Jour 141

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

EXTRAITS

JEUDI 16 JUIN 2022

 

Programme de la journée : aujourd’hui, c’est la suite des plaidoiries de la défense avec la défense de Farid Kharkhach, accusé d’avoir joué un rôle dans la mise à disposition de faux papiers pour le compte de la cellule (à travers Khalid El Bakraoui).

 

12H57 : l’audience reprend.


 

 

Maître Vial : « 10 janvier 2017 : « pour moi c’est vraiment triste ce qu’il se passe. Même si je ne suis pas pratiquant, je peux vous dire que ces gens n’ont rien compris à l’islam ». 2017 : « je ne suis pas un monstre non plus. Je vous le jure sur la tête de mes enfants. J’ai un coeur, je trouve que c’est dégueulasse ce qu’ils ont fait ». 15 février 2017 : « je déteste ces gens-là ; je n’aime pas ces gens-là. (…) Je suis confiant en mon innocence. Ils croient que je suis un homme dangereux ; je suis seul dans ma cellule depuis quarante jours. Ces gens-là, les terroristes, c’est eux qui nous ont mis dans la merde les arabes. (…) J’ai choisi ce pays car j’ai jamais eu peur de la police. Ce que j’ai vécu à la prison, je ne réponds à aucune question mais je peux vous dire que je suis innocent ». 25 septembre 2017 :  » je peux vous certifier qu’à aucun moment je n’ai été conscient de qui était Khalid El Bakraoui ». 16 mai 2018 : « je n’avais aucune connaissance des projets. Si j’avais su, je n’aurai pas aidé ce Satan » (je crois que tout ce qu’elle lit correspond à des auditions de Farid Kharhach).

 

Maître Vial : « Nous avons l’honneur de plaider l’acquittement de celui qui a tenu ces propos, monsieur Farid Kharkhach, 40 ans le 2 juillet prochain, père de deux enfants. Nous sommes une équipe d’avocates animée par le fait de défendre au mieux, respectueusement, cet homme.

Vous allez devoir juger en droit, uniquement en droit, une stricte application de la loi pénale, comme dans n’importe quel autre procès … mais nous ne sommes pas dans n’importe quel procès. A ce titre, il vous a été rappelé l’aspect politique, diplomatique, qui fait de ce procès un procès hors norme. (…)

Il n’allait pas de soi que Farid Kharkhach doive comparaître devant votre cour. Lui, l’intermédiaire de l’intermédiaire d’un faussaire en Belgique impliqué dans le réseau ‘Catalogue’. (…) Ainsi, vous devez juger Farid Kharkhach, résident belge, de faits commis à Bruxelles par l’intermédiaire de sa femme belge alors qu’il se trouvait lui-même au Maroc… Il aurait pu être jugé en Belgique (…).

 

Maître Vial : « d’une façon générale, il y a dans ce procès la cristallisation de tous les excès. (…) Face aux chaises vides laissées par les terroristes morts et à l’impossibilité de les juger pour les faits graves et monstrueux commis, (…) il reste la douleur des vivants. Et quelque part, vouloir trouver les réponses judiciaires peut conduire à déporter une haine à l’encontre des hommes qui sont pour certains que des seconds couteaux. Ces propos ne servent pas à minimiser leur responsabilité mais à replacer le cursus de la juste qualification et de la juste peine.

 

Maître Vial : « (…) il faut saluer la grande qualité des avocats de parties civiles et les remercier pour cette solidarité, qui n’a pas été que monétaire. (…) Que dire du PNAT dont on sait que certains ont été au Bataclan immédiatement après les faits, des policiers, de tous ces soignants qui ont fait face à ces scènes de guerre ? (…) C’est avec cette somme de chose que nous repartirons nous, avocats. Nous ne souhaitons pas donner raison à l’architecte de votre salle qui a mis nos bancs front contre front avec les parties civiles et non côte à côte comme c’est le cas d’habitude. (…) Evidemment que les avocats ont été touchés par les témoignages des parties civiles. A ce titre, les victimes sont libres ; elles ont tous les droits là où nous professionnels de la justice n’avons que des devoirs.

Pour autant, les avocates que nous sommes ne souhaitent pas un bouleversement de ce qui est et doit être un procès pénal.

Nous allons désormais vous démontrer qu’il convient d’acquitter monsieur Kharkhach des faits d’association de malfaiteurs terroriste et de requalifier. Premier temps : l’étude de la personnalité et puis ensuite, après une courte suspension, une deuxième partie sur l’absence de caractérisation de l’association de malfaiteurs terroriste et de l’association de malfaiteurs, acceptant l’inversion de la charge de la preuve dans la défense de monsieur Farid Kharkhach. Je cède maintenant la place à ma consoeur maître Marie Lefrancq. 

 

13H20


 

Maître Lefrancq : « ce n’est pas simple de se tenir aujourd’hui devant vous et de devoir plaider pour monsieur Kharkhach. Cette plaidoirie c’est un moment qu’on attend mais aussi un moment qu’on redoute. C’est un moment vertigineux qui angoisse parce qu’on doit être à la hauteur. Il me revient d’évoquer la personnalité de monsieur Kharkhach. 

Aborder la personnalité nourrit des fantasmes. Il ne s’agira à aucun moment de mettre en balance, de renvoyer dos à dos ou tracer un parallèle entre un accusé et des victimes. Mais, retracer le parcours et le vécu d’un homme c’est ça aussi, regarder les souffrances. Ensuite, mettre en évidence les traits de caractère, le fonctionnement psychique vise à éclairer au plus juste les faits qu’on va juger. Il est indispensable de savoir qui on a face à soi pour le juger. Se mettre à hauteur d’homme, c’est l’exigence absolue qui va vous permettre à vous, de bien juger. Tout notre système pénal est construit là-dessus : l’individualisation de la peine, c’est le socle. La justice est rendue par des hommes, pour des hommes.

(…) « Il ne faut pas trop se hâter à se juger les hommes » (citation d’Antonin Artaud). Farid Kharkhach on a été un peu hâtifs pour le comprendre, pour l’évoquer, mais il ne faudrait pas que vous le soyez pour le juger. Cupidité et lâcheté : ces deux substantifs ont été érigés en prétendus mobiles.

Que le mobile ait été l’appât du gain oui. Mais non, Farid Kharkhach n’a pas dîné avec le diable. Il ne le fera jamais ; il en est incapable. Comment un homme qui n’a pas d’idéologie peut accepter de nouer un contact avec le diable ?! Il faut se remettre dans la peau de Farid Kharkhach il y a huit ans. Je m’excuse si ça relève de l’inventaire.

 

Maître Lefrancq : « d’abord en 2015, Farid Kharkhach c’est un père de famille, qui a un petit garçon de sept ans. C’est un papa gâteau, un papa qui se déguise aux anniversaires ; il fait des activités avec lui, il y est extrêmement attaché, il est très présent. Et donc en 2015 il est en couple avec Meriem El Balghiti. Elle travaille, elle est laborantine dans une pharmacie. Il n’y a pas de problèmes d’argent. A l’audience, un avocat de parties civiles lui a demandé pourquoi il n’avait pas mis à profit le diplôme qu’il avait obtenu au Maroc (en informatique) ? D’abord, son diplôme n’était pas reconnu et il ne parlait pas bien français. C’est la raison pour laquelle il n’a pas pu exercer dans la matière qu’il connaissait. Il s’est mis à vendre des voitures. C’est un fils de commerçant ; ça il l’a dans le sang. Il a fait un certain nombre d’autres travail. C’est pas qurlqu’un qui a besoin d’argent ; il n’est pas dans une situation désespérée du tout. 

Farid Kharkhach c’est aussi un voisin ; connu pour être serviable, qui n’hésitera pas à porter les courses de ses voisines (elle lit une partie des attestations de deux voisines et insiste sur le fait qu’il s’agisse de personnes âgées)

C’est aussi, Farid Kharkhach, un gentil. C’est quelque chose qui est fondamental chez lui : c’est un naïf (elle lit l’audition d’un homme qui explique que Farid Kharkhach lui a prêté 3.000€ et que cet homme l’a escroqué et ne lui a jamais rendu les 3000€!). C’est quelqu’un qui est musulman, de tradition musulmane. La pratique de la religion chez lui c’est quelque chose qui est très résiduel chez lui. C’est quelqu’un qui va scolariser son fils dans une école catholique. Il vit complètement à l’occidental : il fume, il boit de l’alcool. Je ne sais pas comment il faut apprécier ces choses mais en tout cas c’est des choses qui permettent d’apprécier sa religion et sa pratique.

Et puis, c’est quelqu’un qui aime profondément la Belgique (il y a eu un basculement avec la naissance de son fils, né fortement prématuré. A partir de là il s’est senti redevable envers la Belgique, le service public etc). Voilà ; c’est ça Farid Kharkhach en 2015. Comment on pourrait imaginer que cet homme pourrait décider en conscience, d’apporter son aide à quelqu’un qui s’inscrit dans une action violente ? Est-ce qu’il faut comprendre du silence du Parquet sur la personnalité, que ça gêne pour caractériser l’infraction ?

Farid Kharkhach c’est quand même quelqu’un qui a peur de tout. C’est quelqu’un qui ne regarde pas les infos parce qu’il a la trouille. C’est quelqu’un qui a des phobies en tout genre. Sa femme l’a dit : « il ne peut pas vivre seul ; il a besoin d’être entouré ; les serpents, les infos, les abeilles … il a peur de tout » (…).

 

Maître Lefrancq : « je vais revenir un peu sur les expertises qui ont été faites sur Farid Kharkhach. Il n’est sujet à aucune pathologie psychiatrique.

Je vais commencer par celle du docteur Oudy. Il avait examiné Farid Kharkhach au centre pénitentiaire de Laon. (…) Il évoquera des TOC, des crises d’angoisse, de panique, le fait qu’il ait dû être hospitalisé en psychiatrie au Maroc.

On a nous-même été témoins de comportements de Farid Kharkhach qui relèvent de TOC. C’est quelqu’un quand il vous parle vos feuilles il les remet à l’endroit ; les stylos il les classe. A l’audience, quand on a un bouton qui n’est pas attaché sur notre robe, il nous le dit. C’est quelqu’un qui passe la lingette sur la vitre du box. Et puis : s’il n’avait pas de TOC pourquoi est-ce que pendant des dizaines d’années les médecins psychiatres lui ont prescrit des antidépresseurs, des anxiolitiques ?! (…)

Maître Lefrancq : l’expertise de madame Casanova. (…) Elle décèle les manifestations phobiques et ne les remet pas en cause. Elle prend acte et ne les discute pas.(…) 

L’expertise de Didier Krumpfut. (…) Ce rapport nous dit que Farid Kharkhach, son rapport affectif est quasi enfantin : « il est manifestement terroristé par l’existence », « c’est un homme qui est apeuré par et dans l’existence ». La peur lui a dicté les mots qu’il a prononcé lors de ses interrogatoires » ; il dit de Farid Kharkhach que c’est un « personnage rare ».

 

Maître Lefrancq : et puis il y a une pièce pour compléter le puzzle : c’est le rapport du QER. (…) Non seulement il n’est pas contesté qu’il n’est pas radicalisé mais il est acquis qu’il souhaite se tenir à distance de toute personne qui l’est.

Sur la radicalisation, il y a quelques phrases intéressantes dans ce rapport. Il a dit avoir été submergé par le dégoût en comprenant devant le JT qu’il avait serré la main à un terroriste. 

 

Maître Lefrancq : Lorsqu’il a été interpellé et placé en détention provisoire, monsieur Kharkhach a dit à son fils qu’il avait un pépin de santé, qu’il allait être hospitalisé et revenir rapidement. S’il dit ça, c’est parce qu’à aucun moment il peut imaginer qu’il parte pour des mois ou des années en prison. Il ne peut pas s’imaginer à ce moment-là à qui il a remis ces papiers et les conséquences que ça va avoir. Et puis, ce mensonge va évoluer : il va dire à ses enfants qu’il est surveillant de prison et qu’il a toujours beaucoup de travail c’est pour ça qu’ils viennent le voir en prison. (…)

Farid Kharkhach c’est le petit dernier d’une famille : ils sont dix. Durant son enfance et plus tard, il sera particulièrement proche de son frère qui a cinq ans de plus que lui. Il s’appelle Mourad. Mourad aujourd’hui il vit en Belgique ; c’est un sociologue, il est parfaitement inséré. Mourad c’est un modèle pour Farid Kharkhach et puis d’un autre côté, c’est un peu cruel parce qu’il réussit tout. (…) Je voudrais évoquer Giulia, sa soeur. Elle est importante pour lui. Elle a dix-sept ans de plus que lui. (…) C’est en voulant l’aider (elle avait un cancer) qu’il a eu besoin d’argent et qu’il est tombé dans cet enfer. Il va se donner la mission de pouvoir aider sa soeur et lui donner de l’argent. C’est par là et ce besoin irrépressible d’aider sa soeur, qu’il va d’abord commencer par vendre sa voiture et ensuite, il va continuer à essayer de trouver un peu d’argent par ci par là … et il va aussi faire l’intermédiaire pour les cartes.

Outre le frère, il faut savoir que Farid Kharkhach a peu de nouvelles de ses proches. Une partie de sa famille a coupé les ponts et c’est pas facile pour lui.

 

Maître Lefrancq : sur la détention, la détention a dégradé un psychisme qui était déjà assez fragile. Malgré tout, il a réussi à investir sa détention. Il a mis en place un certain nombre de choses, participé aux ateliers;  il ne s’est pas laissé couler. (…) Il y a quand même eu des moments difficiles : l’un des moments les plus difficiles ça a été la mort de son père, décédé le 22 juin 2020. Ca a été extrêmement compliqué à admettre pour monsieur Kharkhach. Il n’a pas pu être à l’enterrement et n’a pas pu se recueillir sur sa tombe (dans le box, Farid Kharkhach pleure). Avant l’audience, il m’a dit « je voudrais que vous sachiez que mon père, avant de mourir, il a enregistré une vidéo pour moi. il me l’a laissée et j’ai hâte de pouvoir la voir quand je vais sortir ». 

 

Maître Lefrancq : Farid Kharkhach comparaît tous les jours à cette audience. Je vais préciser certains évènements. Farid Kharkhach c’est celui qui le premier jour de l’audience va faire un malaise dans le box. C’est celui qui au bout de quelques jours d’audience va refuser d’être extrait. Il va être extrait de force et du coup il va être en pyjama. Il va comparaître en pyjama et pour lui qui est toujours apprêté c’est pas évident. Farid Kharkhach c’est aussi celui qui va se lever spontanément après la déposition de victimes parce que pour lui ça a été insupportable d’entendre Marius et Milo qui ont perdu leur père au Bataclan. Il a eu cette formule : « j’ai le coeur qui saigne ». Il a accueilli la douleur des victimes et y a été extrêmement perméable.

C’est lui qui va se lever après la déposition de sa femme, lui demander pardon et la remercier « pour les gosses ». Farid Kharkhach c’est aussi celui qui va se lever à la fin de la déposition de madame Panou et qui va assumer ce qu’il dit depuis longtemps : le sentiment, grotesque selon certains, qui va aller jusqu’au bout. Farid Kharkhach c’est aussi celui qui, lorsqu’il apprend qu’il a le covid pense aux parties civiles qui doivent venir témoigner. (…)

Il a reçu au cours du procès plusieurs fois des marques d’attention. Ca a été pour lui des choses précieuses au quotidien. C’est extrêmement important pour lui de savoir que certaines parties civiles font la part des choses et ne voient pas en lui un terroriste en puissance. Voilà ce qu’il a été à l’audience. C’est quelqu’un d’émouvant, d’attachant, il est sympathique … il peut être aussi envahissant. C’est quelqu’un d’extrêmement sensible. Tous ces signes d’humanité, il les a accueillis avec une forme de soulagement. Il faut se souvenir qu’en dehors de cette salle d’audience, il ne voit personne. L’audience pour lui c’est le moment d’échange. Il est détenu à Nanterre avec un autre accusé : monsieur El Haddad Asufi. Lorsqu’il a été malade monsieur Kharkhach a cuisiné des petits plats à Ali El Haddad Asufi. On lui a refusé en lui disant qu’il était à l’isolement et qu’il ne pouvait pas passer des plats. (…)

Dans le prolongement, y’a la perception de ce qui a pu être écrit et retranscrit dans la presse et ça, c’est intéressant. La défense de Farid Kharkhach n’a jamais été sur le terrain de la presse. Ca a été un choix. Les journalistes ont pu parler de lui comme « l’effrayé du box ». Et puis il a aussi été qualifié de « bloc d’angoisse englobé dans une chemise pourpre ». Il y a une certaine justesse dans la façon avec laquelle les gens vous perçoivent … et ça ça l’a rassuré beaucoup pour la suite.

 

Le milieu carcéral il sait qu’il va en sortir mais il va devoir reconstruire sa vie. Le petit garçon de 7 ans qu’il a laissé en lui disant qu’il reviendrait dans quelques jours, aujourd’hui il a 12 ans. Son fils a appris au début du mois de mai. Son entraineur de foot lui a parlé de Kharkhach le joueur de foot. Donc il a cherché … et il est tombé pas sur le joueur de foot mais sur le procès. (…) Et puis il y a eu ce bébé de trois mois ; eh bien sa fille a presque six ans. Elle a vu son père au parloir quelques fois … depuis le début du procès elle l’a vue une fois. Encore une fois, et j’avais commencé mon propos par là : il n’y a pas d’apitoiement à avoir mais c’est pour que vous compreniez qui il est et ce qu’il vit. Il porte un poids, pas seulement de la responsabilité des faits que vous avez à juger mais le poids de sa présence même dans ce dossier. Et ça il l’a dit « être accusé dans ce dossier, c’est pire que le coronavirus ; c’est pire que le SIDA ».

Je voudrais m’adresser à monsieur Kharkhach et lui dire que ça a été un honneur pour moi de l’assister, de faire partie de son équipe de défense ; aux côtés de deux consoeurs que j’apprécie dont une qui est une amie depuis longtemps. J’ai appris à vous connaitre au cours de cette audience puisque je vous ai rencontré au début du mois de septembre. J’espère que nous aurons su, au bout de ces neuf mois être à la hauteur de votre procès et de votre défense. 

Le président : on va reprendre à 15H et je demanderai à certaines personnes dans le box d’un peu moins discuter entre elles. Ceux qui ont participé à ces bavardages se reconnaitront.

 

L’audience est suspendue. 15H20 : l’audience reprend. Fanny Vial se lève à nouveau :


 

Maître Vial : je vous ai rappelé que dans les réquisitions du Ministère public, il vous a été rappelé que la défense critiquait parfois le travail d’enquête (…). Tel ne sera jamais mon propos dans ce que je vais pouvoir dire et il faut bien comprendre que les millions de pages d’enquête révèlent un véritable souci de manifestation de la vérité.

Lorsque les attentats se sont produits, tout le monde a été dans un état de sidération. Il  ya des choix qui ont dû être faits dans ce contexte-là. D’abord, savoir s’il n’allait pas y avoir des survivants et si oui s’il n’allait pas y avoir d’autres attentats. Le volet des faux papiers, c’est quelque chose qui peut apparaître dans un travail d’enquête comme quelque chose de périphérique. (…)

Toujours est-il qu’on a sur le volet des faux papiers quelque chose qui apparaît comme périphérique. Parfois, ça peut être la chance qui nous fait remonter sur une filière. C’est ce qui s’est passé pour monsieur Kharkhach. (…) Alors, ce réseau Catalogue, il faut dire que c’est un réseau qui concernait un monsieur, Monsieur Kerbache, condamné à la peine de cinq ans. Ca veut dire que Farid Kharkhach n’est pas l’intermédiaire … mais l’intermédiaire de l’intermédiaire ! A l’époque, Farid Kharkhach c’était une petite main. C’était des choses importantes à rappeler : est-ce que dans le dossier il existe d’autres protagonistes que Farid Kharkhach, qui sont dans le réseau Catalogue ? Est-ce qu’on a des éléments qui nous permettent de dire que ces personnes-là sont inquiétées également. Lui-même dit : je ne suis pas intervenu pour les quatorze fausses pièces d’identité. (…) Pour ce qui est des faux papiers, il y a des gens qui ont été interrogés dans ce dossier et qui ont indiqué que le mode opératoire n’est pas propre à Farid Kharkhach mais à tous les intermédiaires. Vous avez monsieur Ledjerani, condamné dans le dossier Catalogue. Monsieur Ledjerani va être interrogé par la police fédérale belge. Il va être très soucieux de savoir si sa déposition il la fait pour le volet terroriste ou si c’est dans le cadre du volet du réseau Catalogue pour lequel il est déjà inculpé. On va lui dire à la fin de l’acte que son audition va être versée au dossier des attentats de Paris. Il va dire qu’il ne reconnait personne mais « la plupart du temps quand je livrais des documents ils étaient placés dans des enveloppes et je ne regardais pas ce qu’elles contenaient ». Quand on est intermédiaire, on fait que passer des enveloppes. Il va avoir l’honnêteté de dire « les cartes d’identité que vous me montrez, il est possible que je les ai eues entre les mains mais je ne peux pas le savoir car le protocole c’est des enveloppes fermées ». 

 

Maître Vial : je vous l’ai dit, on a regardé dans le cadre du dossier si d’autres personnes avaient eu des contacts avec les accusés, les logisticiens ou les auteurs des attentats morts. Je pense que le plus simple ce serait que je puisse projeter des procès-verbaux (elle fait projeter des PV à l’écran et poursuit sa démonstration pour expliquer que Monsieur Kerbache, l’intermédiaire des faux papiers, aurait pu être en contact avec Salah Abdeslam). On sait qu’il y a de manière indiscutable une piste entre monsieur Kerbache et monsieur Salah Abdeslam. (…) Nous avons sollicité une confrontation et ça n’a pas été rendu possible. Il y a également un lien entre Brahim Abdeslam et le réseau Catalogue. (…) Donc nous savons depuis un moment qu’il pourrait y avoir d’autres accusés, d’autres familles, qui pourraient être impliquées dans cette fausse filière belge. 

 

Maître Vial : ensuite, ce qu’on reproche à Farid Kharkhach. Nous avons reconstitué le calendrier : nous avons pris l’arrêt de mise en accusation, nous avons pris les dates où il est au Maroc de façon incontestable. Ce qui est en rouge c’est quand il est au Maroc, ce qui est en jaune, c’est les créations de carte (elle projette un calendrier et va reprendre chaque carte d’identité reprochée à Farid Kharkhach pour expliquer pourquoi il ne peut être impliqué sur telle ou telle carte)

 

Maître Vial : ensuite, concernant Khalid El Bakraoui. Vous avez la femme de Farid Kharkhach qui dit que quand Farid Kharkhach est au Maroc, ça lui arrive de l’aider dans le cadre de négoce de voiture. Il y avait aussi une activité de visa, qui était légale. 

(…) Vous avez ensuite les auditions de madame El Baghetti sur le sujet. Elle était dans un état compliqué à ce moment-là ; elle allétait son enfant. (…) A un moment donné, elle va parler avec Farid Kharkhach alors qu’il était en prison et va lui dire qu’il n’y a qu’une commande qui serait concernée. Il y a eu son audition. Il a été un peu facile de dire que c’était une menteuse. (…) On peut y voir, dans son témoignage et dans sa volonté de répondre, une grande collaboration. 

Vous avez ensuite des éléments qui concernent toujours les fausses cartes d’identité du 14 septembre. Vous avez ensuite tous les éléments qui concernent monsieur Kerbache. (…) Il a été définitivement jugé, a purgé sa peine. On est allés le chercher, on l’a interrogé et on a une mention qui dit « on l’a interrogé, il se montrera très confus ». Au-delà de ces éléments-là, il va expliquer qu’il y a un certain Bilal qui lui a téléphoné du Maroc en septembre 2015 et que ce Bilal avait besoin de papiers. (…) Il va vous expliquer que le 10 septembre 2015, lorsqu’il vient chercher les photos d’identité pour la commande du 14, c’est madame El Baghitti qui vient à la porte, elle lui a jeté l’enveloppe du balcon. Il y avait son fils, qui va l’appeler tonton. Alors on va se dire que s’il l’appelle tonton c’est qu’il le connait bien. Et la réalité c’est que quand on interroge monsieur Kerbache il nous dit « tonton, c’est une marque de respect ». 

Alors, vous avez ensuite les déclarations de Farid Kharkhach. Les déclarations, si vous le voulez bien ; il a bien fallu commencer par un point et on a décidé de commencer sur la première fois qu’il iest interrogé en France. 9 juin 2017. C’est un peu fastidieux mais c’est très important. Il fait une déclaration spontanée : « quand j’entends ce qu’on me reproche j’ai la trouille parce que je n’ai pas du tout fait ce qui m’est reproché ». J’ai fait ça pour mes copains au Maroc, c’était des gens de mon quartier. (…) Un jour je fréquentais le bar de Jamal et il y avait aussi El Bakraoui. Je ne le connais pas personnellement ; je connais son père. (…) Mon avocate a dit au juge d’instruction qu’elle était fan d’elle. Lorsque je n’ai pas reconnu la radicalisation d’EB, mon avocate a sorti le grand jeu. Elle m’a dit que si je reconnaissais la radicalisation de EB, mes enfants n’iraient pas en prison. (…) Mon frère a répondu que je devais faire confiance à mon avocate pour que je sorte de là (maître Vial poursuit la lecture du procès-verbal .

Je ne savais pas ce que voulait dire le mot « radical ». Mon avocate m’a dit que ça voulait dire « être à fond dans l’islam ». 

Y’a une chose qui est incontestable : il y a une chose qui a été vécue de façon possiblement différente de ce qui a été dit. Y’a une autre position qui consisterait à dire : « je vous crois clairement ». On a décidé nous d’y aller avec mesure. On a, un moment donné, pas eu ce choix.

 

Maître Vial : Le message entre l’avocate commise d’office et le frère de Farid Kharkhach. (elle fait diffuser l’échange de messages : Maitre quelles nouvelles à ce stade ci ? Interruption pour que votre frère comprenne qu’il savait que l’autre etait radicalisé . Excusez-moi / Le frère : non c’est rien).

Mourad c’est quelqu’un qui a une influence sur Farid Kharkhach. La difficulté pour nous c’est qu’il avait déjà annoncé un certain nombre de choses lors de son premier interrogatoire de comparution. (…) Elle dit « il faut qu’il comprenne ».  

Alors, est-ce que tout ça finalement vous emêche d’apprécier les choses ? On ne pourra jamais savoir si Farid Kharkhach dit vrai. (…) Il faut s’attacher sur des points matériels. Nous avons des actes qui ont d’abord été réalisé en garde à vue; avec une avocate qui endosse la robe d’interprète ! (…) Quand il est présente à la juge d’instruction Panou, il n’y a pas de vidéo. 

 

Maître Vial : (…) Il faut maintenant passer à la radicalisation. Vous avez des attentats du 13 novembre que personne n’a vu venir. Il y a quand même des notions et des évènements qu’on n’a pas vu venir à tous les niveaux. (…) Est-ce que Farid Kharkharch avait la faculté de voir ça alors que les proches ne l’ont pas vu ?! Non. On sait que Farid Kharkhach et Khalid El Bakraoui avaient des liens ponctuels. On sait aussi que contrairement à ce qui a pu être dit, Khalid El Bakraoui c’est pas quelqu’un de connu à Bruxelles et quand on va demander à chacun des protagonistes, tous vont dire « on le connait des attentats de Buxelles parce qu’il y a eu sa photo à la télévision ».

Au-delà de la problématique de pouvoir voir la radicalisation, vous avez également tout ce qui concerne la personnalité de Khalid El Bakraoui : vous avez quelqu’un de manipulateur, vous avez quelqu’un qui va déposer un enfant le matin à l’école mais dont sa propre femme ignorait l’existence. (…)

 

Maître Vial : lorsque Farid Kharkhach a été placée en détention provisoire. Sa femme a été interrogée et on lui a demande ‘comment va-t-il ? ». Elle a répondu « démoli ». On était à l’époque en 2017. Depuis, on a fait cinq demandes de mises en liberté, on a fait des appels de rejet de demande de mise en liberté, on a fait un pourvoi en cassation, on a fait une demande de mise en liberté à votre audience. On n’a pas considéré que ces refus étaient des échecs. Nous avons considéré qu’il s’agissait là de débats différents. Nous considérons aujourd’hui qu’après tous ces débats riches, vous ne pouvez que entrer en voie d’acquittement pour les faits d’association de malfaiteurs terroriste.

La difficulté qu’il y a avec la requalification d’association de malfaiteurs c’est que Farid Kharkhach ne connait personne à part Khalid El Bakraoui. Nous vous proposons de condamner sur les faux et la complicité. Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour vous donner tous les éléments matériels. Il est en détention provisoire depuis plus de cinq ans et demi, que c’est trop de détention provisoire. Nous comprenons parfaitement que dans un dossier de telle ampleur, il soit difficile de placer sous contrôle judiciaire les uns et les autres mais nous devons absolument le faire. (…) Nous avions la possibilité que Farid Kharkhach comparaisse libre à votre audience. (…) Je ne suis pas sure qu’une peine de cinq ans et demie soit vraiment nécessaire.

Voilà ce que je voulais dire en propos pour terminer la défense de Farid Kharkhach. Je vous remercie sincèrement.

 

16H58

Le président : « nous avons terminé cette audience ; nous reprendrons demain à 12H30 ». 

 

A demain ! 


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