Jour 133

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

EXTRAITS

VENDREDI 3 JUIN 2022

 

12H45 : comme hier, j’arrive sur le fil, au moment où la sonnerie retentit. Les plaidoiries individuelles des parties civiles se poursuivent aujourd’hui.


 

EXTRAITS / Maître Tartour :  « (…) comment reprendre le cours normal de sa vie lorsqu’à 16 ans, on fait corps avec la mort ? Comment oublier une telle atrocité ? Comment oublier cette angoisse de mort imminente ? Comment oublier ces scènes d’horreur ? Comment oublier avoir reçu les restes d’un corps humain sur soi et ainsi cotoyer de si près la mort ? Comment et surtout pourquoi tout ça ? ».

 

13H02


 

EXTRAITS / Maître Chandler :  « c’est le procès de la mort mais c’est aussi le procès de la vie et ça je voudrais qu’on le retienne tous ».

 

13H17


 

EXTRAITS / Maître Fourvel :  « (…) ça fait des années, que les français subissent des attentats qui sont le résultat d’une certaine politique au Moyen-Orient ; quels que soit les commanditaires … que ce soit pour la Palestine, pour l’islamisme. Alors que faire ?! il ne vous appartient pas de vous occuper de prévention, mais j’exprime une certaine forme d’inquiétude car je me souviens comme vous qu’en 2015, le président de la République et le Premier ministre ont parlé d’état de guerre. Aujourd’hui on sait que l’Etat islamique est défait mais je ne suis pas du tout certain qu’un jour l’Etat islamique ne reprenne pas de la puissance. Ma cliente, j’aimerais bien qu’elle retourne au Bataclan un jour pour écouter un concert (…) ».

 

13H34


 

EXTRAITS / Maître Cormier :  « (…) cette sonnerie du premier jour de l’audience a été un élément déclencheur. Il y avait une solennité qui était improvisée, pas préparée et vous avez eu des mots que j’ai trouvés très justes : « je sais que les faits qu’on juge sont hors normes mais je voudrais qu’on revienne à la norme d’un procès ». (…) Je suis très fier de participer à ce procès parce que c’est un vrai procès avec ses colères, ses ennuis parfois. Oui … les journalistes ont l’air de découvrir qu’un procès c’est pas une série télévisée (…) ! ».

 

 

13H50


Petit « point info avocat » : si ce nom vous dit quelque chose c’est peut-être parce qu’il est notamment connu pour avoir été l’avocat de Booba, qui l’évoque d’ailleurs dans l’une de ses chansons : Ouest Side. Les paroles disent « Moi je ne suis pas une racaille de base. Au tribunal j’ai rien à craindre j’ai maître Le Bras ».

 

EXTRAITS / Maître Le Bras :  « (…) il n’était pas simple de prendre la parole devant vous pour essayer d’avoir une valeur ajoutée mais il était sans doute nécessaire de vous dire que parmi ces parties civiles qui n’avaient pas pris la parole, qu’il y avait de très belles âmes. J’ai à mon sens beaucoup plus appris, que je n’ai appris à ces parties civiles (…). Je retiendrai à la fois que ce procès hors normes est repassé par les mêmes codes de nos procès dans les normes. Bravo pour cela (…) ».

 

14H13


 

EXTRAITS / Maître Laurent :  « le 13 novembre 2015, madame mitrovic n’avait que 25 ans … mais c’est à partir de ce jour-là que l’hiver a définitivement pénétré son corps. Alors pourquoi la mélancolie a envahi madame Mitrovic depuis le 13 novembre 2015. Après le 13 novembre 2015, la vie de madame mitrovic a continué à être placée sous le signe du malheur. Son conjoint est devenu violent. Leur deuxième enfant est devenu handicapé à la suite d’un accident domestique ».

 

14H23


 

EXTRAITS / Maître Henneman :  « J’ai l’honneur de prendre la parole pour Vincent Michel, secouriste aux abords du Bataclan (…). Ses parents ses frères ne sont pas au courant de ce qu’il a enduré et de ce qu’il endure actuellement. Il voulait que vous sachiez, qu’il est toujours réserviste pour la gendarmerie, toujours bénévole pour la Croix-rouge et surtout qu’il n’a aucun regret d’être intervenu le 13 novembre. ‘Si c’était à refaire, je le referais sans hésiter une seconde. Je le referais avec plus de force et j’espère que j’arriverais à sauver plus de personne’ ».

 

 


 

EXTRAITS / Maître :  « Franck Lamy comme toutes les victimes qui ont eu le courage de témoigner ici, sont encore dans le Bataclan et sur les terrasses depuis six ans. Il craint l’après-procès pour lui mais aussi pour les autres victimes.

Franck Lamy est un héros, un vrai. Ce qui est fou chez lui c’est qu’aujourd’hui il refuse de se considérer comme un héros alors qu’il en a l’étoffe. (…) Comme chez les vrais héros, son courage n’était pas calculé, son courage n’était pas réfléchi. Comme chez les vrais héros, c’est sa modestie qu’on remarque immédiatement. Comme les vrais héros, Franck Lamy ressent de la culpabilité. Oui j’ai l’honneur d’assister Franck Lamy. Permettez moi de vous remercier de ce que vous avez fait. Grâce à vous, je peux encore à mon âge croire aux super-héros ».

 

15H05

Le président : « on va faire une suspension. On reprendra à 15H30. Il nous reste une dizaine de plaidoiries ».

15H45 : la sonnerie retentit. La cour entre.


 

EXTRAITS / Maître Combarel :  « ce soir-là où il devait y avoir rendez-vous avec la splendeur humaine, il y a eu rendez-vous avez la haine. (…) Ils venaient voir la France jouer, ils ont vu la mort danser. (…)

Philippe était en état de choc, déboussolé, sidéré. Philippe s’est alors mis à ramper. Très vite, en voyant ce bout de corps sur la chaussée, il a compris ce à quoi il avait échappé. Alors oui aujourd’hui Philippe vit, mais d’une vie qui n’est pas la sienne. Des lieux chers lui sont devenus interdits. (…) Je vous disais à l’instant que c’était pour lui une autre vie. En réalité ça n’en est pas une : c’est une demi-vie (…)  ».

 

15H53


 

EXTRAITS / Maître De Sevin :  « ce n’est pas facile de se prétendre victime lorsqu’on sort en apparence indemne d’un tel massacre. (…) Flora et Leonore n’ont pas l’impression d’être originales. C’est leur histoire ; leur histoire qui commence le 13 novembre 2015 et qui va définitivement changer leur vie. Ce soir-là, couchée sous les tables du Carillon, Flora serre fort la main de sa sœur jumelle et se dit « nous sommes nées ensemble, nous allons mourir ensemble ». Ces pensées vont devenir monstrueuses lorsqu’elle apprendra que ce soir-là, dans le même bar, d’autres sœurs jumelles ont perdu la vie. Cette chance-là va les accompagner toute leur vie tout comme la culpabilité d’être en vie (…) ».

 

15H58


 

EXTRAITS / Maître Jolivet :  « (…) lorsqu’elle a réussi à fuir le Bataclan, Chloé s’est réfugiée dans un bar, s’est assise au comptoir, a bu un verre de vin, est sortie sur la terrasse, a fumé une cigarette. C’est sa réponse aux attentats du 13 novembre. Elle nous montre immédiatement que sa vie ne s’est pas terminée ce soir-là et c’est sûrement la plus belle des réponses (…) ».

 

16H01


 

EXTRAITS / Maître Mathieu : « j’interviens pour ma part pour l’agent judiciaire de l’Etat. L’agent judiciaire de l’Etat est le représentant des intérêts financiers mais aussi moraux des services de l’Etat. Il porte leur voix. Bien sûr, cette parole ne peut pas se placer au même rang que celle des victimes. Elle est autre. (…) Depuis bientôt vingt ans, la jurisprudence a admis le préjudice moral de l’Etat en réparation des faits qui affaiblissent de l’Etat dans l’opinion publique et qui ce faisant lui causent un préjudice personnel et direct. (…) La France constituait une cible prioritaire de cette organisation terroriste. Il s’agissait de la frapper durement et de l’affaiblir. C’est cette intimidation et cette terreur qu’ont inspiré les auteurs de ces faits ; que l’agent judiciaire de l’Etat vient réclamer l’indemnisation. Il vous appartient de les sanctionner et de permettre si j’ose dire à une juridiction de voir que l’affaiblissement de l’Etat ne reste pas sans réponse ».

 

16H09


 

EXTRAITS / Maître :  « (…) ce procès va bientôt se terminer. J’ai lu une tribune très intéressante dans Libération qui disait « un fait historique ne s’achève jamais vraiment ».  Et moi, je pense que cet acte-là ne sera jamais terminé.

Et enfin, c’est vrai qu’on peut dire qu’il n’y a pas de limite à la destruction de l’homme mais que lorsqu’il a été au bout de la destruction de lui-même, il reste l’humanité. 

Je voudrais avoir une pensée pour ces victimes du syndrôme de stress post-traumatique et notamment pour Guillaume Valette qui s’est suicidé deux ans après les faits. Si y’a vraiment quelque chose à éviter pour l’avenir, c’est ça ».

 

16H37


 

EXTRAITS / Maître Etrillard :  « (…) dans l’époque que nous vivons, le procès appartient toujours, en partie, à l’accusé, mais aussi le procès appartient à la victime, en ce qu’elle y est judiciairement reconnu comme sujet d’une infraction pénale. Les personnes que je représente considèrent le procès comme appartenant d’abord aux victimes. Pour elles, le procès est essentiellement mémoriel. Il a pour objectif d’affirmer qu’il s’est passé quelque chose d’immensément grave (…). Il n’en reste pas moins que des personnes sont jugées, (…) mais pour une partie des personnes que je représente, ce n’est pas fondamental. (…) Elles attendent du procès un jugement venant affirmer ce qu’elles ont vécu afin que personne ne le conteste et ne l’oublie ».

 

16H52


 

EXTRAITS / Maître Tamalet :  « nous sommes tous les acteurs de notre propre vie. (…) Nous marchons tous sans exception, plongés à la fois dans l’ébulition permanente de notre société et la solitude de ses choix. En cela, nous vivons une tragédie permanente. (…)

Comme pour toutes les victimes qui ont défilé ici, il existe deux Julien : celui d’avant était un jeune et brillant grand reporter d’Europe 1 promis à une grande et brillante carrière. (…) Julien avait été un des premiers témoins de la tuerie de Charlie. C’est en reporter de guerre ou en spécialiste des questions internationales, que Julien aurait évolué. (…) Julien travaille toujours sur Europe 1. Après avoir animé les sports, il est animateur de grande qualité d’une émission entre 5H et 6H du matin… mais qu’il me pardonne de le souligner : ce n’est pas exactement l’avenir qu’il attendait.

(message de Julien lu par l’avocat) : « Je t’ai portée dans mes bras jusqu’à un taxi (…). Il devait être 22H15-20 ; tu disais avoir reçu une balle dans la fesse mais tu étais également blessée à la cuisse. Tu es jeune, brune et tu portais un chemisier. C’est tout ce que je sais de toi. J’espère que tu t’en es sortie. C’est tout ce que je veux savoir ».

 

17H08


 

EXTRAITS / Maître Trorial : « (l’avocate lit un texte écrit par sa cliente) ‘Il y a les mois de préparation pour eux. Il y a le lieu. Il y a la date ; 13 novembre 2015. Et l’heure ; 21H40. Il y a les faits. Il y a les victimes ; je suis l’une d’entre elle. (…) Aprè toutes ces années, il y a ce que la mémoire a gravé. (…) Il y a après : vivre … mais ce n’est pas comme avant ».

 

17H13


 

EXTRAITS / Maître Si Abdelkader : « (…) aujourd’hui, Julie vit aux Etats-Unis. Elle a souhaité tourner la page mais c’est impossible. (…) Elle dit être atteinte du syndrôme du survivant, un sentiment de tristesse permanent, elle ne rit plus de la même manière, ne vit plus de la même manière. Tout est différent. Et je me dis : quelle tristesse à la vingtaine d’avoir perdu si vite cette légèreté et l’insouciance, l’innocence de cette vingtaine. Et malgré tout, elle garde espoir qu’un jour elle pourra reprendre une vie normale, être de nouveau attablée en terrasse. (…) Elle m’a dit qu’elle voulait que je vous dise que finalement c’est André Malraux qui a raison : une vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie … donc il faut en profiter ! ».

 

17H24


 

EXTRAITS / Maître Ebersolt : « (l’avocat lit un texte écrit par l’une de ses clientes) « messieurs. Vous avez abimé ma vie à jamais mais malgré la douleur toujours vive, je ne parviens pas à vous haïr. Je ne vous pardonne pas pour autant ‘… La Cour jugera et c’est l’essentiel. (…) Ce que vous suscitez en moi c’est de la colère. (…) Vous êtes responsables de vos actes passés, c’est pourquoi vous êtes ici, mais n’oubliez pas que vous serez responsables aussi de vos actes futurs ».

 

17H31


 

EXTRAITS / Maître Gastone : « il appartiendra aux avocats généraux, à leur défense, de préciser les contours de la responsabilité individuelle de chacun mais, messieurs, vous avez tous, à des degrés divers certes, participé à ce massacre organisé … et il est important, pour les personnes que j’assiste et représente, que vous entendiez ces mots et naturellement je ne pouvais pas les prononcer en votre absence : vous êtes tous, à des degrés divers certes, pénalement responsables de ce massacre ».

 

17H50

Le président : « merci maître. Nous avons terminé avec les plaidoiries prévues aujourd’hui. On reprendra donc mardi avec les dernières plaidoires des parties civiles ».

 


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