Jour 37

 


A l’intérieur du box, les accusés sont assis les uns à côté des autres, par ordre alphabétique. Etant le premier dans l’ordre alphabétique, Salah Abdeslam est assis à l’extrêmité droite ; côté le plus proche de la Cour. Jusqu’à récemment, son ami d’enfance, Mohamed Abrini (« l’homme au chapeau ») était assis juste à sa droite… mais le président a décidé de faire assoir un autre accusé entre les deux, en raison du fait que Salah Abdeslam et Mohamed Abrini discutaient beaucoup entre eux lors des suspensions d’audience. Pour être honnête, je n’ai pas l’impression que cette interversion ait changé quelque chose sur ce point…).

Salah Abdeslam se lève. Il porte un gilet en maille épaisse gris clair sur une chemise beige très claire. Il a les cheveux rasés très courts. Au début du procès ils étaient plus longs, coiffés en arrière. Il porte une barbe bien taillée, pas très longue mais assez épaisse (je dirais 5-7 centimètres).

 

LES QUESTIONS DU PRÉSIDENT

Le président vérifie d’abord son identité : 

Le président : « vous êtes né le 15 septembre 1989 à Bruxelles. C’est exact ? ».

Salah Abdeslam : « oui c’est ça ».

Président : « vous avez deux nationalités ou une seule ? »

Salah Abdeslam : « une nationalité : française. Je suis d’origine marocaine, je suis né en Belgique et j’ai la nationalité française ».

Le président interroge ensuite Salah Abdeslam sur sa cellule familiale : frères, soeurs, parents.

Le président : « vous avez plusieurs frères et sœurs. Vous pouvez nous dire qui ils sont (à part Brahim) et quel âge ils ont ? Qu’est-ce qu’ils font ?

Salah Abdeslam : « je suis le quatrième d’une fratrie de cinq. J’ai trois grands frères une petite sœur. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

Président : « prénom. Age. Ce qu’ils font dans la vie ».

Salah Abdeslam : « Yazid [39 ans] il travaille en tant que magasinier en Belgique. Ensuite il y a Brahim que vous connaissez [Brahim Abdeslam était l’un des membres du commando des terrasses. Il s’est fait exploser au Comptoir Voltaire]. Après, Mohamed [35 ans], qui lui travaille à la Commune de Molenbeek. Il était le secrétaire du Bourgmestre. Après le 13 novembre, il a été licencié parce que c’est mon frère. En ce moment, je ne sais pas ce qu’il fait. J’ai une petite sœur qui est mariée, qui est femme au foyer. Elle s’appelle Myriam [28 ans]« .

Président : « votre père travaillait comme chauffeur de tram ».

Salah Abdeslam : « oui. Pendant 30 ans ».

Président : « et votre maman ? »

Salah Abdeslam : « quant à ma mère, femme au foyer ».

Président : « ils sont arrivés quand [en Europe] ? ».

Salah Abdeslam : « ils sont nés au Maroc. Je connais pas leur parcours. Ils sont venus en France d’abord c’est pour ça qu’ils ont la nationalité française. Mon père a travaillé en France quelques années après ils sont partis en Belgique ».

Président : « ils habitent toujours au même endroit ? »

Salah Abdeslam : « ils ont déménagé. Je sais pas où ils habitent exactement mais je sais qu’ils ont déménagé ».

Le Président l’interroge ensuite sur son enfance : 

Président : « comment ça s’est passé votre enfance ? »

Salah Abdeslam : « mon enfance, très simple ! J’étais quelqu’un de calme, gentil, j’obéissais à mes parents ».

Président : « y’avait une bonne ambiance ? »

Salah Abdeslam : « ouai y’avait une bonne ambiance avec tout le monde ».

Le président lui fait remarquer que lorsqu’ils ont été interrogés à son propos, ses frères et soeurs l’ont décrit comme « quelqu’un de gentil, de serviable ». Il demande à Salah Abdeslam de confirmer que cette description lui correspond : 

Salah Abdeslam : « oui c’est ça ».

Président : « est-ce que vous voulez rajouter quelque chose sur cet aspect ?

Salah Abdeslam : « non ».

Vient alors le temps d’aborder l’aspect scolarité du parcours de Salah Abdeslam : 

Président : « au niveau scolarité : comment ça s’est passé ? »

Salah Abdeslam : « bien. J’étais à l’école. J’ai suivi l’enseignement technique. J’ai eu mon diplôme en mécanique. J’étais aimé par mes professeurs. J’étais un bon élève ».

Président : « d’après les éléments que l’on a, il est indiqué que vous étiez dans la moyenne de la classe. (…) Vous avez quitté votre scolarité à quel âge ? »

Salah Abdeslam : « 18 ans ».

Président : « à partir de là qu’est-ce que vous avez fait ? »

Salah Abdeslam : « j’ai été engagé à la STIB [Société des Transports Intercommunaux de Bruxelles] dans la même société que mon père. J’étais engagé en tant qu’électromécanicien et je réparais les trains. J’ai travaillé là-bas pendant un an et demi, deux ans ».

Président : « c’est votre père qui a facilité votre entrée dans la société ? »

Salah Abdeslam : « Ouais ».

Président : « après qu’est-ce que vous avez fait ? »

Salah Abdeslam : « j’ai travaillé dans diverses sociétés en tant qu’intérimaire ».

Président : « dans quel domaine ? »

Salah Abdeslam : « dans plusieurs domaines. En tant que magasinier, en tant qu’électricien, en tant que technicien ».

Président : « technicien de surface pour une société de nettoyage dans le métro ? ».

Salah Abdeslam : « ça j’ai jamais fait ça. (…) C’est mon frère qui a fait ça ! »

Président : « votre frère a indiqué que vous auriez fait une formation pour devenir taximan ».

Salah Abdeslam : « ouai c’est exact ».

Président : « et alors ? Ca vous a plu ? »

Salah Abdeslam : « ouai ca m’a plu … mais entre temps j’ai trouvé un emploi donc j’ai abandonné ma formation [il parle avec une voix très basse … très calme, voire douce … c’est parfois très difficile de l’entendre].

Président : « c’était quel emploi du coup ? »

Salah Abdeslam : « je me souviens plus très bien ».

Président : « d’après ce qu’a dit votre frère, il semblerait que vous auriez eu un diplôme de gestion d’entreprise ».

Salah Abdeslam : « je l’ai eu avec mon bac ».

Le président lui demande ensuite pourquoi il n’a pas gardé son travail à la STIB, là où son père l’avait fait entrer.

Salah Abdeslam : « j’ai été licencié ».

Président : « pour quelle raison ? »

Salah Abdeslam : « parce que je suis rentré en prison » [en 2011, Salah Abdeslam est incarcéré à la suite d’une affaire de tentative de cambriolage].

Président : « ah …  (…) Lors de son audition, votre frère a indiqué que vous projetiez de vous mettre à votre compte en achetant une camionnette ».

Salah Abdeslam : « oui. Une fois que je suis sorti de prison, j’essayais de trouver un emploi. J’ai pas trouvé donc j’ai acheté une camionnette et j’ai fait des déménagements, des choses comme ça … histoire de faire quelque chose ! Ça marchait au début mais ça marchait pas très bien par la suite. J’avais pas beaucoup de clients.

Président : « vous avez fait ça à quelle période ? »

Salah Abdeslam : « en 2011 ».

Président : « et par la suite ? »

Salah Abdeslam : « comme je vous ai dit, j’ai travaillé en tant qu’intérimaire. (…) Tantôt j’étais au chômage, tantôt je travaillais. Je faisais du yoyo quoi ! »

Le président revient ensuite sur ses différentes condamnations :

Président : « de ce que je vois, il y a une première condamnation en Belgique le 25 février 2011. Un an d’emprisonnement avec sursis pour tentative de vol (…).

Président : « à l’époque, vous aviez été condamné avec d’autres personnes. C’était qui ? »

Salah Abdeslam : « je ne souhaite pas m’étaler sur ce sujet-là ».

Président : « vous étiez notamment avec Abdelhamid Abaaoud dans le cadre de ce cambriolage ou tentative du moins [Abdelhamid Abaaoud est présenté comme le cerveau des attentats de novembre 2015. Il était l’un des membres du commando et a été tué dans un immeuble de Saint-Denis lors de l’assaut du RAID]. (…)

Président : « (…) vous n’avez jamais été condamné par un tribunal français ? »

Salah Abdeslam : « jamais ».

Le président énumère ainsi les différentes condamnations dont a fait l’objet Salah Abdeslam en Belgique : « amende de 100€ avec sursis, défaut d’assurance, défaut d’immatriculation du véhicule. Autre condamnation du même ordre pour des infractions de roulage [dénominations utilisées en Belgique pour les infractions en rapport avec la conduite d’un véhicule] : amende de 300€, suspension du permis. Ensuite, condamnation prononcée par le tribunal de police de 2013 pour des conduites sous substance qui influencent la capacité de conduire … bon c’était sous stupéfiants. C’est ça ?! ».

Salah Abdeslam : « je me souviens pas ! »

Président : « c’était par défaut donc c’est que vous n’étiez pas là ! »

Le président continue sa liste :  « suspension du permis pour des blessures involontaires… Encore une infraction dite ‘de roulage’. Vous avez eu pas mal de condamnations sur ce point ».

Salah Abdeslam : « j’aime la vitesse ! » [il sourit]

Président : « y’a pas que la vitesse ! Y’a des blessures involontaires donc c’est un accident ».

Le président poursuit : « fraude informatique. C’était quoi ça ? »

Salah Abdeslam : « franchement ? J’en sais rien ».

Président : « amende 900€ ! (…) Ensuite, condamnation pour excès de vitesse. Ensuite, postérieurement aux faits qui lui sont reprochés aujourd’hui, condamnation par le tribunal de Bruxelles en 2018 pour tentative d’assassinat. (…) Il est indiqué également, (…) que vous auriez été recherché pour des faits de terrorisme par les services marocains ».

Président : « au moment des faits qui vous sont reprochés, vous aviez une relation avec une jeune femme. Etes-vous toujours en contact avec elle ? »

Salah Abdeslam : « non ».

Président : « depuis votre incarcération ».

Salah Abdeslam : « c’est ça ».

Président : « est-ce que vous aviez eu d’autres liaisons ? »

Salah Abdeslam : « je ne souhaite pas m’exprimer sur ça ».

Président : « c’est par rapport à votre personnalité ».

Salah Abdeslam : « c’est un petit peu personnel ! »

Président : « c’est le code qui dit qu’il faut étudier la personnalité des accusés pour apprécier les faits qui leur sont reprochés. Ça en fait partie ».

Maître Ronen, son avocate : « il a le choix de répondre ou de ne pas répondre à certaines questions ».

Le président revient ensuite sur les conditions de détention de Salah Abdeslam : 

Président : « vous êtes interpellé le 18 mars 2016. Vous avez été incarcéré en Belgique puis transféré en France. Vous avez des visites de votre famille depuis que vous êtes incarcéré. De qui ? Tous les combien ? »

Salah Abdeslam : « j’ai des visites régulièrement de ma mère, de ma tante, de ma sœur aussi ».

Président : « tous les combien ? »

Salah Abdeslam : « une fois par mois ».

Président : « votre sœur ? vos frères ? »

Salah Abdeslam : « mes frères lorsqu’ils arrivent à se déplacer ils viennent me voir de temps en temps. C’est un peu plus occasionnel ».

Le président l’interroge ensuite sur la fréquence des appels qu’il reçoit de ses proches.

Salah Abdeslam : « trois fois par semaine. Ça dépend. Des fois deux fois. Des fois trois fois ».

Président : « y’a des limites ? »

Salah Abdeslam : « une heure le matin. Une heure l’après-midi ».

Président : « vous êtes placé à l’isolement ce qui signifie que vous êtes seul en cellule. Vous avez également une cour de promenade réservée. Vous avez également une autre cellule où il y a une cellule dite d’activité sportive (y’a un rameur et un vélo elliptique). Vous pouvez les utilisez comme vous voulez ? »

Salah Abdeslam : « une heure le matin. Une heure l’après-midi ».

Président : « dans votre cellule vous disposez … ? » [il laisse Salah Abdeslam compléter la phrase]

Salah Abdeslam : « … d’une télévision, d’une plaque chauffante et d’un frigo ».

Président : « d’une cabine de douche ? »

Salah Abdeslam : « oui c’est ça ».

Président : « en dehors de votre famille, vous avez des contacts avec les surveillants, vos avocats et c’est tout ? »

Salah Abdeslam : « oui c’est tout ».

Président : « on vous a proposé également la possibilité d’avoir des contacts avec le SPIP » [le SPIP est le Service pénitentiaire d’insertion et de probation. Il sert à accompagner les détenus dans l’exécution de leur peine].

Salah Abdeslam : « je les ai vus une ou deux fois ».

Président : « vous ne souhaitez plus avoir ces contacts. Y’a une raison particulière ? »

Salah Abdeslam : « non pas forcément ».

Président : « on peut comprendre que par l’isolement vous ayez besoin de parler avec des gens ».

Salah Abdeslam : « parler avec des gens mais pas forcément avec le SPIP ».

Président : « et avec les surveillants ? »

Salah Abdeslam : « ils m’amènent les repas / bonjour. Au revoir. C’est tout. Y’a pas forcément de contact. Ça se limite à bonjour au revoir. Après, ça veut pas dire que je suis renfermé. Si on discute avec moi, je discute ».

Président : « y’a un rapport du SPIP qui est versé au dossier qui dit que vous avez eu un comportement inégal durant votre détention. [il cite le rapport] Assez souvent, un comportement calme et respectueux…après par la suite, une contestation de votre prise en charge surtout du fait que vous soyez à l’isolement. Quelques incidents : juin 2016 refus de vous soumettre à une fouille intégrale / septembre 2016 discussion pendant laquelle vous auriez eu des mots déplacés envers les surveillants que vous avez qualifiés de « déchets de la société ». Vous vous souvenez de ça ? »

Salah Abdeslam : « non ».

Président : « en septembre 2016 vous auriez qualifié les surveillants de « SS » ou de « chiens ». Vous vous rappelez de ça ? »

Salah Abdeslam : « non ».

Président : « en mars 2017, vous auriez insulté le personnel surveillant en les qualifiant de « mécréants ». Y’a une période où vous étiez convaincu qu’on cherchait à vous empoisonner. Vous vous rappelez de cette période ? vous pouvez en parler ? ».

Salah Abdeslam : « je ne souhaite pas en parler ».

Président : « ça inquiétait les services pénitentiaires qui en ont fait état. Ils pensaient que vous étiez un peu déprimé voire parano. Vous ne souhaitiez pas vous exprimer là-dessus ? ».

Salah Abdeslam : « non ».

Président : « j’insiste pas donc… (…). Depuis 2019, il est fait état d’un comportement respectueux ; en étant soit ouvert à la discussion, soit vous vous renfermez … C’est exact ? »

Salah Abdeslam : « franchement pas forcément. Moi comme je vous ai dit : si on commence la discussion, je discute avec les gens qui veulent discuter avec moi … mais les surveillants, ils n’ont pas toujours envie de parler ».

Le président achève la lecture du rapport de détention : « depuis le début de l’année 2021, il engage facilement le dialogue envers le personnel ». Il revient ensuite sur ses activités culturelles et sportives :

Président : « avant novembre 2015, est-ce que vous aviez des activités culturelles sportives ? »

Salah Abdeslam : « j’ai fait un peu de sport de combat, un peu de musculation, un peu de foot. J’aimais faire du sport et j’aimais découvrir de nouveaux sports ».

Président : « en détention, vous avez cette cellule où vous avez cet appareillage dédié. Avez-vous d’autres activités ? »

Salah Abdeslam : « en prison, à part la promenade et le sport, je n’ai aucune activité ».

Président : « (…) pouvez-vous nous dire parmi les accusés, quels sont ceux que vous connaissiez comme copains, amis ? Depuis quand ? Et quelles étaient vos relations ? »

Salah Abdeslam : « je connais Mohamed Abrini car avant tout, c’est mon voisin depuis plus de vingt ans. Je connais sa famille, ses parents. C’est une très bonne famille. Vous voulez que je vous parle de lui ?

Président : « vous nous dites ce que vous voulez ! »

Salah Abdeslam : « au départ c’était mon voisin ».

Président : « vous vous êtes connus à quel âge ? »

Salah Abdeslam : « très jeunes. 13 ans ?! (…) Après voilà, c’est une bonne famille. Ses parents sont des personnes qui ont jamais fait de problème à qui que ce soit ; des gens très discrets, respectés. Quant à Mohamed Amri c’est une connaissance de longue date ».

Président : « vous étiez à l’école ensemble ? »

Salah Abdeslam : « Molenbeek c’est petit. Tout le monde se connait. Je connaissais Mohamed Amri. De temps en temps on allait boire un verre ou manger au restaurant ».

Président : « ensuite ? »

Salah Abdeslam : « y’a Hamza. Hamza c’est une connaissance. Je l’ai connu un peu plus tard que les deux autres. C’était plus l’ami de mon frère Brahim. Je l’ai connu via Brahim. C’est une très bonne personne. Je buvais de temps en temps un verre avec lui ou manger au restaurant. Rien de spécial. Ensuite Ali Oulkadi je le connais aussi via mon frère. (…) De temps en temps, on faisait une partie d’échecs, on buvait un verre. C’est quelqu’un de très gentil aussi. Quand on va au restaurant il n’hésite pas à se précipiter à la caisse pour régler l’addition. Je le respecte. Abdellah Chouah il habite aussi à Molenbeek. C’est une simple connaissance. Yassine Atar je ne le connais pas. Bakkali Mohamed je ne le connais pas ».

Président : « pas du tout ? »

Salah Abdeslam : « du tout. Ali El Haddad Asufi je ne le connais pas. Sofien Ayari je le connais. On a été arrêtés ensemble ».

Président [en riant] : « c’est sûr que c’est compliqué de dire que vous ne le connaissez pas ! Et Kharkhach ? »

Salah Abdeslam : « Kharkach je ne le connais pas. D’ailleurs je sais pas ce qu’il fait ici ! »

Président : « lorsqu’on entend votre frère Mohamed, il dit que vous aimiez bien sortir ; que vous aimez bien faire du sport » [le président s’appuie et cite l’audition du frère de Salah Abdeslam].

Salah Abdeslam : « ouai ! C’est exact. Avant oui … j’étais comme ça. Je suis né en Belgique j’ai été à l’école publique … j’ai été imprégné par les valeurs occidentales. Je vivais comme on m’avait appris à vivre ici en Occident ».

Président : « cette vie-là vous l’avez eu jusqu’à quelle période : sortir en boite, danser, aller au casino [le président précise « avec Mohamed Amri d’ailleurs », un autre accusé] ? C’était jusqu’à quand ? »

Salah Abdeslam : « je peux pas vous le dire ».

Président : « courant 2014 a priori. On reviendrait là-dessus [alors que la remarque du président n’appelait pas de réponse particulière… Salah Abdeslam reprend la parole et précise en souriant : « mais je dansais pas ! Je suis pas vraiment un danseur !!].

Président : « pour l’instant, je n’ai pas d’autres questions ».

 

LES QUESTIONS DE LA COUR

Viennent ensuite les questions des assesseurs et la cour. Une première assesseure l’interroge d’abord sur le fait que depuis son incarcération, il n’a jamais formulé aucune demande de mise en liberté : 

Assesseur : « vous avez été placé en détention provisoire en avril 2016. Confirmez-vous n’avoir jamais formulé de demande de mise en liberté depuis cette date ? »

Salah Abdeslam : « je confirme ».

Assesseur : « pourquoi ? »

Salah Abdeslam : [il rit] « parce qu’il est difficile d’imaginer que vous allez lâcher ! ».

La seconde assesseure revient ensuite sur son parcours professionnel et ses loisirs :

Assesseur : « vous avez exercé pas mal de boulots en intérim. Parmi ces métiers, avez-vous aussi été gérant d’établissement. Si oui, dans quels établissements ?

Salah Abdeslam : « j’étais gérant dans le café de mon frère. Je peux pas vous donner les dates parce que j’ai pas ça en tête. C’est tout ».

Assesseur : « ce café était constitué entre trois associés : votre frère, votre sœur et votre autre frère. Il est indiqué que vous avez racheté les parts de Myriam [sa soeur] en décembre 2013″.

Salah Abdeslam : « ouai c’est ça ».

Assesseur : « vous êtes devenu gérant en 2014 ».

Salah Abdeslam : « ouai c’est ça ».

Assesseur : « vous comptiez gérer le café ? »

Salah Abdeslam : « c’était provisoire ».

Assesseur : « pourquoi vous avez cessé ? »

Salah Abdeslam: « parce que c’était plus nécessaire. J’ai fait ça pour soutenir mon frère pendant une période. Après j’ai cessé quand il a remonté la pente ». (…)

Assesseur : « que faisiez-vous au moment de votre arrestation en mars 2016? »

Salah Abdeslam : « j’étais au chômage ».

Assesseur : « depuis combien de temps ? »

Salah Abdeslam : « je sais pas ».

Assesseur : « vous fréquentiez les casinos. A quels jeux jouiez-vous ? »

Salah Abdeslam : « les jeux qu’il y a au casino ! J’ai pas de préférence. C’était juste histoire de me divertir ».

Assesseur : « vous avez gagné beaucoup d’argent ? Perdu beaucoup d’argent ? »

Salah Abdeslam : « franchement … je peux pas répondre à cette question. Je me souviens pas. (…) J’étais juste un amateur. Histoire de se divertir ». (…)

Assesseur : « avez-vous voyagé ? »

Salah Abdeslam : « j’ai fait quelques voyages : la France. J’ai été en Chine ».

Assesseur : « c’était touristique ? »

Salah Abdeslam : « oui ».

Assesseur : « dans quelle région de Chine ? »

Salah Abdeslam : « Shangaï ».

Assesseur : « en Chine, vous y êtes allé en octobre 2008. Avec qui ? »

Salah Abdeslam : « je ne souhaite pas répondre ».

Assesseur : « d’autres voyages ? »

Salah Abdeslam : « l’Egypte. Toujours touristique ».

Assesseur : « toujours en compagnie d’autres copains ? »

Salah Abdeslam : « là en Egypte, je pense que j’y étais seul ».

Assesseur : « d’autres voyages ? »

Salah Abdeslam : « j’ai été aussi en Turquie ».

Assesseur : « touristique toujours ? »

Salah Abdeslam : « oui touristique ».

Assesseur : « seul ? »

Salah Abdeslam : « avec un ami ».

Assesseur : « vous voulez dire son nom ? »

Salah Abdeslam : « non ».

Assesseur : « d’autres voyages ? »

Salah Abdeslam : « le Maroc ».

Assesseur : « plusieurs fois ? »

Salah Abdeslam : « oui ».

Assesseur : « seul ? avec des copains ? »

Salah Abdeslam : « avec de la famille ».

Assesseur : « au Maroc vous auriez été condamné. Ca vous dit quelque chose ? »

Salah Abdeslam : « oui ».

Assesseur : « quatre mois de prison pour des faits de violence ».

Salah Abdeslam : « je n’ai pas fait quatre mois ».

Assesseur : « vous vous rappelez des faits ? »

Salah Abdeslam : « ouai je me souviens très bien !  … c’est des personnes qui voulaient nous agresser du coup je me suis défendu. S’en est suivie une bagarre avec l’une des personnes que j’ai blessée. Du coup, on m’a accusé à tort. On m’a dit que j’avais agressé cette personne. La justice au Maroc ça n’a rien avoir avec ici ! Je suis rentré en prison pendant une semaine, après on m’a libéré ».

Assesseur : « pas d’autres voyages ? Chine – Egypte – Maroc – Turquie ? »

Salah Abdeslam : « ouai c’est ça ! »

Assesseur : « Je reviens sur votre composition familiale. Vous étiez l’avant-dernier de la fratrie. Trois frères : Mohamed, trois ans d’écart, Brahim  cinq ans et Yazid sept ans. Pouvez-vous nous expliquer les relations que vous aviez avec chacun de vos frères ? »

Salah Abdeslam : « on est très solidaires quand la situation le demande et sinon c’est chacun de son côté. Y’a personne qui se mêle des affaires des autres ».

Assesseur : « vous n’auriez pas eu plus d’affinités avec l’un ? »

Salah Abdeslam : « peut-être avec Brahim. C’est le frère que je préférais. Je les aime tous mais c’est le frère que je préférais ».

Assesseur : « vous pouvez l’expliquer ? »

Salah Abdeslam : « l’amour n’a pas de logique. Je ne peux pas expliquer ça. C’était comme ça. Peut-être qu’il s’est plus occupé de moi quand j’étais jeune » [on ne l’entend presque pas tant sa voix est basse].

L’une des magistrates de la cour l’interroge sur son refus de bénéficier d’un suivi psychologique ou psychiatrique.

Salah Abdeslam : « j’ai refusé les aides psychologiques qu’on m’a proposées ».

Magistrate : « pourquoi ? »

Salah Abdeslam : « j’en avais pas besoin ».

Magistrate : « avez-vous eu un suivi médicamenteux ? »

Salah Abdeslam : « non jamais ».

Magistrate : « vous regardez la télévision ? »

Salah Abdeslam : « ça m’arrive ».

Magistrate : « vous regardez indifféremment les programmes ? »

Salah Abdeslam : « oui indifféremment ».

Assesseure : « dans les voyages réalisés, on a un voyage en Ukraine. Ca vous dit quelque chose ? »

Salah Abdeslam : « en Ukraine ??? Non ».

Assesseure : « en janvier 2016 ».

Salah Abdeslam : « j’étais en prison ! »

Assesseure : « Non vous avez été arrêté en mars [mais du coup il était en cavale…]. L’Ukraine ça vous dit rien ?! »

Salah Abdeslam : « si j’étais en Ukraine, je serais pas revenu !!! »

Assesseure : « pourquoi ? pour quelles raisons ? »

Salah Abdeslam : « j’étais en cavale ! »

Maître Ronen, son avocate indique : « c’était un appel à l’ambassade d’un homme se disant être Salah Abdeslam ».

 

LES QUESTIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL

Après les questions de la Cour, c’est au tour de l’Avocat général d’interroger Salah Abdeslam : 

Avocat général : « (…) Avez-vous toujours de la famille au Maroc ? Si oui : où ? Dans quelle ville ? »

Salah Abdeslam : « j’ai certainement de la famille au Maroc. Je les connais pas tous ! »

Avocat général : « votre famille aurait un domicile dans le quartier de Talborjt à Agadir. Est-ce que vous confirmez ? »

Salah Abdeslam : « non ».

Avocat général : « quand vous allez au Maroc, vous passez systématiquement par Nador. Est-ce que vous avez des proches domicilés sur le secteur ? »

Salah Abdeslam : « on a une maison ; c’est la maison de mes parents. J’ai mes oncles qui habitent pas loin ». (…)

Avocat général : « votre dernier déplacement c’est quand ? »

Salah Abdeslam : « les dates franchement … »

L’Avocat général évoque un déplacement en janvier 2011.

Salah Abdeslam : « ouai ouai ça correspond ».

Avocat général : « pour quel motif ? »

Salah Abdeslam : « y’avait mon frère qui allait se marier » [Brahim]. (…)

Avocat général : « concernant le contexte familial, vous avez indiqué avoir grandi dans un contexte de grande proximité avec vos parents, vos frères et vos sœurs. Votre frère Yazid donne des explications qui vont dans ce sens et indique que vous ne manquiez de rien et que vous aviez tout à la maison. Est-ce que vous confirmez ? »

Salah Abdeslam : « ouai j’étais bien ! »

Avocat général : « concernant votre caractère, c’est Mohamed votre frère qui dit que vous étiez très soucieux de votre image et que vous aviez un très fort caractère et que vous ne vous laissiez jamais faire. Est-ce que vous êtes d’accord avec cette description ».

Salah Abdeslam : « oui ! »

Avocat général : « on a évoqué la manière dont vous aviez rencontré Mohamed Abrini. S’agissant d’Abdelhamid Abaaoud ; pouvez-vous expliquer à quelle date vous l’avez rencontré et dans quelles circonstances ? »

Salah Abdeslam : « concernant Abaaoud Abdelamid [lorsque Salah Abdeslam évoque une personne, même dont il est très proche, il la mentionne toujours par son nom de famille + prénom. Il ne donne jamais « que » le prénom], je l’ai connu depuis mon plus jeune âge ; je crois que j’avais peut-être onze ans ».

Avocat général : « donc vous étiez plus jeune quand vous avez connu Abaaoud qu’Abrini » [il avait dit précédemment avoir connu Mohamed Abrini à 13 ans] ?

Salah Abdeslam : « oui. Sauf qu’Abaaoud c’était mon ami d’enfance alors qu’Abrini je le connaissais déjà mais je le fréquentais pas tout le temps à ce moment-là ».

Avocat général : « vos deux frères disent que vous étiez studieux et sérieux dans vos études. L’un de vos frères dit que vous aviez beaucoup d’ambition ».

Salah Abdeslam : « ouais c’est vrai que j’étais bon dans certaines branches mais pas forcément dans toutes les branches. (…) J’avais plein de projets. J’étais ambitieux, je voulais faire plein de choses. (…) Ce que voulais faire, c’était m’investir dans le domaine du commerce ; travailler dans le commerce mais par rapport à mon métier ».

Avocat général : « c’est pour ça que vous avez passé ce diplôme de gestion ».

Salah Abdeslam : « ouai c’est pour ça ».

Avocat général : « une fois votre bac obtenu, vous intégrez la STIB. Vous y restez 18 mois ».

Salah Abdeslam : « voilà c’est ça ». (…)

Avocat général : « on a parlé tout à l’heure du fait que vous fréquentiez les casinos ; que vous étiez un joueur régulier [l’avocat général indique qu’il a commencé à fréquenter les casinos « dès 2010 »]. Vous confirmez ? »

Salah Abdeslam : « j’y allais de temps en temps. J’étais pas addict ! J’allais là-bas comme pour aller boire un verre ».

Avocat général : « vous n’étiez pas addict mais manifestement le jeu c’est une activité qui vous tenait à coeur … parce que vous alliez notamment jouer au Bingo dans un bar ! La gérante disait que vous étiez un client quotidien ; que vous jouiez régulièrement au Bingo et que vous pouviez vous mettre en colère même en cas de perte (…) ».

Salah Abdeslam : « non c’est pas vrai ».

Avocat général : « l’un de vos amis confirme que vous jouiez régulièrement avec lui et que vous alliez quasiment tous les week-end danser en boite de nuit ».

Salah Abdeslam : « non c’était pas mon quotidien. C’était vraiment très rare que j’aille en discothèque. Je suis pas un danseur. Je suis pas un joueur ; ni un danseur de discothèque ». (…)

Avocat général : « comment vous expliquez que cette interpellation en décembre 2010 ait suffi à vous faire basculer [en référence à l’affaire de la tentative de cambriolage, pour laquelle il sera placée en détention provisoire puis condamné en 2011]. (…) Pourquoi à votre sortie de prison, n’avez-vous pas ensuite cherché une activité professionnelle plus stable ? »

Salah Abdeslam : « si si à cette époque-là je cherchais ! J’ai acheté une camionnette. J’ai travaillé en tant que déménageur. Mes parents m’ont éduqué comme ça ; surtout ma mère qui me laissait pas rien faire. Elle me motivait tout le temps pour aller travailler, trouver quelque chose de stable. D’ailleurs j’allais me marier donc j’étais obligé de trouver un emploi; quelque chose de stable ».

Avocat général : « vous étiez fiancé en quelle année ? »

Salah Abdeslam : [il sourit] « Même ça je sais pas ! (…) J’ai demandé la main de la fille aux parents. Ensuite, il fallait un petit peu de temps parce qu’on aime bien faire des grands mariages et c’est coûteux ».

Avocat général : « ce projet de mariage c’est plusieurs mois ou plusieurs années avant les faits pour lesquels vous avez été interpellés ? »

Salah Abdeslam : « C’était avant les faits de 2010 ».

Avocat général : « donc c’était un projet très ancien ».

Salah Abdeslam : « oui ».

Avocat général : « est-ce que vous continuiez à avoir une activité délinquante en marge de vos activités au café de votre frère ? »

Salah Abdeslam : « non non ! Je suis pas un délinquant moi !!! Même si c’était le cas … je ne vous l’aurais pas dit » [il étouffe un rire].

 

LES QUESTIONS DES AVOCATS DES PARTIES CIVILES

Après l’avocat général, c’est aux avocats des parties civiles de l’interroger.

Maître Chemla, avocat de parties civiles : « vous avez expliqué que vous étiez travailleur ; que vous aimiez bien travailler. Je ne comprends pas la raison de ce cambriolage en 2010 ? »

Salah Abdeslam : « je n’ai pas fait de cambriolage. Déjà, c’était une tentative de cambriolage ».

Maître Ronen, avocate de Salah Abdeslam : « c’est ça. C’est une tentative. Soyons précis ».

Salah Abdeslam : « je sortais avec des amis pour boire un verre et voilà je me suis retrouvé là-dedans ! A la base, on n’est pas sortis pour cambrioler, ni pour tenter quoi que ce soit. Au final on s’est retrouvés là, peut-être à cause de l’alcool … à cette époque-là ».

Maître Chemla : « une mauvaise fin de soirée ?! »

Salah Abdeslam : « peut-être à cause de l’alcool. (…) On m’a pas éduqué comme ça. J’ai jamais volé qui que ce soit. Ca c’est hors de question ».

Maître Chemla l’interroge ensuite sur sa consommation de cannabis : 

Salah Abdeslam : « j’ai fumé la cigarette à un moment mais j’étais pas consommateur de cannabis. J’étais juste amateur comme ça de temps en temps fumer un joint. J’étais pas dépendant. J’allais pas acheter cette substance ; c’était juste occasionnel ».

Maître Chemla : « les voyages … comment vous les avez financés ? »

Salah Abdeslam : « grâce au travail. (…) Déjà quand j’étais jeune, j’avais beaucoup d’amis qui travaillaient dans le commerce. Je leur donnais un coup de main et ils me payaient un salaire … et quand je voulais faire un voyage, j’avais mes parents et mes frères et je faisais une collecte. Ils m’aidaient ».

Maître Chemla : « si je comprends bien : vous n’êtes pas un voyou. La seule chose qui peut vous être reprochée c’est que vous aimez bien conduire un peu vite ».

Salah Abdeslam : « ouai c’est ça ! »

Maître Chemla : « vous recevez beaucoup de lettres en détention. Comment vous vivez ça ? »

Salah Abdeslam : « les gens écrivent. ça fait plaisir. Quand vous êtes isolé, vous êtes observé 24H/24 ;  la majorité des gens vous déteste et que vous recevez du courrier de la part de personnes que vous connaissez pas et qui vous disent courage … ça fait plaisir ».

Maître Chemla : « on note qu’il y a un certain nombre de jeunes femmes qui vous écrivent ».

Salah Abdeslam : « ça arrive ».

Maître Chemla : « pas de commentaire particulier sur ça ? »

Salah Abdeslam : « non ».

C’est ensuite Maître Samia Maktouf, une autre avocate de parties civiles qui prend la parole.

Maître Maktouf : « vous avez évoqué vos relations avec vos frères. Voudriez-vous nous parler de vos relations avec votre sœur Myriam ? »

Salah Abdeslam : « rien de particulier. C’est ma petite sœur ».

Maître Maktouf : « y’a une proximité plus importante qu’avec les frères ? »

Salah Abdeslam : « non pas forcément ».

Maître Maktouf : « on est revenus sur certains traits de caractères qui vous caractérisent. Au début de votre déposition, vous avez dit « je suis calme et obéissant ». Or, ce qui ressort du dossier sur votre personnalité, c’est que vous êtes impulsif, violent … il y a de l’agressivité, un trait de caractère impulsif. Qu’avez-vous à nous dire sur ce trait de caractère ? »

Martin Vettes, avocat de Salah Abdeslam : « on pourrait avoir des éléments plus précis ? »

Maître Maktouf relate des faits rapportés par la gérante d’un bar dans lequel Salah Abdeslam avait l’habitude de jouer au Bingo et dans lequel il aurait un jour cassé une fenêtre avec une chaise. Elle revient également sur le fait qu’il ait été incarcéré quatre mois au Maroc dans l’affaire précédemment évoquée.

Maître Ronen, avocate de Salah Abdeslam : « semble-t-il qu’il a déjà répondu à cette question posée par la juridiction ».

Maître Maktouf hausse le ton et lance à Maître Ronen : « consoeur … on n’a pas évoqué l’agressivité !!! »

Président : « si on pouvait éviter de se prendre à partie comme ça … (…) Il s’est déjà exprimé. Si on pouvait éviter de reproduire toutes les questions ça serait pas plus mal. Ecoutez bien les questions pour éviter les redites ».

D’autres avocats de parties civiles prennent la parole et l’interroge : 

Avocate : (…) « pouvez-vous confirmer que vous connaissez monsieur Dahmani actuellement incaracéré en Turquie ? »

Salah Abdeslam : « oui je le connais ».

Avocate : « vous avez fréquenté les casinos avec lui ? »

Salah Abdeslam : « oui ».

Puis une autre : 

Avocate : « votre frère Mohamed donne un qualificatif à l’éducation que vous avez recue. Il dit que vous avez été éduqués à l’européenne. Est-ce que vous êtes d’accord ? »

Salah Abdeslam : « y’a quand même la culture musulmane. Nos parents nous ont appris qu’il n’y a qu’un seul Dieu ; que Mohamed est le prophète. Je peux pas dire que j’ai été éduqué à l’européenne ».

Avocate : « en ce qui concerne vos liens avec Brahim, est-ce qu’il avait une certaine autorité sur vous ? »

Salah Abdeslam : « oui. Comme tous mes grands frères, parce que chez nous on respecte le grand frère … on est obéissant tant qu’il nous commande des choses convenables ».

Avocate : « vous aviez projeté de vous marier. Est-ce que vous aviez projeté d’avoir des enfants ? »

Salah Abdeslam : « ces idées-là, comme tout le monde je voulais me marier, avoir des enfants. Ce projet-là, je l’ai abandonné quand … (silence) à partir du moment où je me suis investi pour faire autre chose … c’est-à-dire les affaires qu’on me reproche ».

C’est ensuite au tour de Maître Reinhart, un autre avocat de parties civiles de l’interroger : 

Maître Reinhart : « vous avez évoqué un moment que vous étiez joueur d’échecs. Continuez-vous de jouer ? »

Salah Abdeslam : « tout seul ? »

Maître Reinhart : « ça se fait ».

Salah Abdeslam : « Non j’ai arrêté de jouer aux échecs car j’ai appris que c’était interdit en Islam … donc j’ai arrêté ».

Maître Reinhart l’interroge ensuite sur ses autres activités et notamment la lecture :

Salah Abdeslam : « avant, je lisais le Coran. Après, je me suis mis à lire plusieurs livres. J’en ai fait ma passion ».

Maître Reinhart : « toute lecture ? »

Salah Abdeslam : « ouai toute lecture … sauf que j’ai pas trop le choix ! »

Maître Reinhart : « vous voulez nous en dire plus ? »

Salah Abdeslam : « non non ».

Maître Reinhart : « vous n’avez pas eu d’analyse psychologique et vous avez refusé les entretiens avec les psychiatres. (…) Aujourd’hui, est-ce quelque chose à laquelle vous pourriez consentir à avoir une expertise psychiatrique ? »

Salah Abdeslam : « oui » [Maître Ronen, son avocate, indique que l’expertise psychiatrique ordonnée par le président en août est « en cours »].

Maître Reinhart : « vous avez évoqué avoir été élevé dans les valeurs de l’occident. Ca correspond à quoi les valeurs de l’Occident ? »

Salah Abdeslam : « c’est vivre comme un libertin ! [il sourit]. C’est-à-dire vivre sans se soucier de Dieu, faire ce qu’on a envie, manger ce qu’on a envie, boire ce qu’on a envie ».

Maître Reinhart : « en détention, est-ce que vous arrivez à pratiquer votre foi ? »

Président : « non là on va à la limite ! » [le président fait cette remarque car les interrogatoires de personnalité ne doivent pas déborder sur l’aspect religieux et radicalisation, qui sera abordé plus tard dans le procès].

Maître Reinhart : « est-ce qu’il vous est arrivé de perdre brutalement des êtres chers ? des membres de votre famille ? »

Salah Abdeslam : « ouai j’ai déjà perdu des membres de ma famille. Ma réaction, comme celle de tout le monde : j’étais triste ».

 

C’est ensuite aux avocats de Salah Abdeslam de l’interroger.

LES QUESTIONS DES AVOCATS DE LA DÉFENSE

Olivia Ronen demande au président de pouvoir venir au pupitre central « pour faire face à la cour et à celui que j’assiste » [en effet, les avocats de la défense sont assis juste devant le box des accusés et ont donc les accusés dans le dos].

Maître Ronen : « Salah, juste une première question ; rapidement car je sais que vous n’aimez pas parler de vous. (…) La majorité des personnes entendues vous décrivent comme quelqu’un de sociable, gentil, comme quelqu’un de serviable. Vous vous reconnaissez dans ça ?

Salah Abdeslam : ouais.

Maître Ronen : « sur la condamnation de 2011 [la première condamnation dont il fait l’objet, pour une tentative de cambriolage]. On a entendu que vous avez été incarcéré alors que professionnellement, vous étiez sur des rails. Est-ce que ça vous a fait quelque chose ? vous n’aviez jamais connu la justice ? ça a eu un impact su votre personnalité ?

Salah Abdeslam : ça m’a fait mal car j’étais sorti pour boire un verre … ensuite je me suis retrouvé dans cette affaire. Le juge d’instruction ne m’a pas donné d’instruction et il m’a mis en prison. A cause de ça, j’ai perdu mon emploi. J’ai mal pris ça.

Maître Ronen : je vais aborder vos conditions de détention. Vous dites ce que vous voulez. Il a été dit que vous êtes placé à l’isolement depuis que vous êtes en France en avril 2016. Est-ce que vous pouvez nous dire comment ça se passe pour vous ? Nous décrire votre cellule et votre quotidien.

Salah Abdeslam : elle fait neuf mètres carré. Y’a deux caméras de surveillance. Je peux rien faire. J’ai aucune activité [ses réponses sont très concises. Il est assez lent à énoncer les réponses et donne parfois l’impression de chercher le bon mot à dire].

Maître Ronen [sentant vraisemblablement la difficulté de Salah Abdeslam à formuler lui-même des réponses  détaillées] : je vous pose des questions, comme ça je vous oriente. Est-ce que vous pouvez en sortir ? Combien de fois ?

Salah Abdeslam : je ne peux pas sortir quand je veux. Juste le matin promenade ou sport pendant une heure. L’après-midi, même chose.

Maître Ronen : « vous êtes enfermé 22H par jour dans neuf mètres carré, avec ces deux caméras. Pouvez-vous nous décrire cette cour de promenade ? »

Salah Abdeslam : c’est une cour individuelle dans laquelle on peut pas voir le ciel. Elle est murée. Vous ne voyez pas l’extérieur.

Président : vous ne voyez pas le ciel ? Je l’ai visitée et je trouve qu’on voit le ciel.

Salah Abdeslam : on voit le ciel sauf qu’il y a les barreaux, les barbelés…

Président : moi j’ai vu plus que l’interstice…

Maître Ronen : on a parlé de ces caméras. C’est une possibilité qui n’était pas prévue dans notre droit. C’est une possibilité qui existe désormais grâce à vous!

Salah Abdeslam : euh … [il ne semble pas savoir quoi dire].

Maître Ronen : vous êtes le seul à subir un tel dispositif !

Salah Abdeslam : j’espère que cela ne se reproduira pas pour les autres.

Maître Ronen : pourquoi ?

Salah Abdeslam : parce que c’est une injustice.

Président : pourquoi ça a été décidé ?

Salah Abdeslam : « soi-disant pour ma protection ; pour m’empêcher du suicide. Si quelqu’un veut se suicider, avec ou sans caméra il arrivera à le faire. Vivre avec des caméras comme ça 24/24 moi je l’ai supporté ; difficilement mais je l’ai quand même supporté grâce à mon Seigneur… mais peut-être que certains ne pourront pas supporter … et je pense que c’est une cause qui va conduire au suicide. (…) C’est l’effet inverse. Ca vous pousse à vouloir en finir avec cette vie-là parce qu’on vous observe 24/24 … on ne vous donne aucune intimité. Même les animaux sont pas traités comme ça. J’ai supporté ça, mais j’espère que ça ne va pas se reproduire ».

Maître Ronen : « est-ce que vous avez une fenêtre ? »

Salah Abdeslam : « oui. Pendant un an, il y avait juste un plexiglass dans lequel on a fait des trous avec une foreuse. L’air passait à peine. On m’a laissé comme ça pendant un an et puis après la directirce de la prison de Fleury-Mérogis a fait le nécessaire ».

Maître Ronen : « vous avez dit ‘je n’ai pas d’activit à part le sport, la promenade’. Pourquoi ? »

Salah Abdeslam : « j’aurais aimé étudier mais on m’autorise pas à faire ça. On m’autorise pas à suivre des cours ».

Maître Ronen : « vous vouliez étudier quoi ? »

Salah Abdeslam : Tout ! Tout ce qui est possible d’étudier. Le français ; les mathématiques.

Maître Ronen indique ensuite qu’il se crée lui-même ses propres exercices ! Elle poursuit : « ça a une influence sur votre moral ? »

Salah Abdeslam : « ouai parce que vous avez rien à faire ! Toute la journée, toute la nuit, vous avez rien à faire … »

Maître Ronen : « c’est quelque chose qui aurait pu vous aider pendant ces six années ? »

Salah Abdeslam : « ouai. D’ailleurs c’est pour cette raison là que j’ai arrêté de voir la SPIP parce qu’on parle de réinsertion mais on me donne même pas les moyens de rien faire du tout ».

Maître Ronen : « je reviens sur les caméras. A l’époque, vous étiez assisté par un autre conseil qui avait fait des recours contre ces caméras. L’un de ces recours avait été gagné devant le Tribunal administratif le 24 mars 2017. Une indemnité de 500€ vous avait été allouée ».

Salah Abdeslam : « j’ai refusé d’accepter cet argent ».

Maître Ronen : « pourquoi ? »

Salah Abdeslam [il marque un silence et répond en haussant les sourcils]: « Moi ce que je voulais c’est qu’on me retire ces caméras. J’ai pas besoin d’argent ».

Maître Ronen : « est-ce que vous parlez souvent à des gens ? »

Salah Abdeslam : « non. Des fois pendant trois jours je dis pas un mot ».

Maître Ronen : « vous pouvez rester plusieurs journées de suite sans dire un mot ? »

Salah Abdeslam : « si j’essaie de parler avec quelqu’un ou que j’échange avec lui on le met deux semaines au mitard parce qu’il a parlé avec Abdeslam. C’est un truc de fou ça ! Ensuite, les surveillants m’interdisent de parler à qui que ce soit ».

Maître Ronen : « vos conversations avec votre famille semble surveillées. (…) Est-ce que vous connaissez le CPP ? C’est le comité de prévention contre la torture … c’est un comité européen qui donne des directives et certains conseils dans la gestion de détention. L’une des recommandations est d’avoir au moins deux heures de contact humain par jour pour assurer la sécurité mentale de quelqu’un. Est-ce que ces recommandations sont appliquées pour vous ? »

Salah Abdeslam : « non ».

Maître Ronen : « ces recommandations disent aussi qu’il faut pouvoir voir le ciel, sentir l’air sur son visage … est-ce que vous avez l’impression que vous arrivez à voir le ciel comme il faut à sentir de l’air sur votre visage ? »

Salah Abdeslam : « clairement non ».

Maître Ronen : « je vous remercie d’avoir répondu ».

Président : « est-ce que vous connaissez les conditions de détention des autres détenus à Fleury ?! En général, ils sont deux voire trois par cellule … et ils n’ont pas de matériel à disposition à titre personnel ! (…) C’est vrai que l’isolement ça empêche la communication ; c’est préjudiciable … après il faut voir qu’on a un taux d’occupation dans notre système pénitentiaire qui est largement au-dessus de 100% ».

Maître Ronen : « je pense que l’idée était aussi de contrer cette opinion qui existe parfois et qui consistent à dire que Salah Abdeslam est dans des conditions de détention très luxueuses ! si ces conditions sont celles-ci, c’est pour l’empêcher de tout contact avec l’extérieur. Ce n’est cependant pas pour préserver sa dignité que celui-ci est mis à l’écart ! »

Martin Vettes, l’autre avocat de Salah Abdeslam l’interroge à son tour : 

Maître Vettes : « vous venez de parler de vos conditions de détention. Est-ce que au cours de ces 6 ans de détention, vous en avez parlé au magistrat instructeur ? est-ce que vous avez écrit au magistrat ? »

Salah Abdeslam : « non je me suis jamais plaint ».

Maître Vettes : « y’a une raison ? »

Salah Abdeslam : « la raison ? je suis comme ça en fait ! J’aime pas me plaindre ».

Président : « il me semble que vous vous étiez plaint le premier jour » [le président fait référence à une prise de parole spontanée de Salah Abdeslam au début du procès, qui dénonçait le traitement infligé aux accusés. Il avait notamment dit qu’ils étaient traités « comme des chiens »].

Salah Abdeslam : « c’est vrai mais quand je me suis plaint c’est par rapport à un accusé qui est dans le box ».

Président : vous avez dit « on est traités comme des chiens ! »…

Salah Abdeslam : « c’est la colère qui m’a fait dire ça ».

 


 


 

 


 

 

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