Jour 146

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

JEUDI 23 JUIN 2022

 

Programme de la journée : aujourd’hui, c’est la suite des plaidoiries de la défense avec les plaidoiries des avocats de Mohamed Abrini. 12H57 : l’audience reprend.

 

 

 

EXTRAITS

Maître Violleau : « (…) serrer sa mère dans ses bras à l’abri des regards, entendre le bruit du vol d’un oiseau, border son gamin qui vient de s’endormir après avoir regardé un dessin animé, courir, voir l’horizon, ouvrir la porte de sa propre maison : tout ça c’est terminé pour lui. C’est la fin. Il le sait. Il le sait depuis le début.

Il est parfaitement lucide, mais il essaie de rester digne. C’est ce qui lui reste à lui dans le box, avec la virilité. La virilité c’est ce qui reste aux hommes pauvres, ceux à qui on enlève à peu près tout. (…) Il a essayé de rester digne, il a répondu à presque toutes les questions qui lui ont été posées. Il a essayé de porter des chemises aussi.

@camilledecode

Maître Violleau : « après des années seul dans le fond de sa cellule en détention provisoire, (…) il a été projeté, presque jeté sous votre regard, sous le regard des avocats en face, sous le regard des victimes, sous le regard de ses avocats. On attendait de lui une attitude classique ; on attendait de tous qu’ils adoptent un comportement normal … mais quand on sort de plus de soixante-dix mois d’isolement, qu’on n’a jamais vu plus de deux personnes en même temps et que du jour au lendemain on arrive à cette place, comment vous voulez qu’on soit ?! Soixante-dix mois de quartier d’isolement ! C’est impossible.

@camilledecode

Maître Violleau : « (…) vous connaissez l’homme épouvantable ? C’est un poème. Si je vous parle de poésie c’est pas pour faire un bon mot mais c’est parce que depuis que je le connais, il m’en parle. Un jour il a écrit ça « un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace : pourquoi vous regardez-vous au miroir puisque vous ne pouvez vous y voir qu’avec déplaisir ?! » (c’est par ici si vous voulez lire le poème ‘Le miroir’ de Baudelaire).

Mohamed Abrini n’est pas un soldat de l’EI. Mohamed Abrini est né le 27 décembre 1984. Avant d’être interpellé il exercait la profession de restaurateur le jour et de cambrioleur la nuit. Mohamed Abrini est coupable et vous allez le condamner. Vous allez le punir, il n’y a pas de débat. (…) Mohamed Abrini, il n’a pas cessé une seule seconde de douter. Vous n’oublierez pas qu’Abrini n’a jamais cessé de douter.

@camilledecode

Maître Violleau : « (…) la balance de la justice c’est vous. La réflexion c’est vous, la mesure c’est vous encore. La réponse aux crimes de manière excessive, c’est le Parquet. (…) C’est votre prisme de magistrats qui fait cette audience, c’est votre prisme qui est compétent pour analyser, juger les fractures de Mohamed Abrini. (…) Vous n’êtes pas tenus par les réquisitions, nous le savons : vous pouvez descendre, vous pouvez monter aussi. Vous êtes libres. (…) La justice n’est pas une arme de la colère. Ici lorsqu’on porte une robe noire, ou rouge, on résiste aux sentiments.

@camilledecode

Maître Violleau : « pour demander perpétuité, sur quoi l’accusation se base ?! Y’a dix éléments.  Sur ces dix éléments vous allez pouvoir en retenir la moitié. On va commencer d’abord par Molenbeek et le départ d’Abrini en Syrie. On est dans les années 90, y’a le père, la mère. Et puis, c’est une chambre partagée entre Souleymane et Mohamed. Une chambre partagée avec son frère je crois que c’est quelque chose. Un lit d’un côté, un lit de l’autre. Partager une chambre avec son frère, c’est le bruit du souffle de l’autre, c’est l’odeur d’une pièce, c’est l’odeur des draps. C’est la lumière qui ne s’éteint pas quand l’autre ne veut pas dormir, qu’il n’a pas sommeil. C’est les soupirs, les secrets partagés, les disputes, les réconciliations, le grand qui protège le petit. Il était désespéré du départ de son frère en Syrie. (…) Quand le frère disparait, la peine est impossible à combler. Si vous avez dormi des nuits et des nuits avec ce frère, quand il disparait, vous voulez aller le chercher. Je dis pas ça pour vous émouvoir mais c’est comme ça que ça marche un homme ; c’est comme ça qu’elle se brise une âme. Il est là le basculement. Comprendre c’est se rassurer, comprendre c’est maitriser (dans le box, Mohamed Abrini a la tête baissée). Il part parce qu’il souffre. Ce départ en Syrie ça part d’un désespoir.

@camilledecode

Maître Violleau : « on a assez avec les évidences de ce dossier pour ne pas en rajouter. Je vous ai déjà dit : il sait très bien qu’il va être condamné à une peine exemplaire extrêmement lourde : il est allé en Syrie, il a réservé des habitations pour le commando, il les a accompagnés jusqu’à leurs derniers instants. (…) Il est hors de question qu’on rajoute sur ses épaules une charge supplémentaire. La justice, c’est la condamnation pour ce qu’on a fait et pas pour autre chose.

@camilledecode

Maître Violleau : « (…) vous oublierez ses frasques à l’audience. Souvenez-vous de cet avocat de parties civiles. Lorsqu’elle était là à cette barre, elle plaidait que dans leur monde une femme ne pouvait pas plaider, faisant semblant de ne pas voir qu’ils étaient majoritairement défendus par des femmes ! Un soir, il est rentré, a allumé sa télé et l’a entendue dire que les accusés s’étaient presque délectés de la douleur des victimes … quand c’est précisément le contraire qui s’est passé ! L’entendre mentir pour exister, dire qu’il n’avait plus de coeur ; bien sûr que ça l’a rendu fou … et je le comprends !

@camilledecode

Maître Violleau : « la perpétuité, c’est un mot plein de fantasmes, un mot qui ne dit rien et qui fait tout (…). La perpétuité elle plane ici au-dessus de nos têtes comme un rapace au-dessus de l’humanité. La perpétuité c’est enlever le morceau de ciel entre les barreaux et la cellule ; c’est abaisser les plafonds des prisons pour qu’ils ne puissent jamais se tenir debout ; c’est les réduire au statut d’animal (…). C’est finalement en un mot peut-être se prendre pour Dieu. (…) On ne ferme les yeux qu’aux morts et même en pleine nuit, en pleines ténèbres, on n’éteint pas la lumière des étoiles. (…) La perpétuité du cachot, c’était un geste de tyrannie, secret. C’était le geste arbitraire, le geste discrétionnaire du tyran. C’est ça la perpétuité.

@camilledecode

Maître Violleau : « vous n’avez aucune prise sur ses conditions de détention. En revanche, vous avez un rôle important, un rôle capital sur la durée de la peine que vous allez prononcer. Gardez en tête que c’est un homme qui assume ; qu’avec Abrini, l’EI a failli. Il a toujours douté, jusqu’à ne pas y aller.

La réclusion criminelle à perpétuité, la sûreté, l’isolement, c’est trop quand on renonce, quand on décide de braver l’organisation Etat islamique pour se rapprocher de la communauté des hommes. C’est trop quand on le connait un peu ; c’est trop pour un type capable de réfléchir au sens de la peine ; c’est trop pour un mec capable d’écrire des vers dans un box avec dix gardes derrière lui. (…) 

Alors vous n’oublirez pas qu’au milieu de tout ce qu’il a dit, il a dit « si j’avais pu, j’aurais acheté la paix universelle ». Personne ne l’a relevée cette formule. Et pourtant ! C’est ça aussi Mohamed Abrini.

 

14H13 : l’audience est suspendue. 15H : l’audience reprend.


 

EXTRAITS

@camilledecode

Maître Eskenazi : « (…) j’aimerais bien vous apporter une modeste contribution à la compréhension d’un problème multiforme. Je vais vous emmener dans nos foyers, nos salons, nos cafés et tenter de vous faire comprendre pourquoi des personnes ont trouvé ce sens en Syrie (…).

Il s’agit d’expliquer les choix, sans victimisation aucune l’ayant entrainé dans cette descente aux enfers (…). Dans les cafés maroxellois, on y rit fort et de manière sonore, les bruits de la machine à café et à thé incessants. Souvent on fume, même si c’est interdit à l’intérieur ; on fume du shit aussi même si c’est doublement interdit … à l’intérieur et à l’extérieur (il rit). Il y a des chaînes d’information, souvent Al Jazeerah, le Coran évidemment pendant le ramadan. On s’y croise sans prévision, on y discute de tout et de rien, on n’est pas pauvres, on connait pas la pauvreté chez nous … mais on n’est pas riches non plus ! Et on a des tours qui n’ont rien à envier à vos pires cités. On y réfléchit de manière binaire : y’a le bien et le mal, halal – haram … on commente les chaînes d’information : y’a eux, l’Occident … et nous, qui sommes pourtant les occidentaux ! (…)

On s’y fait des amis des vrais, pas celui qui vient aux annifs mais celui toujours près à vous dépanner pendant un déménagement, passer chez vous quand vous avez une peine de cœur, présent au mariage et jamais absent aux enterrements, peu importe qu’il se fasse dans un cimetière musulman ou à l’église. C’est plus des amis, c’est des frères (…). Cette fraternité vous apporte le meilleur, elle réconforte mais elle peut aussi vous amener sur les bancs des accusés sans que vous ayez rien fait : messieurs Attou, Chouaa et Oulkadi en sont le meilleur exemple. (…) 

@camilledecode

Maître Eskenazi : « Monsieur Abrini vous a dit « échec sportif, échec scolaire, échec et mat ». Il s’est donc inscrit dans une carrière de délinquant. C’était une délinquance sans violence ; j’entends par là sans violence de droit commun ; pas de braquo’. (…)  Cette vie l’a mené à pas mal d’incarcérations. Sa vie balançait entre délinquance et incarcération. Ses voisins, c’est la famille Abdeslam. A cent mètres, c’est la famille Dahmani. Le papa Abaaoud avait des magasins juste en bas de chez lui.

(…) Souleymane il était différent et certainement pas penché vers la délinquance. Souleymane, c’était le préféré de ses soeurs. Il était toujours inquiété du sort des moins bien lotis. (…) Souleymane était pratiquant depuis ses 14 ans ; il habitait à côté de la mosquée Ransfort, où il a été certainement radicalisé. Il a attendu le départ de ses parents au Maroc pour partir. Monsieur Abrini lorsqu’il doit apprendre le départ de son frère, il est incarcéré. (…) Quelques semaines avant la libération de Monsieur abrini, il est appelé par les gardiens. On l’installe dans une pièce, on lui met un numéro ; de l’autre côté, des cris, des pleurs … « Souleymane est mort ».

(…) Il a reçu l’autorisation de sortir beaucoup plus tôt de la prison. Mohamed va décider de partir. Pour déplacer la dépouille de son frère … peut-être ! Pour avoir des explications d’Abaaoud, peut-être. Pour combattre sur place … peut-être ! En tout état de cause, c’est certainement pas dans la perspective de fomenter un attentat sur notre sol.

Il a fait ce choix de partir … je suis sûr qu’il le regrette ! (…) On sort pas de Syrie comme on y est entré. Le fait que son frère soit mort sur zone et les liens d’amitié qui le liaient à Abaaoud lui ont permis de revenir. On a dit beaucoup de choses sur ce voyage en Angleterre (…). Il revient en Belgique et il reprend sa vie normale.

@camilledecode

Maître Eskenazi : « (…) Je ne vais pas vous apprendre quelque chose en vous disant que le 8 avril 2016, monsieur Abrini a été arrêté. (…) Et je lui ai posé la question la plus débile du monde : « comment ça va monsieur Abrini? ». Dans ces moments-là, ce sont les moments les plus sincères. Et il m’a dit « je suis soulagé ». (…) Ce qu’il n’a pas lui réussi à arrêter, il était soulagé que quelqu’un le fasse pour lui.

@camilledecode

Maître Eskenazi : « Mesdames et Messieurs de la Cour, j’aurai pu y passer la journée, six ans de détention, une procédure judiciaire hors norme qui m’ a valu devoir plaider devant la Cour de cassation pour obtenir le droit au retour et l’exécution de la peine de Monsieur abrini, qui était de droit, en Belgique, j’aimerais vous raconter encore plus et dans le moindre détail, le sentiment de responsalité qui a animé tous les habitants des quartiers, sur cette tolérance que nous avons accordés face à des discours binaires et sur le manque de courage intellectuel que nous avons eu pour nuancer et offrir des espaces de discussions aux bruxellois sur des questions étrangères qui pourtant faisaient l’actualité dans nos salons.

Par foi en notre justice, vous ferez barrage  à l’idée de vengeance et vous vous rappellerai dans le secret de votre délibéré que la justice est aussi un message. Et vous releverez défi de ne pas donner raison à Abaaoud, Laachraoui et Bakraoui en ne condamnant pas Monsieur Abrini a la perpetuité mais à la peine de trente ans et vous aurez gagné ce dernier défi lancé par les terroristes et vous gagnerez et vous ferez justice.

@camilledecode

15H54 : l’audience est terminée.

Le président : l’audience reprendra demain à 12H30.

 

A demain ! 


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