Jour 31

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

MERCREDI 20 OCTOBRE

12H50 : l’audience reprend.

S’avance à la barre, Charles. Il a perdu son frère, Pierre, directeur du restaurant Chez Livio à Neuilly-sur-Seine. Il était au Bataclan avec Stéphane, son ami et également associé du restaurant, lui aussi tué par les assaillants.

 

« Je voudrais tout d’abord remercier les hommes et les femmes qui ont travaillé pendant des mois, des années, pour constituer les dossiers permettant de juger ces personnes. (…). La France n’est pas un pays parfait mais je suis très reconnaissant de ce que mon pays met en place aujourd’hui (…). Je suis là aujourd’hui pour la mémoire de mon frère. 

Mon frère s’appelait Pierre. Il avait 40 ans lorsqu’il a respiré pour la dernière fois. Il a été assassiné aux alentours de 21H40 dans la salle du Bataclan. Il a pris une balle dans la tête. Pour quelle raison ? Tout simplement parce qu’il aimait la vie ! Il était beau. Beau comme un Dieu. Passionné, solaire, tolérant et surtout, il aimait plus que tout les gens. C’était un sportif (…). Il aimait l’adrénaline et le dépassement de soi. Jamais je n’aurais pu penser que c’était la dernière fois que je le verrai lorsqu’il est parti de chez Livio, notre restaurant, avec Stéphane, lui aussi fauché. Marie, sa femme, et Léon, son fils, je suis très fier de vous et serai toujours à vos côtés [sa voix se casse].

Mourir parce que l’on aime écouter de la musique en buvant des coups avec ses potes est irréel ! Quelle cruauté ! Quelle tristesse ! 

J’aimais mon frère d’un amour total et inconditionnel. J’étais passionné par lui. On me l’a enlevé. (…) Néanmoins, comme mon père aime à me le rappeler : « ton frère a vécu alors que les terroristes qui lui ont ôté la vie ont juste existé ».

Il s’adresse enfin aux accusés et à ses proches :  « Je ne m’effondrerai pas devant vous. Je ne pleurerai pas devant vous … car cela vous ferai bien trop plaisir. Prôner la mort, c’est la seule chose que vous sachiez faire. Vous êtes des monstres, des lâches. Vous ne gagnerez jamais face à la tolérance et à la vie. (…) J’ai décidé de me relever et de me battre pour lui et ceux que j’aime. Je continue et continuerai sans relâche. La vie est fragile, éphémère et il faut en prendre grand soin.

Je voudrais dire à mes parents que je les aime et que je suis très fier d’eux. Parce que vous vous êtes toujours tenus debout (…). Je veux remercier ma femme, Johanna, pour tout l’amour qu’elle me porte. Tu t’es tant battue (…) Je voudrais apporter mon soutien et ma compassion à toutes les victimes qui s’en sont sorties (…) C’est pour les vivants que c’est le plus dur. Les morts sont morts et rien ni personne ne les fera revenir.

[s’adressant aux accusés] « L’envie de vivre et d’aimer vous a quittée (…). Vous n’êtes rien. Vous n’êtes qu’ignorance (…). Moi, je préfère vivre avec la souffrance. J’aurais préféré mourir sous les balles que d’être l’un des vôtres ».

 

Après lui, c’est au tour d’Anaïs de venir témoigner. Son frère, Mayeul, a été tué au Bataclan. Avec elle à la barre, sont également présents Vianney, son autre frère et Noémie, la femme de ce dernier.


 

« Je m’appelle Anaïs. Je suis la grande sœur de Mayeul, décédé au Bataclan. Il avait 30 ans. Je témoigne pour Mayeul mais aussi pour notre maman. Elle n’est plus là pour parler de son fils. Notre papa était déjà décédé en 2015. Quelque part : heureusement pour lui.

Mayeul était une très belle personne [elle parle très très vite]. Je pense très fort à sa compagne Chloé. Le soir du 13 novembre, je dinais chez des amis. Dans la voiture en rentrant, j’ai entendu qu’il se passait des choses au Stade de France. C’est le lendemain matin, en voyant les messages sur mon téléphone que j’ai compris.

Elle explique qu’elle se rend alors chez Chloé, la compagne de Mayeul : « j’étais encore pleine d’espoir. Je ne comprenais pas la situation. Et puis le temps passe et en fait rien ne se passe. On a eu une trace de lui le samedi matin vers 12H, à l’hôpital Bégin. (…) Y’a un médecin qui m’est tombé dans les bras en pleurant, me disant qu’il était désolé, que les blessures étaient trop graves et qu’il n’avait rien pu faire. Ensuite, il fallait annoncer la nouvelle à notre maman. On ne pouvait pas lui dire par téléphone donc on lui a dit qu’il fallait qu’elle vienne à l’hôpital [Corinne, leur maman, habitait en province à plus de 350 kilomètres de Paris].

Vient ensuite le temps de l’annonce à sa maman : « elle a tout de suite compris. Elle s’est effondrée de douleur. (…) Maman a été très très forte et très très digne mais quelque chose s’était brisé en elle. Quelques mois après, elle a contracté un cancer ; un cancer de l’endomètre [l’endomètre est une partie de l’utérus]. Elle s’est battue longtemps mais à la fin, elle disait qu’elle n’en pouvait plus de souffrir ; qu’elle voulait rejoindre papa et Mayeul. Elle est décédée en août 2018″.

Anaïs termine en parlant de Chloé, la compagne de Mayeul, qui sera entendue après eux : « j’aurais aimé trouver des choses gentilles à lui dire. J’espère qu’elle trouvera la force de continuer sa vie ».

 

Après Anaïs, c’est au tour de sa belle-soeur, Noémie, d’être entendue, puis de Vianney, son frère [je n’ai pas pu retranscrire la déposition de Noémie car je réglais un problème technique…].


 

« Je vais vous parler de notre maman, Odile. Je pense qu’elle aurait assisté à tout le procès et aurait eu à cœur de témoigner aujourd’hui. Elle voulait partager sa douleur avec tout le monde. Elle aurait beaucoup aimé connaître la douleur des autres personnes.

Ce soir du 13 novembre, elle était chez elle, seule. Elle se remettait tout juste de la mort de notre père. (…) Quand Chloé l’a appelée, elle a tout de suite su que c’était grave. (…) Elle est venue en train avec son frère. Elle s’est effondrée littéralement devant nous. (…) Moins d’un an après, elle a développé un cancer de l’endomètre, qui est une partie de l’utérus. Symboliquement, l’utérus est lié à la maternité. (…) Elle a subi un traitement assez lourd ; puis elle a été opérée. Elle était en rémission et quelques mois après, le cancer est revenu très agressif. Elle a compris que c’était la fin, même si elle s’est battue jusqu’au bout.

[Il étouffe un sanglot et reprend] Le jour de sa mort, elle m’a dit « excuse-moi mais j’en peux plus de vivre et je dois retrouver Mayeul et papa ».

Maître Reinhart, avocat de la famille de Mayeul : « je voudrais remercier Anaïs qui, depuis qu’on s’est rencontrés, a fait un formidable chemin de deuil. (…) Avec cette famille, nous sommes dans une illustration de ce que j’appelle l’effet Tchernobyl ».

 

Après lui, c’est Chloé, la compagne de Mayeul, qui s’avance à la barre. Une photo de Mayeul est projetée.


 

« Je trouve important de venir vous dire la façon dont je ressens les choses. J’ai rencontré Mayeul début 2013 par des amis communs. Je venais d’emménager à Paris. J’avais 23 ans et lui 27. Il était juriste. On s’est vite découvert des passions communes :  pas la musique ! Je suis tombée très amoureuse de lui. Il était beau, gentil, passionné, drôle, bienveillant et attachant. On a emménagé ensemble l’année d’après en 2014 dans un grand appartement Porte d’Orléans. (…) On venait d’adopter un chat un peu fou à la SPA. On était très heureux.

Le 13 novembre, il était venu déjeuner avec moi à mon cabinet d’avocat. [une photo est projetée. Chloé indique « c’est une photo de Mayeul et moi à ma prestation de serment en juillet 2014 »] Il devait aller voir le concert des Eagles Of Death Metal le soir. Il essayait toujours de convaincre quelqu’un de l’accompagner mais cette fois, il n’a pas réussi. A 21H47, quand il m’a appelée, j’étais au cabinet. Je me souviens d’avoir hésité à répondre. A l’autre bout du fil, il y avait des explosions, des cris. Il m’a parlé. Il m’a dit qu’il était blessé, qu’il allait mourir et qu’il voulait me dire qu’il m’aimait. Au début, j’ai pas compris ce qu’il m’a dit mais avec les bruits derrière, j’ai fini par comprendre. Il me disait qu’il s’était fait tirer dessus. Il me répétait la même chose. Qu’il était blessé. Qu’il allait mourir. Qu’il m’aimait. La dernière chose que je lui ai dite et je m’en veux encore aujourd’hui, c’est « fais semblant d’être mort ». Au son de sa voix, il avait l’air de souffrir. J’ai eu la sensation que mon cœur s’est arrêté de battre [Chloé explique que tout à coup, elle a entendu un grand bruit, « comme quelque chose qui tombe ». Elle n’a plus rien entendu mais n’a pas raccroché cet appel. L’appel se coupera au bout de cinq heures de son côté, mais du côté du téléphone de Mayeul, la conversation a duré quelques minutes].

(…) Commence alors une longue nuit en enfer. J’étais paniquée. J’ai appelé mes sœurs et ma mère. Mon père m’a rejoint. Ma sœur m’a rejoint. On a essayé d’appeler les numéros d’urgence. Y’avait la liste des morts. J’appelais pour savoir s’il était dessus ou pas. J’ai dû tenir au courant ses amis qui savaient qu’il allait au concert. J’ai dû appeler Odile, sa mère. Je ne savais pas quoi lui dire. (…) On est finalement rentrés chez mon père, l’assaut a été donné et je me suis dit qu’il avait dû être évacué. (…) [Elle explique ensuite être rentrée chez elle en se disant que peut-être que Mayeul était rentré par lui-même chez lui]. Je suis rentrée chez moi (…) et c’est le moment où la conversation téléphonique a coupé sur mon téléphone.

Le lendemain, il n’était toujours pas sur la liste des morts. On s’est rendu compte du chaos dans les hôpitaux. Et puis, j’ai reçu ce coup de téléphone alors que je me rendais à l’Institut Médico-Légal : « Mayeul vous attend à l’hôpital militaire de Saint-Mandé ». En réalité, il était déjà mort. L’information n’avait pas été transmise. En arrivant, le médecin pleurait et m’a dit « Mayeul est décédé ». C’est comme si j’avais reçu un coup de couteau dans le cœur à ce moment-là. Il a fallu l’annoncer à tout le monde ». (…)

Une troisième photo est à présent projetée. C’est une photo prise dans un photomaton, en noir et blanc. Mayeul embrasse Chloé sur la joue en fermant les yeux. Elle, a les yeux ouverts et sourit. Sur la photo diffusée à l’audience, on voit des projections de sang sur les contours blanc. Chloé indique : « c’est la photo qu’il y avait dans son portefeuille. Elle est tâchée de sang ».

Chloé explique ensuite : « quand je dormais, je faisais des terreurs nocturnes. Mes proches ont mis en place un tour pour se relayer et dormir avec moi. J’ai été en aménorrhée [absence de règles] pendant vingt-quatre mois. C’est comme si une partie de moi était morte avec lui ce soir-là. (…) Depuis, j’ai des crises de colère, de larmes, des crises d’angoisse quand on ne me répond pas au téléphone ».

Elle évoque également les journalistes, et la pression médiatique qu’elle a pu ressentir lors des évènements :  « (…) je me souviens d’une journaliste du Monde qui m’a appelée et qui m’a dit que si je répondais pas à ses questions, ce serait le seul qui n’aurait pas son portrait publié dans Le Monde et que ce serait vraiment de ma faute.

Sur le plan professionnel, j’ai dû reprendre rapidement le travail au bout de deux semaines. J’étais incapable de me concentrer, de retourner dans le bureau où j’avais reçu le coup de fil (…). J’ai pris un mois de congé sans solde en mars 2016. (…) J’ai passé ce mois d’arrêt en pyjama à me débattre avec des addictions béquilles. J’ai démissionné et j’ai pris un poste d’hôtesse d’accueil pour payer mon loyer. Ma mère m’a dit plus tard que c’était comme laisser les terroristes gagner. Je crois que personne ne comprenait le désespoir dans lequel j’étais. Je voudrais dire à mes proches que je ne leur en veux pas, pour les choses qu’ils ont pu me dire brutalement ; qu’une amie appelle de la maladresse bienveillante.

Chloé explique ensuite qu’elle a finalement préparé le concours d’entrée à l’Ecole Nationale de la Magistrature : « c’est un projet que j’avais avec Mayeul. J’ai trouvé en parallèle un poste de documentaliste dans un cabinet anglo-saxon. J’ai été admise à l’Ecole de la magistrature [elle explique qu’elle n’a pas pu suivre les séances de tirs et les autopsies, qui font partie du cursus à l’ENM]. (…) J’ai pris mon premier poste de juge il y a quelques mois.

Chloé explique ensuite les difficultés à trouver sa place avec son « seul » statut de concubine : « En tant que concubine non mariée non pacsée, je me suis aperçue que je n’avais aucune place, aucune décision à prendre [elle explique notamment qu’elle n’a pas été associée aux funérailles de Mayeul par sa famille]. (…) J’ai voulu fermer son compte Facebook mais j’ai dû demander à son frère car Facebook m’a dit que je n’avais pas mon mot à dire. Ça a distendu les relations avec les proches de Mayeul. Aujourd’hui, je m’en veux beaucoup (…). Je m’en veux aussi de la personne que j’étais dans l’autre vie. Aujourd’hui, je ne suis plus la même personne. Je m’en veux aussi d’avoir reconstruit une vie dans laquelle les autres ont l’impression que tout va bien. Je me sens souvent en décalage. Quand j’imagine Mayeul tout seul, qui se vide pendant plusieurs heures de son sang au Bataclan, j’ai envie de mourir. (…) Je présente des troubles cognitifs sévères. J’ai entamé une psychothérapie à l’annonce du procès pour essayer d’avancer sur ce que je ressens. Je me sens seule mais je sais que je ne le suis pas.

Je voudrais remercier tous ceux qui m’entourent depuis six ans. Une quatrième photo est projetée : il s’agit de Mayeul et son meilleur ami Guillaume. Ils sont dans une cuisine et posent tous deux, fièrement déguisés (l’un est déguisé en Ned Flanders des Simpson. L’autre en « méchant des Tortues Ninja »). Chloé explique : « j’ai cherché pendant tout le week-end une photo d’eux normale … mais y’en a pas ! [elle sourit] C’était son meilleur ami. Il est présent pour moi tous les jours depuis six ans. Il égaye un peu ma petite boîte. Il vient tous les jours à l’audience. Il est sûrement le seul que je n’ai pas voulu protéger de la détresse que je ressens ».

Chloé lance ensuite un appel aux autres victimes. Elle fait projeter un plan de la salle, pour identifier la zone où Mayeul se trouvait : « si quelqu’un l’a vu ou lui a parlé ce soir-là, je serais très heureuse de le savoir car à chaque fois que j’entends une partie civile parler d’un jeune homme aux cheveux frisés ou d’une personne blessée à la fesse, j’ai l’impression qu’on parle de lui ».

Elle termine en lisant un poème écrit par Mayeul, en 2011, bien avant leur rencontre : « je voudrais finir par un des poèmes de Mayeul. Ça fait partie des choses que j’ai retrouvées dans ses affaires.

Offre moi ton cœur sur un plateau (…) L’instant précis de l’impact encore chaud d’une balle en pleine tête (…). Je collectionne les hématomes sur les restes de mon corps mais une place spéciale, vraiment spéciale, est laissée aux traces laissées par le souffle de tes caresses ».

 

C’est désormais aux parents de Stéphane, tué au Bataclan, d’être entendus. Stéphane était le meilleur ami et l’associé de Pierre, également tué au Bataclan et dont le frère, Charles, a été entendu en début d’audience. Ils géraient ensemble le restaurant Chez Livio, à Neuilly-sur-Seine (92). La maman de Stéphane a souhaité garder un anonymat total sur son identité (prénom inclus), raison pour laquelle j’ai fait le choix de ne pas retranscrire sa déposition. Seule sera retranscrite celle de son père, Jean-Pierre.


 

Pendant toute la déposition de Jean-Pierre, une photo de son fils, Stéphane est projetée. Il est souriant, dans un jardin fleuri de roses très claires qui apparaissent au premier plan, et de hauts arbustes verts derrière lui. Il explique qu’avant de revenir sur le 13 novembre 2015, il souhaite revenir sur un épisode survenu quatre ans plus tard, le 13 novembre 2019.

« Ce jour-là était un mercredi. Nous sommes allés participer aux commémorations. L’après-midi, nous avons retrouvé notre petit-fils [il avait 8 ans en 2019]. Quand nous sommes arrivés, je lui ai demandé ‘comment ça va ?’. Il était avec sa nounou, une nourrice franco-marocaine, de confession musulmane. Elle m’a regardé et m’a dit : ‘aujourd’hui, ça va pas très fort !’. J’ai dit ‘pourquoi ?! Aujourd’hui y’a pas d’école ! C’est mercredi ! C’est les vacances ! C’est le jour des papis et des mamies’. Et, les yeux baignés de larmes, il m’a regardé et m’a dit ‘non ! C’est le jour où papa est mort’.

Là, j’ai vu un petit garçon qui essayait de réprimer un chagrin dont il ne savait pas l’origine ou le pourquoi de comment les choses s’étaient passées. Je me suis dit qu’il fallait que je lui explique parce que le jour où il comprendra, peut-être que moi je ne serai plus là. Alors, le soir, je vais lui écrire son histoire. L’histoire de son père, du bonheur qui était le nôtre avant. La fierté que son père avait par rapport à lui. La fierté est importante lorsque l’humanité est plongée dans la honte.

A ma table d’écriture, j’ai commencé à écrire, pages après pages. Bien sûr, c’était douloureux car je me remémorais tous ces moments avec Stéphane. Quand j’ai eu fini d’écrire, je me suis aperçu que ça pouvait être important pour notre petit-fils mais également au-delà ; pour d’autres personnes ».

Jean-Pierre remonte alors sur la recontextualisation de ce soir de novembre 2015 : « En 2015, notre fils Stéphane avait 39 ans. C’était notre seul garçon d’une fratrie de trois enfants. Il avait deux sœurs. Il avait aussi une compagne et un petit garçon qui à l’époque, avait quatre ans. Il était également directeur du restaurant Chez Livio [restaurant créé par le grand-père de Charles et Pierre, qui avaient repris l’affaire. Pierre était au Bataclan avec Stéphane. C’est son frère, Charles, qui a été entendu précédemment]. Outre le fait qu’il en était le directeur, il habitait juste au-dessus. Il n’avait pas d’horaires. Ses journées étaient totalement investies dans ce restaurant.

Le jour-là, il était parti avec son ami Pierre (…). Sa sœur aînée s’était mariée au mois d’août. (…) Pour leur voyage de noces, les mariés s’étaient renseignés pour savoir quelles destinations étaient sans risque. Après de longues recherches, on leur a conseillé d’aller en Tanzanie. Ils sont partis le 11 et le 12 novembre. A leur arrivée, ils nous ont envoyé un message. Ils nous ont dit « nous venons d’atterrir. Nous allons passer des vacances merveilleuses ».

En ce qui me concerne, j’avais une mère qui allait avoir 96 ans. Je suis allée la retrouver en Provence. Je voulais lui faire un anniversaire surprise. (…) L’après-midi du 13 novembre, il fait très beau. Nous sommes allés nous promener dans la campagne. Il y avait quelques nuages rouges, comme des traînées de sang … et à ce moment-là je me suis dit « quel dommage que les enfants à Paris ne puissent profiter de cette sérénité ». Nous sommes rentrés. Ma mère voulait regarder C’est Dans l’air [émission diffusée sur France 5] … C’était sur la progressivité de la CSG. Quelques jours plus tôt, j’avais entendu notre président qui avait proclamé que la France pouvait être amenée à réaliser des frappes aériennes en Syrie et en Irak. Je m’étais dit « mais pourquoi ?! c’est le genre de choses que l’on fait mais qu’on ne dit pas !! ». J’ai zappé pour regarder le match France-Allemagne.. et puis nous avons vu les images que tout le monde connait. Au moment de se coucher, ma mère me dit « tu crois que les enfants pourraient être concernés ? ». Je lui dis « mais non ! la sœur de Stéphane est au bout du monde … Stéphane travaille toutes les nuits dans son restaurant … et sa petite sœur avait un bébé de 18 mois ». Et on est allés se coucher comme ça. Nous ne savions pas que le malheur avait déjà frappé ; qu’il s’était introduit par effraction dans notre existence.

Le lendemain matin à 7 heures, la compagne de Stéphane nous a appelé en disant que Stéphane était au Bataclan et qu’on n’avait plus de nouvelles. Je me dis « qu’est-ce qu’il est allé foutre au Bataclan ?! Il ne nous avait jamais parlé de cette salle ». La compagne de Stéphane a été hospitalisée en état de choc. Ce n’est que le dimanche matin qu’un ami de notre fille cadette lui a dit d’appeler l’Institut Médico-Légal pour avoir des nouvelles. (…) J’ai envoyé un SMS à ma fille aînée et, dans l’urgence, dimanche matin, j’ai été obligé de dire à ma mère : il faut que je t’annonce une nouvelle dramatique. Stéphane était au Bataclan et il est mort. (…)

Là, notre famille a sombré dans un cauchemar éveillé. Nous sommes arrivés à 11 heures du matin. Il faisait froid ce jour-là. Une foule se pressait devant l’Institut Médico-Légal. Des bénévoles extrêmement gentils nous ont proposé des boissons chaudes. Au bout de quatre heures, on nous a laissé rentrer. Après un dédale de couloirs, de documents à remplir, nous avons été reçus par la psychologue, qui nous a expliqué qu’on avait quinze minutes, pas plus. Elle nous a dit qu’on avait de la chance, que son visage paraissait serein et qu’il semblait qu’il n’avait pas souffert. Nous sommes rentrés dans cette salle, coupée en deux avec cette vitre. C’est le jour le plus terrible que des parents aient pu connaître. Stéphane était allongé, jusqu’au cou d’un linceul blanc. Il était d’une beauté … [sa voix se casse. On entend sa gorge se serrer] La laideur sous toutes ses formes a eu raison de la beauté. La peine de mort est réservée aux innocents ; pas aux criminels… et pour nous, c’est à perpétuité. (…) Je me suis dit que perdre un père, une mère, c’est déjà très dur parce que c’est perdre une partie de son passé. Mais perdre un enfant, c’est perdre une partie de son passé et tout son avenir ».

Il explique alors l’annonce de la mort de Stéphane à son petit-fils : « Il a fallu annoncer à son petit garçon de quatre ans que son père était mort. Sa maman qui était sortie de l’hôpital entre temps s’est allongée contre le canapé et lui a dit « chéri, j’ai quelque chose de très important à te dire ». Il criait « c’est quoi maman ?! C’est quoi ?! ». Comme on était dans la période juste avant Noël, il était persuadé qu’elle allait lui dévoiler une grande surprise. (…) Elle lui a dit qu’il y a eu une grande explosion et comme le Roi Lion, papa n’a pas pu sortir, et il est mort. Et sa mère a ajouté : « papa est parti dans une fusée sur une étoile et tu sais, nous ne l’oublierons jamais ». Il est descendu du canapé et est monté dans sa chambre. Sa nourrice lui a demandé s’il avait compris. Il a répondu « oui oui … papa est mort ». Les mois qui ont suivi, lorsque le ciel était noir, il n’y avait pas d’étoile il appelait sa mère en pleurant en disant qu’il avait peur que papa tombe de l’étoile et se blesse [sa voix se casse une nouvelle fois].

Nous l’avons inhumé quelques semaines avant Noël, sans savoir de quoi il était mort. Petit à petit, j’ai essayé, avec notre avocat, de savoir un petit peu plus. Je suis allé de découverte en découverte. Son corps n’a pas été retrouvé dans le Bataclan. Il a été retrouvé seul, au 56. On a appris qu’il était décédé d’une unique balle, qui l’a traversé de part en part (…) [il explique avoir par la suite rencontré deux personnes qui ont pu lui donner quelques informations supplémentaires, dont une autre victime du Bataclan, qui s’était occupée de lui alors qu’il était blessé]. 

« Après, il a fallu continuer à vivre ou survivre ». [Il explique qu’en juillet 2016, il était à Nice et qu’il s’était promis d’aller regarder le feu d’artifice. Il dit s’être trompé d’heure et être arrivé en retard sur la promenade des Anglais. C’est ce soir là qu’aura lieu l’attentat de Nice, où 86 personnes seront tuées]. Jean-Pierre confesse alors : « ça faisait vraiment beaucoup. J’ai commencé un peu à craquer. (…) Je me suis rapproché des associations dont j’étais déjà membre. Par elles, j’ai eu contact avec un psychologue. J’ai suivi six séances de psy. J’ai eu quelqu’un de très très bien (…). A la fin, ce cycle s’est terminé avec un groupe de parole. J’étais le seul qui avait perdu un proche. Le reste était des rescapés. Avec eux, j’ai découvert la dureté du stress post-traumatique. [il marque un silence] On en arrive avec ces aides-là, à panser ses plaies … mais la vie n’est plus la même qu’avant ». (…)

Il revient alors sur son état d’esprit actuel : « Aujourd’hui, je n’ai pas de haine. Je n’ai pas le cœur ni la force de les pardonner. J’espère que Dieu les pardonnera et qu’il nous pardonnera de ne pas les pardonner.

Je fais trois rêves. Le premier au niveau international. J’aimerais que la mission de l’ONU soit suivie d’un procès au niveau international pour que ces crimes contre l’humanité soient jugés. Mon deuxième rêve c’est que tous les pays musulmans (…) se réunissent pour définir où est la frontière entre l’islam à usage humain et l’islam destructeur. En ce qui concerne notre pays ; ici j’ai entendu beaucoup de victimes de confessions musulmanes. Elles m’ont beaucoup touchées par leur dignité. Je trouve que le projet de Charte sur l’Islam est une bonne chose. Je pense que la France s’honorait d’aboutir. Ce ne sont que des rêves ! [il sourit] Quand on est dans le cauchemar, on a le droit de rêver un petit peu !

Notre petit-fils aide à perpétuer la mémoire de son père. Il est aujourd’hui pupille de la Nation (…).

A propos des accusés, il dit enfin : « j’espère qu’au lieu de faire honneur à leurs parents, ils leur font honte. La fierté est importante lorsque l’humanité est plongée dans la honte ». (…)

 

Après lui, s’avance alors Kevin, un trentenaire présent au Bataclan ce soir-là, avec sa compagne Morgane, qui est venu témoigner il y a une dizaine de jours. Kevin a été gravement blessé au Bataclan et a dû être amputé d’une jambe. A l’époque, il était sapeur-pompier.


 

« Je tiens tout d’abord à vous remercier de m’entendre. Je pensais avoir tout dit car j’ai fait pas mal de médias mais dans ce procès, je me suis rendu compte que c’était pas le cas. Je m’appelle Kévin. J’ai 33 ans. Au moment des attentats, j’étais sapeur-pompier de Paris. Actuellement je travaille chez Enedis, en temps d’intérimaire ».

 

Il a préparé un texte. « J’ai jamais eu la fibre scolaire. C’est donc naturellement, après le collège, que je me suis destiné vers une filière professionnelle de peintre en bâtiment. (…) J’avais cette fibre de vouloir aider les gens et aider mon prochain. [Kévin semble très stressé. Il fait beaucoup de silences entre ses phrases et souffle régulièrement pour réussir à les commencer] C’est souvent à moi qu’on s’adresse quand y’a des problèmes de famille ; à qui on demande de calmer le jeu, de temporiser. Excusez-moi [il souffle]. C’est tout naturellement que je me suis engagé comme sapeur-pompier de Paris. (…) En 2014, je rencontre Morgane, qui a témoigné [Morgane, sa compagne à l’époque, a été entendue le 8 octobre. Pour lire son témoignage, c’est par ici]. On n’était pas mariés, on était juste conjoints. On s’est rencontrés au code de la route, c’est plutôt original ! On s’est mis ensemble six mois après. C’est moi qui l’ai initiée au rock. (…)

Je suis désolé … je suis un peu stressé.

On a décidé de fêter notre anniversaire de couple au concert du Bataclan, le 13 novembre 2015. Emilie [une amie] s’est jointe à nous ».

 

Il revient ensuite sur « le jour J ». « Je me souviens de cette journée, comme tous les vendredis. Morgane arrive. On va manger au Planet sushi [il précise qu’il n’y a plus jamais été depuis…]. On rentre dans la salle. Morgane me dit « tiens c’est bizarre : on n’a pas fouillé mon sac ! ». On prend à boire. Je vais aux toilettes. Je suis étonné car la sortie de secours est condamnée avec des chaînes. Le concert commence. J’attendais la chanson « Save a prayer ». A 21H47, Morgane vous l’a déjà dit… mais permettez-moi de préciser certains moments clefs de mon côté. [Il est très éprouvé. Il souffle à nouveau].

Quelques minutes après l’entrée des terroristes, au moment où j’étais au sol… j’ai pris deux balles dans la jambe. J’ai senti une grosse onde de choc. Je me rendais pas compte de ma blessure. Je me suis dit « la prochaine elle est pour moi ». Je me disais « c’est comme ça que ça se termine ?! ». Je me disais « pas de regrets ! ». J’étais très amoureux ; peut-être un peu trop. Si tout c’était arrêté à ce moment-là, je serais parti en paix [Il souffle et marque des silences]. « Excusez-moi ».

Quelques minutes après, j’ai entendu « vas chercher le lance-roquettes ». Aujourd’hui, je ne suis pas sûr de ce que j’ai entendu. Ensuite, j’ai entendu « ils sont partis ! ils sont partis ! ». Je me lève. Je me rends compte de la gravité de ma blessure. J’avais un bout de jambe qui trainait. Je sors. Je retrouve Morgane et Emilie. On avait été séparés pendant l’attaque. Je lui demande une ceinture. Elle a pas de ceinture. Une personne me donne sa ceinture pour pouvoir me faire un garrot. Il y a une deuxième personne qui l’aide à m’extraire jusqu’aux locaux administratifs du Bataclan. S’en suit une longue attente. (…) [il semble un peu perdu. son avocate s’approche de lui pour l’aider à remettre ses feuilles dans l’ordre].

On me transporte à la caserne. On m’injecte une première dose d’adrénaline. Une deuxième dose. (…) On commence le massage cardiaque. J’entends Morgane qui crie derrière moi. Je me dis « cette fois c’est la fin ». Je me suis réveillé le dimanche …et là a commencé une vaste blague ! Malheureusement … une blague pas très marrante. Je me posais plein de questions : mon couple ? Qu’est-ce que je vais faire avec une jambe en moins ? Vais-je rester pompier ?

Il explique que lorsqu’il a été hospitalisé, il a vu beaucoup de personnes et d’officiels venir à son chevet [des hauts gradés chez les pompiers mais également Jean-Yves Le Drian, qui était à l’époque Ministre de la Défense]. Il confie : J’ai vu beaucoup de personnes. J’étais très touché par cette considération. On me disait « on te gardera jusqu’à ta retraite militaire ». Devant Jean-Yves Le Drian on disait : « on va le garder jusqu’à la fin de sa carrière ». Alors, après avoir fait le lourd choix de me faire amputer, je me suis concentré sur ma rééducation. Je me sentais redevable. (…) Six mois après, j’ai repris le service. J’avais été touché par toute cette considération. Je me sentais vraiment redevable. On m’a reclassé dans le service architecture des pompiers de Paris.

Il explique cependant que ce reclassement n’a pas été forcément des plus évidents, notamment parce que certains de ses collègues ne se privaient pas de l’attaquer directement avec des phrases telles que « je trouve pas ça normal la façon dont tu as été privilégié par rapport à un blessé en service » ou encore « Kevin faut arrêter de te victimiser ». Il explique : « j’ai tenu six mois et puis … coup de grâce : on s’est séparés avec Morgane et les propriétaires de mon logement m’informent qu’ils ont vendu ! S’ensuit une hospitalisation en psychiatrie en octobre 2016.

Il explique être ensuite affecté à un autre poste mais que le discours avait changé et que ce qui lui avait été promis lorsqu’il était à l’hôpital ne serait finalement pas tenu : « (…) En 2018, le verdict final tombe : je ne serai pas réengagé. On me conseille de me faire réformer. On me finance une formation en 2019 comme infographiste. En octobre 2020 je quitte la brigade de sapeur-pompier de Paris. Je n’ai pas encore trouvé d’emploi stable. [il s’arrête et souffle] La simple vue d’un camion de pompiers me donne envie de pleurer. J’ai beaucoup de rancœur mais j’aime cette institution et ce qu’elle représente. Un jour, en marchant à côté de chez moi, je suis tombé sur le RAID qui intervenait pour une énième intervention terroriste. C’est ce qui m’a décidé à quitter la région [il habitait en banlieue parisienne. Il est depuis en province].

Après six ans, mon indemnisation est presque terminée et, même si j’ai conscience de la chance de bénéficier du fonds de garantie, je suis affligé de devoir me justifier sur mes activités sportives avant les attentats et de devoir fournir des photos pour me faire financer une prothèse de sport.

Il revient enfin sur ses attentes vis-à-vis du procès. A propos des accusés, il dit : « je les plains d’avoir été aussi naïfs, de s’être fait piéger par des gens qui leur ont fait croire qu’on peut aller au paradis en tuant des gens. J’attends que l’Etat prenne ses responsabilités. Moi, aujourd’hui, je suis doublement victime d’un pays qui a pas su me protéger (…). J’espère qu’on en tirera des conclusions. J’espère qu’on arrêtera de se limiter à des bougies à chaque attentat avec un « je suis désolé ». J’espère qu’il y aura un vrai accompagnement des fichés S.

Ces six dernières années, j’ai été pas mal actif via les médias à dire que « la résilience on va y arriver. Je suis un battant ! » … et quand j’ai entendu tous ces témoignages, je me suis rendu compte que j’étais un menteur. Je suis un menteur parce que (…) j’ai beau dire je suis quelqu’un de solide, que j’ai de la résilience … le soir quand je me retrouve tout seul, je pleure. Je me dis « ça aurait été pas si mal qu’on me réanime pas au bout de mon troisième arrêt cardiaque » … parce que j’ai plus rien. Ce qui me tient aujourd’hui, c’est la colère que j’ai en moi. C’est tout ce que j’avais à dire ».

 

Après Kevin, c’est au tour de Nathalie de venir témoigner. Elle est la cousine de Pierre, tué au Bataclan avec son ami Stéphane avec qui il dirigeant le restaurant Chez Livio.


 

« Je suis la cousine germaine de Pierre et l’amie éternelle de Stéphane, tous deux tués au Bataclan. Si je suis partie civile, c’est pour avorter du mal qui grandit en moi et qui n’aurait sur mon être que comme conséquence : la maladie ».

Elle évoque ensuite la douleur de tous les proches de Pierre et de Stéphane à la suite de la disparition des deux hommes. Elle transmet un message de sa maman « qui me charge de vous dire qu’elle n’oubliera jamais son neveu Pierre et son ami Stéphane », ainsi qu’un message de sa fille unique, Kenza, « petite cousine de Pierre qui me charge de vous dire qu’elle se bat chaque jours depuis six ans avec elle-même pour avoir les forces nécessaires de surmonter cette haute épreuve. Au-delà de nous, imaginez la douleur insoutenable de mon oncle Alfio et son épouse Catherine, les parents de Pierre ; celle de mon cousin Charles, frère de Pierre et meilleur ami de Stéphane, dont je tiens à saluer son grand courage, malgré son désespoir infini. Il a su conserver la mémoire de notre famille au travers du restaurant, alors qu’il a dû travailler sans eux, qui étaient tous deux ses associés ».

« Si je témoigne aujourd’hui, c’est pour vous exprimer cette indéfinissable douleur lorsque j’ai appris l’attentat puis, plus tard, la mort des miens. J’écris pour vous dépeindre ce mal, que je sais désormais éternel. Une plaie béante, massée chaque jour pour qu’elle ne devienne pas purulente mais aussi douce que possible. S’il faut, je la masserai chaque seconde pour que ma douleur ne me conduise jamais à leur ressembler (…) à devenir un être sans âme, sans cœur, un être cruel ; ce qu’ils sont (…). Dieu merci, nous n’avons en nous rien d’eux. Parce que chez nous, on aime.

Ils prétendent servir Dieu mais qui sont-ils pour se mettre en travers de sa propre volonté ?! C’est lui et lui seul qui peut décider de la vie et de la mort. Il agit seul, de sa propre force qui n’est que spirituelle. Nous, nous sommes italiens, nous aimons nos spaghettis et nos pizzas margheritas ; Venise et ses gondoles et notre langue qui roule les R … mais nous aimons aussi le couscous royal, je me parfume de fleur d’oranger … on porte des caftans ; on danse et on admire l’art oriental. [elle pleure] Pire encore, ils salissent par leur simple et pauvre existence, leurs frères ; ceux qui ne rejoindront jamais leur pensée, ceux qui pleurent nos morts comme s’ils étaient leurs enfants. Ceux qui, de peur qu’on les assimile à eux, baissent la tête devant nous. C’est pour eux aussi que je suis venue témoigner. Leurs frères devront, pour des décennies encore, porter le poids de la honte. Je suis venue leur dire que chez nous, et sans aucun doute, pour le reste du monde, nous savons qu’ils n’y sont pour rien. Nous prions pour eux, et avec eux. Je veux leur dire qu’ils relèvent leur tête baissée et qu’ils avancent avec nous pour barrer la route à la grande ignorance des terroristes.

Derrière ce box les accusés se sont-ils seulement observés ?! Ils ne sont à mes yeux qu’arrogance. Ils persistent violemment dans leur propos (…). Ils brandissent l’étendard de la haine qui n’a que la couleur rouge du sang. Le titre d’un livre écrit après les attentats était « Vous n’aurez pas ma haine ». Je le crie ici : (…) eux et tous ceux qui nourrissent leur fanatisme délirant ont mon plus profond dégout et mon plus grand mépris ».

 

Nathalie repart de la barre très émue. Jean-Pierre, le père de Stéphane, précédemment entendu, l’étreint longuement dans ses bras.  S’approche alors Caroline. Son mari, Christophe, âgé de 39 ans et père de ses deux filles, a été tué ce soir-là.


 

Une photo de Christophe est projetée. Caroline commence. Sa voix est très douce. Timide.

« Mon mari Christophe a été assassiné au Bataclan. Il avait 39 ans. Moi j’en avais 36. Parler aujourd’hui est sans doute l’exercice le plus difficile exercice que j’ai eu à faire. (…) La tâche est lourde. Je me sens obligée de prendre la parole pour lui, privé de sa voix. Je voudrais peser chaque mots pour qu’ils puissent rendre hommage à l’homme de ma vie, qu’on a arraché à sa vie.

Christophe était au départ mon amour de lycée. Celui qui m’emmenait sur son skate descendre les Champs-Elysées est devenu mon mari. Graphiste le jour, bassiste dans un groupe le reste du temps, il était avant tout un père si fier de ses deux trésors âgés alors de deux et six ans ; la prunelle de ses yeux. Il était aussi un petit frère, un grand frère protecteur, un fils aimant, un gendre adoré, un ami fidèle. Il était de ceux qui encouragent, protègent, écoutent, inspirent et dévorent la vie plus intensément que les autres. Dans son monde à lui, les Dieux étaient de grands musiciens. L’autopsie ne l’a pas dit mais la musique coulait dans ses veines. Le seul blasphème dans sa religion : celui de confondre une guitare et une basse.

Ses devises qu’il répétait régulièrement : « on se reposera quand on sera vieux » ; « je veux faire le bonheur autour de moi sinon à quoi bon être sur cette terre ? » ; « fonce ! fonce ! ne rêve pas ! fonce ! ». Il semblait invincible.

Elle commence par expliquer le déroulement du 13 novembre : « Le 13 novembre, je suis rentrée plus tôt du travail pour que Christophe aille rejoindre trois amis au Bataclan [elle explique qu’ils aimaient beaucoup les concerts. Le premier concert qu’ils ont fait ensemble au Bataclan remonte à 1994]. Alors que les enfants sont couchés, à 22H, je reçois une alerte « prise d’otages au Bataclan ». Mon souffle se coupe. Mes jambes se dérobent. Mes parents m’appellent. Ils viennent immédiatement à la maison. La femme d’un ami otage m’appelle. Son mari vient de l’appeler. Je pense qu’ils sont forcément ensemble avec Christophe. Mais non. Nous passerons toute la nuit dans les hôpitaux mais il n’était nulle part. Après cette première nuit blanche, les enfants se lèvent et quoi dire ? Je ne veux pas mentir. « Papa est à l’hôpital mais on ne peut pas y aller » [elle pleure]. Mon fils de deux ans ne comprend pas. Ma fille me dit « j’espère que papa ne s’est pas cassé la jambe ».

Le samedi, je me rends à la cellule de crise de l’école militaire et demande à parler à un pédopsychiatre pour savoir quoi dire aux enfants. (…) Le mal est déjà fait mais comment limiter la casse ? Est-ce possible ? (…) Je rencontre un psychiatre. Les policiers me demandent de décrire Christophe. J’ai l’impression d’être dans une réalité parallèle. (…) C’est au moins la quarantième fois que je décris ses deux grands tatouages ; ce grand brun mal rasé. Comment peut-il être très compliqué de le retrouver ?! (…)

Samedi soir, je dois rentrer sans lui et expliquer aux enfants que papa n’est pas là. Le lendemain, toute la famille arrive à la maison. (…) Personne ne sait où est Christophe. Sur les réseaux sociaux, chacun s’affaire avec ses contacts … mais toujours rien. Le dimanche, en fin de journée, mon frère est retourné à l’école militaire. Le responsable m’annonce qu’il n’y a plus de personnes vivantes non identifiées à l’hôpital. Je comprends ce qu’on me fait deviner. Je comprends qu’il est mort. A ce jour, on ne me l’a jamais annoncé. Mais c’est moi qui ai dû l’annoncer à tous. J’ai découvert des sons que je ne connaissais pas ce jour-là. Entendre des pleurs que nous n’avons jamais entendu ; connaître l’abîme de la souffrance et l’effondrement du monde en soi. (…)

Le lundi, je vais à l’Ecole militaire et, alors que j’ai déjà annoncé aux enfants la mort de leur père, on me dit « il reste une personne vivante non identifiée ». C’est le choc. Quelques minutes après, un policier me dit qu’il n’y a plus personne de non identifié. Quelques minutes après, une autre personne « mais si si ! Il reste une personne non identifiée ! ». Et rebelote, quelques minutes après « non non »… et une dizaine de minutes après même chose. J’ai l’impression qu’on me secoue la tête comme un cocotier. Personne ne peut me dire où il est et je ne comprends pas où on ne peut pas me dire où il est, lui qui depuis toujours prend toute la lumière d’une pièce. L’idée qu’il ne soit pas identifiable à cause d’une blessure extrême me terrifie. Mon beau-père et le petit frère de Christophe se rendent à l’Institut Médico-Légal. (…) Il était là. Mais depuis quand ?! Je comprends maintenant en entendant d’autres témoignages que c’est depuis le samedi matin, probablement. Pourquoi infliger une telle torture ?! (…)

Je me rends à l’Institut Médico-Légal le mardi 17 vers 14H et on me donne un flyer : « vous appellerez ce numéro pour l’autopsie ». Une personne me dit « il sera couvert d’un drap blanc et ne restez pas longtemps, vous avez 5 minutes ». Agrippée à mon père, je le reverrai quelques minutes derrière une vitre. Je ne peux pas le toucher … mais je peux juste toucher cette vitre froide, devant tout le monde. (…) Les cinq minutes c’est tout, et c’est trop tard. Il faudra ensuite attendre le 26 novembre pour récupérer le corps et le voir à nouveau, différent. Sa vie nous a été arrachée ; sa mort nous a été volée ».

Elle explique ensuite la vie depuis : « Impossible de comprendre depuis le 13 novembre le silence qu’il laisse. Ses instruments se sont tus. Son absence est immense. Elle prend toute la place. La vie qui se ternit. Plus de goût. Plus de couleur … et la présence d’une douleur indescriptible, qui se dompte mais ne nous quitte plus un instant. C’est aussi celle d’un intrus : la terreur, le méchant, et un stress post-traumatique intense. J’ai été tenue à bout de bras par mes parents (…). Chaque jour pendant six mois à 7 heures, mon père ‘toctoc’ pour emmener les enfants à l’école ou la crèche. Pour que je me relève, mes parents ont été mes béquilles solides, tenaces. J’ai énormément de chance. 

Il a fallu récupérer son téléphone, découvrir sa dernière photo … et l’heure. 21H45. Depuis six ans, sans que je le veuille, tous les jours je regarde l’heure à cette heure-là ; comme s’il allait se passer quelque chose… et tous les jours je suis soulagée qu’il ne se passe rien ». (…)

Elle revient ensuite sur cet épuisement qui l’envahit au quotidien : « épuisée par les questions, par la culpabilité de ne pas avoir été près de lui. Epuisée par mes stratégies d’évitement. Hypervigilance en permanence partout. (…) Je n’ai pas pris les transports pendant quatre ans. Epuisée aussi d’imaginer ce que je n’avais pas vu. Une fausse victime me décrira précisément la mort de Christophe ; avant que je sois obligée de déconstruire ce récit macabre imaginaire. Pour me rapprocher de lui et construire cette image que je n’avais pas ; j’ai pris des cours de dessin aux Beaux-Arts et j’ai commencé à dessiner régulièrement pour dessiner. J’ai repris mon travail en 2016 mais travailler dans les médias devenait compliqué. (…) Pendant trois ans, les enfants ne voudront pas aller se coucher. La nuit c’est bien trop dangereux : on peut y perdre ses parents. « Un méchant a tué papa ». A l’âge où le méchant ne devrait être qu’un loup dans un conte, les enfants ont été confrontés aux méchants qui leur confisque leur futur. Pour mon fils, ce sont des étapes au cours de son développement qui se sont mal menées. (…) Ma fille, tout juste en CP, aura beaucoup de conséquences sur ses apprentissages, heureusement rattrapées aujourd’hui mais l’anxiété, la tristesse, l’injustice sont toujours là.

Certains me demanderont : ‘ton fils n’a pas dû se rendre compte de ce qui s’était passé [il avait deux ans au moment des faits] ? Lequel de tes enfants a le plus souffert ?! (…) Tandis que mon fils me demandait « à quoi ressemble une balle ? Comment elle est rentrée dans le corps de papa ? Pourquoi mon papa ? Pourquoi le méchant a-t-il tué mon papa ? Pourquoi l’as-tu laissé partir ? J’aurais dû mettre mes bottes très vite pour l’empêcher de partir » m’a dit ma fille ? (…) Mon fils a une solution plus radicale : « mettre du miel dans les cheveux du méchant pour que ça colle ». Depuis presque six ans le tribunal est à la maison. Mais je n’ai pas la réponse à toutes les questions (…).

Ce que je constate toutefois, peut-être une bonne fois pour toutes, c’est que malgré la culpabilité de n’avoir rien pu empêcher, nous qui l’aimions tant, nous ne sommes pas sur le banc des accusés, et nous sommes reconnaissants à la justice d’œuvrer pour Christophe et tous ceux qui n’ont plus leur voix pour s’exprimer.

Il a fallu entamer un long travail : le chemin de deuil. Il a fallu faire le deuil de notre futur, de nos projets, de ce troisième enfant dont il évoquait l’idée. Mon obsession sera d’accompagner mes enfants. (…) Je découvre mon grand chef comme l’une des personnes qui sera des plus déterminées à ne pas me laisser tomber ; alors que bien d’autres dans mon cas ont été licenciées. Lui veut s’assurer que je vais bien ; que je vais aller bien. Un jour, alors que je lui explique que je ne peux pas revenir travailler mais qu’une formation me ferait du bien ; il me dit « ok on te paie toute ta formation » [à l’époque, elle travaillait dans les médias] … et en plus ils m’ont maintenu mon salaire intégralement tout le temps. C’est en partie grâce à eux que ma reconversion est réussie. Sur mon chemin, j’ai eu la chance d’avoir quelques trésors d’amitié qui ne voulaient pas qu’on se noie. (…) Ma reconnaissance est infinie à l’égard de chaque personne qui nous a aidés.

Mon nouveau travail est le sens de cette vie qui se poursuit, quoi qu’on fasse : aider comme nous avons été aidés [elle travaille dans le secteur de la méditation/sophrologie]. Je répare les autres depuis bientôt quatre ans parce que je n’ai pas pu réparer Christophe. C’était trop tard. Je répare les autres de leurs traumas, leurs deuils, leurs peurs, pour me réparer moi-même.

Christophe était très philosophe. Il aurait dit « tu sais bien que la mort fait partie de la vie » [elle pleure]. Cette mort-là, une mort comme ça … je sais quel nom d’oiseau il aurait utilisé pour qualifier ces assassins. Il m’avait montré qu’il fallait vivre avant de mourir … et maintenant, je comprends trop tard pour lui dire mais je me fais un devoir de transmettre son message : il faut vivre vraiment avant de mourir.

Elle termine :  « J’apprends à mes enfants que la parole est d’or. Que le plus grand courage, la plus grande force n’est pas dans les armes. Qu’il est bien plus facile de détruire que de réparer et reconstruire ; qu’il est bien plus courageux de renoncer à la haine plutôt que d’y succomber. J’ai expliqué à mes enfants la chance que nous avions c’est que leur papa nous ai laissé tout son amour. Cet amour n’a que faire des balles de kalachnikov. Il est immortel ».

 

 

 

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