Jour 129

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

EXTRAITS

LUNDI 30 MAI 2022

 

12H : de retour à la Cour d’appel pour la suite du procès V13. Arrivée rue de Harlay comme tous les jours, on est accueillis par Willen, qui fait partie de l’équipe des « gilets roses » (bon comme j’ai eu l’intelligence de mettre la photo en noir et blanc vous ne verrez pas le gilet rose de Willen mais vous devez me croire sur parole : il en porte un ! Toujours est-il que les gilets roses ce sont toutes ces personnes déployées dans la Cour d’appel pour accueillir, orienter, renseigner, contrôler les badges de tous ceux qui souhaitent accéder au procès V13 ! Dans les gilets roses, il y a d’ailleurs plein d’étudiants en droit :)).

12H59 : la sonnerie retentit. La cour entre.

Le président : « nous avons un détenu qui refuse de comparaître. Il s’agit de monsieur Usman Muhammad. Je désigne Maître X (huissier) avec la mission de lui faire les sommations d’usage. L’audience est suspendue ».

Muhammad Usman

Pour rappel, Muhammad Usman est accusé d’avoir quitté la Syrie avec d’autres en empruntant la route des migrants et dans le but de commettre un attentat en Europe. Il ne serait pas parvenu à rejoindre la Belgique à temps car a été placé en détention par les autorités grecques en octobre, qui s’étaient aperçues qu’il utilisait une fausse identité. Relâché après plusieurs semaines, il a poursuivi son chemin sur la route des migrants et a été arrêté en Autriche en décembre 2015.

 

13H36 : la sonnerie retentit. La cour entre à nouveau.

Le président : « bien. Petit malentendu qui fait qu’on ne peut pas reprendre tout de suite car l’huissier n’a pas pu noter toutes les déclarations de monsieur Usman. Je suis désolé. L’audience est à nouveau suspendue ».

 

13H56 : la sonnerie retentit. La cour entre.

Le président : « monsieur Usman refuse à nouveau de comparaître pour des raisons médicales qu’on est en train d’essayer de résoudre. On va faire le nécessaire pour que ce problème médical soit résolu et nous allons continuer cette audience.

Je remercie les conseils des parties civiles pour m’avoir adressé le planning des projets de plaidoiries individuelles à partir du 1er juin. Il y a un déséquilibre assez important sur les journées du 3 et 7 juin. Le 3 on a 14 plaidoiries prévues alors que le mardi 7 il y en a 19. Et sur la durée : le vendredi on aurait 2H30-3H prévues alors que le mardi ce serait aux alentours de 6H … donc il serait fort opportun que certains avocats qui se seraient inscrits le 7 juin puissent se déplacer le 3 juin pour que ce soit équilibré et qu’on ait l’attention nécessaire pour entendre ces plaidoiries ».

 


 

EXTRAITS / Maître Petit : « monsieur le président, mesdames, messieurs de la Cour (une photo est projetée). Parmi les 132 personnes décédées dans les attentats, figurent Fabian. (…) Fabian avait 51 ans lorsqu’il a été abattu au Bataclan. Allemand de naissance, il a terminé son doctorat à Paris et a obtenu un peu plus tard la nationalité française. Il est devenu professeur d’allemand dans un lycée dijonais. (…) Il avait rejoint en France Sophie B. rencontrée à la fin des années 80. Près de 30 ans de vie commune. Ils se sont mariés en 1994. Ils ont eu un premier fils, puis un second. Quand il a été assassiné, ses fils étaient âgés de 21 ans et 16 ans seulement. (…) C’est une famille dévastée qu’il a laissé derrière lui. Son petit-fils Haïko né fin 2021 n’aura pas la chance de connaître celui qui assurément aurait été un formidable grand-père ».

 


 

EXTRAITS / Maître Bayssieres (elle lit les mots de la maman d’Hugo) : « s’il y a bien une personne qui ne méritait un aussi effroyable et funeste destin (…) c’était mon enfant chéri Hugo. (…) Tout démarrait alors pour lui. (…) Hugo incarnait avec une sincère et délicieuse simplicité, une certaine forme de bienveillance ; celle d’un regard toujours tourné vers les autres, proche ou lointain. Il se réjouissait à cette époque, d’un avenir rempli de projets et en cela, de promesses d’épanouissement. Il était loin d’imaginer sans doute que la barbarie allait mettre brutalement et cruellement un terme à ses espérances ».

 

14H12


 

EXTRAITS / Maître Ardoin Saint Amand : « aujourd’hui, toute la famille de Rafael, qui vit en Allemagne s’est rassemblée, et ils vous demandent tous de faire un instant de silence. (silence dans la salle). Merci beaucoup ».».

 


 

EXTRAITS / Maître Costes : « je vais évoquer devant vous la mémoire de quatre victimes ».

 

NICOLAS

EXTRAITS / A la demande de la famille de Nicolas, Maître Costes lit un poème de Paul Eluard – La nuit n’est jamais complète :

La nuit n’est jamais complète.
Il y a toujours puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chagrin, 
une fenêtre ouverte,
une fenêtre éclairée.
Il y a toujours un rêve qui veille,
désir à combler,
faim à satisfaire,
un cœur généreux,
une main tendue,
une main ouverte,
des yeux attentifs,
une vie : la vie à se partager ».

 

BAPTISTE – LE BATACLAN

EXTRAITS / Maître Costes lit un texte écrit par la famille : « (…) Ils n’auront pas anéanti la musique, la convivialité, la beauté. Baptiste, c’était une guitare et un sourire ; ce sourire s’est éteint le 13 novembre 2015 au Bataclan. Ce sourire nous y pensons tous les jours, il fait partie de nous pour toujours ».

 

NICOLAS – LA BONNE BIÈRE

EXTRAITS / Maître Costes lit un texte écrit par la soeur de Nicolas : « (…) le 13 novembre 2015, personne ne peut parler de belle mort. Ils sont tous partis trop tôt ; trop brutalement. C’est une mort injuste, absurde ; on ne pourra jamais l’accepter. (…) La haine ne nous habitera pas : nous la vivrons cette vie, grande, joyeuse, pleine de projets et de petits bonheurs partagés. (…) Celui que tu étais s’est inscrit dans le cœur pour l’éternité. On t’aime Nico ».

 

LUCIE

EXTRAITS / Maître Costes lit un poème choisi par la famille de Lucie (L’espérance – Andrée Chedid) :

« J’ai ancré l’espérance
Aux racines de la vie

Face aux ténèbres
J’ai dressé des clartés
Planté des flambeaux
A la lisière des nuits

Des clartés qui persistent
Des flambeaux qui se glissent
Entre ombres et barbaries

Des clartés qui renaissent
Des flambeaux qui se dressent
Sans jamais dépérir

J’enracine l’espérance
Dans le terreau du cœur
J’adopte toute l’espérance
En son esprit frondeur ».

 


 

FANNY – LE BATACLAN

EXTRAITS / Maître Le Roy : « je vais d’abord vous parler de Fanny. Elle avait 29 ans. Elle est décédée au Bataclan sous les balles et sa maman est aussi décédée au cours de cette audience, début avril. Je vais vous lire le texte que son papa avait écrit au lendemain de sa mort : « ce matin, la conscience et la faim m’ont réveillées vers 3H du matin. Alors, dans ce demi-éveil, ma bouche a commencé à répéter ce mot : lache lache lache ! (…) Vous ne me tuerez pas au travers de ma fille car vous avez renforcé mon gout pour l’impertinence, la provocation ; vous avez accéléré ma prise de consicence de l’existence d’un tout ; car vous m’avez demandé de rassembler mes forces (…). La douleur et la colère du père de famille sont à la hauteur de l’amour qui lui était porté par les siens » ».

 

ARIANE – LE BATACLAN

EXTRAITS / Maître Le Roy : « (…) Ariane était la deuxième de la fratrie. Elle avait 24 ans. Elle avait des longs cheveux châtains et des yeux verts. Ariane a été tuée au Bataclan. Le rapport d’autopsie décrit une hémorragie interne cataclysmique. L’horreur absolue (…) S’il y a une chose qui doit rester d’Ariane dit sa maman, ce sont les éclats de rire. C’est cet éclat de rire qui résonne encore dans le cœur de sa famille et de ses amis ».

 

EXTRAITS / Maître Le Roy : « Thomas avait 32 ans, des parents, un frère. Il construisait une jolie vie avec Christelle qu’il aimait passionnément. Le 14 novembre 2015, ils devaient tous deux signer l’achat de leur premier foyer ensemble. Thomas a été emporté alors qu’il prenait un verre avec ses collègues d’Universal au Bataclan. (…) Thomas était pétillant, chaleureux et caustique. Il restera joie de vivre et ouverture au mojnde. Thomas c’est aussi le fruit de l’amour ; l’amour entre les cultures, entre les peuples … sa maman est catholique, son père est mususlman. Vous l’avez entendu Hassen affirmer haut et fort que le prétendu islam des accusés ne sera jamais le sien, ni celui de ses parents, ni de celui du milliard de mususlman. (…) »

 

14H24


 

EXTRAITS / Maître Maugendre : « ‘oh Juju, la mort t’a fait un croche-patte!’. Ceux qui savent, comprendront. Elle est enterrée dans le quartier de son enfance, non loin du lycée Montaigne, berceau de ses amitiés sans faille ; le cœur irradiant qui orne sa tombe est celui de sa vie, de celle qui a toujours fait passer les autres avant elles ; de celle qui est capable de remuer ciel et terre par son hypersensibilité et sa détermination. Elle était un pilier pour sa mère, son père, sa sœur, son frère, pour son compagnon Grégory, tous réunis ici aujourd’hui, mais aussi pour tellement d’amis et de bénéficiaires de résidences sociales dont elle avait la charge. Pour ses proches, sa mort laisse un vide intersidéral. (…) Elle fut un soleil pour Hyacinthe ; elle fut un soleil pour Marie-Aimée, elle fut un soleil pour Thierry, Hodda, Halima, eux aussi décédés sur la terrasse de La Belle Equipe. Née le 10 juin 1981, Justine est morte à 34 ans ».

 


 

EXTRAITS / Maître Malapert : « la famille d’Asta m’a confié des trésors. Je vais vous en livrer certains pour vous faire entrevoir qui était Asta. (…) On disait d’elle qu’elle était un soleil ; aujourd’hui il est doux d’imaginer qu’elle se cache derrière chaque rayon ; généreuse et d’une infinie gentillesse, elle prenait du temps pour les autres … à tel point que sa famille la taquinait pour l’appeler l’assistante sociale. A la pharmacie comme à la maison, elle était toujours de bonne humeur et propageait la joie autour d’elle (…) même si sa famille m’a confié qu’elle pouvait être boudeuse ! Asta était un pilier. Elle laisse un vide immense et son départ a été si soudain, si violent, qu’on a parfois l’impression qu’on va fermer les yeux, les rouvrir et voir le sourire d’Asta. (…) Il faut continuer à aimer et à rire pour elle ».

 


 

EXTRAITS / Maître Migueres, avocat de la famille de Michelli, une jeune mexicaine tuée le 13 novembre 2015 : « (…) fascinée par la France depuis son enfance, sa langue, sa culture, son art de vivre, sa liberté ; elle y était venue pour étudier, pour travailler ; pour être heureuse. Elle y avait rencontré l’amour (…).

Vous là-bas dans le box des accusés, surtout ne regardez pas la photographie de Michelli, (…) gardez vos têtes baissées (…) ».

 


 

EXTRAITS / L’avocate (collaboratrice de maître de Montbrial) : « pour vous parler de Guillaume, mort au Bataclan, je pourrais vous dire que c’est un grand costaud au regard doux (…). Je pourrais vous dire que c’est un éternel insouciant, un fin gastronome, un ami serviable. (…) Je pourrais vous dire que c’était une encyclopédie du hard-rock (…). Je devrais surtout vous dire que sur son fond d’écran d’ordinateur, il y avait Séraphine, 4ans et demi, Salomé, 7 ans et demi et Carine, sa compagne adorée depuis les bancs de l’école de journalisme. (…) Guillaume était né un 8 mai, jour de paix et partit un 13 novembre, jour de pénombre (…). 

Je voudrais vous laisser avec les mots de sa fille Salomé, 13 ans, dont le prénom signifie la paix : « (…) pourrions-nous nous unir et trouver la force de vaincre l’obscurantisme dans notre pays ? »  ».

 

Une autre avocate la relaie :

L’avocate : « (…) le temps, contrairement à ce que l’on pense, ne fait pas son œuvre face à la disparition aussi brutale d’un fils. Le temps passe simplement. Il ne répare rien. Il creuse un peu plus la douleur de ces parents inconsolables qui ont perdu leur fils, ce fils unique ».

 


 

14H43 : suspension. 15H : reprise. 


 

EXTRAITS / Maître Tardy : « (…) Avons-nous la liberté de haïr ou de ne pas haïr ? 

Nous envisageons toujours la haine sous son aspect négatif. (…) On ne se flatte pas ; on ne s’enorgueillit pas d’avoir agi sous l’impact de la haine. Haïr les terroristes serait-il se rabaisser à leur niveau ?! (…) La haine est un sentiment vivant. On ne peut donc pas enfermer la haine dans un carcan d’emblée. La haine peut être un affect transitoire qui nous pousse à faire le deuil. Il convient donc seulement de sanctionner les actions les plus néfastes.

L’amour et la haine sont frères ennemis. (…) Ne vous trompez pas : un maigre élan d’humanité, (…) ne permettra pas à toutes les victimes de pardonner les terroristes ; car renoncer à la haine, ce n’est pas choisir le pardon ; car NON, nous ne nous pourrons pas tous vous pardonner mais nous laisserons tous à la Cour le pouvoir de juger de votre sort. (…) ».

 

 

EXTRAITS / Maître Saumon commence sa plaidoirie avec les mots tirés du livre d’Antoine Leiris « Vous n’aurez pas ma haine ». Hélène, la femme de ce dernier a été tuée au Bataclan) : « « je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir ; vous êtes des âmes mortes. (…) Non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. (…) Vous voulez que j’ai peur, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité : perdu ! Même joueur, joue encore. (…) Je l’ai vue ce matin, enfin, après des jours et des nuits d’attente. Bien sûr, je suis dévasté par le chagrin je vous concède cette petite victoire mais elle sera de courte durée. (…) Nous sommes deux, mon fils et moi mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde. (…) Il a dix-sept mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours puis nous allons jouer, comme tous les jours. Et toute sa vie, ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre car non, vous n’aurez pas sa haine non plus » (fin de la citation du livre).

(…) Aujourd’hui, c’est votre décision, par sa motivation, par les condamnations que vous prononcerez, qui peut encore donner du sens à l’absurde. Elles s’appellent l’autorité judiciaire, la justice, la paix et la fraternité. (…) Votre décision dira : on n’assassine pas au nom d’un dogme. Votre décision, par le seul pouvoir des mots, doit être un rempart devant le fanatisme. Votre arrêt doit permettre de comprendre l’incompréhensible. C’est l’enjeu que nous vous confions (…) ».

 


 

EXTRAITS / Maître Giffard : « (…) il y avait plein d’amoureux ce soir là sur les endroits visés par les attentats. Il y avait des couples hétérosexuels, des couples gays, des couples mariés, des couples remariés. Il y avait des amis amoureux, redevenus amoureux, qui pensaient que le reste de la bande ne le savait pas … il y avait des amoureux Tinder. (…) Les terroristes, ils savaient tout ça parce qu’à Paris, ce n’est pas honteux d’être amoureux.

Les amoureux ont fait ce qu’ils ont pu avec leur séquelle. (…) Il y a eu beaucoup d’enfants, on vous en reparlera. Et puis il y a eu des rencontres sans forcément de mariage ou d’enfants. Les victimes ont choisi parfois quelqu’un de neuf qui ne sait rien de tout cela et qui accepte de vous prendre, sans tout savoir, sans tout comprendre … qui vous prend avec ce que vous avez laissé derrière vous. Il y a eu des rencontres entre des survivants, des rencontres entre des survivants et des endeuillés. Il y a même eu des rencontres un peu interdites entre des soignants,des pompiers et des personnes qu’ils avaient assisté. Et il y a eu des re-rencontres entre des personnes qui s’étaient séparées et se sont retrouvées, comme Morgane et Kevin pour ne pas les nommer (…).

De l’autre côté de la barre, il n’y a pas eu beaucoup d’amour. Je parle essentiellement des accusés les plus impliqués. Je ne pense pas que ce soit par pudeur. Je pense qu’en fait ce sont les relations amoureuses avec les femmes qui doivent être tues. Ce qu’on a compris dans ce procès, notamment grâce à Hugo Micheron, c’est l’importance de la promesse nuptiale pour attirer les hommes en Syrie. (…) Pour ceux qui comme moi sont venus pendant 9 mois ; ça ça reste vraiment une énigme cette histoire de paradis. Les 72 jeunes filles, vierges, prépubèrent … déjà le chiffre je le comprends peu ! Comment on peut inciter des jeunes hommes à tuer autant de gens dans l’espoir de telles relations ?! (…) ».

 

Une autre avocate luisuccède sur le même thème : 

EXTRAITS / L’avocate : « elle le prend par le col, le tire au sol ; il la protège de tout son corps et complètement à découvert. Les minutes semblent une éternité ;  elle n’a qu’une peur, qu’il s’affaisse sur elle. (…) Elle voit un des tueurs dans sa ligne de regard, il semble jubiler. Son souffle s’accélère, il panique ; elle respire doucement à son oreille, pour le calmer. Les secondes semblent une éternité. Et puis soudain, une voix « ils montent ! ». Elle donne le signal de départ. Ils l’extirpent de toutes ses forces. Elle le sent derrière elle, lui donne la force d’avancer, la pousse à l’extérieur. Ils sont dehors, ils sont vivants (…) et puis ils fuient dans la nuit. Ils s’aiment toujours, ils ne se sont pas lâchés (…) ».

 

15H55


 

EXTRAITS / Maître Vinckel : « ‘De quoi se souvient-on quand on se souvient ? (…) L’existence même de ce procès et le fait que le procès soit filmé montrent que sa justice et la société ont la détermination de conserver la matière première, brut et objective (…). Il ne faudra donc pas céder à la peur, faire preuve de courage et enseigner au nom de la liberté et de sa petite sœur la liberté d’expression, ce qui choque et n’est pas consensuel. La mémoire sera entretenue par la poursuite et la conservation de notre mode de vie (…) et l’application au quotidien de notre devise : liberté, égalité, fraternité ».

 

 

EXTRAITS / Maître Levy : «  la mémoire fait partie de soi, qu’on le veuille ou pas. Nadine a ainsi pu dire « j’ai beaucoup de mémoire ; peut-être trop malheureusement ». (…) Les attentats ont causé la mort de 132 victimes. Ainsi elles ont laissé derrière elles des amis, des familles, des proches, qui ne peuvent se résoudre à l’oublier. Il fallait non seulement accepter la mort mais aussi trouver la force de vivre (…).

Pour donner du sens à cette perte, certains ont donné à certains lieux le noms de ces victimes. Tel est le cas pour Matthieu, Fanny, Marion, Charlotte, Emilie, Quentin, Lola, Franck ou encore Ariane. D’autres ont mis en place des évènements culturels avec notamment ‘les bouffardises’ en hommage à Maxime (…). Cela se fait également par le nom donné à un prix. (…) Cela passe aussi par le besoin d’écrire (…) mais aussi par la réalisation de court-métrage  (…). D’autres ont enfin choisi de créer des associations comme l’association Hugo Sarrade, l’association « le kiosque à Baptiste ». On pourra enfin parler du fonds de dotation Quentin Project for life (…).

Mais la mémoire de ces attentats ne se résume pas qu’à ces projets (…) puisqu’il s’agit aussi pour les victimes d’entretenir la mémoire du défunt. On se souvient tous d’Aurélie. (…) Elle doit non seulement rappeler la mémoire de son père à son fils mais elle doit aussi créer du souvenir pour sa petite fille qui n’était pas née ».

 

16H18

 

EXTRAITS / Maître Saidani : « on est face à un procès hors norme mais qui sera jugé dans les normes du droit pénal. Ces mots que vous avez eu, ils sont gravés à jamais dans cette mémoire collective. (…) La mémoire collective est essentielle parce qu’elle oblige la société civile à s’interroger ; à nous rappeler à jamais ce qu’il s’est passé.

Vous mesdames messieurs de la cour, vous êtes ces acteurs, vous les dessinateurs, vous êtes ces acteurs, vous avocat de la défense, vous ferez partie de cette mémoire collactive, nous avocats de parties civiles, nous ferons partie de cette mémoire collective ; les chercheurs, les journalistes, ceux qui filment, ceux qui écrivent, les twittos feront partie de cette mémoire collective parce que ensemble, nous exprimons des faits, nous donnons à ces faits une cohérence, nous expliquons une histoire (…) ».

 


 

EXTRAITS / Maître Maugendre : « (…) Monsieur de la Cour, Mesdames de la Cour, Loulou (le président lève la tête mais reste impassible : aucun sourire ne se dessine sur son visage ! Pour info : c’est le surnom qui lui est donné par plusieurs parties civiles et qui est régulièrement utilisé dans les dessins de « Baboo ») … vous vous demandez ce que vient faire le thème de la liberté de créer dans ce procès. Eh bien elle vient dire qu’aucun acte de terrorisme, aucun djihad ne peut effacer le dessin, ne peut taire notre musique, ne peut brûler nos peintures et nos photos.

Lorsque Philippe Lançon, dans son bouquin « Le lambeau » oppose l’humanité à la barbarie, il fait œuvre de résistance. Lorsque Eléa, le 13 novembre 2015 fuit la fosse du Bataclan pour se retrouver sur le toit de celui-ci, elle décide qu’elle réalisera le film « les hirondelles de Kaboul ». (…) Lorsqu’Albert orne la tombe de sa fille Justine, tombée à La Belle Equipe, d’une sculpture ; c’est peut-être pour la garder dans son cœur mais c’est aussi parce qu’il est exalté par la terreur. (…) Lorsqu’ils prêtent leurs dessins au soutien des plaidoiries des avocats de la partie civiles, toutes ces victimes érigent chacune une baricade de résistance. Un petit big up pour Baboo (…). Ses planches et son humour sont des quotidiennes leçons de résistance ».

 

16H37 : l’audience est suspendue.

Le président : « bon. On va faire une pause jusqu’à 17H précise ».

17H15 : l’audience reprend.


 

EXTRAITS / Maître Christidis : « deux syllabes que soixante-neuf enfants ne prononceront plus jamais. Quarante-sept ne diront plus jamais papa. Vingt ne diront plus jamais maman … et deux ne diront plus jamais ni papa ni maman (…).

Etre enfant victime du terrorisme, c’est voir ses parents revenir de l’enfer (…) et vivre ou plutôt grandir à côté de ceux survivants. (…) Etre enfant victime du terrorisme c’est un mois sans câlin de ce père qui a peur de transmettre la mort (…). C’est faire des dessins de ses parents avec des visages tristes et apeurés, des yeux plein de stupeur. (…) Et puis être enfant du terrorisme, c’est également ceux présents ce soir-là (…). Ce sont aussi tous ces enfants dans les camps en Syrie, ceux de l’Etat islamique, qui n’ont rien demandé à personne et qui ont eux aussi perdu leur insouciance. (…) Ce sont aussi Zineb, Oussama devenu Mehdi, enfants des accusés. Oui messieurs les accusés : vos enfants n’ont pas demandé à naitre dans ce monde que vous avez choisi ».

 

17H32

 

EXTRAITS / Maître Mhissen : « ce 13 novembre 2015, Amara avait un an et demi et son monde consistait à marcher seul, manger, dormir … bref une vie bien remplie ! Ce 13 novembre, c’est donc le cœur ampli de joie qu’il est monté dans la voiture de sa tante avec sa mère pour se rendre chez sa grand-mère. Et c’est à peine quelques secondes après que son innocence a volé en éclat. (…) Ces balles qui se sont abattues sur la voiture, tuant sous ses yeux d’enfant, sa tante. (…) Ce sont près de 130 balles qui ont été tirées dont une dizaine directement en direction de la voiture. Du haut de ses un an et dix jour, Amara a tout vu, tout entendu. Victime directe, il a lui-même essuyé des tirs de kalachnikov ; victime indirecte, il a vu sa tante succomber à ses tirs … mais il a aussi vu toutes ces autres victimes blessées et décédées. Il s’est retrouvé au milieu du chaos ; que dis-je : au milieu d’une scène de guerre dont il a été l’une des victimes. (…)

Non monsieur Abdeslam je ne dirai jamais à Amara que les tirs qu’il a essuyé sont un accident, un dommage collatéral. Sortir une kalachnikov d’un coffre et tirer sur un véhicule dans lequel se trouve un enfant, une tante, n’est pas et ne sera jamais un accident ».

 

17H43

 

EXTRAITS / Maître Bahu : « il n’est pas possible pour moi de vous parler d’enfant sans vous parler d’avenir, sans vous parler d’amour. (…) Il y a une partie civile qui a rappelé il y a quelques jours que les enfants ont la vie devant eux. (…) Les traumatismes de l’enfance seraient inéluctablement les violences du futur. Mais alors comment protéger nos enfants ? Par la justice je crois. (…) Sans justice il n’y a pas de paix alors qu’avec l’envie de vengeance il n’y a que de la guerre. La violence, la guerre, les massacres brisent toujours les enfants. L’enfant qui reste mais aussi l’enfant qui est en chacun de nous. (…) La justice vient briser ce cercle de la violence. La justice qui sera rendue à l’issue de ce procès n’est pas celle de Dieu (…) alors votre tâche est grande, votre tâche est immense. (…)  ».

 

17H55

 

EXTRAITS / Maître Thevenet : « France-Elodie B. a mis fin à ses jours le X novembre 2021. (…) France-Elodie ne s’est jamais remise de ces attentats. (…) Elle a laissé derrière elle deux enfants :  Andrea ,13 ans et Anna, qui vient d’avoir un an.

J’ai une question que je souhaite poser aux accusés : que voulez-vous que je raconte à ces enfants ? Comment voulez-vous que leur grand-mère leur explique pourquoi leur mère a disparu ? Peut-être voudrez-vous que je leur parle de Dieu, que c’est lui qui a voulu ça ? Que sans eux, leur mère ne se serait peut-être jamais pendue (…). Monsieur Abrini, monsieur Abdeslam, avez-vous un instant pensé que vous alliez priver des enfants de leur mère ; vous qui accordez tant d’importance à celle qui vous a donné la vie ? Comment avez-vous pu vouloir causer une telle souffrance à d’autres êtres humains ?

 

18H04

 

EXTRAITS / Maître Capiaux : « les terroristes leur ont volé leur enfance, leur innocence et la certitude que leurs parents seront toujours là pour les protéger (…). Ces enfants du 13 novembre 2015 sont tous des victimes ; des victimes à retardement ».

 

18H10

 

EXTRAITS / Maître Harif : « j’interviens aujourd’hui pour Sami, qui avait 13 ans le jour où sa mère est décédée à la terrasse de La Belle Equipe. (…) Ce soir-là, on fêtait l’anniversaire de Hoda. Son beau père Thierry, Justine sa marraine, Hyacinthe, Hodda étaient là (…). Pour certains, ils se connaissaient depuis le lycée. (…) Après le 13 novembre, tout a été très différent pour Sami. (…) Une mère décédée, un père qui n’avait jamais été là : le 13 novembre, Sami est passé de jeune garçon comme les autres à Pupille de la Nation (…).

Aujourd’hui encore, il ne peut comprendre cette mort, qui n’a pas de sens. Il est passé souvent par des moments de profond désespoir. Il a vécu son propre deuil et dans le même temps a dû soutenir les adultes autour de lui (…). Aujourd’hui, Sami est bien sûr une partie de Marie-Aimée, ses valeurs. Il travaille comme serveur dans un restaurant. Je ne sais pas si ce sera son métier pour la vie mais pour le moment, c’est là, en terrasse, qu’il a décidé d’être.

 

18H17

 

EXTRAITS / Maître Simon : « le terrorisme est l’un des pires crimes car il choisit ses victimes parmi des innocents anonymes. Ce soir du 13 novembre, le public de la musique a été pris comme cible ; au même titre que ceux qui aiment se retrouver dans une terrasse ou dans les tribunes d’un stade de foot. Beaucoup de ces victimes entretenaient un lien tout à fait particulier avec la musique. Je garde en mémoire un moment extrêmement fort de cette audience qui a été l’écoute du fichier Olympus car au moment où la musique cesse, le baiser du diable s’étend sur toute une salle de concert. (…)

Je finirai aussi avec un échange que j’ai eu avec Benjamin, qui est un rescapé du Bataclan. (…) Il me disait que depuis ces attentats, il se sent plus mortel que jamais. Il me disait qu’il a pris conscience que la mort pouvait se terrer n’importe où, pouvait surgir à tout moment … il m’a expliqué qu’il était un homme qui avait perdu ce sentiment d’immortalité … mais m’expliquait que ce sentiment de mortalité avait déclenché un sentiment de vie. Ce que je souhaite à toutes les victimes, c’est de ressentir très fort ce sentiment de vie ».

 

18H30


 

EXTRAITS / Maître : « (…) consacré dans les six mois de son inauguration par un titre de champion du monde, le Stade de France a pu tisser un lien tout particulier avec les habitants du pays. Rares sont les français qui se sont refusés la joie et la fierté d’être bleu. (…) La mélodie « et un et deux et trois zéro » résonne autant dans mes oreilles que dans celle de mon confrère Seban. (…)

J’y vois deux grands écarts réalisés péniblement par l’Etat islamique : le premier est de s’attaquer à un univers qui fait partie du quotidien de ses membres. Le second est de justifier par des raisons géopolitiques ce qui en réalité s’explique par une idéologie islamiste, mauribonde et déconnectée de notre monde.

(Le football et les membres de l’EI) Mohamed Abrini (…) allègue un destin de footballeur professionnel qu’il s’apprêtait à embrasser. Ali El Haddad Asufi, qui utilise le pseudo Samir Nasri sur Facebook reconnait le 5 juillet 2019, et je remercie mon confrère De Taye de l’avoir relevé car il ne s’agit pas d’un détail, reconnait avoir joué au football avec Mohamed Bakkali et Yassine Atar au moins une fois (…). Osama Krayem a joué au ballon entre les immeubles avec son petit frère. (…) Abou Bakr El Bagdadi qui jouait au foot à l’école coranique (…) ».

 

18H49

 

EXTRAITS / Maître Vergnaud : « (…) ce qui a été attaqué, c’est bien la liberté de faire la fête, de s’exprimer en riant ou en chantant ; de se retrouver hommes et femmes (…). La liberté au premier rang de notre devise ; c’est cette liberté qu’ils haïssent. (…)

Si la fête a été leur cible c’est aussi parce que la fête c’est le crépusucle des soucis et l’aube de l’insouciance ; et ce moment-là c’est aussi le moment où l’on n’est plus sur ses gardes. C’est un moment de grande et d’extrême vulnérabilité. Et l’impact n’en est que plus cruel, les conséquences que plus lourdes. (…) ».

 

18H57


 

EXTRAITS / Maître Spano : « j’ai choisi pour ma part de vous parler des victimes dites étrangères ; étrangères ou non françaises. (…) En parlant des victimes étrangères, je ne peux m’empêcher de penser « étranger ». Hugo Micheron avait évoqué le sort qu’avait réservé les autorités américaines aux accusés du procès des attentats du 11 septembre. Cinq accusés, quinze ans de détention provisoire ; un procès qui a démarré il y a peu : 2021, qui s’enferme dans des conditions procédures immuables ; un procès secret, un procès pollué par cette justice militaire. (…) Je cite cet exemple parce que je veux nous remercier d’avoir cet outil et cette chance que nous avons de traiter ces cas tragiques de la bonne manière. Cet outil que nous avons, nous pouvons nous en féliciter. (…) Je concluerai très simplement en faisant un vœu : c’est que votre décision, votre verdict, soit parfait. Parfait parce qu’elle devra répondre à tout le monde. Elle ne pourra pas contenter que les parties civiles, que les avocats généraux, que les accusés. Elle devra contenter tout le monde : le grand public et tous les autres. C’est bien là toute la difficulté : une extrême justice n’amène qu’à d’extrêmes injustices ».

 

19H25


 

EXTRAITS / Maître Burguburu : « ça ressemble à quoi une vie sans plaisir ? ça ressemble à quoi ? Moi, j’ai envie de vous dire ; nan j’ai mêem envie de vous décrypter, que le goût du plaisir, une liberté non essentielle, frivole, mais une liberté quand même … est peut-être une des plus précieuses parce qu’elle est l’achèvement de beaucoup d’autres libertés beaucoup plus fondamentales elles.

(…) Voilà ! Comme le goût du plaisir, éphèmère par nature, ce que je viens de vous dire ne vaut rien, presque rien … parce que demain, tout à l’heure, cela pourra être différent. Mais parler du goût du plaisir, ce n’est ni utile, ni indécent ; c’est une quête solennelle et ultime (…) c’est aussi dire aux terroristes quels qu’ils soient ou qu’ils soient « voilà où nous en sommes aujourd’hui et nous en sommes fiers … parce que voyez vous, le plaisir laisse toujours des traces ; les plus belles … celles de la vie ne vous en déplaise ! ».

 

 

19H37 :  l’audience est terminée !

Le président : « demain nous avons de très très nombreuses plaidoiries. Il s’agirait de commencer tout à fait à l’heure (rires dans la salle…puisqu’on ne commence jamais à l’heure !). Prenez vos dispositions nous prendrons les notres ».


 

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