Jour 14 – 29 septembre 2021

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

12h55 : l’audience reprend. Le président fait une mise au point :

J’ai cru comprendre que mes propos avaient pu choquer certaines parties civiles lorsque j’ai évoqué, en tout début d’audience hier, les dépositions des gendarmes de la Garde républicaine [hier, le Président avait demandé d’éviter les redites. Il avait dit « on va commencer par les témoignages des gendarmes de la Garde républicaine. On est à 350 demandes d’auditions à l’heure actuelle. Je voudrais qu’on évite, dans la mesure du possible, les redites à la barre ». Certaines parties civiles, notamment celles qui écoutent le procès via la webradio, ont cru que le président demandait à l’ensemble des parties civiles d’éviter les redites alors qu’il parlait uniquement des dépositions des six gendarmes de la Garde républicaine]. Initialement, il était envisagé que les six à la barre allaient se présenter pour déposer ensemble. Finalement, ces six personnes se sont présentées séparément. J’ai fait remarquer à leur conseil qu’il fallait éviter les redites. Il ne s’agissait pas de l’ensemble des parties civiles mais bien de ces six gendarmes.

L’audience reprend avec les dépositions des victimes du Stade de France, puis du Carillon.

 


 

La première victime à venir témoigner s’appelle Snezana, une femme d’une trentaine d’années.

J’ai 31 ans. Je suis mère au foyer : j’ai deux petits garçons et j’étais le 13 novembre au Fast Food à proximité du Stade de France avec des amis et de la famille [il s’agit du Mcdonald’s devant lequel le troisième terroriste du Stade de France s’est fait exploser]. On mangeait un morceau et on nous a demandé d’évacuer le restaurant. (…) Quelques minutes après, il y a eu une grosse explosion, du coup j’ai ressenti un souffle et j’ai été blessée aux deux membres inférieurs et au bras gauche. (…) On ne savait pas si j’allais pouvoir remarcher et Dieu merci je remarche.

Président : « à quelle distance de l’explosion vous étiez ? »

Partie civile : « on m’a dit entre deux et trois mètres ».

Président : « à l’heure actuelle, comment allez-vous ? »

Partie civile : « physiquement bah ça va! Heureusement que j’ai mes bébés qui me donnent la force de continuer jour après jour. Mais après, psychologiquement, c’est plus compliqué. Tout bête mais aux anniversaires d’un enfant, un ballon qui pète ça va me faire sursauter. (…) Dans les débuts, la foule j’évitais. J’ai fait beaucoup de dépression, je prenais des traitements assez lourds qui me faisaient être un peu comme un zombie ».

Après elle, s’avance Mirjana, elle aussi membre de la communauté Rom. Elle était présente avec plusieurs membres de sa famille. D’autres témoigneront après elle.

 


 

Je me trouvais au McDo’ également. J’étais assise sur la terrasse. Après le début de match, on s’est attablés. On était beaucoup, le restaurant était presque plein. (…) On parlait de tout et de rien … et quand il y a eu la première explosion, c’était très fort, je me doutais que ce n’était pas un pétard. J’ai tout de suite appelé une amie pour lui demander si le match continuait … parce que pour moi, le fait d’une explosion si forte j’avais le sentiment qu’il y avait quelque chose. Elle m’a informé que le match continuait et sur les infos rien n’était annoncé à ce moment-là. Ce qui m’a fait le plus peur, c’est que les gendarmes et la police qui étaient présents sont partis rapidement, en courant. 

Elle explique que les policiers ont interpellé, fouillé et contrôlé un homme ‘jeune, habillé dans un t-shirt blanc. Ils l’ont fouillé et l’ont pris en photo’ [cette interpellation n’a rien à voir avec les attentats. L’homme était en fait interpellé parce qu’il avait eu une altercation avec une femme dans le restaurant].

Je me dirigeais vers la rue de la Cokerie et c’est à ce moment-là que mon amie m’a appelée en m’annonçant qu’il y a les attentats à Paris. (…) Peut-être qu’à ce moment-là, j’étais la seule à savoir. J’ai traversé la rue et il y a eu l’explosion [elle expliquera plus tard culpabiliser de n’avoir rien dit ou crié aux gens qui l’entouraient. Le président lui fera remarquer qu’elle n’en aurait pas eu le temps]. (…) J’ai senti le souffle qui me poussait. (…) Il faisait sombre, j’ai senti une odeur que j’étais incapable d’expliquer, mais j’avais peur qu’elle me pique les yeux.

Je suis maman, j’ai deux enfants. (…) J’ai essayé de les protéger de tout ça mais c’est quelque chose qui me poursuit au jour d’aujourd’hui. Je ne peux plus cuisiner, voir de la viande, et j’ai beaucoup de reproches à cause de ça. Encore plus parce que mon fils a eu la maladie de Crohn par la suite. Je ressentais un peu de culpabilité ; que je ne m’occupais pas bien de mes enfants et que c’est à cause de moi en quelque sorte qu’il est tombé malade. Je suis devenue insomniaque. J’avais des traitements que je prenais, que j’arrêtais. (…) J’ai repris le travail mais les transports, je ne supporte plus.

Son avocate : « vous avez expliqué avoir eu de nombreuses personnes de votre famille présente. Pourquoi ? »

Partie civile : « on faisait la vente pour les supporters. On vendait des écharpes. (…) »

 



J’ai 39 ans et j’ai deux enfants. Le jour du 13 novembre, je me trouvais au niveau du Mcdonald’s. On était venu casser la croute en famille avec d’autres membres de ma famille. (…) Moi et ma cousine Tina [elle déposera juste après lui], on ne le sentait pas trop bien. J’ai fait évacuer tout le monde de la terrasse. (…)

Je suis revenu à ma place et du coup, une fois que la police était sortie, j’ai traversé sur le trottoir d’en face. L’explosion qui s’est passé à 2-3-4-5 mètres de beaucoup de membres de ma famille et malheureusement de mon ex-compagne [il se tourne vers les accusés en insistant fortement sur le mot « ex ». Pendant tout le temps de son témoignage, il va énormément regarder en direction du box des accusés ; sans parler. Parfois en pleurant .. et en laissant de longs silence].

Il reprend :

Il a explosé (je sais pas comment on appelle ça chez eux !). J’avais les oreilles qui sifflaient. Je tremblais énormément… c’est comme si y’avait une plaque de cent tonnes qui tombe par terre ; comme un feu d’artifice mais en vingt fois. J’ai fermé mes yeux et quand je les ai ouverts, la première chose que j’ai faite c’est que j’ai cherché ma femme. J’ai crié son prénom ; je ne la trouvais pas. C’est un ami à moi qui m’a dit qu’elle était là. Cette scène de crime, on ne peut même pas la décrire Monsieur le président (…). Le mal qu’on a là aujourd’hui, personne ne pourra jamais le comprendre.

Une cousine à nous a fait son garrot [il parle de sa compagne] et heureusement … sinon on l’aurait amputée ; elle aurait perdu sa jambe ! La première chose à laquelle j’ai pensé c’est à mon fils [il pleure]. Et en fait, j’essaie de me rapprocher d’elle [il parle toujours de sa compagne] et, avec le choc, j’arrivais pas à me souvenir si c’était elle ou pas. Je lui crie : ‘est-ce que tu m’entends ?! Ça va bébé ? Elle a juste bougé un peu son bras !’.

[Il pleure. A nouveau, il regarde le box des accusés. On ressent beaucoup de colère]. J’ai été à la Salpêtrière, où ils l’ont opéré tout de suite. Elle a eu dix-sept boulons dans son corps ; un pontage. Psychologiquement, elle ne va pas bien. Physiquement, je ne vous en parle pas [il est très ému et parle difficilement]. Après, elle était hospitalisée à l’hôpital des Invalides. Merci à eux.

(…) Psychologiquement, on est tous atteints. Ce n’est pas parce que je vais descendre mon masque, rigoler avec vous que je vais bien. Aujourd’hui, j’essaie d’avancer. Malheureusement, je ne suis plus avec Madame [il désigne son ex-femme]. On a deux enfants ensemble … j’en ai souffert. C’était Madame le médicament … et je ne peux pas être à ses côtés. Imaginez-vous la douleur ! Eux, ils ont fait ça parce qu’ils n’ont pas ça ! Moi j’ai grandi dans des cités ; ils ne sont pas dans ce monde-là ces gens-là… ils auraient eu une vie de famille, ça ne se serait pas passé. (…) Là, il sortira et il le refera. On le sait très bien.

Lui [Salah Abdelam], peut-être il va vivre bien, avec ses complices … mais nous : on est quoi aujourd’hui ?! On est rien ! On survit à l’Etat ! On survit pour le logement ! On survit auprès du Fonds de garantie … mais il n’y a rien qui avance.

(…) Je voudrais faire marche arrière ; redonner la santé à mon ex femme et à mon fils aussi parce qu’il en a souffert.

Il fixe longuement le box des accusés et Salah Abdeslam. Long silence. Puis il reprend.

« T’es qu’un Lâche. Tu l’as pas gardé la ceinture ! Tu l’as pas gardée sur toi ».

Le président l’interrompt. Il reprend : 

Les blessures physiques ça se répare. C’est de la chair. Mais le cerveau tu peux plus rien faire. Quand il est touché il est touché. Aujourd’hui, je ne suis plus avec Madame. J’ai été fort… elle n’en pouvait plus la pauvre. On était endettés, lié aux attentats. Trouver des logements c’était dur. (…)

Son avocate : vous vivez avec un grand sentiment de colère et d’insécurité.

Partie civile : il a foutu ma vie en l’air. Il m’a bousillé ma vie. (…)  La seule personne qui me donne envie de vivre c’est mes enfants. C’est eux aujourd’hui. (Il pleure).

Il regarde en direction du box et part. S’avance à présent Tina, sa cousine, également présente au Stade de France.

 


 

J’ai 40 ans. Je suis mère de trois filles. On était quatorze membres de la même famille : ma mère, ma sœur, mon beau-frère. (…) J’étais avec mon cousin. On vendait des écharpes en porte B. Il y a un groupe qui vient nous voir et qui me dit ‘ma sœur, si tu peux partir : pars ! Parce que ce soir, Paris va cramer … le nombre de victimes, sur Paris, vous allez en pleurer !’. Au début, je croyais que c’était une blague, peut-être un supporter déjanté. J’y ai pas cru mais en même temps, j’avais un sentiment de peur (…) [elle expliquera au moment des questions de la Cour que ce groupe était en fait le groupe des terroristes et que l’un des trois lui a acheté une écharpe].

Quand il y a eu la première explosion, on était en terrasse du Mcdonald’s. Je les ai tous regardés, je leur ai dit ‘y’a quelque chose qui va pas !’. Cette explosion, c’est pas une explosion de gaz. J’avais un de mes conjoints qui était dans la Légion étrangère. Les déflagrations de pétards ou d’armes à feu je connais. J’ai grandi dans une cité de Saint-Denis. Reconnaître des armes, nous on connait ! (…) J’ai senti qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Je les ai avertis plusieurs fois. Je les ai tous regardés et je leur ai dit : ‘il faut partir! Levez-vous : partez ! Il faut qu’on parte !’ Au début, ils me disaient ‘t’inquiète pas ! C’est des pétards !’. Ils ont essayé de me rassurer mais moi je savais que ça allait pas se finir.

Deuxième déflagration, plus rapprochée, on l’a vraiment sentie dans le sens où au niveau des oreilles, j’ai des acouphènes ; ça fait un espèce de ‘BIP’. A ce moment là, j’ai dit ‘là il faut que je réagisse’. Je me suis levée avec mon conjoint et mon beau-frère ; je suis allée voir le service de police. Il y avait un mouvement de panique. (…).

En direction de l’A86, une berline noire est arrêtée en warning. Un homme, casquette, téléphone à la main et qui disait ‘colis posé’. J’ai regardé mon beau-frère et je leur ai dit ‘vous avez entendu ce que j’ai entendu ?!’. J’ai senti qu’il allait y avoir quelque chose mais je suis restée quand même car il y avait ma mère, mes beaux-frères … ils essayaient de me rassurer » [elle assure avoir reconnu formellement Salah Abdeslam … ce qui est démenti par l’avocate de ce dernier, prenant appui sur la vidéosurveillance].

Elle explique ensuite qu’elle se trouvait au Mcdonald’s mais que la police a fait évacuer les lieux. Dans la rue, un homme était interpellé (sans lien avec les attentats)… parce qu’il avait agressé une cliente du restaurant. Elle et d’autres se sont attroupés pour regarder (et parfois filmer) l’interpellation de cet homme. Elle poursuit : 

« … mais derrière nous, on savait pas, il y avait un kamikaze. Ce qu’il cherchait c’était un groupe. On était sur le trottoir. Mon compagnon filmait, sans savoir que le terroriste était derrière notre dos. Qui aurait su ?! A ce moment là, j’ai senti un énorme souffle ; une bombe ! Un kamikaze s’est fait sauter et a crié ‘Allah Akbar!’. A ce moment là, je ne réalise pas. Je me dis : c’est une horreur, c’est un cauchemars … ou je suis en enfer ?!!! Je vois des morceaux de chair partout. Je vois ma mère, avec des morceaux de chair partout. Quand j’étais au sol, mon conjoint me tombe sur le torse et je lui dis « on va mourir ». A ce moment là, j’ai senti un grand mal dans mon dos … et en tournant ma tête j’ai vu un morceau d’ivoire, sortir de mon bras … morceau d’os, fracture ouverte ; des boulons ! [elle pleure]. (…) Je remercie les services de police qui étaient pas nombreux mais qui étaient présents pour nous relever. Je leur dit ‘vous êtes des anges ! Parce que vous aussi vous risquez vos vies, vous aussi vous avez des familles!’.

C’était l’enfer (…) Le terroriste, j’ai vu son tronc, j’ai vu sa tête, j’ai vu sa chair. Comment oublier ?! Comment se reconstruire ? On a du mal. Six mois d’hospitalisation, de psychiatrie, des enfants qui souffrent. J’aurais pu ne plus voir mes enfants. Pronostic vital engagé. On se dit « on va mourir ». Ablation du poumon : comment reprendre votre travail ? Mon travail avant c’était serveuse. Aujourd’hui, j’ai plus de bras, j’ai plus de souffle. Je m’occupe de mes enfants. Aujourd’hui ils sont grands : ma fille a six ans. A l’époque, je venais d’accoucher. Ma fille avait un mois.

J’ai été évacuée à l’hôpital Delafontaine [à Saint-Denis]. Là bas, la majeure partie des personnes soignantes ont grandi avec moi ! Elles me disaient ‘on n’est pas comme eux ! Crois pas qu’on est comme eux ma sœur’. J’ai dit ‘je sais. Vous n’êtes pas des fanatiques. L’islam c’est un havre de paix ; on ne tue pas au nom de Allah ; c’est pas possible’. C’est pas pour autant que je vais faire des amalgames aujourd’hui. Ca restera mes frères et mes sœurs aujourd’hui. Je sais qui est bon qui est mauvais. On ne mélangera jamais des monstres avec des vrais pratiquants.

Aujourd’hui j’ai un cri de colère. J’ai eu de la chance de rester en vie malgré mes séquelles. Je le porte sur mon bras. Je le porte aussi sur mon corps. J’ai 80% de handicap. Malgré tout, j’essaie de survivre, d’exister ; parce qu’on se dit qu’on a une mission, pour nos enfants. Malheureusement changer le monde on ne peut pas … mais l’améliorer on peut. Ce que je veux, c’est que mes enfants aient l’esprit aussi combatif que moi. Ce combat aujourd’hui, je le mène pour mes enfants, ma famille et je le mène aussi pour toutes les victimes du 13 novembre ; les personnes qui ont eu leur enfant, parfois un seul enfant, et qui ne l’ont plus. 

(…) Aujourd’hui, on est abandonnés de beaucoup de choses, de nombreux organismes. Mal dirigés, mal orientés et peut-être même abusés. Tout ce que j’entamais, toutes les portes étaient fermées. (…) Aujourd’hui, on est victimes, mais on n’est pas reconnus dans certains organismes. Quand il y a eu le 13 novembre on a été médiatisés … en attendant, j’ai plus l’impression que ça a été pour en parler que pour nous aider. Ce sentiiment de colère on l’a : pourquoi ?! Il y a des gens qui ne peuvent plus travailler. Moi je ne peux plus exercer ma profession. Je n’ai jamais attendu d’avoir des subventions ou autre, même les aides sociales … j’ai toujours voulu travailler. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être moi-même un boulet car on essaie d’avancer, mais on n’y arrive pas. Je me réveille le matin, j’ai des douleurs neurologiques, avec encore cette crainte d’avoir ce mouvement de foule, de prendre les transports. J’ai peur aussi pour mes enfants car je suis dans une zone à risque … et j’ai peur de leur avenir.

(…) Jusqu’à aujourd’hui j’essaie d’être courageuse mais on est des êtres humains … et parfois, on baisse les bras. Aujourd’hui, si j’ai acccepté de témoigner, c’est pour me faire entendre ; dans le sens où je suis victime et j’ai de la colère, comme d’autres victimes ici présentes. Mais est-ce que ça va nous permettre d’avancer ?! [elle fait non de la tête]. (…) On est en France. Il y a une liberté d’expression : liberté / égalité / fraternité … laïcité. Je ne vous empêcherai pas de parler, ni de dessiner, ni d’aller dans les terrasses de café. On continuera à s’aimer les uns les autres. Diviser pour mieux régner ?! NON ! Je continuerai à aimer mes frères et soeurs juifs, catholiques, orthodoxes et musulmans.

Voilà ce que j’ai à dire.

Puis, elle reprend, pour expliquer la colère qu’elle ressent. Elle s’adresse alors aux accusés : 

J’entends les accusés dire ‘on vit dans des conditions carcérales désastreuses’. Moi je dis : vous avez de la chance d’être en France, la chance d’avoir des moyens. Ca aurait été dans un autre pays, je ne pense pas que ça se serait passé de la même façon. Les victimes aujourd’hui on est en colère … on vient avec nos propres moyens au tribunal. Eux sont accompagnés, ils ont des bouteilles d’eau. Nous, non. (…) Hier encore, (…) l’un des accusés somnolait ou dormait [il s’agit de Muhammad Usman, qui effectivement, a souvent les yeux fermés en audience]. C’est un manque de respect envers la cour, un manque de respect envers les victimes. On a le sentiment d’un ‘je m’en foutisme’.

Je n’ai rien à ajouter monsieur le président.

14H40 : l’audience est suspendue. Elle reprend une trentaine de minutes plus tard.

 


 

S’approchent à la barre deux personnes. Un homme, la cinquantaine et sa femme, la quarantaine, se déplaçant en fauteuil roulant [on apprendra au cours de sa déposition qu’il a 54 ans et sa femme 46. Cette dernière est hémiplégique a perdu l’usage de la parole].

Il commence :

Déjà bonjour. Merci de me donner la parole.

Avant de commencer, je tiens à vous remercier en mon nom et au nom de certaines victimes et personnes qui ont remarqué que vous faisiez la nuance, que vous faisiez attention à bien citer le Stade de France, Saint Denis, les terrasses, le Bataclan [au cours des différents témoignages des parties civiles, on comprend que le fait que le Stade de France soit moins mis en avant que les autres lieux d’attentats est la cause d’une profonde souffrance chez les victimes].

Le 13 septembre [novembre], je me suis rendu au Stade de France parce que je suis vendeur d’écharpes avec ma femme, mes amis [ils sont de la communauté Roms]. On essaie d’avoir un complément de ressources. (…) J’ai fait venir des personnes qui n’étaient pas prévues. Je me sens responsable de leur présence sur les lieux. Si je ne les aurais pas appelées, il ne leur serait rien arrivé.

Peu avant le début du match, j’ai acheté deux billets pour assister au match. Le football c’est important pour moi. Ma femme ne voulait pas voir le match, elle voulait parler avec ma cousine. Les billets, je les ai offerts à un ami pour qu’il aille assister au match avec son père. Ces deux personnes ne sont toujours pas reconnues victimes alors qu’elles étaient sur place. J’arrive pas à comprendre comment c’est possible les concernant [d’ailleurs, si les questions relatives à la recevabilité des constitutions de parties civiles vous intéressent, il faut lire le compte-rendu de la journée du 4 octobre. L’audience y sera entièrement consacrée].

Quand y’a eu la première explosion, moi j’ai cru que c’était une bombe agricole puisqu’on a l’habitude d’entendre ce genre d’explosions dans les stades. (…) Ensuite, il y a eu la deuxième explosion. Les policiers armés nous ont demandé de sortir, une personne s’étant fait menacer à l’étage du Mcdonald’s. (…) Les policiers nous ont demandé d’évacuer, d’aller dans nos véhicules… ils nous ont dit ‘restez pas ici !’. Résultat : on a traversé, j’ai posé mon sac au sol, ma femme s’est assis dessus. Je ne savais pas que le terroriste était en face de moi.

Ce qui m’a sauvé la vie, c’est deux choses : la première c’est que je me suis mis de côté pour allumer une cigarette et du coup je ne lui ai présenté que mon flanc. J’ai eu le crane défoncé, le dos arraché. Les médecins m’ont dit que j’étais un miraculé. Ma femme elle, elle était juste derrière moi, assise au sol. Elle a reçu des éclats dans tout le corps, et notamment dans le cerveau. Tout le côté gauche de son cerveau est abimé. Vous la voyez comme ça mais c’est un enfant de cinq ans pour beaucoup de choses [il a l’air très ému. Il marque un silence].

J’ai tout de suite été sourd du côté droit car le tympan est explosé [le terroriste était à trois mètres de lui]. (…) J’étais plaqué au sol. Impossible de bouger (…). J’ai réussi à me relever … tout est mort, tout est sombre, y’a comme de la neige qui tombe [il s’agit en fait de multiples débris, dont de la chair humaine].

J’ai demandé où était ma femme. Ils ont ramené quelqu’un dans un sac. Je ne savais pas que c’était elle. Le policier m’a dit ‘la personne est décédée’. Heureusement, grâce à Dieu, ils l’ont réanimée. Elle est revenue à la vie mais paralysée. Elle a fait un AVC… le côté gauche de son corps complètement explosé ; le côté droit paralysé. Elle a fait quatre mois de coma presque. Ils étaient obligés car elle ne supportait pas les douleurs. Moi, pendant ce temps, pendant un mois et demi j’étais au Kremlin. J’essayais d’avoir des nouvelles de ma femme. On me disait qu’elle allait bien, qu’elle me passait le bonjour mais je savais qu’on me mentait. (…) J’ai eu beaucoup de mal avec l’hôpital pour lui rendre visite. Ils m’ont saucissonnés sur un brancard pour que je ne fasse pas de problème.

Je me suis disputé avec les médecins à l’hôpital. Je leur ai demandé pourquoi ils m’ont sauvé la vie ; j’aurais préféré mourir. Quand je regardais ma situation physique, je savais que je n’allais plus avoir de vie. Quand j’imaginais la situation de ma femme, je savais qu’il n’y aurait plus de vie de couple. Je venais de me marier avec ma femme ; on avait envie d’avoir des enfants ; je savais que tout ça c’était fini.

Tous ces gens, ils ont leurs enfants derrière eux. Moi j’ai personne. J’ai pas d’enfants et je ne pourrai plus en avoir. C’est une double peine. Les autres victimes au moins ils ont leur famille ; moi j’en ai plus.

Quand je me suis rendu à La Pitié [hôpital de La Pitié Salpêtrière] pour voir ma femme, ils m’ont dit que ma femme serait un légume, qu’elle ne serait plus jamais consciente, qu’elle ne marcherait plus jamais et que pour elle déjà c’était bien d’être en vie. Ça m’a fait un choc incroyable. (…) Elle ne reconnaissait personne : les amis, les gens qui venaient la voir, elle ne savait pas qui c’était. Grâce à Dieu, quand elle m’a vu, elle a écarquillé les yeux elle était toute contente de me voir. (…) Elle a réagi ! Et là le médecin a dit : vous êtes son médicament. Je suis le médicament de ma femme » [il sourit].

Il évoque ensuite successivement la famille de sa femme, sa sortie d’hôpital, la beauté passée de sa femme, son changement d’avocat, mais également Claude Bartolone, l’ancien président de l’Assemblée Nationale.

Son frère, quand elle était à l’hôpital, il a tenté de la kidnapper et de la ramener de force en Serbie, pour essayer de la garder, de récupérer l’argent, la pension. Il savait qu’elle allait toucher des indemnités du Fonds de garantie. (…) Quand elle est partie en Serbie, ils l’ont conservée pendant plus de trois mois. Pendant un mois et demi, je n’avais plus de nouvelles d’elle. 

J’ai changé d’avocat. Mon premier avocat c’était Maître Mouhou. Il n’avait pas le temps de me recevoir … donc j’ai changé d’avocat. On me donne rendez-vous à quinze jours … alors que je suis dans une situation d’urgence … donc je change d’avocat !

J’ai la chance de connaître Claude Bartolone. Il aimait bien ma femme. Il la connaissait bien. Avant, c’était une très belle femme. Aujourd’hui aussi elle a son charme. Elle est mignonne … mais elle était beaucoup plus belle ! [Lilia, sa femme, est sur son fauteuil roulant derrière lui. Elle ne réagit pas et a la tête baissée].

Il évoque ensuite son travail d’acteur social, expliquant qu’il a toujours travaillé dans le social et qu’il connait les problématiques posées dans les quartiers, l’infiltration des frères musulmans dont il dit qu’ils sont « les amis » des accusés. A leur propos il dit « je me suis opposé à ces gens-là » :

Je me félicite : je sais que j’ai été utile. Je sais que j’ai pas consacré vingt ans de ma vie à être un bénévole… pour rien. Lorsque les gens cherchent à comprendre qui je suis et comment je suis, ils n’arrivent pas à comprendre. Pour moi, j’ai toujours été comme un missionnaire, mais sans l’aspect religieux.

Je suis très aigri Monsieur le président. Ces gens-là nous ont fait énormément de mal. Mais la société c’est pareil. On nous a totalement oubliés. Les victimes du Stade de France, on est des laissés pour compte. Et j’ai tellement été habitué aux préjugés qu’au bout d’un moment je me suis dit « à la télé quand on parle des attentats, on ne parle que du Bataclan et des terrasses. Le pauvre Monsieur Dias [première victime du Stade de France], il est mort, tout le monde s’en fou. Nous, tout le monde s’en fou ! On est carrément obligés de se justifier ! ».

Pour en revenir à ma municipalité, quand je vous dis que j’ai la haine contre la société. J’ai été à l’ONAC [Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre] : à quoi servent ces gens là ?! C’est la honte ! La directrice de l’ONAC du 93, elle a rien à faire là ! (…) On est victimes de guerre à ce qu’il paraît ! C’est bien l’ONAC qui doit nous accompagner, qui doit nous ouvrir certaines portes, pourvoir à nos besoins ?! Non ! L’ONAC est totalement inconnu au bataillon. Je me suis disputé avec eux parce que je leur ai dit ce que je pensais d’eux. Je ne compte pas sur les services sociaux.

(…) Aujourd’hui, bientôt après six ans après les faits, je n’ai toujours aucune aide. C’est moi qui l’aide à se laver ! … quoi que … elle a fait beaucoup d’efforts ! Tout ça pour dire que je suis très aigri de la société : eux nous ont fait énormément de mal, mais avoir été abandonnés de la sorte …

Il aborde ensuite le sujet des fausses victimes :

Je ne trouve aucune circonstance atténuante contre la société et les fausses victimes. J’ai plus de haine contre ceux qui ont profité de notre malheur que contre eux [les accusés]. (…) Vous trouvez normal que des gens se comportent comme s’ils avaient gagné au loto ? Qu’ils fassent la fête alors que nous on est dans notre peine et nos malheurs ?

Le président : il y a eu d’autres procédures. On n’est pas là pour ça.

Il reprend :

Ce que je voulais vous dire c’est que le quotidien … moi je me réveille le matin, je n’ai plus d’objectif de vie, je n’ai plus de travail. Je suis Rom, mais je ne suis pas un bon un rien ; je ne suis pas illétré ! [il détaille ses diplômes]. Je n’avais pas de but dans la vie : je voulais être utile. Aujourd’hui, je ne suis plus utile. J’essaie d’être utile à ma femme. Tous les enfants que j’ai essayé d’aider à grandir ; tous me pleurent ; tous me réclament … Qu’est-ce que je peux leur dire ?!  Je n’ai plus de vie professionnelle, je n’ai plus de vie familiale, je n’ai plus de projets … c’est pour ça que je me suis disputé avec les médecins ; que je leur ai dit « pourquoi vous m’avez sauvé la vie bordel de merde ?!!!!!! Il fallait me laisser mourir !! ». J’aurais préféré mourir ce soir-là. Pour plusieurs raisons. Tout le monde s’en fou de moi ! Personne m’aide. J’ai plus d’envie à rien.

A l’hôpital, ils m’ont mis « suicidaire » et du coup ça m’a fermé toutes les portes. De toute part, je me retrouve seul, sans aide. La seule force et le courage que j’ai c’est de me battre pour elle [il montre sa femme], pour qu’elle essaie encore d’avoir une vie, pour essayer de lui apporter une vie meilleure que celle qui était la sienne.

Si j’avais été con, je me serais suicidé au moins dix fois. Jusqu’à présent, j’aurais dû me suicider au moins dix fois. (…) C’est la solution de facilité.

Le président : vous ne l’avez pas fait et c’est bien car ça vous a permis aujourd’hui de vous exprimer,  de dire des choses profondes … de dire avec humour d’autres choses.

Il répond :

Je sais monsieur le président mais ce n’est pas facile. Je n’ai pas d’objectif.

Le président : l’objectif c’est de s’occuper d’elle.

Il reprend :

Quand je suis tout seul, je ne l’ai pas en face des yeux [sous-entendu, lorsqu’elle n’est pas devant ses yeux, il pourrait commettre l’irréparable]. Vous savez des jeunes comme eux, (…) j’en connais à la pelle. Peut-être pas aussi déterminés, aussi débiles pour en arriver à de tels actes … (…) Moi, tous les jours j’embrasse le sol français. Je suis fier d’être français ! Je n’ai rien à reprocher à la société française.

Le président : ou presque ! [il sourit. Faisant référence au fait que l’homme a évoqué plusieurs fois sa haine contre le système et le fait qu’il soit aigri].

Il répond :

Eux, ils sont fragiles. Les premières victimes c’est eux. Ils sont victimes de leurs marionnettistes. Ils sont égarés. Ils ne connaissent rien à leur religion. Je peux leur apprendre le Coran tous les jours. Je le connais mille fois mieux qu’eux. (…)  Tous mes amis sont des maghrébins. J’ai grandi avec eux. Moi j’ai aucune haine contre l’islam, contre les musulmans. Y’a pas de problème de religion : il y a juste des abrutis et leurs marionnettistes.

Ma femme a perdu la parole suite à tout cela. Elle ne peut pas s’exprimer. Le problème c’est qu’on ne peut pas trouver d’orthophoniste. (…) Personne veut s’occuper d’elle (…).

Son avocat : quelles sont les autres séquelles de Lilia aujourd’hui ?

Elle a reçu des boulons dans la tête. Son côté gauche ne fonctionne plus. Elle a une perte d’audition. Elle a reçu plein de boulons dans le corps, dans le visage. Aujourd’hui elle fait tout de la main gauche. Son bras droit est un membre mort. Il fonctionne pas. Elle a perdu la parole et au niveau mental c’est plus un enfant de cinq ans pour beaucoup de choses … pas pour tout.

Son avocat : comment se déroule une journée, à la maison ?

Président : il l’avait déjà précisé mais bon allons-y.

Partie civile : une journée au réveil. C’est comme si j’avais un nourrisson. Elle bouge pas. Totalement paralysée de tous les membres. La nourriture c’est pareil. C’est moi qui suis obligée de la nourrir. Je lui coupe et avec une cuillère, elle mange plus ou moins. Pour s’habiller, dans un premier temps c’était totalement impossible. Aujourd’hui, il y a une amélioration et elle arrive plus ou moins à s’habiller seule. Pour la nourriture, c’est moi qui prépare, qui lave, qui entretient la maison ; et puis le soir, chacun dort dans son coin.

(elle regarde son mari déposer et elle sourit ; elle regarde le président. Elle essaie de décrire avec des gestes).

Avec ce témoignage, s’achèvent alors les dépositions des victimes du Stade de France. S’ouvrent alors celles des victimes des terrasses, et en premier lieu, Le Carillon.

 


 

 

« J’ai 30 ans. Je suis avocat à Paris. J’étais présent à l’intérieur du Carillon le 13 novembre. Je suis très content de pouvoir déposer aujourd’hui. Je suis un peu ému.

C’était il y a six ans. Ça me paraît loin. J’étais étudiant à l’époque. C’est un sujet qui m’affecte encore beaucoup. C’est une expérience qui isole beaucoup. C’est en fait une expérience de mort. On rencontre la mort ; on la voit. Je me considère très chanceux d’être vivant aujourd’hui.

Je vais essayer de vous expliquer comment ça s’est passé. (…) C’est très difficile de faire comprendre aux autres ce qu’on a vécu.

Ce soir-là je rejoins trois amis au Carillon ; c’est un bar du XIe arrondissement. C’est un bar de quartier très cosmopolite, sans beaucoup de prétention, dans une rue assez calme. En entrant dans le bar ce soir-là, c’est assez bizarre mais je me suis dit ‘il ne nous arrivera rien ici’. Je suis entré et là, vont se dérouler une petite succession d’évènements qui font que je suis là aujourd’hui. On voulait voir le match mais la télé ne marche pas, donc on sort sur la terrasse, on discute. Vers 21H10 le gérant nous dit que la télé refonctionne. Le match se déroule. Il n’y a pas de son sur la télé donc on ne se rend pas compte des explosions qu’il y a eu au Stade de France. Vers 21H25, c’est la déflagration [très ému, il marque un long silence avant de reprendre].

Il faut se rendre compte que c’est extrêmement bruyant les armes automatiques. Très vite, on comprend. Je me jette par terre… et puis j’espère que tout le monde a pu faire comme moi. J’essaie de me cacher vers un radiateur ou un piano, je ne sais plus, mais j’étais très mal caché. Y’a des rafales ; c’est assourdissant. Ça n’arrête pas de tirer, le bruit est continu. C’est très court et à la fois très long. Ca a duré 1 minutes 30 deux minutes de rafale ; ce qui est très long … et donc il y a ces rafales qui continuent … et là on attend, on commence à se dire que c’est fini, que c’est ce soir-là  ; qu’on va pas rentrer chez soi. Je me suis demandé quelle douleur ça allait me faire. Je me suis dit qu’il [le terroriste] allait me voir parce que j’étais mal caché… pendant une minute trente, ça continue. Il n’y a que le bruit des balles. A un moment, ça s’est arrêté. J’ai ouvert les yeux et là, je lève la tête et je vois un des assaillants. Je ne vois que sa silhouette, qui était extrêmement calme, qui ne tirait plus. Je pense qu’il marchait de l’accès secondaire du restaurant vers l’entrée principale. Il n’était pas du tout affolé. C’était effrayant. Tout allait bien de son côté !

Je me suis dit qu’il allait entrer dans le restaurant et finir le travail entre guillemets. Et en fait, je ne le vois pas passer jusqu’à l’entrée du restaurant … et là ce ne sont plus des rafales mais des tirs saccadés. Je pense qu’il achevait des gens ou qu’il s’acharnait sur des gens. J’ai cru comprendre qu’il y a des gens qui avaient été retrouvés avec des dizaines d’impact.

C’est le troisième choc. On se sent complètement impuissant. On ne peut rien faire … Ca c’est extrêmement compliqué. Là, j’entends une portière qui claque et une voiture qui démarre. Là, il y a un silence de mort, pendant environ trente secondes. Il faut se rendre compte de ce qu’il y a comme atmosphère. Ca sent la poudre, c’est une odeur affreuse. Ca sent très fort … le goût un peu métallique. [il marque un silence]

Y’a eu trente secondes de silence absolu et ensuite les premiers cris. Les gens qui étaient touchés poussaient des cris de douleur absolument atroce. Et puis, on patauge dans le sang. Il y a un OPJ [officier de police judiciaire], qui a dit qu’on ne voyait plus le sol du Bataclan : c’était pareil [il fait référence au témoignage de l’un des policiers qui est entré dans le Bataclan et qui avait expliqué ça lors de sa déposition]. On a vraiment l’impression de patauger mais c’était du sang par terre.

On se retrouve à quatre vivants et puis forcément, la réalité revient. On essaie d’aider les gens. Il y a des gens qui sont touchés. Il faut bien se rendre compte que les blessures de ce type d’armes est très impressionnant. Ce sont des armes qui font des dégâts importants. C’est impressionnant.

J’ai pris la sortie secondaire, et ça c’est des images qui me resteront : j’ai vu la terrasse, [il est toujours très bouleversé]. Je vous en ai déjà parlé mais ce sont les tables qui sont retournées, et c’est pareil pour les corps. On voit les dégâts [il pleure]. C’était vraiment une scène d’horreur. Il y avait quelqu’un qui avait été touché sur la route entre les deux restaurants avec son compagnon à côté (…). C’était un carnage, une horreur à tous points de vue. Encore une fois, je salue les secours qui sont arrivés le plus vite possible (…). Personne n’était formé à voir ce genre de scènes et de blessures.

Y’avait le risque de sur-attentat donc les policiers nous ont dit de rester à l’intérieur. C’étaient des scènes très dures, des moments très difficiles. On essaie de mettre ça de côté et puis finalement, ce sont des scènes tellement surréalistes que j’ai vécu … j’ai eu besoin d’un peu d’aide pour comprendre ce qu’il s’était passé et pourquoi nous on est encore là et pas d’autres [il pleure].

En fait, y’a rien qui fait sens …C’est des gens de notre âge, qui viennent attaquer des gens dans un quartier assez multiculturel, cosmopolite. C’est un peu dur à gérer au début et puis aussi quand on rentre chez soi et que tout ça est retombé. Personnellement, je me suis dit qu’à partir du moment où j’étais pas blessé, j’étais pas touché. Et puis, forcément, ça vous prive de quelque chose : lorsque vous êtes jeune, une certaine insouciance. Vous avez rencontré la mort : vous l’avez vue, vous l’avez sentie puis elle est repartie. (…)

Peut-être que je peux terminer par mes attentes de ce procès. Par déformation professionnelle, je suis fier que l’on puisse faire ce procès. On veut que ce procès se passe bien, de manière digne, avec un procès équitable pour tout le monde et que chacun assume ses responsabilités.

Voilà. C’est tout.

 

Président : vous avez dit avoir de la colère. Colère par rapport à qui, à quoi ?

Partie civile : j’aurais préféré ne pas vivre cette soirée-là. Mais encore une fois, j’ai eu beaucoup de chance. La colère elle est « contre qui et contre quoi on se bat ». Certains essaient de justifier ce qui s’est passé … j’ai un problème avec ça. On est en colère mais j’ai l’impression que c’est vain. Je suis pas en colère ; je suis plus en colère. J’aime bien comprendre et là j’y arrive pas en fait.

 


 

Je vais expliquer chronologiquement ce que j’ai vécu.

Ce 13 novembre était un vendredi. Une journée classique pour moi. J’étais salarié dans une agence d’architecture. Vers 19H, nous avons décidé avec une douzaine de collègues/ amis d’aller au Carillon pour boire un verre. (…) Une fois sur place, on a été rejoint par des amis et également mon amie, qui est devenue mon épouse maintenant. (…) Je suis allé chercher des consommations au comptoir et je suis retourné voir mon épouse sur le seuil de la porte. Elle était avec une amie, Emily.

D’un coup, nous avons entendu des déflagrations, qui ressemblaient à des pétards. En tournant la tête, j’ai aperçu une personne qui tenait une arme longue, qui projetait des étincelles. A ce moment-là, un ami, Marcello, m’a bousculé vers l’intérieur (…). Je me suis ensuite retrouvé au sol et j’ai couru dans la direction d’un sellier. Des gens m’ont marché dessus et j’ai marché sur des gens … je me suis retrouvé dans ce sellier à entendre des détonations sur les gens … pendant une ou deux minutes, ça a été un temps très long pour moi puisque je cherchais du regard mon épouse. Je voyais des visages familiers mais pas ma femme. Ça s’est calmé, je suis ressorti du sellier, quand j’ai vu franchir l’entrée Emily et Aurore. Elle était choquée évidemment mais n’a pas trop réagi sur le coup.

(…) On ne savait pas ce qui s’était passé mais il y avait un instinct de survie qui nous amenait à ne pas rester découverts. (…) Les policiers nous ont dit de rentrer chez nous, donc on est rentrés dans le IXe. Sur le chemin, j’ai appelé des amis, qui étaient dans le bar (…). Gérardo a crié « Raphaël est mort ! ». C’était notre ami. (…)

Voilà, ce sont les faits tels que je les ai vécus.

J’ai pris conscience que j’étais vulnérable. J’avais aucune conscience qu’en France on pouvait être victime d’une fusillade alors qu’on n’avait rien demandé. J’ai basculé ce jour-là dans le monde du conscient adulte. J’avais 29 ans à l’époque.

 

Président : vous avez un suivi ?

Partie civile : j’ai eu un suivi. Ca m’a fait beaucoup de bien. (…) Avec mon épouse, on était parisiens depuis deux ans… et il y a eu une cassure dans notre confiance dans cette ville. On ne se sentait pas forcément en sécurité. (…) Paris, que j’adore, est le théâtre de cette souffrance. Je n’habite plus Paris. Ces couleurs me ramènent toujours à cette situation.

Je profite du fait qu’on parle de Raphaël pour qu’on se souvienne que c’était un garçon très gentil, altruiste. Il avait mon âge : 29 ans. C’était mon collègue de table dans notre open-space. C’était quelqu’un de tolérant, qui voyageait. Il était ouvert d’esprit. C’était un homme formidable.

 


 

J’étais au Carillon. J’ai reçu une balle dans le bras.

Excusez-moi : bonjour.

C’est pas vraiment de gaîté de cœur que je témoigne aujourd’hui devant vous. (…) J’avais pas vraiment envie de venir … mais on le doit à certaines personnes et notamment à Sébastien, qui est mort sur la terrasse du Carillon de sept balles dans le corps. Sept balles ça fait « boum – boum – boum – boum – boum – boum – boum » [il crie en reprenant le bruit des sept tirs].

Il reprend un ton plus calme.

Il a fallu quatre jours pour que les gens puissent reconstituer son corps (…). Ceci étant dit, maintenant je peux lire le texte que j’ai préparé.

Si je témoigne aujourd’hui c’est parce que quand on survit à ce genre de choses, on cherche partout les raisons de cet étrange destin. Pour un petit fils d’une grand-mère qui a fui la Shoah, ses récits ont pris une saveur particulière (…). Mon témoignage, c’est aussi l’opportunité de régler mes comptes avec de minables petits démons.

Je revenais d’Iran (…). J’y ai appris là-bas, le persan. J’ai découvert la culture d’un peuple fier (…). Les iraniens, c’est des gens dignes, intelligents, d’une grande pureté d’âme. Ils pratiquent un islam certes rigoriste, mais qui se projette dans le monde avec bienveillance. C’est avec cette même bienveillance que mes amis m’ont accueilli lorsque je suis retourné en Iran. J’ai dû leur expliquer qu’un individu malingre m’avait tiré dessus en criant Allah Akbar (…). On me regardait systématiquement avec compassion en me disant que j’avais été victime des takfiristes. Là-bas, chez eux, ils les pendent aux lampadaires dans les stades de football (…).

Ces guerriers de pacotille, cerveaux grillés par le cannabis ont trouvé une maigre justification à leurs actes. [il fait référence aux propos tenus notamment par Salah Abdeslam, expliquant que les attentats sont faits en représaille aux frappes des occidentaux, qui décimeraient des civils en Syrie]. (…) C’est triste Monsieur le président puisqu’au-delà du problème d’antériorité [les attentats n’ont pas attendu les frappes occidentales pour commencer], l’histoire est moins binaire. On sait aujourd’hui que le gouvernement français de l’époque a armé indirectement Al Nostra, les amis de Abdeslam ! Nous armons aujourd’hui l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui ont financé l’Etat islamique (…). Il s’en prend d’ailleurs à Manuel Valls, qu’il explique avoir croisé un jour dans une radio et le tient pour responsable d’avoir été « incapable de protéger la France contre l’afflux de migrants syriens dans lesquels se cachaient les terroristes ». (…) Pardonnez-moi de cette digression mais elle était importante.

Sur les faits, j’étais assis au bout de la terrasse du Carrillon. J’avais rejoint ce soir-là cinq personnes. Il explique être au téléphone ; raccrocher et voir une voiture noire « débouler en trombe ». Il poursuit :

Au vu de la voiture, je me dis « tiens c’est des dealer ! ». Ma surprise c’est quand je vois sortir le type, le frère de Salah Abdeslam, sa tête est celle de quelqu’un qui est halluciné. Tout de suite, j’ai pensé à un attentat. D’instinct, je me lève, je fais volte-face. J’entends Allah Akbar. Puis les balles, les bruits de verre … je vois les jumelles s’écrouler à côté de moi. Je suis dans un tunnel d’adrénaline. (…) Je prends la balle dans le bras avant gauche. (…)

On m’amène à La Bonne Bière. Le rez-de-chaussée était transformé en hôpital de campagne. On m’amène à l’étage avec les blessés légers. Je vais bien. Ce n’est pas le cas de l’homme en face de moi, atteint aux jambes. Les pompiers viennent le chercher. Il meurt.

(…) J’ai croisé deux jours plus tard l’un des protagonistes de cette monstrueuse affaire. A ma sortie d’hôpital, je vais rencontrer celui qui est probablement l’un des responsables politiques de cette situation : Manuel Valls. Il a refusé des médiations importantes avec les services Syriens à Damas. Ce refus criminel a engendré les conséquences que nous connaissons aujourd’hui.

J’ai bientôt fini. J’ai deux trois observations à ajouter.

La première c’est que Monsieur Abdeslam n’est rien d’autre qu’une petite racaille qui cherche à magnifier sa pauvre existence en nous faisant croire qu’il est un guerrier. J’ai vu faire son frère [il dit parfois « son double maléfique »]. Il a tué des gamines de 20 ans ; l’âge de ma petite sœur. Elles étaient sans défense (…). Ensuite, aujourd’hui c’est clair, le terrorisme islamique tue. On aurait dû le savoir avant : depuis que Mohamed Merah a tué des gens en visant des enfants dans le dos. Enfin, j’aurais mille fois préféré qu’il se fasse péter en se ratant comme son frère, comme ça, nous aurions tous gagné du temps et lui, il aurait eu le maigre courage de se soustraire au monde auquel il n’apporte rien.

Pour finir, je vais citer Saadi [Mocharrafoddin Saadi est un poète iranien] : ‘Quelque humilié que soit ton ennemi, sache qu’il est toujours à craindre’.

Alors, il est temps maintenant de pointer du doigt tous les petits Abdeslam de France, qui se font passer pour nos concitoyens (…). La semaine dernière, il appelait à ouvrir la porte au dialogue (…). Monsieur le président, si j’ai un vœu à formuler, s’il reste un peu d’honneur dans ce pays, n’ouvrez jamais cette porte au dialogue avec ce cancer qu’est l’islamisme car, lorsqu’on est malade, on ne débat pas avec ses métastases, on les combat et on les écrase.

[Pendant que la Cour pose des questions à la partie civile, Olivia Ronen, l’avocate de Salah Abdeslam, se lève pour s’entretenir avec lui].

 

Olivier, la partie civile, reprend :

Vous savez, quand on voit quelqu’un mourir avec les vicères, les entrailles qui débordent par terre, et nous demande si elle va vivre … on a un peu deux réactions : la première, on l’accepte … et puis il y a des gens qui restent traumatisés ; qui restent fragiles. Parmi les gens qui étaient là ce soir-là, il y en a certains qui ne peuvent pas témoigner parce qu’ils ne sont pas soumis à l’anonymat des débats. Ils n’ont pas confiance dans les services de l’Etat pour les protéger… et le deuxième biais, c’est notamment les journalistes. Bien souvent, ils jettent en pâture, comme ça, sans vérifier (…). Alors je sais bien qu’il faut donner un petit bonbon à ceux qui en veulent mais il y a une responsabilité de la part des gens, des journalistes, des professionnels, d’enquêter, de faire son travail. (…)

Une avocate de parties civiles prend la parole : je ne peux pas m’empêcher de regarder le planning des débats et de constater qu’on aura la réaction des accusés sur ce qui vient de se dire au mois de mars (…). N’est-il pas possible d’imaginer à un moment dans votre calendrier, chaque semaine ou chaque soir, un moment où on puisse donner la parole aux accusés pour avoir leur réaction par rapport à ce qui vient de se dire ?!

Président : l’établissement d’un planning dans ce genre de dossier est compliqué (…) Pour des raisons d’organisation, si on veut avoir un procès qui se déroule dans des conditions normales il n’est pas prévu de donner la parole systématiquement aux accusés par rapport à tout cela. Ce ne sera pas au mois de mars ce sera bien avant (…) Là franchement, on a fait ce qu’on a pu. J’ai donné la parole aux accusés dès la première semaine. Là il y a un planning, 350 auditions de parties civiles sont prévues. Je ne peux pas en l’état envisager de procéder comme vous le suggérez.

L’avocate : je ne suggère rien. Je me suis levée spontanément parce que je suis avocat. Il n’est pas question d’une rivalité entre les avocats et le président de la cour d’assises. Je sais à quel point c’est compliqué. Simplement c’est vrai, on entend un certain nombre de choses et c’est vrai qu’on aimerait entendre ce qu’ils peuvent avoir à dire. (…)

Puis, Olivia Ronen, avocate de Salah Abdeslam prend la parole pour demander au président d’assurer davantage la sérénité des débats et d’éviter les invectives prononcées à l’encontre de son client.

Elle est interrompue par la partie civile qui lui lance :

« Il faut bien choisir ses clients parce qu’à la fin, on finit par leur ressembler ».

Le président, s’adressant à Maître Ronen :

Vous m’avez interrompu et ce n’est pas convenable ! (..) L’accusé qui s’est principalement exprimé et qui a été principalement visé a lui-même tenu des propos qui ont été vécus sans ménagement vis-à-vis de ces parties civiles. A partir du moment où vous avez un accusé qui vient de dire ‘mes terroristes sont mes frères’ alors qu’on vient de projeter des images de gens qui sont abattus, il ne faut pas s’étonner d’avoir des gens qui ont des réactions virulentes à la barre.

Maître Ronen : par respect, je ne suis pas intervenue pendant les déclarations de la partie civile qui intervenait à la barre. C’est sûr qu’il y a de l’émotion, de la souffrance (…). Néanmoins, j’ai du mal à laisser passer des insultes, des invectives personnelles qui troublent la sérénité des débats. Je compte sur vous pour maintenir la sérénité des débats.

Président : je compte sur vous pour que votre client lui aussi modère ses propos.

Martin Vettes, avocat de Salah Abdeslam : Monsieur le président, vous ne vous êtes pas privé de maîtriser la parole de Monsieur Abdeslam.

Président : Je crois que je lui ai donné largement la parole. Je l’ai laissé parler. (…)

Maître Vettes : on ne peut pas tolérer des invectives et des insultes dans une salle d’audience.

Avocat : il n’y en a pas eu !

Maître Vettes : si ! « Minable petit démon », « racaille », ce ne sont pas des insultes ?!

Maître Ronen : on a été relativement silencieux. Très respectueux. Notre intérêt n’est pas de troubler ces débats mais de veiller à ce que ceux-ci se déroulent conformément au respect des droits de la défense.

 

Sur ces mots. La déposition de la partie civile s’achève. L’audience est suspendue.

 


 

A la reprise, une jeune femme s’avance à la barre. Elle semble jeune, frêle, discrète. On dirait une jeune étudiante … elle a un jean et un long tee-shirt vert kaki. Elle commence. Sa voix est très douce, fluette :

Bonjour Monsieur le président.

Je m’appelle Maya. Je suis architecte. J’ai été blessée à la terrasse du Carillon. Je voudrais commencer avec les noms des personnes avec qui j’étais ce soir-là et que j’ai perdues. Je suis architecte [elle énonce les noms de ses amis, en commençant par celui d’Amin, « son amoureux »].

Amin est d’abord devenu mon ami. Quelques années plus tard mon amoureux, mon mari et puis mon associé dans la vie professionnelle. On habitait ensemble, on travaillait ensemble. On a même monté notre agence d’architecture en 2015. Il a été mon premier amour. On parlait des enfants qu’on aurait un jour. C’était quelqu’un de beau, de brillant, de solaire. Il cuisinait très bien. Il était drôle. C’était l’homme de ma vie. On s’est mariés deux fois. Une fois à Paris en 2014 et une fois au Maroc, à Rabat, en 2015. Il avait grandi là-baset sa famille vit encore là-bas. On a rencontré Emilie grâce à une autre amie qu’on avait en commun. Avec Emilie, on s’est tout de suite bien entendues et on est devenues très proches. On a très vite rencontré sa sœur jumelle, Charlotte. Elles étaient belles, drôles, complices. On riait beaucoup ensemble. Il y avait Mehdi, qui était l’un des amis d’enfance d’Amine. On taquinait souvent Annabelle parce qu’elle courait après Mehdi et Mehdi lui, était secrètement amoureux de Charlotte. On était un groupe d’amis. C’était ma bande de copains. On se voyait le week-end, en semaine et tous les vendredis soirs on se retrouvait au Carillon. C’était notre QG ! … si bien qu’on n’avait même plus besoin de dire qu’on s’y retrouvait.

Ce soir-là, au Carillon, nous étions cinq. J’avais 27 ans et eux en avaient 29. On évoquait leur anniversaire de 30 ans et la fête qu’on allait faire. Sauf que ce soir-là, trois d’entre eux sont tombés sous les balles. Ni Amin, ni Emilie, ni Charlotte n’ont fêté leurs 30 ans.

Avec Mehdi, qui avait survécu, je me disais qu’on allait pouvoir se soutenir, l’un et l’autre. Ses blessures étaient plus graves que les miennes et lorsque je l’ai su hors de danger, j’avais cette idée qu’on allait se soutenir. Ça n’a pas été le cas : il a disparu de ma vie lui aussi. (…) Je pense que c’était trop dur pour lui.

Donc, nous étions cinq … et je suis seule ce soir à la barre.

Revenir sur ces faits c’est pas évident. Cette nuit-là est enfouie quelque part dans ma tête. Il en reste des bribes, des images, des sons qui ressurgissent parfois. Je vais essayer d’en dérouler les faits.

D’abord y’a les bruits, les détonations de ce que je croyais être des pétards. Je crois voir Amin, Emilie et Charlotte se cacher sous la table, quand en réalité ils tombent sous les balles. Je sens un premier coup moi aussi, si bien que je vais avoir l’instinct de me cacher moi aussi. Je suis tapie sur le trottoir, entre le caniveau et les roues d’une voiture. J’essaie de me recroqueviller le plus possible pour que les balles ne m’atteignent pas … mais elles m’atteignent quand même, aux jambes. A cet instant, je ne sais pas encore que ces coups sont des éclats de balle. Je sens les chocs mais je ne sens pas la douleur. Pas encore.

Par contre, ce que je sais à cet instant, c’est que c’est la mort que je sens derrière moi… parce qu’entre la voiture et moi, il y a un homme. J’entends son souffle saccadé, son râle. Je sais que ce sont ses derniers instants. Je sais qu’il meurt. Je sais que je suis en train d’être témoin des derniers instants de sa vie. Je ne le vois pas. Il est juste derrière moi. Je ne connaitrais jamais son nom. [elle pleure et sort un mouchoir. Son visage devient de plus en plus rouge].

La mort finit par arriver et avec elle le silence. Et puis, quelques instants après, ce sont les premiers mots des secouristes que j’entends. Ces mots, ils raisonnent en écho : ‘occupez-vous des conscients d’abord !’. J’entends ça. Et là, je m’assois ; je cherchais Amin des yeux. Je le vois au sol … il est étendu sur le dos. Il a les yeux ouverts et tout de suite, je sais qu’il est plus là. Je vois pas ses blessures, je vois pas le sang ; je vois pas les impacts. Je vois pas les vingt-deux impacts. Je vois pas les projectiles qui ont tué son poumon, son foie, son cœur. Tout ce que je vois c’est ses yeux, son regard qui est vide. C’est le néant … et donc je sais qu’il est mort.

Emilie et Charlotte ne bougent plus. Je pense à ce moment-là qu’elles sont mortes elle aussi. (…) La mort d’Amin était tellement difficile, son deuil a été tellement fort que je n’ai jamais pu faire le deuil de mes amies. Mehdi lui, il a pas bougé, il est toujours assis à la table, la même table où nous étions cinq. Il est vivant, mais il est blessé. Il y a beaucoup de sang sur son tee-shirt.

Je lui demande si ça va … et il me répond juste « ça va ». (…) Je regarde mes jambes, elles sont en lambeau. J’essaie d’attraper mon mollet gauche et le remettre à l’intérieur de la jambe. Sur la jambe droite, je vois qu’il y avait un trou dans ma chaussure [je vois qu’il y a beaucoup d’émotion sur le banc des avocats des parties civiles. Deux avocates essuient leurs larmes]. Je fais un garrot avec des torchons. (…)

Vers minuit, je suis à l’hôpital Bichat. J’appelle ma mère pour la prévenir que je suis blessée et je lui dis quelque chose comme « je crois qu’Amin est mort »… et c’est ce « je crois » qui donnera un fol espoir à la maman d’Amine d’y croire, toute la nuit … jusqu’au milieu de la journée du lendemain. Et puis, il y a les premières opérations. (…) Dans la nuit, on me transfère dans un autre hôpital (…). On m’opère à nouveau ; cette fois au pied. On enlève les débris d’os, de chair, de métal, de chaussure… et il reste un grand trou, qu’on comble avec des pastilles antibiotiques. On me posera un fixateur externe et puis la greffe. Il y aura quatre opérations.

Les moments qui ont suivi sont impossibles à décrire. C’est la peur, les premières nuits à l’hôpital c’est les cauchemars, les crises de larmes, un extrême sentiment de solitude. Tout ça j’ai voulu l’oublier … et je l’ai vraiment enfoui quelque part. On ne peut pas vivre avec ça [elle est très émue].

Par contre, il y a quelque chose qui est là dès le début c’est l’amour, la force, la douceur des gens qui sont autour de moi. C’est ce qu’il y a de plus précieux et c’est ce qui sauve. Je me suis toujours pensée comme quelqu’un de fort, de solide car j’ai eu dans ma vie tout ce qu’il faut pour être solide … je voulais me battre et je n’ai jamais accepté d’être une victime. Dans les jours, les mois qui ont suivi, c’était trop dur… je ne pensais pas qu’il était humain de sentir un tel sentiment de détresse et de solitude. Ce qui m’a fait tenir, ce sont mes jambes, mes blessures. Elles m’obligeaient à me battre. Il fallait que je me mette debout, que je marche. J’avais 27 ans, encore toute ma vie à vivre. Alors, je me suis battue dès la première seconde. (…) Ca a été ça mon combat : de garder espoir. Espoir que ça ira mieux, que la douleur finirait par s’apaiser, qu’elle laisserait la place à autre chose. Aujourd’hui je suis debout, je suis très heureuse d’être debout, sur mes deux jambes, de pouvoir marcher. Je travaille. J’ai dû réinventer mon métier ; en tout cas la manière dont je l’exerce.

J’ai quitté Paris pour une autre ville ; loin ; ailleurs … et j’ai retrouvé un amoureux qui m’apporte du soutien au quotidien. Ça a été ça mon combat depuis six ans pour me reconstruire. Ça a été de panser chacune des blessures, une à une. C’est un combat quotidien qui dure depuis six ans. C’est épuisant. Je suis épuisée. J’ai la tête haute, mais je suis épuisée … et je sais qu’y a des choses qui ne reviendront pas : je ne courrai plus ; je me fatigue plus ; je ne rêve plus … les rêves ont dépeuplé mes nuits. Je doute beaucoup. Au travail, j’ai tendance à me défausser de responsabilités, à ne plus être aussi fiable que ce que j’étais. Et puis, cet amour restera aussi à jamais perdu. Mes amis aussi.

Je me suis reconstruite mais ce que je voudrais maintenant c’est vivre. C’est juste vivre. Vivre, c’est se sentir libre d’être amoureuse sans culpabiliser ; c’est l’insouciance d’une soirée entre amis… être vraiment là, présente, avec les autres quand ils rient. C’est avoir les épaules assez solides pour accepter l’échec. C’est savoir rebondir, c’est pouvoir accepter les nouvelles épreuves comme aujourd’hui, la maladie de mon père ; être là pour ma mère, entreprendre de nouveaux projets, rêver.

Ce procès m’a mis dans une phase d’attente. Ca fait un an que j’ai rien commencé. Que j’attends. J’attends de tourner cette page et de ne plus être dans la reconstruction mais être simplement dans la vie.

Merci monsieur le président.

 

Président : Merci à vous pour ce témoignage qui est bien évidemment très émouvant pour tout le monde.

Assesseur : attendez-vous quelque chose de spécial de ce procès ?

Partie civile : [elle sourit] Une condamnation à la hauteur des faits. La justice … mais elle ne nous ramènera pas ceux qui sont disparus. Ma vie a été brisée ce jour-là et elle a suivi une autre trajectoire. Ça ne changera rien pour moi.

Maître Bibal, son avocat : vous n’avez pas pu voir Amin [son mari] après sa mort ?

Partie civile : il a été enterré au Maroc et j’étais encore hospitalisée. C’était impossible d’y aller. Mon frère y a été pour moi. Je n’ai pas pu non plus aller à l’inhumation d’Emilie et Charlotte … et je n’y suis jamais allé depuis . C’est trop dur.

Maître Bibal : vous étiez tous de la même profession ?

Partie civile : moi je suis architecte. Amin aussi était architecte. On a fait nos études ensemble, on a travaillé dans le même cabinet et on a monté notre agence ensemble. C’est dans le cabinet dans lequel on travaillait qu’on avait rencontré Emilie, qui était architecte également. On avait travaillé sur un concours ensemble avec Amin et Emilie. Mehdi et Charlotte nous avaient donné un coup de main même s’ils n’étaient pas architectes. On attendait les résultats de ce concours-là.

Maître Bibal : concours très prisé des architectes. Europan ?

Partie civile : on a été primé en décembre, après les attentats. Ils n’ont jamaissu qu’on avait eu un prix pour ce concours. (…) Ca a été une opportunité pour moi … deux ans après ça m’a permis de remettre un pied dans le monde professionnel. (…)

 

La déposition de Maya s’achève. Vient alors celle de sa maman. En arrivant à la barre, elle croise sa fille qui en repart. Cette dernière l’embrasse.

 


 

La maman de Maya va d’abord lire le témoignage de la maman d’Amin, le conjoint de Maya, tué au Carillon. Puis, elle livrera son propre témoignage. Elle déplie la lettre de la maman d’Amin, et commence   :

Je m’appelle Aïcha. Je suis la maman de Mohamed Amin, tué sur la terrasse du Carillon. Je suis la belle-mère de Maya, blessée le même soir au même endroit. J’habite à Rabat au Maroc. Les contraintes sanitaires et familiales ne me permettent pas d’assister au procès.

Mon fils était un jeune marocain, qui venait de fêter son 29e anniversaire, le 1er novembre 2015. Après l’obtention de son baccalauréat, il s’est inscrit en première année de médecine à Bordeaux. Il se présente au concours d’architecture de Paris Malaquais [prestigieuse école d’architecture]. C’est là qu’il a rencontré Maya, qui deviendra par la suite son épouse. Ils ont monté ensemble leur étude d’architecte.

Relater la vie de mon fils me ramène à des moments de joie et de bonheur partagés (…). Il était heureux et nous l’étions avec lui. Comme les jeunes de son âge, il aimait beaucoup la vie. Il avait beaucoup d’amis. Les dernières vacances que nous avons passées ensemble étaient au mois d’août 2015. C’était les derniers jours où je le voyais. Il devait rentrer à Rabat en novembre 0215. Nous étions loin d’imaginer qu’il allait rentrer dans un cercueil pour être enterré.

J’ai appris la nouvelle des attentats en regardant la télé (…). J’ai consulté le plan de Paris et constaté que ce n’était pas très loin du lieu d’habitation de Mohamed Amine. J’ai téléphoné (..) pas de réponse. J’ai envoyé de messages pour savoir s’ils allaient bien (…) pas de réponse. J’ai passé la nuit dans cet horrible état d’inquiétude. Le matin, comme je n’avais aucune réponse à mes appels et messages, j’ai appelé sur le téléphone de Maya. J’étais désemparée, en colère et inquiète. (…) J’ai appelé un ami qui m’apprend que Maya est blessée et aucune nouvelle de mon fils. (…) J’avais l’impression d’être dans un tourbillon. Je m’efforçais de rester dans un semblant de calme (…). J’ai réussi à obtenir les numéros de téléphone d’amis qui habitaient paris (…)

J’ai appris que Maya était au bloc opératoire pour ses blessures. J’ai contacté tous les numéros de téléphone qui s’affichaient à la télé (…). Pendant cette attente, je repoussais de toutes mes forces la mauvaise nouvelle en me disant qu’il était peut-être dans un coma (…). La mauvaise nouvelle est tombée le lendemain vers 14H30, par un ami de Mohamed Amine qui l’avait trouvé à l’IML [Institut Médico-Légal]. Ce fut l’effondrement total. La première pensée qui m’est venue à ce moment-là : vais-je pouvoir tenir physiquement ?

(…) Depuis, nous cohabitons avec la douleur qui ressemble à un animal sauvage que que nous tentons d’apprivoiser. Elle est toujours là (…) Reste des souvenirs, des photos, des vidéos. Il m’arrive d’en rire … ou d’en pleurer. (…)

Je veux passer un message de condamnation de ces actes terroristes que ne peuvent justifier ni religion ni aucune idéologie. Ma reconnaissance va aux instances qui ont œuvré pour la tenue de ce procès. Que justice soit faite.

Fait à Rabat le 19 septembre 2021.

 

La maman de Maya livre ensuite son propre témoignage.

Vendredi 13 novembre.

Ce soir-là, mon mari et moi regardions un opéra à la télévision (…) quand un bandeau défile « attentat dans le Xe et XIe arrondissement. Je crie « c’est dans le quartier où Maya et Amine sortent tous les vendredis soir !s (…) Nous rappelons plusieurs fois. Pas de réponse. Nous laissons des messages. Pas de réponse (…) Je ne vis plus, mes mains sont moites, mon cœur s’emballe.

Nous sommes abasourdis. Nous allumons les chaînes d’info en continu. Tout le quartier est bouclé.(…) A 1H du matin, Maya a déjà subi une première opération en urgence absolue. (…) Je suis hébétée, tétanisée, pétrifiée. Je ne fais plus partie de ce monde. C’est l’horreur absolu. (…) Vers 5H, elle était en cours de transfert vers l’hôpital Ambroise paré. Le lendemain nous arrivons à Ambroise Paré où nous retrouvons ses frères. Quatre balles de Kalachnikov l’ont atteint. Tout est explosé : les os, les nerfs, les tendons, les vaisseaux. (…) Elle garde encore tous ces débris dans son corps.

Nous recherchons Amine. (…) L’Institut médico-légal nous dit : « non il ne figure pas sur nos listes mais il y a beaucoup de blessés qui n’ont pas été identifiés ». Alors, renait l’espoir, on pense qu’il va s’en sortir (…). Les parents d’Amine nous appellent du Maroc. Impossible de les renseigner. Incompréhension de leur part.

Vers 14H, l’IML nous renseigne. La sentence tombe : (…) c’est la confirmation du pire. Amin est décédé. Nous sommes effondrés, anéantis. Il n’y a pas de mot pour décrire la douleur que nous ressentons, le séisme que nous éprouvons. Nous devons l’annoncer aux parents d’Amine. L’insoutenable va commencer (…).

Les appels aux organismes, les formalités à accomplir, appeler la cellule de crise, se rendre plusieurs fois au 36 quai des orfèvres. (…). Nous allons tous les après-midi rendre visite à notre fille à l’hôpital [elle y restera jusqu’en octobre 2016]. Je suis incapable de reprendre mon travail. Il m’est impératif d’être présente chaque jour pour aider ma fille dans sa reconstruction (…) Je pense à Amin et Maya chaque seconde. Toutes mes pensées sont absorbées par leur drame. (…) Je suis blême et méconnaissable moi aussi, en état de choc. Nous aimions Amine comme un fils, regarder les blessures de ma fille est insupportable. J’aime lui tenir la main, lui caresser la joue, pour m’assurer qu’elle est bien vivante. On se répète sans cesse qu’on s’aime. Elle est très pâle, très affaiblie, elle a maigri, elle ne mange pas. (…) Elle était si heureuse; Amine était tout pour elle. Je souffre de la voir tant souffrir (…). Elle est bien vivante mais j’ai peur qu’elle sombre; qu’elle ait envie de rejoindre Amine.  J’ai des palpitations, la nuit je ne trouve pas le sommeil ; les idées noires m’envahissent. J’ai des insomnies, je fais des cauchemars. Ma fille accapare tout mon esprit; elle est mon unique pensée.

Pour y pallier, je dois tout écrire. Je me rends utile en devenant sa secrétaire.

J’ai l’impression de ne plus faire partie de ce monde. Physiquement je suis là mais mon esprit est ailleurs. Je ressens une tristesse infinie et j’éclate en sanglots. J’ère parfois comme une zombie. (…) Je me suis coupée du monde. J’ai débranché la télé, ne regarde plus les infos. Je cherche à comprendre comment tout cela est arrivé (…) Nous n’avons plus de vie sociale, je me sens loin de tout.

Nos journées sont chargées. La fatigue s’accumule. C’est épuisant. Nous vivons au jour le jour. Nous ne voyons pas d’éclaircie car sa santé ne s’améliore que très lentement.

Je veux honorer la mémoire de notre cher Amin que nous aimions comme un fils (…) Un être brillant intelligent curieux cultivé, chaleureux, ouvert aux autres, le cœur sur la main. Une belle âme, une personne rare. Nous étions impressionnés par son charisme et l’attention qu’il portait aux autres. Vers l’âge de huit ans, son père et son grand-père l’ont amené sur le chemin de la Mecque. (…) Il avait cet héritage-là. Ouvert d’esprit, il appliquait les valeurs du vivre ensemble. Sa chaleur et sa tolérance faisaient qu’il était apprécié de tous. Il laissera des traces dans l’esprit de ceux qui ont croisé sa route.

(…) Amin et Maya ne se quittaient jamais. Complémentaires dans la vie comme dans le travail, ils étaient fusionnels. La vie ne faisait que commencer pour eux qui venaient de se marier. (…) Il ne nous reste que les beaux souvenirs avec eux deux : les Noëls, les dimanches, les repas en famille, leurs expositions d’architecture, la préparation de leur mariage à Paris et à Rabat. (…) Nous nous souviendrons de nos vacances ensemble. Nous avions beaucoup de plaisir aussi à les retrouver dans leur appartement si coquet. Amine savait cuisiner de bons petits plats qui enchantaient nos papilles. (…) Je ne pourrai jamais oublier Emilie et Charlotte leurs amies. (…) Nous les avions rencontrées en janvier 2015. Nous avons défilé toutes ensemble lors de la manifestation contre les attaques de la rédaction de Charlie Hebdo et la prise d’otages de l’Hypercasher. Nous étions Charlie, nous avons vécu intensément ce 11 janvier (…) Qui aurait pu penser ce jour-là que sur les six de notre groupe, trois auraient disparu quelques mois plus tard ? (…) Je ne pourrai jamais les oublier. (…)

Cinq ans après, le procès nous replonge dans ces souvenirs douloureux et traumatisants (…) Notre fille a échappé à la mort. Elle l’a vue de si près. Nous avons perdu notre gendre, un être exceptionnel, une belle âme. Il sera toujours dans nos coeurs. (…) Nous ne sommes plus les mêmes. Nous en gardons nous aussi des cicatrices. A l’extérieur, on parait joyeux sans problème mais à l’intérieur ça ne va pas. Nous avons encore du mal à faire face. J’ai un larmoiement permanent, comme si j’éprouvais une infinie tristesse. Mon mari a développé la maladie d’Alzheimer (…). Je pense aux parents d’Amin, à Ismaël qui doit apprendre à vivre sans son frère. (…) Je demande que justice soit faite.

 


 

Je m’appelle Coralie. A l’époque, j’étais interne en dermatologie.  Notre stage à Saint-Louis venait juste de commencer depuis deux semaines. (…) La soirée se passait bien. (…) Vers 21H30, j’ai quitté le bar du Carillon. J’étais en train de détacher mon vélo quand j’ai entendu des éclats, des coups de feu, que j’ai d’abord pris pour des pétards (…). Je me suis cachée devant une des voitures garées devant Le Carillon. Je me suis d’abord enfuie, dans un restaurant, le long du Canal Saint-Martin … et puis, je suis revenue sur les lieux. (…) A l’arrivée, ce que j’ai pu voir était indescriptible. C’était une scène de guerre. J’ai jamais fait la guerre mais bon voilà. Des gens hurlant, agonisant. Mon Chef de clinique était en train de faire un massage cardiaque à un homme qui était déjà mort. (…) Pendant ce temps-là un interne est allé chercher de la morphine aux urgences. (…) Les blessés ont été évacués progressivement. (…) On n’arrivait pas à réaliser ce qui se passait. On a vu sur le trottoir des corps enchevêtrés. On a pris conscience de ce qu’il s’était passé. Des douilles par terre et une odeur de poudre qui restera imprégnée toute ma vie. 

J’ai ensuite dû aller au 36 quai des orfèvres et vers 4 heures du matin, j’ai pu rentrer chez moi.

Suite à ce traumatisme, ça a été très difficile pendant un certain temps. J’ai réussi à me reconstruire, reprendre le travail, avoir une vie de famille. Il y a deux choses que je voudrais dire : même six ans après, j’ai un état d’hypervigilance permanent et persistant ; comme si j’avais un boulet au pied qui ne me quittera plus. (…) Aujourd’hui, je vis normalement, mais j’ai toujours des angoisses, des cauchemars. J’ai un état d’hypervigilance qui est permanent. Voir des policiers en arme, ça m’angoisse énormément. C’est très difficile de prendre les transports en commun, que je ne prends quasiment plus. J’ai repris un travail (…) Tout va beaucoup mieux mais j’ai quand même des séquelles qui persisteront.

 


 

 

En 2015, j’avais 37 ans. J’étais gérant d’une entreprise. Le 10 novembre, je sortais d’une cure de sevrage, parce que j’étais malade alcoolique. J’étais sorti de cette cure plein d’espoir. Je rejoignais un ami au Carillon (…). J’ai vu des étincelles sur la chaussée de la rue Bichat à deux ou trois mètres de moi. J’ai cru que c’était des pétards. J’ai cru que des jeunes lançaient des gros claque-doigts par les fenêtre histoire d’emmerder les passants (…). Il y a eu un mouvement de panique. Je me suis laissé emporter. On s’est refugiés avec un certain nombre de personnes dans les encadrements de porte. Moi, c’était une porte métallique verte dans laquelle je me suis réfugié avec un autre jeune homme, que j’ai tâché de réconforter. Il me racontait des trucs ça me semblait délirant … je ne comprenais rien… comme je n’avais rien vu d’autre que les ricochets de balles sur la chaussée, je ne comprenais pas trop ce qu’il se passait.

Je suis retourné au Carillon. Je me suis rapproché et  c’est là où ça commence à devenir difficile [il sanglote]. J’ai commencéà  voir des personnes qui étaient mortes. Mon cerveau m’a envoyé un gros shoot de kétamine. Je ne ressentais plus d’émotions… Le temps s’est arrêté. J’ai évité de porter secours aux blessés parce que je ne connais pas les premiers secours et je savais qu’il faut éviter d’en faire si on sait pas quoi faire (…) Par exemple, faire un massage cardiaque à quelqu’un qui se vide de son sang, c’est pas une bonne idée. J’ai enjambé quelques cadavres comme ça ; je suis rentré à l’intérieur du Carillon pour voir si je ne pouvais pas faire quelque chose … j’ai découvert les tables renversées, les gens blessés… J’ai peut-être croisé certaines personnes qui ont témoigné aujourd’hui mais serais incapable de les reconnaître.

(…)Je suis reparti … et voilà à peu près tout ce que je pourrai vous dire.

Comme pas mal de témoins, je me sentais impuissant. Je suis reparti. Ensuite, mes souvenirs ne sont pas hyper cadrés. On a fini par se retrouver avec mon ami Benjamin. On a échangé sur ce qui s’était passé. On était ravis tous les deux d’avoir passé une très bonne soirée (‘ahah’). On est reparti chacun de notre côté. Et moi, je suis rentré seul chez moi … choqué … et donc j’ai fait la seule chose que je savais faire à l’époque : la rechute alcoolique. Je peux pas dire que j’étais traumatisé consciemment par les attentats puisque j’ai noyé tout dans l’alcool pendant un an et demi. C’est un an et demi de ma vie dont je me souviens à peu près pas. (…) Ça a saccagé ma vie … ma vie familiale, ma vie amoureuse, ma vie professionnelle.

En 2019, j’ai fait des crises d’angoisse tous les jours (…). J’étais tellement content d’avoir arrêté de boire en 2017 que j’avais pas du tout envie de faire des connexions avec les attentats [il est très ému]. Je ne voulais absolument pas témoigner, remettre ma tête dans ce dossier là… je ne suis finalement pas mécontent de l’avoir fait car je suis en train de réaliser un certain nombre de choses : que c’est pas de ma faute si j’ai rechuté ; que le saccage de ma vie ça vient aussi de là … que le niveau d’anxieté que je connais aujourd’hui ça vient aussi de là. (…) 

C’est tout ce que j’avais à dire.

Président : « comment avez-vous fait pour arrêter la consommation d’alcool? »

Partie civile : « je me suis réveillé un dimanche matin en me disant « aujourd’hui, ça serait bien que j’arrête de boire »… et depuis, je n’ai pas bu une seule goutte d’alcool ».

Président : « vous le vivez comme un succès ? »

Partie civile : « oui ! Maintenant que je sais quel est le prix de la vie. Quand on échappe à la mort, on réalise bien la chance que l’on a d’être en vie ».

Après lui, est attendu le témoignage d’Amar, également victime au Carillon. Son avocate indique que « finalement, c’est trop difficile pour lui. Il est dans la salle. Il est vraiment désolé. Il aurait voulu prendre la parole, mais il n’est pas capable » [Amar est effectivement assis sur le banc juste devant le mien … et a l’air très éprouvé]. C’est son cousin, Mohand, également présent au Carillon, qui vient déposer.

 


 

J’étais au bar le Carillon. J’étais serveur.

Là je suis un peu stressé parce que je me suis pas imaginé devant tous ces gens. Il y a dix ans en arrière, j’étais en Kabylie, à la montagne. Mon père me disait toujours : les études avant tout. Il était musulman, pratiquant un peu (…). C’est mon grand-père qui a acheté le Carillon.

Excusez-moi si je fais des erreurs en français mais c’est ma troisième langue.

Au début, quand j’ai commencé à travailler au Carillon, j’étais un peu choqué parce que je voyais les gens ils sont bourrés. Je connaissais pas. Les filles et les garçons ensemble. Ils rigolent. J’étais tout timide au début ! J’ai commencé à travailler pour avoir des choses qu’on n’avait pas avant. Et je me dis que je vais travailler dur pour avoir tout ça … J’ai travaillé tout le temps. J’étais au Carillon tous les jours et mon oncle était content parce que je suis toujours là. (…)

D’un seul coup, j’ai entendu un bruit et j’ai vu Le Petit Cambodge par terre (…). J’ai compris direct, je me suis tourné pour prendre la fuite, à dire à mon oncle de prendre la fuite. J’ai dit ‘c’est des tirs ! c’est des tirs ! A entendre les rafales tatatatatatata !’ J’ai pleuré (…) C’est comme dans un film, il y avait du sang partout. Mon cousin, qui est médecin, a commencé à faire un massage cardiaque à une américaine. (…) Cinq minutes après, le SAMU est arrivé. J’arrivais pas à le croire. C’est comme si j’étais en train de vivre un rêve (le président le reprend : ‘cauchemar’) ; mais c’était la réalité (…) Ils ont évacué les blessés … et moi je suis resté avec mon cousin jusqu’à 4 heures du matin, à regarder les corps. J’ai tout vu. Maintenant je le regrette parce que dans ma tête, c’est horrible. Je fais tout le temps des cauchemars ; des cauchemars où mon père me tire dessus avec une kalachnikov. C’est horrible ! (…).

Il se tourne vers le box puis reprend : 

Ces gens ont fait du mal ; à briser le cœur de plein de gens (…). Mon prénom leur ressemble. Je suis vraiment triste. La religion musulmane c’est pas ça. C’est pas vrai. (…) Ce sont des choses pas possibles à oublier. (…) Aujourd’hui, on a pris une petite affaire qui s’appelle « Le Nouveau Carillon », dans le XIème, pour dire qu’ils vont pas gagner : qu’on sera là ! C’est vrai qu’il y a toujours la peur … J’ai peur, par rapport à ce qui s’est passé… J’ai pas d’autre métier à faire…

(…) La France, c’est un très très bon pays. J’étais marié avec une française aussi ; comme Amin (décédé au Carillon et dont la femme, Maya, a témoigné plus tôt). Et là, je suis divorcé. J’ai perdu ma femme, je bois beaucoup d’alcool … c’était pas comme ça avant … et j’ai la rage contre eux… j’ai jamais tenu une kalach mais si on m’en donne une je pourrai tirer (il fait le geste de tir avec ses mains). S’il y avait une peine de mort, pour eux je dis oui tout de suite.

Quand je les vois comme ca ils sont en bonne santé, propre, j’ai la rage en moi. La France, c’est magnifique. Je souhaiterais qu’un jour ça change chez nous en Alglérie ; qu’il y aura de l’égalité, de la justice, de la vraie justice.

Je suis un peu perturbé dans ma tête Monsieur le président.

A l’intérieur de moi, il y a quelque chose … On ne peut pas effacer … c’est très très dur de voir les corps comme ça … ils sont vivants et quleques minutes après ils sont là … tu les connais. Des fois même avec les soucis je me dis « si j’étais mort, ce serait mieux » (il se tire beaucoup les doigts et a constamment la tête baissée).

C’est comme si c’était hier, ces images. Là je me sens un peu mieux… et voilà ; je pense que vous m’avez compris. J’ai parlé avec le cœur (il baisse une nouvelle fois la tête).

 


 

 

Je voulais avant tout vous remercier d’avoir accepté de me laisser déposer.

Je vais lire mon témoignage.

Le 13 novembre 2015, j’avais 33 ans. J’étais enceinte de 7 mois (…). Vers 21H20, on a entendu comme des bruits de pétards. Un ami a crié : ‘il a une kalach ! Cachez vous par terre !’ (…) Il y a eu des tirs envers les personnes attablées vers la terrasse (…). On entendait leurs cris. Sous les tables, cachée, une de mes amis répétait ‘il faut faire attention à Babou (c’est mon surnom) ! Elle a un bébé ». Je sentais mon bébé bouger.

On a pensé que le tireur allait rentrer dans le bar. Mon amie a dit ‘je ne veux pas mourir’. (…) Ils ne sont pas rentrés. Il y a eu de nouveaux tirs mais dans une autre direction.

A ce moment là, j’ai pensé à mon conjoint. J’ai parlé à mon bébé et je lui ai dit « on ne va plus être que toutes les deux ». (…) J’ai crié son prénom. Il est arrivé quelques secondes après à l’intérieur du bar. Il y avait des gens qui faisaient un massage cardiaque sur une personne (…) Après c’était le KO.

Je n’ai pas subi de blessure physique (…) J’ai décidé d’aller de l’avant et de mettre tout ça de côté. (…) Je pensais que ça irait comme ça mais en fait, je n’ai pas réussi à mettre de côté. J’avais besoin de me tenir devant vous pour témoigner pour ceux qui ne peuvent plus, aussi pour soulager ma culpabilité pour aller moins mal que les autres (…). Je pense à leurs familles et leurs proches … par exemple Maya, dont le témoignage m’a touchée tout à l’heure …

Je voulais aussi témoigner pour vous dire d’où je viens : je suis née en Iran en 1983. Mes parents ont fait la révolution contre le Shah. (…) En 1984, mes parents ont fui l’Iran pour échapper aux exécutions de masse. (…) Ils ne savaient pas s’ils allaient me récupérer, ni quand ni comment … Finalement, j’ai pu les rejoindre deux ans après. (…) J’ai grandi en France, auprès d’une famille toujours marquée par cette histoire, ces pertes, ces souffrances dues à cet extrémisme religieux. 33 ans après, les mêmes obscurantistes ont failli me tuer dans un bar à Paris. Ils ont tué des innocents et moi j’ai eu une deuxième chance. Qu’ils s’appellent Talibans, Etat islamique, ce sont les mêmes assassins sanguinaires (…) Un des accusés a parlé des victimes civiles en Syrie et en Irak et a demandé qui pensaient à eux. (…) C’est oublier que l’Etat islamique les a tuées, massacrées, assassinées avec une violence rare. Voilà ce qui s’est passé ; voilà les faits. (…) Lorsque l’un des accusés méprise les faits, il méprise toutes ces victimes. Les populations civiles innocentes massacrées par l’Etat islamique n’ont pas besoin que leurs bourreaux les invoquent pour justifier leurs agissements.

Merci de m’avoir écoutée.

 

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