Jour 127

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

EXTRAITS.

MARDI 24 MAI 2022

 

12H35 : faux départ ! Alors que je suis initialement arrivée très tôt dans la salle (11H40) .. c’est seulement maintenant que je me rassois, après une fausse alerte « m*** je crois que j’ai perdu mon portefeuille » … du coup comme je suis sorti du périmètre protégé disons j’ai eu le droit de refaire touuuuuuut le tour de la cour d’appel, de repasser touuuusss les contrôles … et de revenir (et pour ceux qui se demandent si l’histoire du portefeuille s’est bien finie : d’abord, merci pour l’intérêt que vous me portez … et ensuite OUI 🙂 ! 

Dans le box, les accusés sont tous présents. Pas de changements particuliers à signaler si ce n’est qu’Ali El Haddad Asufi est rasée de très près (il n’a jamais eu de barbe épaisse ou longue mais il ne me semblait pas qu’il était rasé d’aussi près jusqu’à présent. Peut-être que c’était déjà le cas ?! … mais comme la plupart des accusés portent leur masque dans le box, lorsqu’ils l’enlèvent, on a l’impression de découvrir les visages). Salah Abdeslam lui s’est visiblement rasé les cheveux. Voilà pour l’instant pilosité ! (c’est aussi ça faire de la retranscription non ?!).

 

12H51 : la sonnerie retentit. La cour entre.

Le président : « l’audience est reprise. Veuillez vous asseoir. On a une demande d’intervention de partie civile (…). Avant de continuer les plaidoiries des parties civiles, je vous signale que nous avons actuellement des travaux importants en cours au niveau de la chambre de l’instruction. On a des bruits qui peuvent être très importants. Ne vous inquiétez pas si vous entendez des bruits intempestifs, très très forts, à partir de 17H. (…) ».

 

12H54


Maître Juttner : « je vais vous parler de Julien qui est mort au Bataclan ce vendredi noir de novembre. Il aimait la musique, le rock, le jazz, le reggae et le heavy metal. Il jouait du saxophone. Il aimait voyager, il aimait le basket et le sport en général (une photo est projetée à l’écran). Il avait pour projet de faire le tour du monde. Il représentait tout ce que détestait les personnes qui lui ont ôté la vie. Ce soir du 13 novembre, il était au Bataclan avec son amie Caroline. Dans le métro, (…) il a dit à Carole « tu es la femme de ma vie ». Quand les terroristes ont commencé à tirer, il s’est allongé sur elle et lui a chuchoté ces derniers mots « t inquiète pas tu vas t’en sortir ». Et il a tenu parole. Caroline s’en est sortie (…). »

 


 

Maître Abraham (elle lit un texte écrit par les proches) : « (…)  » Cédric aimait la musique plus que tout ; faire la fête. Cédric aimait les concerts, sa famille, ses amis, son travail. Cédric était un jeune homme épanouï, amoureux. Cédric était logiquement au Bataclan ce jour-là pour célébrer l’anniversaire de son meilleur ami. (…) Nous ne pourrons jamais pardonner. Cédric avait 30 ans, blessé au visage. Il est mort sur sa civière, avec sur le ventre sa pancarte « urgence relative ».  ».

 


 

Maître Costes : « je vais évoquer devant vous la mémoire de trois victimes du Bataclan. 

(texte de la famille de Frédéric) Frédéric, beaucoup de surnoms mais un seul faisait l’unanimité : Titi. (…) Mon petit frère, tu as également choisi mon surnom : Nini. (…) Sur le chemin de notre reconstruction tu nous accompagnes chaque jour. Tous les jours nous sommes venus au procès pour toi et pour nous. Tu nous as aidé à faire la part des choses (…) et que dire des magnifiques liens que nous avons créé grâce à toi. 

 

(texte de la maman de Claire) : face à cette Cour et pour la dernière fois, le nom de ma fille unique va être prononcé (une photo est projetée sur l’écran).  (…) Lui donner vie c’est également évoquer sa grande générosité. (…) Elle vivait pour et par la musique. Toujours partante pour un concert, un festival, ses amis disent qu’elle était la meilleure partenaire pour en profiter un maximum (…).

 

(sa famille a choisi un article de presse pour l’évoquer. L’avocate le lit) : « Richard (…) aimait le son du 8 cylindres de sa Harley. Richard a été fauché à 54 ans le vendredi 13 novembre dans la salle du Bataclan (…), un concert comme il les aimait (…). Richard, barbu, papa ours pour ses filles. (…) Richard a pris les premières balles ; il s’est écroulé sur elle faisant bouclier de son corps. Quand les hommes de la BRI sont enfin rentrés dans le Bataclan elle leur a dit « ne le laissez pas ».

 

13H04


Maître Da Silva : « j’évoque aujourd’hui le souvenir de Germain, qui est mort au Bataclan (une photo est projetée). Cette photo qui a été prise un an à peu près avant la tragédie, a été prise au moment du baptême de sa fille, qui n’avait que 17 mois lorsqu’il a été fauché par la mort. Germain F. c’était un compagnon, un fils, un frère, un ami. C’était l’élément fédérateur familial mais aussi l’élément fédérateur amical. (…) C’était quelqu’un de drôle, d’attentionné, toujours tourné vers les autres. Ce qu’il aimait par dessus tout c’était bien évidemment sa petite fille, qu’il n’a pas pu voir grandir. Ce n’est pas la seule femme de sa vie : il y avait également sa mère, sa soeur, sa compagne. (…)

 

13H08


Collaboratrice de Maître Descoubes : « je vais évoquer Stéphane H. (…) Il avait 52 ans. Il était maître d’hôtel. Il venait de rentrer en France pour commencer une nouvelle vie. Stéphane est mort chez lui. Il y avait emménagé deux semaines plus tôt. Il a été tué par une balle, tirée par les terroristes, alors qu’il avait laissé sa fenêtre entre-ouverte.

 


Maître Thevenet, collaborateur de Maître Fournier (il lit un texte de la famille) : « (…) la famille B. a été détruite par le suicide de madame France-Elodie B. Elle avait 29 ans lorsqu’elle se trouvait sur la terrasse du Carillon. (…) Elle n’a pas été blessée physiquement, elle n’a pas pris de balle mais elle a été détruite par cette terreur. A l’image de nombreuses victimes, elle était hantée par ce moment. Les terroristes ne l’avaient pas tué mais ils l’ont privée de son insouciance. Et finalement, le 6 novembre 2021, elle a fermé la porte de son appartement et un chapelet entre les mains, ils lui ont ôté la vie.

 

Chloé B. (il lit un texte écrit par un ami) « arraché aux joies de la terre par la folie islamiste, je suis allé vers le soleil. (…) Plus haut, toujours plus haut, j’ai traversé de fabuleuses cavernes puis, alors que mon esprit s’élevait dans le sanctuaire de l’espace, j’ai levé les bras et caressé le visage de Dieu ».

 

13H14


Maître Burguburu : « Justine Moulin. (…) « Ma fille, une boule à facette tourbillonante », vous a dit sa mère. (…) Une balle dans le ventre, morte sur place, avec son sac accroché à l’épaule. (…) On dira le lendemain à la famille que leur fille est entre la vie et la mort à la Salpêtrière, une balle dans la tête. Comment l’insoutenable confusion entre deux corps ; quatre jours durant, l’horreur dans l’horreur pour se recueillir auprès d’une malheureuse inconnue.

 

Maître Burguburu : « Claire Coamaxn, 34 ans (…). L’épouse de Laurent, la mère de Louis 7 ans et Violette 3 ans en novembre 2015. Claire qui ne sait que sourire, Claire la bienveillante, Claire et son humour parfois sarcastique. Claire qui aime d’emblée les autres. Claire la graphiste. Claire la athée. Claire la passionnée de rock … ne la cherchez pas ailleurs que dans la fosse. Claire qui ne s’est jamais disputée avec personne, jamais. Claire solaire ; Claire qui est celle restée au Bataclan, laissant son mari, sa soeur et les autres partir du groupe. Parce que c’est Claire …

 

Maître Burguburu : « Véronique. Sa fille vous a fait sourire le 1er octobre. (…) Il y a bien longtemps, Stéphane et Véronique ont adopté Mélissa et Diego; mais comme ce n’était pas assez, ils ont pris en charge tout l’orphelinat (c’est un orphelinat à Madagascar) (…). Chaque année, ils partaient en famille à Mada pour que Mélissa et Diego n’oublient pas leurs racines. (…) Elle avait 54 ans, elle a été longtemps journaliste et elle avait créé l’un des premiers blogs, qui était dédié au bien-être. Aujourd’hui reste l’association de Véro, l’amour qu’elle a fait valser ; le trio incroyable formé par Stéphane, Mélissa et Diego … et je ne peux pas ne pas vous dire que Véro était une amie.

 


Maître Topaloff : « Matthieu Giroud avait 38 ans quand il a été assassiné au Bataclan. Il avait un petit garçon de trois ans et n’a pas connu sa petite fille née quatre mois après sa mort. (…) Il était très attaché à sa famille. Un homme engagé, solidaire avec les plus en difficulté dans la société, oeuvrant contre les inégalités mais toujours discret, ne se mettant pas en avant. A la naissance de son petit garçon il disait « je me sens heureux et fébrile, il faut ouvrir l’appétit de vivre ». Les balles des terroristes ont anéanti cette vie.

 

13H20


Maître XX : « Stella Voulin  décédée au Petit Cambodge, Amine décédé au Carillon. Ils étaient un soutien indéfectible pour leurs proches. (…) (

Mohamed-Amine. Il a changé la vie de Maya, sa compagne, tant le jour où il est entré dans sa vie, que le jour où il en est sorti. Il était heureux (…), la fierté de ses parents dont les sacrifices n’étaient pas inutiles. Le 13 novembre 2015, Maya était privé de son amour. Ses parents, son frère en ont été privés. (…)

Stella, solaire. Le 13 novembre 2015, ses parents, sa soeur et son frère ont été privés de leur étoile, qui a laissé filé en partant, la plus belle des lumières. (…) Elle manque au monde par toutes ces choses qu’elle aurait pu accomplir (…). 

 

13H24


Maître Naji : « merci d’avoir permis cette évocation d’Hoda et d’Halima. Deux soeurs exceptionnelles, indissociables dans la vie. Deux soeurs produits de la même éducation exigeante autour d’un père pudique et réservé. Le père a transmis à ses enfants, au-delà des valeurs de dignité et de respect de l’autre, le gout de l’effort. Amour, tolérance, compréhension, où chacun a sa place, sans différence de couleur et de religion. (…) Elles étaient toutes les deux l’expression du vivre ensemble. 

Hoda se distingue de la fratrie par son indépendance (une photo d’elle est projetée). Très vite, elle est persuadée que le courage, le travail et l’envie paieront. Au fil des années, elle rassemble autour d’elle ses frères et ses soeurs. Solaire, rassembleuse, c’est une belle personne et son attention aux autres était inouïe. (…) C’était son anniversaire, ses 35 ans. Hoda écoutait de la musique, elle lisait beaucoup ; elle pouvait parler de tout avec tout le monde. Beaucoup de ses amis rêvaient de lui ressembler. Ce soir-là, cette joie de vivre a été .

Halima venait de s’installer au Sénégal avec son mari et ses deux enfants (une photo d’elle est projetée). ELle était belle dedans et dehors. radieuse, heureuse, généreuse, sensible et épanouïe. Elle laissait partout son empreinte par sa beauté, son rire rauque et sa chevelure; je dirais sa crinière de lionne indomptable. Elle aimait voyageait . Sa famille, c’était également son mari Adama. C’est aussi deux magnifiques enfants : Ousmane et Souleymane qui avait deux ans et cinq ans au moment des évènements (…). Hoda et Halima resteront à jamais présentes aux côtés de ceux qui les ont aimées. 

 

13H28


Maître X : « (…) Antoine, nous n’avons pas beaucoup de temps ; seulement une minute pour te dire à quel point tes proches t’aime, à quel point tu vas leur manquer. (…). Tu étais de ceux qui auraient aimé comprendre, dialoguer, percevoir. C’est sûrement l’héritage de ton papa qui, depuis le 13 novembre essaie de comprendre aussi pourquoi. (…) Aujourd’hui, cette confiance en la vie, c’est Emile qui l’incarne. Dans le ventre de sa mère lors des attentats, il s’est accroché. (…) Antoine tu ne nous quitteras jamais et ton souvenir sera gravé dans le coeur de tous tes proches (…).

 

13H33 : l’audience est suspendue quelques instants. A la reprise, les plaidoiries collectives des avocats de parties civiles reprendront.

Le président : « comme hier, on fait une courte suspension. On reprendra dans cinq minutes ». 


13H45 : l’audience reprend. Les plaidoiries collectives s’ouvrent. Si le découpage d’hier s’est fait en thème, celui d’aujourd’hui se fait en lieux. Dix-sept avocats vont se succéder et évoquer les différents lieux des attaques : le Stade de France, le Petit Cambodge, La Bonne Bière et la Casa Nostra, La Belle Equipe, Le Comptoir Voltaire, Le Bataclan, La ville de Paris.

 

Le président : « bien ! On va reprendre. Reprenez vos places. Un peu de silence dans la salle s’il vous plait. Un peu de silence dans le box aussi »

 

 

Maître Seban : « Pourquoi le Stade de France ? La date du vendredi 13 novembre n’a pas été choisie par hasard. il fallait qu’il y ait un match au Stade de France, un concert au Bataclan. (…) Le Stade de France à Saint-Denis c’est le symbole d’une France heureuse ; la France en 1998. C’est Zinedine Zidane, 1-2-3-0, l’image d’une France rassemblée, diverse et réunie, heureuse d’être ensemble. Et c’est pour cela que le Stade de France a été choisi. (…) Ils étaient musulmans, juifs, catholiques, sans religion… (…) Ils espéraient tous une vie meilleure, ils espéraient tous que la fête soit belle … ils espéraient tous que leur équipe gagne … ils sont repartis dans la souffrance, dans la douleur, dans le bruit de la fureur que cette meute est venue apporter au SDF »

 

14H12


 

EXTRAITS / Maître Soria : « cette terreur va être semée par des hommes (…) qui ont pris pour cible des endroits minutieusement choisis. Il y a un nombre de questions en pagaille qui n’ont pas été élucidées : pourquoi ces terrasses ont-elles été spécifiquement visées ? Comment expliquer le trajet de la SEAT ? Pourquoi un seul des trois terroristes se fait exploser ? Pourquoi les deux survivants abandonnent leur véhicule à Montreuil ? Pourquoi ils fraudent ?! Pourquoi retrouvons-nous ces deux assaillants dans un bosquet, un buisson à Aubervbilliers ? Depuis le 13 novembre, ces questions n’ont pas obtenu de réponse.

 

14H36


 

Maître Boullard : « souvenez-vous le sapeur-pompier Christophe qui passait par là avec deux collègues, a réalisé les premiers soins mais a dû réaliser un premier tri. (…) Souvenez-vous de Juan Pablo, le jeune architecte ; de l’agence Renzo Piano. (…) Quand il est sorti et qu’il a vu Rafael, il n’a vu que sa tête posée sur le sol, la bouche ouverte les yeux fermés. Il lui disait « ne meurs pas ; ne meurs pas ». Alors même que les secours lui ont indiqué qu’il était impossible de le réanimer, Juan Pablo est resté à côté de son ami, comme pour le garder en vie encore quelques heures. (…) C’est parce que les policiers lui ont dit qu’il était obligé de partir, à près de 5H de matin qu’il a quitté Rafael. (…) Après le feu, les cris, les blessés, les morts, c’est le moment pour beaucoup d’aller déposer au 36 Quai des Orfèvres, de gré ou de force. (…) C’est le moment pour certains de rentrer seuls. (…) Pourtant, deux mois après ce 13 novembre 2015, l’espoir; la France bataillante était là : le Carillon est reconstruit à l’identique. Le 13 février il réouvrait ; il fait aujourd’hui salle pleine. 

 

14H40


 

EXTRAITS / Maître Katlama : « vos histoires nous hantent tous et nous oblige à un devoir d’humanité. A s’aimer plus, à s’écouter plus. Nous admirons tous votre courage d’être venus jusqu’à cette barre. Nous n’oublions pas pour autant toutes ces autres victimes anonymes ; celles qui sont restées derrière ; pas pour les plaindre non ; juste pour leur dire : on sait. Vous existerez également dans la mémoire commune, vous n’êtes pas en marge… S’il devait rester qu’une seule et immense certitude après ces neuf mois de doute, c’est ce supplément d’humanité que vous nous aurez légué. 

 

15H04


 

EXTRAITS / Maître Khalil : « (…) Trois hommes ont pris une décision (…). En l’espace de quelques secondes, ils vont anéantir la vie des personnes présentes mais pas seulement. (…) Alba et son petit ami Joël s’étaient donné rendez-vous pour le week-end. 21H24 : dès les premiers coups de feu, Alba et Joan se séparent. Lorsque Joan réalise, il cherche sa petite amie. Joan ne parle pas français. Désespéré, il porte Alba et essaie de l’aider. Il trouve quelqu’un, puis s’en va. Tous les autres feront de même. (…) Etudiant, Yann allait très souvent dans ce restaurant. Son ami Gaël était monté pour l’occasion. Les amis finissent par obtenir une table à l’intérieur. 21H24 : le crissement des pneus alerte Yann. (…) C’est entre soeurs que Marie et Anne-Lise avaient décidé de diner. (…) Stella, médecin elle aussi avaient fini. Elles étaient sur le point de payer. Stella est morte. (…) 

Il reste des cendriers désormais remplis ; un amoureux portant l’être aimé inanimé ; beaucoup d’incompréhension. Cette maudite SEAT a laissé dans son sillage beaucoup de noir … mais Simon a bien trop de conviction, de ténacité de courage pour se laisser sombrer. Il a rouvert son restaurant. Pas tout à fait à l’identique ; il en a changé les couleurs. Il est à l’image de sa croisade : celle qui oeuvre pour que la fraternité triomphe face à la barbarie ».  

 

15H33


 

EXTRAITS / Maître Estelle Dhimolea : « il y a la Belle Equipe au 92 rue de Charonne, qui se remplit petit à petit. C’est le lieu où se sont donné rendez-vous deux copines, toutes les deux inspectrices des douanes. (…) Des copines, il y en a d’autres : Audrey est arrivée la première … elle s’est installée en terrasse au fond à gauche contre la vitre. Ce soir-là, il y a aussi des rendez-vous amoureux. Il y a aussi Lamia et Romain. Lamia connait bien le quartier. Elle habite à dix minutes d’ici. Lieu de rendez-vous : Romain lui a dit « c’est toi qui choisis » … alors elle a choisi La Belle Equipe. Pour Juliette, c’est la première fois qu’elle vient dans ce quartier ; c’est la première fois qu’elle rencontre ce garçon. (…)

Le restaurant est exceptionnellement plein. Ils sont presqu’une cinquantaine pour venir fêter l’anniversaire d’Hoda. Rien de surprenant : Hoda est solaire, souriante, elle arrive à réunir tout le monde. Il y a ses amis de boulot et ceux avec qui elle partage sa vie depuis des années. (…)

Imaginez toute cette vie : ils trinquent, ils discutent de tout et de rien ; ils mangent. Chacun est à sa place, il n’aurait pas pu en être autrement. Cette famille on ne peut que l’envier et avoir envie d’y être. (…)

Il est 21H35, la SEAT, après être passée par La Belle Equipe, fait demi-tour (…). Des pétards, (…), cris, hurlement, « mouvement de foule », « homme armé », « TAC-TAC-TAC en continu », « ils n’arrosent pas par hasard », « ramper », « courir », « bruit de chargeur », « rafale », « coup par coup », « me protéger », « ne rien voir » ; « j’ai senti l’impact » ; « ne rien faire » ; « j’ai reçu ma première balle » ; « c’est la guerre ». « J’ai senti un immense coup percutant ». « Faire la morte ». « J’ai mal ». « Qui est en vie ? » (…) Au minimum 164 mots pour au minimum 164 coups tirés en 120 secondes, qui paraissent une éternité. (…) 

Il est 21H37, la SEAT est repartie. La vie laisse place au silence et le silence laisse place à la panique. (…)

 

 

15H55


Maître X : « je vais être brêve. J’ai l’honneur d’intervenir pour les soeurs Hoda et Djamila que je connaissais. 

L’avocate (la voix cassée par l’émotion) : « Djamila avait 41 ans, elle était la mère d’une petite fille de 8 ans. Elle est tombée, criblée de balles et c’est dans les bras de Greg son compagnon qu’elle a pu dire son dernier mot. Elle a répété deux fois le mot Tess, le nom de sa fille. Je suis particulièrement émue et ce que je voulais dire pour elles c’est une citation de Khalid Gibran qui s’adresse à toutes les victimes « je vivrai par-delà la mort, je chanterai à vos oreilles, même après avoir été emporté par la grande vague de la mer jusqu’au plus profond de l’océan (…). Bien que mon corps paraisse absent … alors vivez pour que je sois libre ».
A toutes les victimes survivantes, je dis : « vivez pour qu’elles soient libres ». Quant à ces messieurs, qui sont dans le box, je leur dis que vous vous êtes trompé. Admettez-le et c’est là que vous ferez preuve de courage.

 

16h : suspension. 16H10 : il semble qu’il y ait un incident dans le box entre les gendarmes de l’escorte et Salah Abdeslam. Ses avocats interviennent. Cinq minutes plus tard, l’incident semble être résolu. 16H47 : l’audience reprend.

Le président : « Avant de continuer, je dois faire un rappel presqu’incongru. Je rappelle qu’il est totalement interdit de filmer, d’enregistrer, avec un téléphone, un ordinateur, dans cette salle et dans les salles annexes. Il m’a été rapporté que certaines personnes, parait-il des avocats avaient pris des photos ou enregistré. Je vous rappelle cette obligation , cette interdiction. Merci de votre compréhension ».

 


 

 

EXTRAITS / Maître Delgado :  « le Comptoir Voltaire, c’est la dernière terrasse a être attaquée. (…) Le Comptoir Voltaire est la seule terrasse couverte a être attaquée par un seul assaillant, qui en plus est une bombe humaine … et la seule terrasse à ne pas avoir été attaquée par des armes automatiques. Enfin, le Comptoir Voltaire est malgré la violence de ces attaques, la seule terrasse où on ne déplore pas des morts parmi les victimes. Tout ça on le sait : c’est la défaillance de la ceinture explosive de Brahim Abdeslam qui n’a pas fonctionnée et qui a évité probablement, encore et encore des morts.

Par contre, ce que nous ne savons toujours pas c’est effectivement : comment se fait ce choix des terrasses ? Pourquoi ce parcours ? pourquoi le Comptoir Voltaire à la fin … et enfin, alors que les assaillants disposent de munitions et d’armes, pourquoi c’est Brahim Abdeslam qui descend de la voiture et qui se fait exploser ? pourquoi alors qu’il y avait des armes ne pas commettre une nouvelle tuerie à la kalachnikov ? (…)

Ce soir-là, Brahim Abdeslam a définitivement renoncé à son humanité. (…) Je ne souhaite pas dire que c’est un kamikaze. Je préfère parler d’attentat suicide. A proprement parlé, la technique du kamikaze est une technique de combat des militaires contre les militaires. Lorsque la technique est utilisée contre des civils, les auteurs deviennent des terroristes (…).   

 

17H15


 

EXTRAITS / Maître Aboucaya : « (…) David a vu entrer un homme dans le café. Un homme qui se cogne contre le battant de la porte, qui s’avance dans la travée. Un client comme un autre, que certains ont trouvé un peu bizarre, brutal. Il heurte la serveuse, ne bouge plus. Et puis soudain, une lumière blanche a jailli dans son dos (…). 

David est un soignant, infirmier. (…). David va se concentrer sur un troisième blessé (…). Il décide de le réanimer. Avec Jason, ils vont se relayer pour lui prodiguer un massage cardiaque. Et ça dure pendant une dizaine de minutes jusqu’à ce que David soulève sa doudoune et déchire le sweat-shirt de Brahim Abdeslam. C’est là qu’il découvre les fils de toutes les couleurs, voit les boulons par terre et réalise que c’est un kamikaze qui s’est fait exploser (…). David dit que s’il avait su que c’était Brahim Abdeslam, il aurait quand même tenté de réanimer. Son empathie et son désir de soigner sont encore plus puissants qu’avant le 13 novembre. C’est l’exact opposé du terrorisme. Et c’est probablement la plus belle réponse humaniste que l’on peut adresser au box des accusés et à leur commanditaire.

 

17H26


 

EXTRAITS / Maître Phelizon : « je m’appelle Augustin et j’ai six ans. Mes parents, le soir du 13 novembre, ils étaient au Comptoir Voltaire. Mes parents sont chouettes. A l’époque, ils avaient une quarantaine d’années. (…) Ma mère était enceinte de cinq mois (…).

Et puis, il est 21H41. C’est le moment où tout s’arrête, où la vie est bouleversée. Ma mère est projetée en avant sur la table. (…) C’est mon père qui va la sortir de là et les secours vont arriver. (…)

Je suis né le 9 mai 2016 ; c’était un soulagement (…).  ; soulagement pour mes parents. Début d’une nouvelle angoisse parce que tous les jours sortir dehors, s’efforcer de sortir de la maison, être dans l’environnement immédiat de ces attentats. (…) De l’angoisse va arriver la colère. Il a fallu l’intervention d’un auxiliaire de justice et d’un président de la République pour qu’enfin on puisse être relogés.

(…) Je m’appelle Augustin ; j’ai six ans. Mes parents vont mieux … et moi, maintenant, ça va ».

 

17H35


 

EXTRAITS / Maître Burguburu : « (…) le 13 novembre, le Bataclan est devenu le lieu de la barbarie, le théâtre de trois hommes, armés de kalachnikov, faisant face à un groupe de rock, chantant, armé de guitares et de baguettes de batteries.

(…) La personne morale que je défends n’est pas faite de chair, de sang et de larmes mais la personne morale que je défends elle existe pour des êtres faits de chair, de sang et de larmes. Alors, quand à l’ouverture de ce procès, il fut d’emblée remis en cause la recevabilité des constitutions de parties civiles des personnes morales, (…) je me suis demandé « mais pourquoi ?! Pourquoi le Bataclan n’aurait-il pas sa place ici ? Et surtout, je me suis demandé quel est le sens de cette question-là, à ce moment là, dans ce procès-là ?!

Les lieux ce sont ce lien symbolique qui unit toutes les victimes. Comment faire sans ? 

Pour finir, retournons la question : est-ce que ce procès a un sens pour le Bataclan ? Le Bataclan aurait pu disparaître ; ne pas s’en remettre. Eh bien c’est l’inverse. Il s’ouvre, s’agrandit, se déploie de plus en plus (…) ».

 

17H50


 

EXTRAITS / Maître Plantevin : « ma consoeur vient de vous dire avec des mots très beaux à quel point le Bataclan est un lieu de fête. C’est vrai que ce 13 novembre, ce soir-là il y a une alchimie, une communion, un enthousiasme particulier, qui fait de cet endroit un endroit de fête.

A 21H45 minutes et huit secondes ce véhicule Polo vient stationner devant le Bataclan. 20 secondes plus tard, le moteur est coupé et les phares s’éteignent. Je me demande moi ce qu’ils se disent à ce moment-là ces trois hommes-là. A quoi pense-t-il durant ces deux minutes qui vont s’écouler jusqu’à ce qu’ils sortent du véhicule ? (…)

Quatre-vingt-dix hommes et femmes vont perdre la vie dans ce lieu de fête. Des centaines d’autres vont y être blessées et tant sont encore empêtrés dans cette scène qui est d’une violence extraordinaire et dont ils n’arrivent pas à se défaire.

 


18H01

 

EXTRAITS / Maître Pompidou : « je vais vous parler des victimes qui se trouvaient dans la fosse et aux abords.

Tout a commencé avec le bruit. C’était la chanson « Kiss for the devil ». Des pétards ou le bruit de la pyrotechnie pour certains. Et ces bruits qui se répètent : clac-clac-clac. Ca recharge ; ca reprend. Clac clac clac : « un cri / une détonation / un silence » nous dit Guillaume en octobre 2021. Succèdent les cris, les plaintes, les râles de souffrance, les suppliques, les appels à l’aide. Les téléphones attirent l’attention des terroristes.  Dire à son voisin de faire silence : « TA GUEULE ! », c’est Nicolas qui le dit.

(…) Voir des confettis tomber. En fait, c’est des morceaux de corps de Samy Amimour qui s’est fait exploser sur la scène. Des montagnes de corps dans la fosse. (…) Cette scène, la montagne de corps dans la fosse, pour ceux qui l’ont vue, restera gravé dans les mémoires à jamais.

(…) « Se tenir la main quand on avait peur » nous a dit Vanessa le 18 mai. S’étreindre lorsqu’on pense que c’est le dernier moment. (…) Et puis enfin, le toucher ça peut être un au revoir : « son dernier contact est sa main dans la mienne » nous a dit Floriane (…) ».

 

18H15


 

EXTRAITS / Maître Reinhart : « (…) à l’instar de Céline qui a écrit « j’ai attrapé la guerre dans ma tête », les parties civiles pourraient dire « j’ai attrapé l’enfer dans ma tête ». (…) Les terroristes ont inversé l’ordre des choses, l’ordre du monde. Eux sont devenus implacables, tout puissant ; les innocents sont devenus coupables.

Au moment même où l’enfer est sorti de ses entrailles, la terre a arrêté de tourner rond (…). Monsieur le président, mesdames, messieurs de la Cour, vous seuls avez le pouvoir de rétablir l’espace d’un instant une sorte d’équilibre, faire en sorte que les victimes ne se sentent plus coupables ».

 

18H27


 

EXTRAITS / Maître Cournac : « (…) tranquille, cet endroit ne le fut pas. (…) Comme Aurore (…), comme Arnaud, venu au Batraclan avec sa femme Marie (…), comme David qui s’installera sur le balcon avec ses amis (…), comme Gréogry et Caroline, également au balcon (…). Comme Philippe et son épouse Valérie, qui tenteront de s’échapper par la coursive et tomberont nez à nez avec les assaillants (…). Comme Stéphane installé au même endroit qu’Aurore. Ils seront tous otages. (…) Ils deviendront voisins d’infortune, liés à jamais par l’horreur de l’histoire qu’ils ont vécu. (…) Qu’il s’agisse du Stade de France, des terrasses ou restaurants, tout s’est déroulé en un trait de temps. La prise d’otage aura duré elle plus de deux heures.

 

Un confrère de Maître Cournac prend sa suite, mais j’ignore son nom (s’il me lit, qu’il n’hésite pas à m’écrire!) : 

EXTRAITS / L’avocat : « (…) deux heures de questionnement, deux heures de combativité. Deux heures qui leur ont paru comme une éternité. Pourquoi cette prise d’otage ; pourquoi ? Pourquoi avoir retenu des personnes en sachant pertinemment qu’elles couraient à la mort ?

Ce sont des vies marquées à jamais ; des vies changées. (…) Votre décision aidera les parties civiles à s’en sortir ; à s’échapper du Bataclan, sortir de l’obscurité du couloir ; en somme de l’obscurité qui a volé leur quotidien à jamais.

Quant à vous messieurs les accusés, si ce procès vous a paru interminable ; ce temps n’est rien face aux vies qui se sont arrêtées ce soir là. Pour tous ceux là, le temps s’est arrêté cette nuit-là et ne reprendra peut-être pas.

 

18H37


 

EXTRAITS / Maître Lemont : « (…) j’ai une pensée pour les victimes qui n’ont pas suivi les débats, ne se sont pas constituées parties civiles. Vous leur devez une rédaction de l’arrêt plus large que la formulation retenue dans l’arrêt de mise en accusation.

(…) J’ai une proposition à vous faire ; une proposition différente de celle faite par mes confrères. En droit, la victime c’est l’article 2 du code de procédure pénale (« l’action civile en réparation du dommage causé par un crime, un délit ou une contravention appartient à tous ceux qui ont personnellement souffert du dommage directement causé par l’infraction »). (…) Les victimes dans notre droit pénal sont également imprimées dans les termes de l’article 121-5 du code pénal qui définit la tentative d’infraction (« la tentative est constituée dès lors que, manifestée par un commencement d’exécution, elle n’a été suspendue ou n’a manqué son effet qu’en raison de circonstances indépendantes de la volonté de son auteur »).

Le Bataclan c’est le tombeau de quatre-vingt-dix personnes humaines mais c’est aussi un champ de héros ; des centaines de victimes survivantes. (…) Les victimes n’ont pas seulement été le siège passif d’un dommage mais aussi cet élément actif. (…) Ils ont subi l’innommable mais ils ont fait face (…) et se sont opposés définitivement au scénario de mort qu’on leur proposait. Bien plus encore, ils ont empêché de multiples tentatives d’assassinat (…).

 

19H05


 

EXTRAITS / Maître X  : « juste après le passage du commando de la mort, une chaine humaine de solidarité s’est immédiatement constituée, pour garder en vie le plus longtemps possible ce que les assassins n’avaient pas pu tuer. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, ils ont apporté ce qu’ils pouvaient en attendant qu’arrivent les premiers secours. (…) Je pense à ces habitants de l’immeuble du passage Saint-Pierre-Amelot. Ils ont ouvert leurs portes à certains des rescapés. (…) Hier, ma consoeur maître Samia Maktouf a dit que le 13 novembre pour les victimes survivantes, c’était tous les jours. Pour ceux qui sont intervenus pendant ou après les attentats, qu’ils soient reconnus parties civiles ou pas, ils sont reconnus désormais comme de grandes victimes de la vie et radiés à jamais.

 


19H14 : l’audience est terminée.

Le président : « nous avons terminé pour aujourd’hui ces plaidoiries. On reprendra demain à 12H30… (il sourit) on va essayer 12H30 ! L’audience est levée pour aujourd’hui ».

 

A demain ! 


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