Jour 147

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

VENDREDI 24 JUIN 2022

 

Programme de la journée : aujourd’hui, c’est la fin des plaidoiries de la défense avec les plaidoiries des avocats de Salah Abdeslam. 11H50 : les portes de la salle s’ouvrent. Comme à chaque fois qu’il y a une audience intéressant Salah Abdeslam, il y a du monde ! Les bancs se remplissent vite, surtout ceux de la presse. En quelques minutes, les six bancs réservés aux médias se sont vidés de leurs places. La règle des jours d’affluence est rappelée à l’entrée : un journaliste par média (vous imaginez bien que pour une multinationale comme Camille Décode, ça a été toute une réflexion : on a dû tirer au sort pour savoir qui allait pouvoir entrer entre moi, moi et moi).

 

12H54 : l’audience reprend.

Le président : « l’audience est reprise, veuillez vous asseoir. Bien maître Vettes, vous avez la porte … euh vous avez la parole pour la défense de monsieur Abdeslam ».

 

 

 

EXTRAITS

@camilledecode

Maître Vettes : « (…) Un procès historique ce n’est pas nécessairement un bon procès ; c’est parfois même le contraire. (…) Nous croyons que la qualité et le caractère équitable d’une justice se mesure aussi quant aux sanctions prononcées et pas seulement quant aux moyens utilisés pour y parvenir. En revanche, un procès historique, c’est toujours un procès politique.

@camilledecode

Maître Vettes : « monsieur le président, de votre côté vous avez voulu contenir les élans politiques de certains. Sauf qu’à chaque fois que vous avez voulu chasser la politique du prétoire, elle est revenue au galop. Parfois par la voix des accusés mais le plus souvent par la voix des avocats de parties civiles. J’observe que l’accusation elle-même n’est pas dépourvue d’idéologie. Une certaine lecture politique est donc faite par l’accusation elle-même afin de vous demander la peine maximale pour Salah Abdeslam. (…) Ce procès n’est pas et ne doit pas être la continuation de la guerre contre le terrorisme. Or, j’ai l’impression que l’accusation vous demande de neutraliser définitivement un ennemi en le condamnant à la peine de mort sociale.

@camilledecode

Maître Vettes : « Salah Abdeslam a mis au moins une fois tout le monde d’accord à cette audience, lorsqu’il a déclaré « je ne suis pas un expert de la communication ». « Non monsieur Abdeslam, vous n’êtes pas un expert de la communication, mais au moins, vous communiquez ! (…) Quoi qu’on en dise, ce procès n’aurait pas du tout été le même si Salah Abdeslam avait gardé le silence et il y aurait eu un profondément sentiment d’échec si tel avait été le cas.

@camilledecode

Maître Vettes : « La parole d’Abdeslam ne vaut rien pour l’accusation qui s’en détache pour demander son emprisonnement à vie. (…) Peut-être qu’on aurait pu lui poser toutes les questions ! (…) Salah Abdeslam tend n’être condamné que pour ce qu’il a fait et il a entièrement raison.

 @camilledecode

Maître Vettes : « Vous savez, certains nous mettent en garde en nous disant de garder de la distance avec lui, avec Salah Abdeslam. Comme l’exige notre serment, nous faisons preuve d’indépendance, vis-à-vis de lui, vis a vis de ceux qui nous donnent des conseils non sollicités également d’ailleurs. De l’indépendance on en a, de la distance aussi. On n’a pas envie de le défendre de loin, pas envie de le défendre de haut, en le traitant comme si c’était un pauvre type, un attardé, d’abord parce que nous savons qu’il n’est pas tout ça mais aussi parce que nous croyons qu’il y a déjà suffisamment de distance entre lui et notre société. De la distance il y en a, il y en a déjà, il y en a beaucoup trop et l’accusation vous demande de la rendre infranchissable à vie.

Notre rôle d’avocat consiste à réduire les écarts, à montrer que les monstres ça n’existe pas, que vous ne jugez pas des animaux, mais des êtres humains, même si c’est difficile à admettre.

(…) Pour juger et pour bien juger, il faut beaucoup de courage ; il faut être prêt à subir les foudres de l’opinion publique, l’incompréhension des médias dont la justice n’a pas vocation à résoudre les bas instincts. (…) On vous demande de sanctionner Salah Abdeslam et les autres accusés à la hauteur des souffrances des victimes … ça s’appelle la Loi du Talion ; dans une version moderne, revisitée … mais ça reste ça ! (…) Oui, nous avons eu un beau procès, dans cette salle magnifique, mais tout ce decorum est en réalité accessoire et ne doit surtout pas faire oublier que quel que soit l’endroit, quel que soit l’écrin, la justice n’est belle que lorsqu’elle est bien rendue.

 @camilledecode

 

15H28 : la sonnerie retentit. L’audience reprend.


 

EXTRAITS

@camilledecode

Maître Ronen : « (…) si chacun s’enorgueillisait de la prévalence de l’Etat de droit, force est de constater que nous ne sommes plus très loin de cette loi du Talion que nous dénonçons. Vous vouliez mourir pour des idées ?! D’accord. Ce sera une mort lente ! 

Que les choses soient bien claires : bien entendu que nous nous attendons à une sanction lourde pour Salah Abdeslam. Il a accepté de faire partie du commando, il a déposé trois hommes vêtus de gilets explosifs au Stade de France alors bien sûr qu’on s’attend à une sanction lourde mais qu’une perpétuité incompressible soit requise … (…) Il n’y a plus d’échelle de peine, plus d’individualisation. J’ai l’impression que le Parquet essaie de construire un écran de fumée, pour cacher ce qui s’est passé à l’audience.

@camilledecode

Maître Ronen : « est-ce qu’on se rend compte de ce qu’on a fait ? Sous couvert de sécurité, on en a fait des choses. Enfermer un homme, plusieurs, dans 9 m2, passant des journées entières sans dire un seul mot. Vous lui avez dit « bah c’est mieux que la surpopulation carcérale monsieur Abdeslam ». Pas sûr ! L’homme est un animal social … vous enlevez le social … il ne reste plus que l’animal.

(…) Mettre un plexiglas sur sa fenêtre, empêchant l’air de se renouveler. Lui accorder un vélo-rameur dans une cellule annexe. Bon … vous me direz : même un rongeur a droit à sa roue. (…) Lui retirer toute intimité, tout droit à la vie privée, en mettant deux caméras sur lui, dans sa cellule, qui feront que même isolé, il ne sera jamais seul. Il sera scruté chaque minute, qu’il mange, qu’il dort, qu’il prie, qu’il se douche ou même qu’il se soulage. Imaginez-vous une seconde. Imaginez-vous observé. 2250 jours. 54000 heures. 

Et on s’étonne que celui-ci vrille quand il voit 600 paires d’yeux qui le scrute, lui qui n’a plus que quelques contacts rares et irréguliers avec d’autres êtres humains. Tout ça pour quoi ? Pour empêcher que le dernier survivant ne se donne la mort ; s’assurer qu’il arrive vivant à son procès. Nous sommes montés d’un cran dans cette torture blanche. Alors on se console, on se console en se disant que finalement c’est mieux que les geôles de Daech. Nous sommes donc tombés si bas ; si bas que notre référence en termes de dignité de la détention, ce sont les geôles de Daech ! Moi je crois en nos principes et donc quand je vois qu’on se satisfait de faire un peu mieux que l’Etat islamique, ça me laisse perplexe.

Alors oui je suis virulente, et j’imagine que mes propos ne sont pas faciles à entendre (…). Notre rôle, tout comme celui du Parquet, votre rôle, c’est de nous extraire de notre penchant naturel qui voudrait que l’autre souffre comme il nous a fait souffrir.  C’est précisément au moment où on aimerait s’en dispenser que ces principes sont essentiels. 

@camilledecode

Maître Ronen : « le Parquet a requis à l’encontre de Salah Abdeslam la peine la plus sévère qui existe dans notre code pénal. On nous a expliqué que le fanatisme a gangréné le cerveau, la maladie est incurable ; Salah Abdeslam est irrécupérable.

(…) Madame, messieurs les avocats généraux, ces dix mois de procès n’auront donc servi à rien ?! Vous étiez où depuis septembre ? Est-ce que vous avez écouté ce qui s’était dit ? Est-ce que vous n’avez pas vu cette armure se fendiller ?! C’est pas faute d’avoir eu un mode d’emploi ! Les meilleurs experts psychiatres, sont venus à votre barre pour vous expliquer le fonctionnement de Salah Abdeslam. (…) Ils nous ont expliqué que le simple fait qu’il en ait conscience, c’était déjà le signe d’un débat interne. Comment on peut faire semblant de ne pas comprendre cela ?

Ce que le Parquet vous demande, c’est de dévoyer la notion d’incompressibilité. Vous ne le ferez pas parce que juridiquement, Salah Abdeslam ne le mérite pas et parce que c’est une peine terrible.

Entendons-nous bien : à la différence de mon confrère, moi je vous demande pas du courage, je vous demande d’appliquer le droit, avec toute la rigueur que cela implique, toute l’honnêteté que votre conscience exige. Si vous cédez au Parquet, c’est le terrorisme qui a gagné et nous n’aurons plus qu’à comprendre qu’en réalité, tout ceci n’était qu’une farce.

 

La plaidoirie des avocats de Salah Abdeslam est terminée. 

Le président : bah voilà ! Nous avons terminé les plaidoiries de la défense et nous avons terminé une bonne partie de ce procès ce soir… mais nous allons continuer lundi dès 9H30. On va donner la parole aux accusés et ensuite on se retirera pour délibérer. (…) Pour faire taire à certaines rumeurs, je ne peux pas donner pour l’instant une heure précise de l’heure à laquelle sera rendue notre décision. Je ne peux pas savoir combien de temps nous prendra le délibéré. Je sais qu’il y a une information qui a circulé sur mercredi aux alentours de 17H. Ce ne sera pas à 17H précise. On fera comme on peut mais l’important c’est qu’on puisse prendre le temps. Ca pourra être 17, ca pourra être 18, ca pourra être 19, ça pourra être 20 … Je crois savoir que ça n’arrangera pas les parties civiles ; ça n’arrangera pas non plus les médias mais bon ça on va passer outre ! (rires dans la salle!).

@camilledecode

17H14 : l’audience est terminée. On se retrouve lundi à 9H30 pour le dernier mot des accusés.


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