donné une figue pour me resucrer. La figue j’ai mis une heure à la manger tellement j’arrivais pas à avaler (…). A 4 heures du matin, j’ai réussi à avoir Jean-Philippe sur son téléphone portable. Il allait bien. Il était à l’hôpital Saint-Louis. Je suis allée chez mes amis. Ils m’ont logée pour la nuit. Forcément, j’ai pas dormi ! A 4 heures de l’après-midi, j’ai réussi à le voir en salle de réveil. On m’a annoncé que plusieurs nerfs étaient sectionnés et qu’il ne reprendrait pas totalement la mobilité de son bras et qu’il avait eu un pontage.

Elle conclut sur ses attentes vis-à-vis de ce procès : 

Ce que j’attends de ce procès c’est que la justice soit rendue. Pour pouvoir témoigner aujourd’hui, j’ai fait des séances d’EMDR depuis le début de l’année. La culpabilité est arrivée super tard. C’est en 2018 que j’ai commencé à me sentir coupable d’être vivante, d’être en bonne santé. Cette culpabilité, c’est pas à moi de la porter, c’est pas à nous de la porter … c’est eux ! C’est eux qui ont géré tout ça. Grâce à l’EMDR, ma colère a disparu. Ma colère est arrivée très tard : en 2017, lors des présidentielles … parce que j’ai appris que quelqu’un de proche avait voté Front National. Avant, je tolérais les gens haineux. Là, je ne les tolère plus du tout. Ceux qui nous ont attaqué, j’ai pas vu leur visage. J’ai vu leurs yeux, leur regard … et leur regard c’était que de la haine. Et c’est que de la haine qu’ils nous ont transmis. Il y a des personnes qui se demandent comment on fait pour ne pas avoir de haine. Eh bien je ne peux pas être haineuse ; je ne peux pas être dans leur camp. (…) Après les séances d’EMDR, je me suis rendue compte qu’il y en avait un à qui j’en voulais le plus. C’est celui qui s’est fait exploser … parce que j’avais de la chair sur les lacets de mes chaussures… et donc je l’ai transporté avec moi chez mes amis ; je l’ai transporté auprès de mon mari quand il s’est réveillé. Je l’ai transporté avec moi chez moi ! Mon frère m’a aidé à nettoyer mes chaussures. Il a vu cette chair. Ils n’ont pas attaqué que nous en fait c’est ça qui me chagrine : ils ont attaqué tout le monde ! La colère je la dressais contre les mauvaises personnes. Elle était présente et là : je suis bien. Je la transforme. Tout ce qu’on a vécu on le transforme. Effectivement, on a perdu notre insouciance mais je suis plus consciente de certaines choses et ça me fait pas de mal ! Je retiens aussi tout le positif. Le soutien qu’on a eu derrière. (…) Je suis reconnaissante aux policiers, aux secouristes et à tous les soignants.

 

Après elle, c’est au tour de Hans, 43 ans et père de deux enfants (10 et 15 ans) d’être entendu. Ce soir-là, il était au Bataclan avec Lou, sa compagne depuis quelques mois. Elle témoignera également, juste après lui.


 

Il commence par expliquer son début de soirée et son arrivée au Bataclan avec Lou : 

« Nous rentrons dans le Bataclan. Nous nous postons dans la fosse. Lorsque les pétarades vont commencer, je me suis retourné. J’ai vu une silhouette en ombre chinoise, d’un homme qui tenait une arme, que j’ai reconnue tout de suite. J’ai su instantanément de qui et de quoi il s’agissait. Un mouvement de foule m’a emporté. J’ai senti une brûlure qui me traversait le corps. En tombant, j’ai croisé un regard, un homme jeune, un peu barbu. Je lui ai dit un truc comme « je suis touché ». Je me suis effondré. La première chose qui m’a frappée c’est la quantité de sang. Il y avait énormément de sang. Je ne comprenais pas comment il pouvait y avoir autant de sang aussi rapidement. Je me suis effondré sur une femme. J’ai compris après qu’elle était morte, par son immobilité. Aussi, j’ai compris à ce moment-là qu’il ne fallait absolument pas bouger car sinon, j’allais me faire tirer dessus. A ce moment-là, Lou avait disparu. (…) Je commençais à avoir des douleurs qui m’iradiaient. Je ressentais le besoin d’essayer de me comprimer contre le corps de cette femme, contre la douleur qui commençait à monter et pour empêcher le sang de couler. A ce moment-là, il y avait des détonations, des bruits épouvantables et j’avais l’impression que ça m’écrasait dans le sol. Il y a un témoin il y a quelques jours qui a dit qu’il avait l’impression que la terre s’ouvrait et qu’il allait rentrer dedans. C’est cela que j’ai ressenti. J’essayais de retenir au maximum ma respiration. Au-dessus de moi, sur ma droite, il y avait un homme assez jeune, barbu, qui agonisait, faisait des espèce de « mouliné » avec ses jambes, des ronds … et il régulièrement, il me tapait sur la tête avec son pied. J’avais très peur avec ses mouvements qu’on se fasse repérer et qu’on nous tire dessus. Ca me faisait un mal de chien [et pour cause : l’onde de choc d’une balle lui avait causé une grave blessure au crâne].

Après, il y a eu l’explosion, que bien évidemment, je n’ai absolument pas compris. Pour moi, c’était une autre étape dans le massacre. J’avais très très peur qu’ils fassent tout sauter. Ma plus grosse crainte c’était qu’ils mettent de l’essence et de mourir brûlé vif. J’ai commencé à sentir des choses un peu liquides me tomber dessus. C’était répugnant [ce sont des débris humains, à la suite du déclenchement de son gilet explosif par l’un des terroristes]. (…) Après l’explosion, j’ai basculé dans un espèce de cauchemar, un peu incompréhensible. J’ai commencé à entendre des sons un peu bizarre, un peu incongrus. Ca faisait comme une musique satanique qui déraille. (…) J’ai entendu des sons plus nets ; des « on va tout faire sauter ». J’ai entendu des cris ;  surtout un cri de femme derrière moi. J’ai l’impression que ça venait du côté du bar. Un cri absolument effroyable. Je pensais que ce n’était même pas possible de crier comme ça. (…) Au bout d’un moment, j’ai senti que mon corps commençait à me lâcher. Une fatigue terrassante et je commençais à avoir très très froid. J’ai compris que j’étais en train de partir. Tout le monde se pose la question de savoir ce que ça fait de mourir ; qu’est-ce qu’on ressent ? Pour moi, c’était un peu médiocre : j’ai pas vu de tunnel. J’ai pas vu de lumière au bout. J’ai pas vu ma vie défiler. J’ai pensé à personne. J’avais juste froid. Très très froid.

Il revient ensuite sur l’intervention des forces de l’ordre : 

Dans mon champ de vision, j’ai aperçu une Rangers [type de chaussures, souvent porté par les forces de l’ordre]. J’ai pensé que c’était un militaire. Je fais un petit signe de la main avec ma main, pour indiquer que j’étais vivant. On m’a demandé si j’étais blessé et où j’étais blessé. J’ai marmoné un truc par rapport à mes jambes. Il est reparti. Quelqu’un m’a tiré par les bras jusque devant la scène. Deux personnes m’ont monté sur la scène. J’ai entendu quelqu’un crier « putain il fait un emphysème ». Il a sorti un objet métallique un peu moyennageux, me l’a planté dans le torse … et je me suis réveillé le dimanche suivant. Voilà. Ca, c’était ma soirée ! »

Il décrit ensuite son séjour à l’hôpital et le retour chez lui, avec Lou, sa compagne : 

« A l’hôpital, j’étais complètement dans les vapes ; sous morphine. J’avais un sentiment d’euphorie, d’être vivant et en même temps de malaise. (…) J’ai voulu me couper de tous médias et qu’on ne me dise absolument rien. (…) J’ai voulu rester dans ma bulle. Mon cerveau est resté bloqué sur une image : la silhouette du type avec sa Kalachnikov. L’hôpital pour moi c’était un cocon. J’avais pas envie d’en partir. C’était rassurant. Au bout d’un moment, on m’a remis mon scalp, j’ai commencé à cicatriser et on m’a fait comprendre qu’il était temps que je rentre. Je suis rentré chez moi. Lou est venue me rejoindre chez moi et on a commencé à panser nos plaies ensemble. A ce moment là, j’avais perdu plus de dix kilos. Je ne sais pas où ils sont passés. Je faisais l’effet d’un vieillard. Comme on ne pouvait pas rester enfermés comme ça, on a réapprivoisé la rue, petit à petit. Lou amenait son petit vieux ; jusqu’au Parc Montsouris  … et puis il y avait quand même des choses à faire : aller aux UMJ, au Quai des Orfèvres… (…)

Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que je n’allais pas pouvoir retourner dans mon travail. Il était totalement inimaginable de retourner à cet endroit-là, à proximité immédiate du lieu du concert, de prendre mes dossiers, mes clients et faire comme si rien ne s’était passé. D’ailleurs, je tiens à remercier le Fonds de garantie qui m’a fait tenir un peu le coup avec les premières provisions [il sourit]. A ce moment là, il fallait que j’occupe mon esprit. Je me suis lancé dans des projets. Je travaillais de manière un peu hystérique. Ca me permettait de rester chez moi car l’extérieur me faisait peur. Et puis, il y a eu les autres attentats qui, à chaque fois font tout resurgir. (…) Ce soir-là, au Bataclan, j’ai beaucoup perdu. J’ai perdu une partie de moi. J’ai perdu un peu de légèreté ; l’optimisme. Ca c’est irrémédiable. J’ai gagné aussi des choses : j’ai gagné des rencontres avec des gens absolument formidables ; d’une très grande humanité, que je n’aurais jamais rencontrés sans ça. Bien sûr, les soignants, tellement professionnels, à l’écoute, qui s’acharnent à réparer ce que d’autres ont détruit. Et puis, j’ai gagné ma complice, que vous allez entendre après.

Pour conclure, il revient sur les raisons qui l’ont poussé à prendre la parole aujourd’hui : 

« Je témoigne pour mes fantômes. Tous ceux qui sont morts autour de moi, qui ont été blessés, les parents … évidemment pour tous ceux qui nous ont sauvés, qui m’ont sauvé. La liste est très longue. Je témoigne aussi parce que je pense que la somme de ces souffrances raconte l’ampleur de ce crime et sa folie. Je témoigne parce que moi, d’entendre tous ces autres témoignages, ça me permet de comprendre ce qui m’est arrivé ».

Le président lui fait ensuite remarquer qu’il n’a pas évoqué les blessures graves qu’il a pourtant subies : 

« Vous avez à peine abordé les blessures que vous avez subi. C’était extrêmement grave comme blessure.

Hans lui répond : il y a une balle qui m’a traversée le corps, qui a explosé la rate et s’est logée dans les poumons. Une autre balle .. enfin : une onde de choc d’un<we balle m’a cassé l’oxyculte … et j’ai d’autres cicatrices (…), mais si on survit à ça on guerrit. Mis à part ma rate qui n’a pas repoussée ». (…)

 

Après Hans, s’avance Lou, sa compagne. Elle a 32 ans.


 

Elle commence avec une voix douce et percutante en même temps : 

« Ce témoignage, c’était pas forcément une évidence. Pendant longtemps, je pensais que ce procès était surtout important pour les personnes qui avaient perdu des proches. (…) Moi j’avais l’impression d’être assez renseignée. Et puis le procès a commencé. Quelqu’un a dit qu’elle avait eu des réponses à des questions qu’elle ne s’était jamais posée. J’ai trouvé ça très juste. Dans les témoignages de chacun, de toutes les personnes qui ont parlé avant moi, j’ai pu me reconnaître un petit peu … et ça m’a donné la force de venir jusqu’ici. (…)

Le 13 novembre 2015, la vie était belle. J’avais 26 ans. J’avais un travail qui me plaisait. C’était mon premier travail. J’étais amoureuse et j’avais été invitée à ce concert, d’un groupe que je ne connaissais pas. J’étais excitée de partager ce moment-là avec la personne que j’aimais. Le matin, j’avais hésité sur ma tenue : est-ce que je mets des chaussures à talon ou pas ? (…). Et puis je suis allée au travail et à la sortie, j’ai retrouvé Hans, devant le Bataclan. J’ai attaché mon vélo sur le sien et on est entrés dans la salle.

En entrant dans la salle, j’ai quand même regardé la configuration des lieux. (…) J’avais vu ce balcon en entrant et je m’étais dit « c’est bien d’être au balcon comme ça si quelque chose se passe on voit tout ». Et après, je m’étais dit « ah non parce que si le balcon s’effondre … ». (…) Moi j’étais surtout contente d’être là pour être avec Hans. Je crois que le regardais autant lui que le groupe. (…) Ensuite, il y a eu ces coups de pétards. Enfin … ces sons. Comme beaucoup de personnes, je me suis dit que ça faisait partie du show. Moi je déteste les pétards donc j’étais un peu gonflée de cette situation. Je ne me suis pas retournée pour regarder car j’étais agacée.

Il y a des gens qui ont commencé à se mettre par terre et moi je me suis dit qu’il y avait un incendie et qu’il fallait que je reste calme. Là, j’ai senti comme une force qui m’a fait tomber par terre à plat ventre. Je pense que c’était le souffle d’une balle. Avec cette onde, j’ai compris … mais j’ai pas vraiment compris. Je savais ce que c’était mais j’étais dans le déni complet. (…) Pour moi, c’est comme un viol en fait. J’ai pas de mots pour les décrire ; pour décrire la puissance du son … c’est quelque chose qui prend tout. Là, je commence à avoir très peur. (…) J’étais à plat ventre, j’essayais de ramper. Je demandais tout bas « qu’est-ce qu’il se passe?! ». Là, y’a un jeune homme qui m’a répondu. Il m’a dit « ils nous tirent dessus ! tais-toi ! protège ta tête et si tu te tais, tu resteras en vie ! ». (…) Ca m’a permis de sortir du déni. Là, c’est le désespoir qui a commencé à m’envahir. J’ai commencé à me dire « ma mère va pas comprendre pourquoi je suis à ce concert ! ». Ca m’a beaucoup tracassée. Je devais avoir 27 ans le vendredi d’après. Je me suis dit « je suis là, sur ce sol dégueulasse, pour ce concert de merde … et je vais pas voir mes 27 ans ». Je suis désolée, mais c’est ce que j’ai pensé à ce moment-là. (…) Y’a un garçon qui a dit « ils sont en train de buter tout le monde ». « Buter » ; j’ai trouvé ça très violent. D’un coup, dans ma tête, y’avait une voix intérieure qui criait un énorme ‘NON’. C’est l’instinct de survie qui s’était mis en branle. J’ai pensé au Thalys et je me suis dit « dans le Thalys ils se sont battus et parfois la meilleure défense c’est l’attaque ». (…)

Elle explique alors avoir entrepris de ramper jusqu’à la scène : 

Je me suis rendue compte que j’étais en jupe et qu’elle s’était relevée, j’étais les fesses à l’air en fait. Je me disais que s’ils nous alignaient, je serai la première à être tuée parce que j’étais en jupe. (…) J’avais l’impression d’être dans un charnier. J’avais mes chaussures à talon… et pour ramper faut prendre appui sur des gens. J’essayais, avec mes mains, d’enlever la fermeture éclair de mes talons pour les enlever. J’ai pas réussi. (…) J’avais mes cheveux relevés en chignon. Je me disais « mon chignon est assez épais ; ça va me protéger les balles » [Lou est métisse. Aujourd’hui, elle a les cheveux détachés. Elle sourit en montrant ses cheveux, frisés, dont le volume était censé la protéger des balles!].

Elle explique avoir eu peur que les terroristes demandent aux otages de se tuer entre eux.

« J’avais peur qu’on me demande de tuer les autres. Ca m’a vraiment pétrifiée ».

Elle poursuit ensuite en décrivant ses pensées à cet instant : 

Et puis, j’ai commencé à penser au Manuel d’Epictète. Il dit qu’il faut pas avoir peur de la mort (…). Ca marchait pas donc je me suis dit « c’est nul ». Puis, j’ai commencé à me concentrer sur mon souffle et à me répéter « si t’as peur c’est que t’es pas morte ! Si t’as peur c’est que t’es pas morte !  Si t’as peur c’est que t’es pas morte ! ». Après, un trou. J’ai la sensation de faire un rouler-bouler sur les corps. Je comprenais pas pourquoi il y avait tous ces corps amassés. Personne ne bougeait. Je me suis retrouvée devant cette porte de secours. Je me souviens de l’avoir poussée. (…) J’ai pas de souvenirs très précis mais des flashs qui me reviennent.

Elle décrit alors sa sortie : 

Je suis sortie à gauche et j’ai commencé à courir. J’ai pris le boulevard Richard Lenoir en direction de la Bastille. Et là, j’ai commencé à penser à Hans. Je me suis dit « faut que j’y retourne ». Dans ma tête je me disais faut que j’y retourne mais mes jambes continuaient à courir. Au bout d’un kilomètre à peu près, y’avait un bar ; j’ai vu que les gens étaient branchés sur les chaînes d’informations en continu… c’est là que j’ai compris qu’il y avait quelque chose de grave. Je voulais prévenir quelqu’un. Impossible de me souvenir du numéro de ma mère, que je connais par cœur.

Elle explique ensuite s’être retrouvée dans un appartement, celui de « Frédéric et Hélène », avant de rentrer chez sa mère : 

« Ma mère m’a mise sous la douche de force puis je me suis couchée. Je savais que le lendemain allait être très long. Le lendemain, je me suis réveillée. Mes yeux se sont ouverts d’un coup. (…) Je me suis dit que la première chose à faire était de prévenir les proches de Hans [elle explique que le lendemain, Hans devait aller récupérer sa fille à la gare. Elle avait peur que son ex-femme et sa fille ne l’attendent à la gare et ne comprennent pas pourquoi il n’était pas là].

Elle décrit ensuite « l’attente » des nouvelles de Hans et la difficulté de ce moment : 

L’attente a commencé. Ca a été une attente très longue. Du vendredi au dimanche c’est deux jours et c’est vraiment très / très / très long. On a recours à plein de techniques. (…) Je m’étais créé un compte sur twitter pour diffuser son signalement. (…) J’ai fait un pari. C’est pas le pari de Pascal qui postule l’existence de Dieu … c’est le pari de l’existence de Hans ! Je me suis dit « autant postuler qu’il est vivant ». (…) Le dimanche, vers 12H-13H, le téléphone a sonné. C’était l’ex-femme de Hans. J’ai demandé à ma mère de décrocher. Quand j’ai vu son visage, j’ai compris que la nouvelle était bonne. J’ai eu une sensation d’euphorie. Je suis allée le voir à l’hôpital. En arrivant à l’hôpital Pompidou, c’était une ambiance très particulière ; c’est comme si ça avait été privatisé par les victimes des attentats. Arrivée en réanimation, une des infirmières m’a dit « c’est le premier à être arrivé et c’est le dernier qu’on n’arrivait pas à identifier ». Puis, je suis arrivée dans la chambre, il était complètement blanc.

Elle ironise ensuite sur les retrouvailles qu’elle s’était imaginées … et la réalité : 

« Quand je suis sortie du Bataclan, quand j’étais dans cet appartement (…), je me suis mise à pleurer parce que Hans je l’aime et je lui avais jamais dit. Donc, en allant à l’hôpital je me suis dit que je pourrai lui dire. Sauf que quand j’arrive à l’hôpital, j’ai un peu fantasmé les retrouvailles ! Je ne comprenais rien de ce qu’il me disait ». (…)

Elle raconte ensuite son « après Bataclan » : 

« Le lundi matin qui a suivi, je suis allée au travail. J’étais euphorique. Je me dis « je vais aller au boulot et comme je n’avais pas mon vélo je me dis je vais prendre le bus ». Et là tout est bizarre. Je commence à me dire « les gens bougent bizarrement. Les bruits sont bizarres ». Et en fait, au fur et à mesure du trajet je me rends compte que ce n’est pas le bus qui est bizarre, mais moi. Je suis restée une demi-journée au boulot et je suis rentrée. Cet état de stress aïgu a duré jusqu’à ce que Hans sorte de l’hôpital. Quelqu’un posait un verre sur la table, je me mettais à hurler. Ma mère est venue à la maison pendant dix-quinze juste pour s’occuper de moi, comme on s’occupe d’un bébé. Hans a fini par sortir de l’hôpital. (…) J’avais peur de tout. Lui aussi m’a donné la force de sortir dehors.

Ce qui s’est passé là-bas, ça m’a enlevé énormément de choses. Je ne vais pas m’étendre sur le stress post traumatique, la perte de l’insouciance, le fond de tristesse. Un soir doux d’automne, je ne supporte pas. Ca me fait penser à ce soir du 13 novembre. (…) J’ai eu beaucoup de chance. Parfois, je trouve que la chance que j’ai eu est limite indécente. J’ai toujours peur qu’il m’arrive un truc. Je me dis qu’il va falloir payer le fait d’avoir autant de chance. (…) Ca a aussi touché mon identité. Il a fallu que je réapprenne à profiter des choses toutes simples de la vie et d’arrêter de vivre chaque jour comme le dernier. Je me suis mise aux mots flêchés aussi. Ca me permet de me détendre. C’est un vrai changement d’identité [elle sourit] ! J’ai changé de boulot aussi. Je pleure beaucoup aussi. Je pleure facilement… mais je considère que c’est pas grave. (…) Avant le Bataclan, je courrais beaucoup. Je faisais de l’ultra-trail. Après le Bataclan, je ne pouvais plus courir. Il ne suffit pas de se donner des challenge ou des goal pour aller mieux ! C’est pas comme ça que ça fonctionne. Le plus difficile c’est de faire le deuil de la vie d’avant. La personne que j’étais avant je l’aimais bien et j’aimerais la retrouver.

Elle termine : 

« Je pense beaucoup et souvent aux proches de personnes décédées. Il y a des accusés qui, il y a quelques jours étaient en train de discuter et qui disaient que ça faisait six ans qu’ils n’avaient pas vu leur meilleur pote … Ca m’a beaucoup choquée. Il y a des gens qui n’ont pas vu leur fils, leur fille, leur soeur, depuis six ans … et ils ne leur reparleront jamais [elle fait référence à un incident survenu il y a quelques jours pendant l’audience. Dans le box, les accusés sont assis côte à côte, par ordre alphabétique. Salah Abdeslam et Mohamed Abrini sont donc assis à côté. Amis d’enfance, ils se parlent fréquemment dans le box, notamment pendant les suspensions d’audience. Les accusés n’étant pas autorisés à parler entre eux, ils ont été rappelés à l’ordre par les forces de l’ordre chargées de les surveiller, ce dont les deux hommes se sont plaint au motif qu’ils ne se sont pas vus depuis six ans]. Je voudrais dire aux proches de personnes décédées qu’ils sont toujours dans nos pensées. Je suis consciente de la chance que j’ai de pouvoir être ici (…). Je suis fière qu’avec Hans on ait réussi à se soutenir tous les deux. Ce groupe, je ne le connaissais pas. J’avais l’habitude de dire que si on passait leur musique, je ne saurais pas que c’est eux. Y’a quelques jours, je me suis dit « il faut peut-être que j’écoute ». Dans mon souvenir, je trouvais ça pas top. Et en réécoutant, il y a quelques jours je me suis dit « c’est vachement bien ! ».

 

14H40 : Lou repart de la barre. Le président suspend l’audience pour quelques instants. Il précise qu’il aimerait qu’elle ne soit pas trop longue : « elle reprendra à 15 heures ». 15H15 : l’audience reprend. Dominique, 47 ans, s’avance à la barre. Elle était présente au Bataclan, seule.


 

Elle commence : 

« Ce procès pour moi a toujours été une évidence. Je ne suis pas là pour réclamer une quelconque vengeance. J’attends de la justice qu’elle soit raisonnable et objective. Moi je ne le suis pas, compte tenu des blessures psychologiques que j’ai et que j’aurai jusqu’à la fin de ma vie. Je n’ai aucune violence vis-à-vis des accusés, tout simplement parce que je ne veux pas me rabaisser à penser comme Daech. Œil pour œil, dent pour dent … c’est pas ma façon de penser. Je suis ravie que ce procès se tienne dans une Cour de justice, en France. On dit toujours qu’il ne faut pas se faire justice soi-même. Quand on est victime, on ne pourra jamais avoir un regard aussi objectif que vous. A votre place, je ne serais pas très objective. Je vous remercie donc de le faire pour moi. Cependant, je n’ai aucun pardon. (…) Je pardonnerai jamais la lâcheté. Personne ne vous force à tuer ou aller tuer. (…) C’est un choix et une décision personnelle de ces personnes. Je suis assez pessimiste parce que depuis six ans, j’ai vu des attentats en France, mais partout aussi dans le monde … et à chaque fois, ça ravive des choses pour moi assez insupportables. J’espère au moins que ce procès aura, en plus de juger responsables les accusés, j’espère qu’il y aura une prise de conscience collective sur le monde dans lequel on vit ». (…)

Elle poursuit : 

« Je suis meurtrie. Quelque chose en moi s’est brisé. Je n’oublierai jamais les personnes qui ont été assassinées à Paris et Saint-Denis ce soir-là. Je ne les connaissais pas mais je me sens extrêmement proche d’elle. J’avais 41 ans en 2015 et je comprends pas comment une gosse de 17 ans a pu être mortellement blessée à quelques mètres de moi, et pas moi.

A côté de ça, je n’ai jamais perdu mon sens de l’humour et j’ai retrouvé une certaine joie de vivre. J’ai retrouvé une certaine légèreté… parce que je me dis ‘au fond, je suis en vie!’. Elle est différente d’avant mais est revenue. Pourtant, je dois vivre avec « ça ». « Ca », c’est les troubles psy ; les conséquences de ces minutes passées dans le Bataclan ce soir-là ». (…)

Elle entame alors la description des faits : 

« Les faits, vous les connaissez. Comment pour moi, ça s’est passé ?

Je souffre d’une amnésie presque totale de l’évènement traumatique [ce sont les mots de son psychiatre]. J’entends un « pop » derrière moi. Je me suis dit qu’il y a quelque chose qui n’allait pas. Ca m’a inquiétée un peu. Il y a eu un deuxième « pop ». Je comprends plus. Je commence à être paniquée. Je ne sais pas si c’est à ce moment là que je me suis retrouvée projetée à terre. Et là, je suis en panique parce que je me dis que je suis en train de me faire écraser et que je ne vais pas pouvoir respirer. J’entends un troisième « pop » qui est encore plus fort et je comprends que c’est une arme à feu. Je comprends que c’est des tirs. Je comprends qu’il faut fuir. Il n’y a que des bruits de tirs tout le temps tout le temps. Au début, j’entends des cris et ensuite je n’entends que des tirs. (…) Il n’y a plus d’air qui entre et sort de moi. (…) Je suis en panique totale ; je n’arrive plus à respirer. (…) Au début, je pensais qu’il n’y en avait qu’un qui tirait et que c’était un forcené. Je ne vois rien. J’ai l’impression que tout est noir et blanc. Et je me dis que c’est une fusillade, qu’ils sont plusieurs.  (…) Me revient l’idée de ce qui s’était passé en janvier 2015. Là je me dis « me dites pas que c’est un attentat ?! ». Là, je commençais à être plus qu’en panique. (…)

Elle s’interrompt et rappelle qu’elle n’a pas une mémoire intégrale de la soirée : 

« Pendant des mois, j’ai essayé de reconstituer cette mémoire. Je vis juste avec ces petits moments.

Au bout de mes pieds. Je me rends compte que j’ai la tête d’une femme sur mon épaule. Elle parle à un homme qui est sur ma droite. Elle le connait car elle lui parle par son prénom. Je parle à cet homme. Je lui dis « vous les voyez ? ». Il me dit « ils sont trois ». Je me dis « ok j’ai aucune chance ». (…) Je me dis que c’est injuste. Je suis désespérée, je suis terrorisée. (…) Quand vous êtes convaincue que vous allez mourir et que vous pouvez rien faire et vous ne pouvez pas vous défendre … Je me dis que non seulement je vais mourir mais qu’aussi, je vais souffrir.

Et puis là, je cours et je me vois courir ! Les médecins m’ont expliqué que ça s’appelle la désincarnation, la dissociation. C’est effrayant quand ça vous arrive. Je ne sais absolument pas par où je suis sortie. Je sais juste que j’ai eu l’impression d’être dans un tunnel, qu’il y avait une lumière ». (…)

Je suis dehors.

Elle explique alors sa sortie de la salle : 

« La vision d’après que j’ai : je suis dehors. Je cours. Je reviens sur mes pas. Je vois des personnes qui ont l’air blessées. Je ne sais pas trop ce que je vois. (…) Je hurle quand j’appelle les pompiers. Je leur hurle de venir. J’étais seule donc je n’ai pas eu à me soucier de savoir si quelqu’un était resté dans la salle. Le reste de la nuit est extrêmement chaotique. Y’a des gens qui me proposent de l’aide, qui me parlent. Une voisine me prend en charge. On va aux urgences.

Elle entame alors l’explication de sa vie après les évènements : 

« J’ai pas le choix. J’ai que cette vie, donc j’avance. Au début, je me sentais comme une mort-vivante. J’avais l’impression d’être morte dans un corps qui lui était en vie. J’étais comme dans une errance dans ma propre vie. A côté de ça, je pouvais avoir des conversations, je suis retournée travailler. Je me raccrochais à tout ce à quoi je pouvais me raccrocher. A côté de ça, je m’épuisais car je ne dormais pas. Je n’avais pas de sommeil réparateur car j’étais toujours en hypervigilance la nuit. Même dans mon lit, j’entendais des bruits de kalachnikov. J’ai eu beaucoup de crises d’angoisse. Je sursautais. J’ai un peu abîmé mon capital génétique de vie en m’épuisant. Depuis le 16 novembre 2015, je suis suivie (…). Je ne sais pas comment mes proches, mes collègues, mes voisins, ont réussi à me supporter. Je crois qu’ils m’aiment bien !

Je crois aussi que je suis beaucoup plus forte maintenant. (…) Même s’il y a toujours cette fissure en moi. J’ai toujours un peu peur que ça se rouvre. J’ai l’impression d’être restée là-bas, au sol, piégée. Je suis un peu plus indulgente avec moi-même depuis quelques mois. Je crois que je peux l’affirmer : je suis beaucoup plus heureuse dans le fond … même s’il y a ce petit truc, ce trouble qui est là, dans le fond.

Je crois qu’au fond je suis toujours cete petite fille qui grandisait dans La Beauce et qui se disait toujours, en regardant l’horizon : « là-bas c’est loin, mais j’y vais ». J’ai l’impression qu’aujourd’hui, je vais toujours vers l’horizon. C’est et ce sera toujours compliqué maintenant, à cause de mon cerveau qui a été brisé, de ce corps qui se souvient de ça … mais c’est mon existence alors je vais pas me plaindre. J’aurais préféré mieux pour moi, ne pas avoir à vieillir avec ça. Je ne me laisserai jamais abattre. Je vous remercie de m’avoir écoutée. Soyez tous très heureux ».

 

Dominique repart. Après elle, c’est au tour d’Aurélia, maman de deux filles, 43 ans au moment des faits, de s’avancer. 


 

Elle commence :

« J’essaierai d’être factuelle et concise parce que c’est mon caractère.

Nous avions acheté deux places avec mon mari et un ami avec sa fille. Quelques jours auparavant, mon mari s’est désisté  et m’a proposé d’offrir la place à l’une de mes collègues pour lui changer les idées [elle ironise en disant « ce qui a été effectivement réussi ! »]. Je le dis dès maintenant : les trois autres personnes et moi, nous sommes tous sortis sans être blessés du Bataclan.

Quand j’entends ces tirs, des cris me parviennent en même temps dans le dos. Pour moi c’est évidemment un attentat. (…) Les tirs étaient tirés en rafale. Ça a duré quelques minutes. (…) A un moment, ils se sont arrêtés pour recharger. En face de nous, il y avait une porte. Au moment où ils se sont mis à recharger, on s’est mis à ramper. Je me suis retournée. J’ai vu trois hommes. (…) J’ai vu des flammes sortir de leurs armes longues.

Les tirs ont repris. Là, j’ai vraiment réalisé, comme beaucoup de gens. J’ai le souvenir d’avoir vu des balles tomber jusqu’à côté de moi. Je me suis un peu résignée, comme beaucoup d’entre nous, à mourir à ce moment-là. J’ai pensé à mes enfants et à mon mari. Je me suis dit que dans ma famille, on mourrait à 90 ans et que 43 ans c’était un peu juste. Donc je me suis relevée. Au moment où je me relevais quelqu’un a crié « ils montent ! ils montent ! cassez-vous ! ».

On se retrouve dans un petit couloir, une toute petite cage d’escalier. Je me rends compte qu’il y a beaucoup de monde. On a refermé cette porte. Même si elle était très légère, on s’est sentis en sécurité derrière. On a essayé de se barricader et on a mis une planche à repasser derrière la porte. Je contacte mon mari. Le premier texto que je lui ai envoyé c’est « attaque au Bataclan. Réfugiée. Prends soin des enfants. Je t’aime ». Après, je me suis ressaisie. On commence à avoir des informations par rapport aux autres attaques. (…) Quasiment à ce moment-là, il y a l’explosion. Les gens ont eu très peur. Je me souviens avoir dit « ça se trouve ce sont des grenades de la police ». (…) Vers 23H, ma collègue de travail [celle à qui elle avait offert la place] m’envoie un texto me disant qu’elle est libérée. On est sortis quasiment les derniers. Je crois qu’on est sortis vers 00H10, 00H14.

Je sors. J’ai un geste assez puéril mais qui m’a fait beaucoup de bien : J’embrasse le sol. (…) Je préviens mon mari que je suis sortie. (…) La sortie du Bataclan, la vision de la fosse et de l’ensemble des morts est quelque chose qui me hantera toute ma vie.

Elle explique ensuite être rentrée chez elle : 

En rentrant, mon mari a eu un mouvement de recueil en me voyant pleine de sang. Je lui ai dit ‘t’inquiète pas. Ce n’est pas mon sang !’. Et, comme beaucoup de gens ce soir-là, j’ai terminé ma nuit en faisant une machine, ce qui parait très dérisoire.

Je suis retournée travailler le lundi. C’était pas forcément une bonne idée mais j’ai un management nordique assez bienveillant. J’ai participé à la création de 13onze15 [une des associations de victimes]. J’ai beaucoup travaillé dans l’association. (…) J’ai décidé d’arrêter en mars 2017 parce que ça prenait trop de place dans ma vie.

Je me suis plongée dans le dossier. J’ai fait du réquisitoire et de l’ordonnance de mise en accusation mes livres de chevet. Il y a plu sympa comme lecture, mais soit ! Je pense qu’il est important de remettre l’Etat de droit au milieu de tout ça.

Le terrorisme vous transforme en objet et j’avais besoin de redevenir sujet. Témoigner aujourd’hui c’était une manière pour moi de redevenir sujet.

 

Après elle, c’est Anne-Flore qui s’avance. Elle n’était pas au Bataclan. Ses parents eux, y étaient.


 

Elle commence en faisant part de son émotion : 

« J’ai beaucoup d’émotion à être là car je me sens illégitime puisque je n’étais ni en terrasse, ni au Stade de France, ni au Bataclan. Mon histoire je l’ai tue pendant six ans car comme le nomme justement Camille Emmanuelle dans son ouvrage, je ne suis qu’un simple ricochet ».

 

Elle explique que le soir des attentats, elle est dans un bar avec des amis. Lorsqu’elle apprend pour les attaques, elle explique que son premier réflexe est de chercher des informations sur les réseaux sociaux, et notamment sur Twitter, où il y a « beaucoup d’informations contradictoires ». Elle poursuit :

« Il me faut quelques secondes pour comprendre que mes parents sont au Bataclan. Je bascule dans un mode survie. Ma première pensée c’est d’appeler mon père. Son téléphone sonne mais ne répond pas. Le téléphone de ma mère sonne mais ne répond pas non plus. La prise d’otages est confirmée. Je comprends que s’ils ne répondent pas c’est qu’ils sont dedans. Je panique. Je suis en pilote automatique. J’appelle ma sœur pour lui demander si elle est au courant. Elle ne sait pas de quoi je lui parle. Elle se met elle aussi sur les chaînes d’information. Je suis totalement terrifiée. Je suis comme une gamine de deux ans et demi. Je suis perdue. Ma copine Mélissa me met dans un UBER et me dit qu’on va chercher des affaires dans mon appartement. (…) On monte pour ce qui sera la dernière fois de ma vie dans cet appartement. On prend une culotte, une brosse à dent. On remonte dans le taxi … et on file à Montrouge, dans l’appartement de mon amie.

Ce qui est fou c’est qu’on allume la télé et j’attends de savoir ce qu’il en est pour mes parents. J’ai pas d’infos. Je commence à faire des calculs sordides : je me dis que sur 1500 personnes, ce serait fou que ça tombe sur eux deux. (…)

 

Elle explique ensuite avoir reçu beaucoup d’appels car son papa avait posté une photo de la scène du Bataclan en arrivant au concert :

« On gère énormément d’appels téléphoniques. Ce qui me fait le plus mal c’est de comprendre qu’il faut arrêter de les appeler car ça fait d’eux des cibles. (…) Je ne sais plus trop quelle heure il est … je sais juste que je fume un milliard de clopes devant la télé alors que je suis pas une fumeuse. Après 00H, ma sœur m’appelle. Elle me demande si je suis assise. Elle me dit « maman est vivante ». Et quand elle me dit ça ; je comprends que mon père est mort. Je sais que pour la dernière fois je hurle le mot ‘papa’. J’enlève mes vêtements parce que j’ai trop de chaud ; que je suis en train de faire une crise d’angoisse [elle sanglote]. Là, mon obsession, c’est de rejoindre ma famille. Je suis à Montrouge ; faut que j’aille dans le 95 où ma frangine vit avec son mari. Je crois que j’arrive vers 4H du matin mais j’en ai aucune certitude. On essaie de savoir où a été transférée ma mère. Elle est transférée à Saint-Antoine mais les visites ne sont autorisées qu’à partir de 8H du matin.

Je suis incapable d’aller me coucher. Mon corps est devenu une prison métallique. J’ai mal partout. Je suis terrifiée. Je demande à ma frangine si je peux dormir avec elle et son mari. Elle installe un matelas au pied du lit [elle pleure]. Au réveil, la douleur était là. C’était pas un cauchemar. Pas un rêve.

 

Elle explique ensuite son trajet pour se rendre à l’hôpital :

Je suis terrifiée à l’idée que ma mère me dise que mon père ait agonisé ; qu’il ait mis longtemps à mourir. Je suis terrifiée à l’idée que ma mère me raconte ce qu’elle a vu. Je me pose plein de questions. Je me demande comment elle va et je me sens culottée de vouloir poser une question comme ça à quelqu’un qui sort de ça.

Et je comprends que moi je suis un ricochet. Moi j’y étais pas. Moi j’ai pas pris de balles. Moi j’ai pas vu ce qui s’est passé donc je vais fermer ma gueule. Donc je me dis : surtout sois sage. Ne vacille pas dans la haine. C’est un truc qui me terrifie de devenir haineuse. J’arrive à l’hôpital et ma mère me dit que mon père est mort d’une balle dans la tête. Il est tombé directement, lors de la première rafale. Et en fait, que mon père soit mort d’une balle dans la tête, putain pour moi c’est l’anéantissement d’un être vivant ! C’est son cerveau qui a été touché ! C’est ses pensées. Pour moi, la tête c’est son âme.

Quand je pense à lui, je pense à sa tête … et là, sa tête, il n’en a plus ! Du coup le visage blagueur et souriant de mon père c’est devenu un trou dans la tête, un trou dans le ventre, un trou dans mon ventre à moi.

Les jours qui suivent après ça sont hyper floues. Je retourne régulièrement voir ma mère à l’hôpital qui est grièvement blessée et subit plusieurs opérations. J’ai peur à plusieurs reprises qu’elle meure elle aussi. Je cauchemardais de devenir orpheline.

Ce qui s’est passé simultanément à la mort de mon père au Bataclan c’est que toute ma vie parisienne est devenue inatteignable. J’ai rendu les clefs de mon appartement ; j’ai jamais repris ma carrière de journaliste ni de chargée de communication. J’ai fait table rase… je suis retournée vivre chez mes parents ; chez papa et maman … sauf qu’ils y étaient pas ! J’avais rien. Pas de mec. Pas de bagnole. Pas une thune. Que dalle ! (…)

La seule chose un peu censée que j’ai fait après tout ça c’est que j’ai adopté un chien. Ce chien est né le 13 novembre 2015 et je le savais pas lorsque je l’ai adopté. En mars, j’ai fui Paris. J’étais déjà malheureuse avant parce que j’y trouvais pas ma place mais là en plus, j’étais terrifiée. Ce qui est curieux c’est que même encore aujourd’hui, je suis toujours en colère contre la ville de Paris. La distance aidant, j’ai remonté la pente professionnellement et je dis bien uniquement professionnellement. J’ai mis toute mon énergie et les sous du fonds de garantie dans un projet. J’ai ouvert une boutique de vêtements des années 60. Très longtemps, je me suis répétée qu’il ne fallait pas qu’il soit mort pour rien. Et du coup je me suis mis une pression monstrueuse sur les épaules. (…) Je me suis fait des amis, qui me sont aujourd’hui très proches … mais en fait un évènement comme ça, ça modifie l’échiquier relationnel. Après le 13 novembre, j’ai pas su garder mes relations avec mes amis d’avant. Je me suis sentie complètement hors sujet, dans les invitations à boire des coups, des anniversaires à fêter. J’ai mis vachement de temps pour raconter mon histoire à d’autres personnes. J’ai l’impression qu’il y a deux Anne-Flore : celle d’avant et celle de maintenant. J’essaie de recoller les morceaux.

 

Elle s’adresse ensuite aux accusés :

La seule chose que je comprends et là j’aimerais m’adresser aux accusés : je sais ce que c’est d’être invisible, de ne pas être vu, ni entendu. J’ai grandi avec cette souffrance en moi. (…) La tristesse que j’ai ressentie gamine, elle s’est transformée en violence. Pendant des années j’ai voulu en écraser des gens. Et finalement c’est étrange pour moi de me sentir assez proche d’eux [eux = les accusés et les terroristes]. C’est terrible de porter les mêmes racines que des personnes qui ont commis ce genre d’atrocité. Je sais ce que ça fait de grandir avec que dalle, d’être humilié, d’être incompris. Et maintenant, je sais ce que ça fait de perdre un de mes proches. Et en fait ç’est ca que j’ai du mal à digérer : on était tous du même côté ! On était tous humains. Aujourd’hui, eux ont décidé de glisser lâchement vers le côté des méchants. La vie nous l’a prouvée : elle nous laisse toujours le choix. Lâchement, eux, ils ont basculé du côté de ceux que j’arrive pas à comprendre : les politiciens, les businessman, les gens véreux … ceux qui font que notre société manque cruellement de sens.

L’un des accusés a dit « d’entendre toutes ces victimes, j’en dors pas la nuit ! ». Cette putain de phrase m’est restée dans la tête en me disant « bah c’est pas des monstres en fait ! C’est des putains d’humain … et c’est ça qui est ambivalent dans l’humanité : c’est qu’on peut être capable du meilleur, comme du pire comme ils nous l’ont montré.

Je voulais rajouter une dernière phrase : en tant que personne agnostique, je voudrais juste ajouter que l’au-delà n’existe pas. Le paradis c’était ici et vous avez tout foutu en l’air.

 

C’est ensuite au tour de Guillaume de s’avancer. Il était présent au Bataclan avec plusieurs de ses amis et sa compagne.


 

A la barre, Guillaume est accompagné de deux amis. Il sourit et dit au président :

« Je viens avec mon équipe si vous le permettez. Charles qui était avec moi au Bataclan et Anna qui était dans la fosse. C’est difficile pour moi. Mon cœur bat très fort. Je vais y arriver.

 

Il explique ensuite qu’il va lire un texte qu’il a écrit un mois après les attaques :

« Je vous ai amené un texte que j’ai écrit, un mois après les évènements. Vous en pardonnerez le vocabulaire, qui n’est pas celui d’une Cour [Guillaume a raconté son texte en faisant varier le rythme de son débit, les intonations de sa voix … ce qui a rendu le moment encore plus saisissant].

J’étais donc au Bataclan avec six de mes amis (dont Faïza, ma compagne à l’époque). J’ai proposé qu’on aille boire une bière au bar. On s’est dirigés vers le bar et Boris a dit « non non ! on ira après ! on va écouter ce morceau ! ». Et c’est ce qui nous a sauvé la vie. Le morceau s’appelle Kiss the devil. [il traduit] Embrasse le diable. Prophétique.

Et puis, ça pète ! Des détonations. Comme des pétards, mais beaucoup plus fort. Je me retourne et ne vois qu’une seule chose : une Kalachnikov (…). Plus de musique, plus rien : plus que les rafales (…). Je suis allongé sur la droite près de la scène. Nous sommes les uns sur les autres. Mon cerveau vient de passer d’une conclusion à une autre : ‘des tarés viennent foutre le bordel à un concert’ devient … ‘ils sont organisés et vont buter tout le monde’. (…)

La totalité de mon être est envahi par la peur. L’instinct de survie prend le contrôle (…) Mon cerveau me dit : ‘Barre toi ! Rester, c’est mourir’. Je me suis extirpé de la foule ; j’ai marché sur des gens pour atteindre la scène. Je monte les escaliers remplis de monde : pas d’issue. Je répète en boucle : ils vont manquer de munition ; ils vont manquer de munition ! Mais ils ne manquent pas de munition … ils tirent encore et encore.

Un cri. Une détonation. Silence.

Un cri. Une détonation. Silence.

Un cri. Une détonation. Silence ».

 

Il explique ensuite son arrivée dans « une pièce » : 

« Je me dis : ils vont monter. Ils exécutent tout le monde. Ce sera bientôt notre tour. Mes jambes ne me tiennent plus. Des types décident de barricader la porte avec un canapé. Les tirs se rapprochent.

Un cri une détonation. Silence.

L’échappatoire suivant vint d’un type qui entrepris de défoncer le plafond avec ses poings. On faisait la queue pour passer par ce trou l’un après l’autre. Néanmoins, comme pour me racheter d’avoir marché sur des gens en bas, je fais passer un gosse de dix ans avec sa mère. (…)Ça tire toujours, de manière plus éparse. Aucun doute : ils tuent tout le monde, méthodiquement. Les uns après les autres. Vient ensuite mon tour de passer par le trou. (…) On est sous les combles sous le toit du Bataclan.

Pas d’issue.

L’instinct décide. Dans cette configuration, ce qui produit le plus de chance de survie c’est de se planquer (…). C’est ce que nous avons fait [il explique qu’ils se sont tous passé le mot de mettre leurs téléphones en silencieux. Lui n’avait plus de batterie. Son téléphone était donc éteint]. A cet instant, je ne connais pas l’ampleur des dégâts mais avec ce que j’ai entendu, je suis quasi sûr que tout le monde est mort en bas.

Je finis par trouver une bonne planque. Je pense à Faïza : je n’ai pas envie de me préparer à apprendre sa mort. Et mes amis ?! … C’est devenu presque calme. Ça ne tire plus. J’entends un mec gueuler un numéro de téléphone. J’en conclus qu’il y a une prise d’otages. Je me dis que c’est parti pour durer … et quand c’est parti pour durer, on creuse ses tranchées ; on sécurise sa planque. (…) Disparaître, je veux disparaître. Et si c’est parti pour durer, il faut gérer ses ressources, se reposer. Je me souviens m’être endormi quelques minutes. J’ai même fumé des clopes. Je crois que Nicolas a pissé. Je répétais en boucle : ‘putain ! Intervenez maintenant ! Intervenez !’.

J’entends des cris. Des cris de douleur ; crescendo… des cris d’hommes ; des cris de femme. Sans aucun doute, des cris de gens qu’on torture ou qu’on égorge … et le silence. Charles tenait parfois ma main. (…) Je me souviens lui avoir dit : quand ils vont intervenir, bouche toi les oreilles. Et puis, il y a eu l’assaut ; d’une violence inimaginable ; un déchainement merveilleux ; jubilatoire. Je pense à ce moment-là que si l’immeuble entier avait explosé je serais mort en explosant de rire. (…) Les armes de la BRI ont une plus grande cadence de tirs que les Kalachnikov. A chaque rafale, les balles ricochent sur le faux plafond. (…) Entre les grenades et les tirs, on entend les types de la BRI qui gueulent tous en cœur comme des pompiers venus pour éteindre l’enfer : « allez les gars ! on avance ! on avance ! »

(…) Encore quelques tirs et puis « silence ». On attend. Les gens du toit sont contrôlés, fouillés et puis sortis. Presqu’une heure après l’assaut, on voit les laser rouge pointés sur nous. (…) Tout le monde hurle « otage ! otage ! ». (…) Les types de la BRI n’ont pas de visage, pas de nom. La mort, dans l’uniforme de mon pays. Ils sont magnifiques. Un grand type dit « je vais pouvoir revoir mes enfants ». Moi je n’en ai pas et je n’ai rien trouvé de mieux à dire que « j’espère que vous les avez bien défoncés ! ». L’ombre m’a répondu « ils se sont défoncés tout seul ». Je me suis senti bête. (…)

Je descends l’échelle. Il me manque ma chaussure gauche que j’ai perdue dès le départ. C’est un problème car sur le dernier barreau de l’échelle, il y a un morceau de chair, de la taille d’une entrecôte et je ne veux pas marcher dessus (…) J’apprendrai plus tard que j’ai vraisemblablement marché pied nu sur ce qui aura été probablement mon ennemi.

Dans la fosse, il y a des dizaines de corps. Je veux pas trop regarder de peur d’y découvrir un ami ou Faïza parmi les morts. J’enjambe les cadavres dans une mer de sang. J’avais peur de regarder ; peur de ce que ça allait me faire ; peur d’avoir peur. En réalité, voir des morts ne m’a rien fait à ce moment-là. Peut-être que nous étions chimiquement vidés (…). Mais je ne peux pas échapper au visage de cette fille, la vingtaine, blonde, chemisier blanc, les yeux grands ouverts, figée dans son dernier instant. Voilà ce qu’il y a de pire avec la mort … c’est que c’est la chose la plus simple qui soit ».

 

Il explique ensuite ses retrouvailles avec Faïza, qu’il a réussi à appeler après avoir rechargé son téléphone :

« J’appuie. J’appelle. Ça sonne. Elle répond. Je crie « elle est vivante ! elle est vivante ! ». J’étais ivre de joie ! Elle m’a rejoint. On aurait pu s’étouffer tellement on se serrait. Les gens nous applaudissaient. Je me suis dit qu’avec tous mes amis en vie, ma peine était déjà guérie (…). Je pense à ceux qui en ont perdu là-bas ; qui sont venus à deux et en sont ressortis seuls. Je pense à la fille au chemisier blanc.

Le temps passe. L’odeur de la laine de roche ne me quitte plus [la laine de roche est une matière qu’on retrouve dans les combles. Comme la laine de verre]. Je la sens tous les jours. Le son des balles me réveille parfois. Les angoisses viennent. Je les connais bien. Jusqu’à ce qu’elles s’accumulent. Comme la mer sur le tartre. (…) Les neuroleptiques tirent la chasse d’eau sur tout ça (…). Là-bas, j’ai appris une chose très simple : quelles que soit les conditions, je préfère vivre. Je n’oublierai jamais cette nuit où j’ai embrassé le diable.

Paris, le 13 décembre 2015.

 

Après avoir lu sa lettre, il dit au président :

« Je suis prêt à affronter toutes vos questions, avant d’adresser un mot aux victimes, aux assassins et à vous-même.

Président : vous avez dit qu’il y avait des gens égorgés, torturés ? On sait aujourd’hui qu’il n’y a pas eu ce que vous avez pu imaginer.

Guillaume : j’ai conscience que ce n’est pas conforme aux constatations … mais c’est ce que moi j’entends à ce moment-là ».

 

Il adresse enfin ses derniers mots :

« Un mot pour certains, qui se prétendent combattant. Il n’existe nulle part une cause qui pourrait justifier ce qui nous est arrivé (…) Nos assassins ne sont pas des combattants. Ce sont des esclaves qui défendent leurs propres chaînes avec le sang des hommes libres.

Un mot pour ceux qui dans notre pays insultent l’intelligence : un mot à tous les racistes et autres tricoteurs d’amalgames qui parcourent les plateaux télé. A ceux qui revendent la peine des vivants pour nous revendre la peine de mort. Un mot : TAISEZ-VOUS ! Taisez-vous à jamais car vous nous faites mériter ce qu’ils nous ont fait !

Quelques mots tout de même pour la force armée ; ceux qui sont ici présents ; ceux qui étaient là-bas ; ceux qui n’ont pas de nom, pas de visage : la langue française a honte de ne pouvoir vous dire que ‘merci’.

Un mot pour la Cour : vous déciderez bien de ce qu’il convient. Bien sûr, je souhaite que ces gens soient jugés le plus justement possible. Mais … on a demandé à un chef indien : pourquoi vous ne battez pas vos enfants ? Il a répondu : quand un enfant fait une bêtise, il comprend son erreur par le silence qui l’entoure. Puissent-t-ils [les accusés] vivre éternellement dans la souffrance de notre humanité.

Enfin, un mot pour les victimes : souvenez-vous. N’oubliez jamais. Vous avez couru. Vous avez rampé. Vous vous êtes cachées, comme des rats ils disent. Moi, je dis que même les rats veulent vivre. Nous avons rampé, nous nous sommes cachés … soyez fiers ! (…) Vos peurs ont vaincu pour vous ramener de là-bas. Toi qui souffre : souviens-toi que la mort et la peur n’existent pas (…). Quand la nuit vient, souviens toi que c’est la nuit qui a peur de toi.

 

Philomène s’avance. C’est la maman de Baptiste, 24 ans, tué au Bataclan.


 

Une première photo est projetée. C’est Baptiste et sa maman proches et souriants. Une deuxième photo sera ensuite projetée pendant toute la durée de la déposition de Philomène : une photo en noir et blanc montrant Baptiste souriant, en train de jouer de la guitare. Elle commence :

Je suis la maman de Baptiste, mort au Bataclan. Il avait 24 ans, était passionné de musique. En juin 2015, il avait obtenu son BTS. Il venait de signer un CDI dans une maison d’édition de musique. Il rêvait d’aider les artistes. La musique, c’était sa vie. Il était guitariste, il adorait aller en concert. (…) Ce soir-là, il profitait du cadeau d’anniversaire de sa sœur : deux places au Bataclan. Il venait aussi de quitter un tout petit studio pour emménager avec son amoureuse dans le 15ème arrondissement. Baptiste avait beaucoup d’amis, de tous horizons. Il aimait les retrouver, les inviter et profiter de bons moments avec eux.

C’est assez difficile pour moi de témoigner. Il n’aurait pas aimé que je parle de lui. Il aimait être discret, n’aimait pas être au centre.

Le 13 novembre, il commençait à peine sa vie d’adulte. Il avait plein de projets. Quand j’ai pris la décision de témoigner, je voulais m’arrêter là. Juste le présenter, pour qu’il continue à vivre dans nos mémoires. Mais sa vie, c’est aussi la mienne … et sa mort c’est aussi la mienne.

Le 13 novembre, j’étais à Paris chez ma mère. J’ai su très vite que Baptiste était là-bas au Bataclan. J’ai espéré qu’il avait perdu son portable. J’ai même espéré qu’il était blessé grièvement quelque part. J’ai espéré toute la nuit (…). J’ai attendu toute la nuit ; en écoutant la radio, les sirènes, le nombre de morts qui augmentait, l’assaut. Le samedi matin, quand j’ai entendu que toutes les personnes vivantes avaient été évacuées de la salle, comme Baptiste n’était pas sur la liste des morts, j’ai repris espoir (…). Je ne vais pas m’attarder mais juste vous dire que j’ai appris par l’amie de Baptiste que mon fils était mort. Sa mère qui était venue la soutenir avait appelé l’IML. Quelqu’un lui a dit « oui nous avons son corps ». Je n’ai jamais eu d’appel officiel m’annonçant sa mort. Le résultat est le même mais ça n’aurait pas dû être à ma belle-fille de m’annoncer sa mort.

Baptiste était au bar quand ça a commencé. Il était juste à l’entrée. J’ai donc supposé qu’il était tombé avec les premières rafales. (…) Je vous passe l’IML et son manque d’humanité ; la vitre qui me séparait de lui ; le drap blanc qui ne laissait dépasser que sa tête. (…) J’ai attendu des mois avant de savoir comment était mort Baptiste. Depuis l’annonce de sa mort, j’ai épluché tous les articles, tous les reportages existants sur le sujet. Je voulais savoir. Je suis allée dans la salle du Bataclan lorsque ça nous a été proposé. J’ai demandé à mon avocat d’avoir accès aux photos prises par la police au Bataclan. C’était très dur. J’ai vu mon fils allongé par terre, mort. C’était surréaliste. J’avais besoin de tout savoir. Ensuite, j’ai cherché dans tous les témoignages des rescapés si quelqu’un avait vu quelque chose. (…)

Avant, j‘étais graphiste à mon compte. J’ai eu un arrêt de travail d’un mois, que je n’ai pas renouvelé. J’ai eu du mal à m’y remettre. Le moindre travail était une montagne infranchissable. J’ai subi une baisse de chiffre d’affaires importante. (…)

Ils m’ont pris mon fils et m’ont laissé à la place un poids extrêmement lourd que je devrais porter toute ma vie. Ils ont pris son sourire, et le mien, pour toujours. Ma nouvelle vie n’est pas normale. C’est une vie où le manque, l’absence de Baptiste se fait sentir au quotidien. Je ne vais plus au cinéma, je fuis les salles de spectacle. Je ne serai plus jamais vraiment heureuse. Il y aura toujours un vide, un trou béant.

Heureusement, dans cette nouvelle vie, il y a aussi quelque chose de temps en temps de positif : une association créée en famille, un kiosque à musique.

Pour finir, je voudrais dire que j’ai entendu plusieurs fois les victimes dire qu’elles ne se sentaient pas légitimes parce que pas blessées physiquement … même si c’est très dur pour moi d’entendre les témoignages des rescapés alors que Baptiste n’est plus là, j’aimerais leur dire qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas mesurer sa souffrance en la comparant à celle des autres. Depuis le début du procès, le début des témoignages, je me suis surprise à culpabiliser aussi. Les victimes blessées, les rescapés traumatisés m’ont presque fait penser que Baptiste avait eu de la chance, la chance de mourir tout de suite. Je me sens presque gênée de mon témoignage. Rien ni personne ne me ramènera mon fils. L’issue de ce procès ne changera rien à ma vie… mais il fallait qu’il ait lieu. Moi, je continue de chercher parmi tous ces récits, des petits morceaux de la fin de vie de Baptiste. Alors merci d’avoir permis ces témoignages et nous avoir donné la parole.

 

S’avance ensuite Lahssen. Il a perdu son frère Djalal ce soir-là.


 

Djalal, le frère de Lahssen, n’assistait pas au concert. C’était un passant. Il passait devant le Bataclan au moment où les terroristes sont arrivés et l’ont tué. Plusieurs photos de Djalal sont projetées durant la déposition de Lahssen. Il les commentera parfois.

[pour information, lorsque Lahssen et son frère sont arrivés d’Algérie en 2014, ils ne parlaient pas un mot français. Aujourd’hui, Lahssen parle couramment français. Il a évidemment un accent et fait logiquement des erreurs de syntaxe. Cependant, comme pour toutes les autres victimes, son discours est retranscrit sans correction de ma part]. Il entame son récit :

« Nous sommes arrivés en France en 2014. Nous sommes des franco-algériens. En 2014, lorsque nous sommes venus ici pour rejoindre mes parents, nous étions très contents. On a pris Aigle Azur. Nous étions très contents.

En 2014, nous avons commencé à faire nos démarches papiers. [la photo affichée montre les deux frères souriants, dans une salle, en train de signer des documents] Sur cette photo, on était au niveau de Pôle Emploi pour s’inscrire, et pour travailler.

Le vendredi 13 novembre, le soir, vers 20H30, on était ensemble, moi et mon frère. On a mangé ensemble et après, quand on a mangé, il sort de chez mes parents. (…) Quand on a mangé ensemble, cette nuit-là, il a pris le RER E pour aller à Paris, se balader un peu et après il doit prendre un autre train jusqu’à chez lui car, le lendemain matin, il travaille.

Le samedi, dimanche, moi j’ai travaillé à Carrefour comme pâtissier à Champs-sur-Marne [c’est dans le 77]. En rentrant, je trouve la maman un peu bizarre. Elle est petite comme ça [il montre avec ses mains la taille de sa maman]. Elle tourne en rond. Elle dit « ton frère je l’appelle, il répond plus ». Je lui dis « t’inquiète ! Peut-être il dort ! Peut-être son téléphone il est éteint ! ». Après, j’ai appelé, appelé, appelé. Ce jour-là, il répond plus. Avant d’aller dans le 95, je vais au commissariat. Je dis que je cherche mon frère qui répond plus au téléphone. 

 

Il explique ensuite être allé dans le 95 pour chercher son frère. Il y retrouve son père, qui s’y était rendu un peu plus tôt : 

« Je tape sur la porte de la chambre de mon frère. Y’a personne qui répond. Après, j’ai appelé mon père il m’a dit ‘je suis à la gendarmerie’. C’est là où on a appris. Y’avait plein de gens devant nous. Ils veulent pas nous dire directement mais, petit à petit, ils posent des questions un peu bizarres et c’est là que j’ai compris qu’il y a quelque chose. [il marque un silence avant de reprendre] Depuis ce jour, je suis découragé un peu.

Avant, on se baladait tout le temps avec lui. Au château de Varseilles [sourires dans la salle. Il voulait dire ‘Versailles’], Trocadéro. Après sa mort, je suis un peu dégouté. Pour mes parents aussi. Ma mère, depuis ce jour-là, elle est pas bien. Il est plus là avec nous mais à chaque fois quand elle regarde la télé, elle pense qu’elle le voit. Elle pense à ce jour-là. Elle sort pas beaucoup ». 

 

Il s’adresse ensuite aux accusés : 

« Vous êtes rien sans vos armes !

Je comprends pas pourquoi on arrive là … C’est inimaginable. Quelqu’un prend une mitraillette et commence à tuer les gens n’importe comment. J’sais pas. J’comprends pas !

J’aimerais bien demander ces gens-là s’ils ont des contacts avec leurs amis déjà décédés : s’ils sont au Paradis ou pas. Moi je suis musulman. Je suis pas pratiquant mais je fais jamais ça. L’islam c’est l’amour.

Djalal, mon frère, il est resté un an ici en France. On a fait les démarches par rapport à la sécurité sociale, par rapport à ses comptes bancaires, par rapport à Pôle Emploi. On a fait ces démarches pour commencer une autre vie, pour travailler. Et on aime bien notre métier, la boulangerie-pâtisserie. Nous sommes venus ici pour continuer ce métier-là et pour apprendre. Malheureusement … [il ne termine pas sa phrase et marque un nouveau silence] ».

 

Il termine : 

« Ça sera tout pour moi. Le reste, ça reste dans le cœur ».

 

Il reprend finalement : 

« On est venus. On parlait même pas un mot français. Quand nous sommes venus ici, on a fait toutes nos démarches et on a réussi à trouver du travail. Pourquoi tout ça ? Moi je comprends pas. (…) Moi j’ai grandi dans un pays dans lequel il y a beaucoup de musulmans [l’Algérie]. L’islam c’est pas ça ! Mais peut-être vous, vous êtes grandi en Europe, vous avez eu des moyens pour bien vous habiller … frère t’as gouté à tout ! Ces gens-là ils étaient dans la boîte de nuit, ils boivent de l’alcool… et après ils viennent dire ‘moi je suis musulman ; je fais le djihad’ ?!

Moi je préfère cette situation là [avoir perdu quelqu’un] mais pas votre situation … parce que là, vous allez finir votre vie en prison … et après y’a l’enfer … parce que y’a plusieurs familles de victimes qui souffrent à cause de vous.

Vous avez grandi ici. Vous avez eu de la chance. Vous avez tout. C’est pour ça que vous faites des conneries comme ça ! Tout à l’heure, je vois qu’une femme est en train de pleurer, à penser à son fils … et derrière, les terroristes sont en train de boire de l’eau … normal ! [il fait référence à Salah Abdeslam qui effectivement buvait dans sa petite bouteille d’eau au moment de la déposition de Philomène, la maman de Baptiste, tué au Bataclan]. Pour moi, c’est pas des êtres humains. Boire de l’eau devant des gens qui souffrent … c’est pas humain.

Voilà ce sera tout pour moi parce que si je continue, je m’arrête jamais.

 

 

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