Jour 16

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes. Par ailleurs, toute reproduction du contenu, même partielle, sans l’autorisation expresse de l’auteur expose le contrefacteur à des poursuites.

 

VENDREDI 1ER OCTOBRE 2021

 

Programme de la journée : aujourd’hui, les témoignages des parties civiles se poursuivent. Plusieurs victimes de La Belle Equipe vont venir témoigner.

13H : la sonnerie retentit. La cour entre. L’audience reprend. Chloé s’avance à la barre. Elle est accompagnée de Ioanes, le frère de son ami Ludovic, tué devant elle ce soir-là, en essayant de la protéger des balles. 

 


CHLOÉ

 

Chloé commence son récit : 

« A l’époque des faits, j’ai 27 ans. J’ai vécu toute ma vie à Paris :  une parigotte depuis trois générations ! J’ai vécu dans le quartier du XVIIIe arrondissement ; un quartier cosmopolite et populaire. (…) J’ai grandi avec tous les fils d’immigrés dans le quartier de la Goutte d’Or. (…) Ca fait déjà trois ans que j’ai emménagé dans le quartier d’Aligre, quartier que je connais bien car mes grands-parents y ont vécu, mon père y a monté la boutique du cerf-volant … et depuis peu, je travaille dans ce quartier ! (…) Je connais tous les commerçants du quartier … j’adore aller manger à la petite cantine rebeu qui a son couscous peu cher et délicieux (…). Je connais vraiment beaucoup ce quartier ; j’y suis très attachée ! Je suis très souvent fourrée au Café des anges où je retrouve souvent mon ami Khaled (…). Depuis septembre 2015, je travaille aussi dans un café, La Belle Equipe : (…) ça met un peu de beurre dans les épinards.

Vendredi 13 novembre, je suis rejointe par Sarah à ma boutique. Elle est en retard. (…) On se dirige toutes les deux vers la Belle équipe parce que ce soir c’est l’anniversaire d’Hoda, la responsable du lieu et mon amie. Ce soir-là, la terrasse est blindée. On sabre le champagne tout de suite ! … Je suis addict au champagne mais surtout à la cigarette. Je croise Michelli qui me présente sa bague de fiançailles. Je croise aussi Hoda qui me dit qu’elle a retrouvé son premier amour de jeunesse. Je croise aussi Hyacinthe, qui se plaint toujours que je lui dis pas bonjour (…) Ludo vient d’arriver. Quel dragueur ! Il me demande comment je fais pour avoir les plus jolies copines de Paris. J’ai pas le temps de répondre et là, les premières rafales commencent à tomber. (…) Je comprends pas ce qui se passe. Je suis touchée mais j’en ai pas conscience. Ludo me plaque au sol ; il fait barrière avec son corps (…) C’est hyper violent (…) On comprend pas ce qui se passe… [Chloé a le visage tout rouge … Ioanes la soutient toujours, debout à côté d’elle, ne cessant de lui caresser l’épaule].

 

Elle reprend :

« On pense que c’est les flics qui nous tirent au flashball. Je me rappelle juste de Ludo qui sursaute à chaque impact de balles. Comme son petit frère aujourd’hui il a sa main sur mon épaule et me protège avec son corps. Y’a Djamila qui vient stopper ce silence : elle supplie aux assaillants d’arrêter … Et là : ça repart de plus belle ; de manière encore plus forte. Ils s’acharnent ! Ils s’acharnent (…). Les terroristes partent et là, il y a un silence glaçant, mortuaire. J’entends Sarah scander mon nom… et là je regarde Ludo, et Ludo ne répond plus à mes interpellations. (…) Tout est tellement incompréhensible … [elle est très émue … on l’entend souffler et respirer fort. Ioanes la tient toujours par l’épaule]. Je demande à Ludo si ça va. Il me répond pas. Je vois Khaled qui sort du bar, qui regarde le ciel et qui dit en arabe « Dieu s’il te plaît, donne-moi la force de surmonter tout ça ». Je croise un passant qui est venu m’aider ; je suis entourée de cadavres. Je croise Khaled qui me demande « elle est où Hoda elle est où ? ».

 

« La terrasse est retournée, tous les corps sont imbriqués les uns sur les autres. (…) Je demande à ce qu’on regarde mon bras et là on se rend compte que j’ai pris une balle. On arrive à l’hôpital Saint-Antoine ; on est les premiers à arriver sur place. (…) On prend à partie les pompiers, on les supplie d’aller aider nos amis mais personne ne comprend rien. Je suis prise en charge par une infirmière (…). On me donne de la morphine pour m’ausculter, on me fait des radios et on se moque ensemble avec Audrey de ma blessure parce que la balle est passée dans le gras du bras donc ça fait comme un petit chou-fleur de graisse. Elle m’appelle « mon petit chou-fleur » (…) ».

 

« Je parle que de Ludo. Je demande si on sait où il est. (…) C’est l’hécatombe car y’a tous les gens du Bataclan qui arrivent. Mon père arrive avec ma belle-mère et je me souviens de lui avoir dit « n’appelle pas maman je ne veux pas l’inquiéter ». Après trois heures d’attente, je suis mise dans une chambre. L’infirmière en chef m’a dit « j’étais en Algérie pendant la guerre d’Algérie et jamais je n’aurais pensé voir de telles atrocités ». (…) Je n’ai plus de batterie, je n’ai pas accès à la télé, je ne sais pas qui est mort, qui est vivant (…) ».

 

« Je peux vous parler des conséquences que ça a eu sur moi. Ça a eu des conséquences personnelles et professionnelles irrémédiables comme le fait de ne pas reprendre la boutique familiale ; comme le fait que j’ai déménagé … Je ne peux plus vivre dans ce quartier. Je ne peux même pas y aller … mais j’ai pas vraiment envie de m’étaler ici sur toutes les nouvelles pathologies. (…)

Je voulais surtout vous parler des conséquences sur les invisibles ; déjà sur nos familles. Pour moi c’était important que mon père, ma mère et ma sœur se portent parties civiles. J’ai été très pudique avec ce trauma ; j’ai créé une distance et c’était difficile à gérer pour eux. Je voulais pas leur en parler mais ils subissaient quand même tous mes accès de colère, toutes mes périodes de dépression … mais c’est très difficile de dire à nos parents qu’on a des pulsions de mort. Mes amis ont aussi été le réceptacle de ma haine, de ma colère.

Je tiens aussi à penser aux laissés pour compte :  aux victimes du Stade de France qui n’ont pas vraiment été prises en compte. Je parle aussi des policiers de la BAC qui n’ont pas été reconnus pendant toute l’instruction … et je voulais aussi parler de tout le corps hospitalier qui a vu toutes ces horreurs. (…) Après, je voulais aussi parler d’une des conséquences liées à la presse car juste après les faits, on a volé notre image à moi et à Ludo ; pour des détournements infâmes et racoleurs. Ça m’interroge aussi sur la liberté de la presse et sur les conséquences et les dérives de la liberté de la presse. (…)

 

J’attends pas un concours de rhétorique, un concours d’éloquence fait par les avocats de la défense. J’attends pas non plus un concours de dramaturgie désastreuse de Salah Abdeslam. (…) J’ai des questions qui resteront sans réponse. Pourquoi 1500 combattants de l’Etat islamique viennent de France ?! (…) Pourquoi les accusés ne sont pas aussi jugés en Irak pour les atrocités commises en Irak et en Syrie ? J’attends de ce procès de comprendre le comment plus que le pourquoi ? »

« Aujourd’hui, on a besoin d’enterrer cette histoire. Mon poto, mon héros, mon Ludo, merci de m’avoir sauvé la vie. Merci d’avoir fait que je suis … j’ai aussi une intime pensée pour tous les amis survivants et pour tous ceux qui partagent ma vie. Des athées, des juifs, des boudddhistes, des musulmans, des catholiques, des orthodoxes. Merci de faire qui je suis.

Je continuerai de vivre et je continuerai d’aimer. Je continuerai à lire des vieux Charlie Hebdo de mes parents (…). On a une histoire commune les survivants, un grand nénuphar qui grandit dans notre cœur, une tristesse diffuse, une douleur incompréhensible qui ronge un peu plus notre moi profond. C’est comme une connexion de racines d’arbre. C’est paradoxal parce qu’on est tous déracinés, traumatisés. Mais plus on dessine, plus on lit, plus on s’instruit, plus on s’offre des fleurs, plus on danse, plus on rit, plus on fait l’amour, plus le nénuphar, bénit de vie, deviendra tout petit. On tolèrera de vivre avec.

 

Elle conclut : 

Je pense à vous mes anges, partis ce funeste 13 novembre 2015. Vos âmes continuent de raisonner en moi (…)».

 

Le président : « merci à vous pour ce témoignage si émouvant ».

 

Une vidéo hommage à Ludovic est ensuite projetée (celle-ci).

Maître Bibal, avocat de Chloé explique que c’est une vidéo « essentiellement constituée d’images tournées lors d’un anniversaire quelques jours avant… ce sont des protagonistes qui étaient tous à La Belle Equipe donc vous aurez vraiment un aperçu de l’ambiance ce soir-là ». En fond sonore de cette vidéo, une chanson écrite par le rappeur Axiom, ami de la victime. 

Salah Abdeslam ne regarde pas l’écran. Il est comme replié sur lui-même ; tête entre les mains et coudes sur les genoux.

Le refrain se poursuit : « ça fait plusieurs jours que je n’arrête pas de pleurer. Seul dans mon coin j’essaie simplement d’oublier. Ça fait plusieurs nuits que je passe à ruminer ; mon pote est un héros à la peau trouée. Ça fait plusieurs jours que je n’arrête pas de pleurer. Seul dans mon coin, j’essaie simplement d’oublier. Ça fait plusieurs nuits que je passe à ruminer ; mon pote est un héros à la peau trouée ».

La diffusion s’achève. Un long silence est laissé ensuite. La main de Ioanes n’aura pas quitté l’épaule de Chloé, du début à la fin de sa déposition. Ils repartent de la barre ensemble, en silence.

 

Après eux, c’est au tour d’Ambre, 40 ans, de s’avancer. Elle était elle aussi présente à La Belle Equipe.


AMBRE

 

Elle débute :

« J’étais sur le site La Belle Equipe. Je suis hmmmm … [elle a du mal à trouver ses mots]. J’ai rien préparé donc je suis un peu en roue libre ».

 

Son avocat demande à ce qu’on affiche le plan… en indiquant qu’elle était barmaid. Elle reprend :  

« A l’époque, j’ai plusieurs casquettes : je suis comédienne, un peu chanteuse, un peu modèle vivante (…). J’ai plusieurs métiers et je fais de la restauration depuis longtemps et c’est toujours un milieu qui me permet de rencontrer plein de gens et d’être toujours socialement active, de pouvoir toujours rencontrer du monde, être dans la communication avec les gens. Et donc, j’ai travaillé dans plusieurs établissements dans Paris, notamment ‘Les chics types’ où j’ai travaillé pendant deux ans et demi avec Hoda, qui était ma responsable. (…) Hoda je l’apprécie particulièrement : il y a tout de suite une connexion très forte qui se fait [Hoda gérait La Belle Equipe et a été tuée dans les attaques].

Le jour du 13 novembre, (…) c’était une journée magnifique ; il faisait un temps superbe. Hoda m’avait invité à son anniversaire en oubliant que je travaillerai le soir-là. Donc je serai présente mais je travaillerai. (…) Et donc je vais plein d’enthousiasme à cette soirée d’anniversaire, où je dois travailler. Hoda va fêter ses 35 ans. Elle a l’air d’être super bien dans sa vie … elle a retrouvé l’amour, elle a un travail dans lequel elle s’investit beaucoup et elle m’intègre là-dedans. (…) Le monde commence à arriver, y’a beaucoup de monde ! (…) Le bar bat son plein ; ça n’arrête pas ! Je suis très occupée. Khaled, le frère d’Hoda travaille lui aussi. (…) Au moment où je me dis que je vais aller fumer une cigarette, y’a Patou qui vient et qui me demande du champagne. Je me retrouve derrière le bar et là je sais pas ce qui s’est passé on s’est tous retrouvés au sol, la lumière s’est éteinte, il y a eu des rafales. Je suis toute seule derrière le bar, accroupie. On se demande ce qui se passe. A un moment ça s’arrête, je me relève (je suis quand même responsable dans le bar donc j’ai des devoirs !). Je me lève, je pense sortir du bar et j’entends « non ! Tout le monde au sol ! ». Je ne sais pas ce qu’il se passe. Il n’y a plus de lumière et en même temps il y a de lumière. J’entends quelqu’un qui crie en terrasse « arrêtez s’il vous plait ! Arrêtez ! » et ça s’arrête pas !! (…) Et puis, ça s’arrête. Je sors en terrasse. Je reste figée (…). Je comprends pas ce que je vois ; tout est renversé, les corps sont renversés sur les tables… je ne reconnais pas les gens que je connais pourtant … et je vois aussi, derrière les rambardes, plein de gens en train de prendre des photos avec leurs téléphones portables. Je leur crie d’appeler les secours. Je rentre dans la salle. Je demande aux gens si ça va. J’appelle ma sœur ; elle ne décroche pas. J’appelle ma mère et paniquée, je ne prends pas du tout soin d’elle et je lui dis que c’est la guerre, qu’il y a des morts partout. … Je voulais aider mais j’étais incapable de rien faire. Quelqu’un m’a demandé du tissu pour faire des garrots. J’avais même pas de torchons et puis je me disais que c’était sale. Les secours n’arrivaient pas. Personne ne venait. Je ne savais pas quoi faire… j’ai vagabondé entre la terrasse et l’intérieur… j’ai tourné sur moi-même. Je baisse la tête, Hoda est à mes pieds et je ne l’avais pas vue. Halima, sa sœur, me dit d’essayer de l’aider à la relever. J’essaie de prendre ses jambes mais c’est trop lourd. Quelqu’un d’autre prend le relai et ils partent. Je me retrouve coincée sur cette terrasse et je peux pas partir. Ça met longtemps. Finalement les pompiers arrivent. Je me dis qu’il y a des blessés à l’intérieur. (…)  On me dit qu’il faut que je parte. Je passe au-dessus de tous ces corps et, quand les pompiers sont arrivés, ils arrivent avec un caméraman. Un caméraman filme la scène. Je ne comprends pas pourquoi. J’ère sur la rue comme ça. J’atterris au petit Baïona et là, je vois à l’intérieur Khaled avec un corps. En fait, c’est sa sœur. Je vois Grégory avec Djamila… et là ils trient les corps, recouverts de plaids que jettent les habitants par les fenêtres.

Ils prennent Hoda, qui respire malgré tout et ils la mettent avec les morts. Alors ils la trainent et la mettent dans le caniveau ; un peu plus loin. J’essaie de faire quelque chose, de garder sa main. Je ne réalise pas qu’elle est en train de mourir. C’est une des dernières personnes que les pompiers ont amené car ils savaient que c’était trop tard. Je ne sais pas combien de temps je suis restée sur les lieux. J’ai eu plusieurs appels. (…)

Je suis avec mon téléphone dans la main et une couverture de survie qui me fait comme une cape dorée de l’autre côté. Je suis habillée tout en noir et je ne sais pas ce que je fais là … J’attends un bus qui doit nous amener au Quai des orfèvres pour être entendus. (…) J’ai passé la nuit chez une amie, prostrée. Je n’avais pas réussi à laver mes mains. Je gardais le sang d’Hoda sur mes mains. Le lendemain j’ai été chez une autre amie. J’ai réussi à pleurer le dimanche … et je suis rentrée chez moi le lundi. J’ai demandé à quelqu’un de m’amener à Versailles pour récupérer mes affaires et pour pouvoir rentrer chez moi. (long silence).

Voilà sur les faits.

 

Elle poursuit sur les conséquences : 

Sur les conséquences : pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi. Je cherchais une raison : pourquoi moi je suis pas morte ? pourquoi j’ai dû tenir la main de mon amie ? pourquoi elle est morte et pas moi ?! Je sais que c’est des questions à la con !

J’ai repris un autre travail dans la restauration quelques mois après mais j’ai pas tenu longtemps. Je ne supporte plus pas mal de choses et ce n’est pas toujours facile à gérer les colères, les crises et la sensation de solitude. Je me suis retrouvée en accident de travail. J’ai cherché quoi faire … J’ai cherché surtout à retrouver un sens à ma vie. Je dois vivre pour Hoda, Hyacinthe, Romain … je dois vivre pour tous ces gens-là… et même si je sais que j’ai de la chance, c’est un poids supplémentaire et je saurai jamais m’expliquer pourquoi ils n’ont pas eu cette chance-là.

Je ne voulais pas être là. Je n’ai même pas été blessée. Je n’ai perdu personne de ma famille… mais je pense que c’est quand même important. Ça me permet de clarifier ça dans ma tête et à croire ce que j’ai vu et peut-être à essayer de le comprendre … même si je ne pense pas que ce soit possible.

Aujourd’hui, j’essaie de reprendre une activité artistique. J’ai appris à coudre. J’ai passé un CAP couture pendant ma convalescence. Je me suis acheté un orgue de Barbarie et j’interprète des chansons. Je chante la vie et je chante l’amour.

 

Son avocat précise  : « même si elle dit qu’elle n’est pas blessée, il y a des expertises qui montrent que madame est une blessée grave. Parmi les multiples conséquences il y a un changement dans le rapport aux autres ».

 

13H50 : l’audience est suspendue pour « deux trois minutes » [dixit le président]. 14H05 : l’audience reprend. S’avance à la barre Camille, 40 ans, elle aussi présente à La Belle Equipe.


 

CAMILLE

Elle débute :

« Le 13 novembre 2015, à 20H45, mon ami Samy et moi sommes arrivés à La Belle Equipe. Notre amie Hoda y fêtait ses 35 ans. Nous connaissions bien ce lieu, nous y venions souvent (…) Nous habitions dans le quartier aussi. Lorsque nous sommes arrivés, une tablée était déjà installée en terrasse autour d’Hoda. Nous avons hésité à nous asseoir mais Samy avait un peu froid donc nous avons décidé d’entrer et de commander à manger.

Le frère de Samy, Kévin et sa compagne Laëtitia nous ont rejoint et eux aussi se sont mis autour de nous. Nos autres amis sont arrivés. Nous avons eu le temps de leur dire bonjour. Notre amie Justine a offert des cadeaux à Hoda (…). Hyacinthe était en retard, ce qui n’était pas extrêmement surprenant. Marie-Aimée et Thierry sont arrivés : ils étaient souriants, heureux d’être là et Hyacinthe a fini par nous rejoindre lui aussi. Vers 21H20, ils sont tous sortis fumer en terrasse. (…)

Nous avons survécu. Pas les autres.

 

Vers 21H35, 21H36 précisément, nous étions assis sur ces tabourets hauts, lorsque les tirs ont commencé. Comme beaucoup, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait de pétards … mais assez rapidement, l’ampleur du bruit assourdissant, le verre qui explosait partout, l’électricité qui se coupe, j’ai compris que quelque chose de pas commun était en train de se dérouler. Au bout de quelques secondes, un éclat a heurté mon front et m’a fait tomber à la renverse. Je suis tombée d’un bloc, par terre. Samy m’a vue tomber et dans le même temps il a vu les impacts sur la vitrine, il a cru que j’étais touchée. Il s’est mis par terre et a essayé de me protéger de ses mains, de son corps… »

 

Elle poursuit :

J’ai pensé à un règlement de compte. Le temps était complètement distendu. J’ai eu l’impression que ça durait très longtemps, mais je sais maintenant que ça a duré entre une et deux minutes. Soudain, les tirs ont cessé. Quelqu’un a crié de rester couché. (…) Et les tirs ont repris. C’est seulement à ce moment-là que j’ai compris que les assaillants venaient de recharger leurs armes et qu’on était visés. Il voulait tous et toutes nous tuer. J’ai été persuadée que j’allais mourir ; que l’un des terroristes allait entrer dans le bar et m’achever, nous achever tous.

Je me répétais juste « pourvu que ce soit rapide ; pourvu que je ne souffre pas ! ». Et les tirs ont finalement cessé. Quelqu’un a crié « ils sont partis ! ».

Je reste marquée par le très lourd silence qui a suivi. C’était un silence glaçant et, plus glaçant encore, progressivement après le silence, j’ai entendu des cris, des appels à l’aide, des hurlements de douleur, des gens qui criaient des noms. C’est seulement à ce moment-là qu’on s’est relevés… On a vu autour de nous, quelques copains copines qui étaient à l’intérieur. J’avais une petite blessure à la main, du sang. Beaucoup. Autour de nous, des corps étaient allongés, des gens blessés.

Samy et Kevin sont allés vers la terrasse et quand ils sont revenus, j’ai compris l’horreur. J’ai répété plusieurs fois « qui était devant ?!! qui était devant ?!! Parce que je commençais à percevoir que nos amis avaient peut-être été gravement touchés ».

Il y a beaucoup de confusion dans mon récit mais … les secours sont arrivés. Je me souviens de cris qui nous disaient de sortir, de sortir, de sortir. Le sentiment qu’il me reste est un sentiment de très grande panique. J’ai commencé à avoir une pensée fixe, une pensée obsédante : nous étions encore en danger. Ils pouvaient revenir. Ca ne m’a pas quittée pendant très longtemps.

Samy m’a demandé de ne pas regarder la terrasse. Il a essayé de me guider mais c’était pas possible. J’ai ouvert les yeux. C’est une vision d’horreur, c’est très difficile à décrire. Il y avait des corps étendus, entassés, enchevêtrés, il y avait des visages de cire, du sang partout, sans que je puisse reconnaître qui était les gens, s’ils étaient vivants ou morts. La seule que j’ai reconnue c’est Hoda, son frère la tenait dans ses bras. Elle avait le visage tourné vers le ciel…

Et puis, les cris ont recommencé…

Livrés à nous-mêmes, nous étions dans l’attente de parler à des policiers.

On a cherché la police. Il y a un policier qui nous a dit d’aller dans un bus au milieu de la rue. J’étais paniquée. J’ai refusé. Alors on a trouvé refuge dans un hôtel en face et on a attendu que la police vienne nous voir. Des policiers sont venus nous voir vers 00H. On leur a donné la description la plus précise des gens qu’on connaissait. Les policiers nous ont dit qu’ils allaient nous amener à la cellule de crise. Dans le même temps, nous suivions les informations sur un poste de télévision. Nous avons découvert le Bataclan. Je suppliais tous mes proches de rester chez eux, de ne pas sortir. Nous sommes restés dans cet hôtel jusque 6H du matin … [elle indique que l’hôtelier leur a fait payer la chambre…]. Les policiers sont venus nous chercher … il fallait passer devant La Belle Equipe. Ils nous ont demandé de ne pas regarder. A la cellule de crise, nous avons vu une psychiatre qui nous a donné une attestation et un anxiolotique. Puis, on a pu rentrer chez nous. (…) Hyacinthe m’avait rendu un double de clefs. On a enfin pu rentrer, nous mettre à l’abri. Il était près de 8H du matin.

 

Toute la nuit du 13 au 14 novembre, nous avons tenté d’avoir des nouvelles des gens qui étaient avec nous. Progressivement, nous avons appris tous les morts de nos proches, de tous les copains et copines qui étaient là, à l’anniversaire d’Hoda. Le fils de mon ami Marie-Aimée avait 13 ans. Il regardait le match de foot avec un copain chez lui. Il venait de voir les infos… Moi, à ce moment-là, j’avais surtout peur qu’il sorte dans les rues de Paris alors j’ai réussi à le rassurer suffisamment pour qu’il attende qu’un adulte vienne le chercher. Ce soir-là, il a perdu sa mère, mais aussi son grand-père … mais également nos autres amis, qui étaient ses oncles et ses tantes. Il est aussi mon filleul et c’est pour lui que je veux témoigner aujourd’hui.

 

Elle poursuit sur les conséquences : 

Maintenant je vais évoquer l’onde de choc, les répercussions :

J’ai eu l’immense chance de ne pas être blessée physiquement. Je n’ai pas pris de balle (…). Même si c’est sans commune mesure avec ce que les rescapés blessés endurent physiquement, je voudrais juste citer en quelques mots les dimensions de ma vie affectées par cet attentat. (…) Il m’a fallu beaucoup de temps, beaucoup d’énergie, beaucoup de soutien de mes proches pour apprendre à être à peu près sereine, progressivement reprendre les transports en commun. J’ai la chance d’avoir un métier qui me passionne, des ressources familiales, amicales très solides (…) et malgré ça, j’ai dû faire face un an plus tard à une forme de dépression très sévère. (…) J’ai dû me reposer entièrement sur ma famille, ma mère en particulier, pour apprendre à continuer à vivre. Tout ça représente des trous dans ma vie, qui sont irrécupérables. J’ai remonté la pente grâce à mes proches et de nombreuses séances de thérapie.

Je réalise la pérennité des dégâts, causés par les attentats. Six ans après, les répercussions sont toujours fortes. J’ai beaucoup d’anxiété, de l’hypervigilance, des insomnies, des cauchemars. J’ai renoncé à une partie de ma vie sociale. C’est un bien moindre mal au regard de ce que certains blessés physiques doivent vivre (…). J’ai appris à gérer la panique, les crises d’angoisse, l’hypervigilance aux bruits, mouvements… J’ai compris relativement récemment qu’il faut que j’accepte cet état ; que de fait, rien ne sera plus jamais comme avant pour moi.

J’ai une profonde tristesse. Ça ne veut pas dire que ma vie s’est effondrée. Je suis dans la vie et je me bats lorsqu’il le faut pour que la joie de vivre soit la plus forte. Je mesure ma chance d’être sortie indemne (…). Il n’y aura pas de retour en arrière. L’attentat m’a confrontée à des deuils très douloureux puisque se trouvaient mes amis très proche, ma famille de cœur, des gens que je connaissais depuis vingt ans, depuis le lycée : Hyacinthe, Justine, Marie, Hoda, Thierry. Il y avait aussi des copains, des copines (…) ; des personnes réunies pour l’anniversaire d’Hoda. Des personnes pleines de vie, de projet, d’amour, de liens, de force.

 

Je voudrais aussi évoquer mes amis les plus proches : je veux juste mentionner, [très émue, elle marque un long silence …] … Hyacinthe. Son charisme unique, légendaire, son humour incroyable, son sens extraordinaire du lien aux autres. Marie, son rire fantastique, sa générosité, son courage impressionnant, sa détermination redoutable. Justine, sa délicatesse merveilleuse, sa luminosité qui a marqué de nombreuses personnes. Sa bienveillance dans tous les domaines, personnels et professionnels. Hoda, sa douceur si rassurante, sa droiture mais aussi sa joie de vivre communicante. Thierry, sa solidité si précieuse pour ses proches, sa bonté et son audace. Durant vingt ans, ensemble, nous avons eu beaucoup d’éclats de rire [elle pleure], nous avons beaucoup dansé, nous avons aussi eu beaucoup de discussions, animées. C’était des personnes qui aimaient la vie, qui aimaient les autres (…) qui essayaient de faire le bien autour d’elles. Elles et eux sont privés à jamais de poursuivre leur désir de construire leurs histoires.

Ces amis m’aimaient et m’accompagnaient dans ma vie depuis de nombreuses années. Je les porte dans mon cœur en permanence. Je porte la culpabilité d’être en vie. Surtout, je suis privée à jamais de leur présence et de leur amour.

 

Je veux aussi témoigner de l’ampleur de l’onde de choc. Ce sont des dizaines d’autres vies qui sont dévastées : les parents, les enfants, les frères et sœurs ; celles de tous les conjoints et conjointes, celles de toutes les proches. Elles et eux doivent aussi apprendre à vivre avec la pensée d’une menace, de l’irruption de la violence à tout moment. Je pense en particulier à mon filleul, qui est maintenant un super et formidable jeune homme mais qui doit se battre sans cesse pour garder le cap de sa vie, pour poursuivre son chemin. Il est plein de ressources, d’un courage impressionnant, d’une force exemplaire (…). Année après année, je constate l’ampleur des dégâts pour toutes ces personnes.

Ce que j’attends du procès, c’est qu’il puisse mettre au jour des éléments qui m’aident à mieux comprendre comment des évènements comme ceux-là ont pu se produire. Comprendre comment on en arrive là en tant que société … et comment on peut à la fois tenter de surmonter l’évènement et en prévenir d’autre.

 

Le procès ça peut être l’endroit pour comprendre ce qui pourrait être amélioré…et de mon point de vue, sur la prise en charge des victimes. Pour ma part, je suis encore en attente d’une réponse du fonds de garantie … mais je n’entrerai pas dans les détails.

Il me semble que le procès, ça peut être le lieu pour forger collectivement le récit de ces attentats. (…) J’apprécie qu’on donne de l’importance à toutes les victimes. J’attends du procès qu’il permette de clarifier ces éléments car ça peut m’aider à faire diminuer les éléments qui me tourmentent.

 

Camille termine son témoignage par ces mots : 

Je voudrais dire quelque chose d’important pour moi : aucune instrumentalisation politique et aucune intention raciste n’a sa place dans ce chemin. Ce dont j’ai besoin, c’est que nous ayons toutes et tous, le courage de regarder ces évènements en face (…).

 

Après Camille, c’est au tour de Valérie de s’avancer. Sa fille a été grièvement blessée à La Belle Equipe. Elle ne souhaite pas que le prénom de cette dernière apparaisse (je la désignerai avec la lettre M.).


 

VALÉRIE

 

Valérie débute avec ces mots :

« Ma fille a été grièvement blessée, elle est blessée à jamais … mais elle est vivante.

J’habite pas Paris. Je suis à 250 kilomètres ; dans le centre de la France. Ce soir-là, je dois passer le week-end à Paris auprès de ma fille. C’est mon seul enfant. Au moment des faits, elle a 21 ans ».

 

Elle explique que le soir du 13 novembre, elle regarde le match avec d’autres personnes :

« A la fin du match, mon beau-frère va dans la salle de bain. Il parle avec sa fille qui lui dit « t’as vu ce qu’il se passe à Paris ?! Vous avez des nouvelles de M. ?! ». Il revient, il se rassoit, le match se termine. Il me demande si j’ai des nouvelles de ma fille et qu’il faut l’appeler.

Pas de nouvelles de ‘M’. Plusieurs messages, plusieurs appels. Rien du tout. (…) Son père essaie de l’appeler aussi mais rien du tout. Ma nièce rentre de son match de hand avec son conjoint et me demande si j’ai des nouvelles. Toujours pas (…). Au fond de moi, je sais qu’elle est dedans. Je commence à prendre conscience qu’il est arrivé quelque chose de très grave. Je n’ai pas le téléphone de ses amis. Je n’ai rien. J’ai juste le mot Café des Anges où je sais qu’elle travaille.

 

Valérie explique qu’elle y téléphone et tombe sur un collègue, Damien, qui lui dit qu’ils sont tous à La belle Equipe.

« Et là, je me souviens que c’est ce qu’elle m’a dit et je me dis « c’est terminé ! Je ne reverrai plus jamais ma fille ».

Je veux partir. On me retient en me disant que ça ne sert à rien. Au fond de moi c’est mort, ma fille est morte, je ne veux plus rien entendre ! Je prends ce numéro vert que je vais appeler je ne sais pas combien de fois … sans réponse.

Ma sœur travaille à l’hôpital de Dreux. Elle va appeler ses collègues pour retrouver tous les numéros des hôpitaux de Paris. Ça va durer des heures, sans nouvelles. Dans ma tête c’est terminé, je ne reverrai plus jamais ma fille. Il va falloir attendre 2H30 du matin pour avoir un coup de téléphone de l’hôpital Henri Mondor : elle est blessée grièvement… Beaucoup de médecins l’appellent ‘la miraculée’ lorsqu’ils la voient. On l’a crue morte très longtemps. Elle a été prise en charge très tard cette nuit. Ils lui ont sauvé ses deux bras. Ils ont sauvé l’intérieur. Ils l’ont sauvée.

On arrivera vers 4 heures. J’ai prié .. je ne sais quoi parce que je suis athée ! En arrivant à l’hôpital, les médecins me disent qu’ils viennent de la stabiliser. Elle a perdu énormément de sang. (…) Des heures ont passé. Un premier médecin arrivera en me disant « elle a pris une balle dans le bras droit… dans le bras gauche … dans la fesse ». (…) J’ai demandé si on pourrait la sauver. Le médecin m’a répondu « Je ne suis pas le bon Dieu ! » …. Et tu restes avec ça toute la nuit !

Les médecins nous ont dit qu’elle s’est battue avec eux. Aujourd’hui, elle est très très forte. C’est une certitude. C’est ma plus grande fierté. On me la montre en réanimation. Ma fille n’est plus ma fille. Elle est méconnaissable.

On la retrouve le soir. Elle est dans sa chambre, de nouveau consciente. Elle nous demandera après Hoda. Je ne peux pas lui dire moi, qu’Hoda est partie. Puis, elle me demande si elle a encore ses bras, sa jambe. (…) Après, va s’en suivre un mois de réanimation. Notre vie s’arrête pendant six mois. Je ne repartirai dans le Centre que six mois après. Lorsqu’elle va en centre de rééducation, elle demande ensuite à revenir chez elle. Elle n’a plus ses bras, elle marche difficilement… des moments très compliqués vont arriver.

 

Je dois m’occuper de ma fille, elle a besoin de nous. Je l’accompagnerai tous les jours, au début au centre de rééducation. Elle ne lâchera jamais. Elle y sera tous les jours, du matin au soir.

Je serai son boomerang. Je suis là pour la booster lorsqu’elle dit qu’elle n’en peut plus. Elle a 21 ans. On lui dit qu’elle va se battre, qu’elle est en vie. Elle a vu tous ses amis à ses pieds, morts. Je vais être son boomerang, je vais supporter un mois et demi à vivre avec elle. Ma vie professionnelle est en stand-by, ma vie de couple est en stand-by. On se retrouve tous les trois dans 17m2. Je tourne en rond. (…) On va nous reloger. C’est un peu plus grand mais c’est difficile. Elle va reprendre sa vie, surmonter tous ces obstacles. Je suis là, je suis son boomerang.

J’ai étouffé ma fille. J’en suis consciente. Pour moi, c’était comme une deuxième naissance. (…) Mais il faut partir. Au bout de six mois, je repars. Mathilde me dit que ça va aller.  Sa première sortie de l’hôpital c’était pour aller à La Belle Equipe. Elle est allée acheter neuf roses pour aller à La Belle Equipe et déposer neuf roses. Le soir-même, on passera, jusqu’à 4H du matin, la soirée sur la terrasse. Donc pour moi, je ne comprends pas, je me dis qu’elle est folle. Mais c’est sa vie, elle est très forte. C’est un exemple.

Je suis repartie vivre chez moi. Je n’avais pas mis les pieds depuis six mois au travail … avec tout ce que ça implique. J’habite dans une petite ville ; ‘M’ y est née. Elle a fait la Une des journaux. Tous mes clients, tous les jours, ne m’ont jamais lâchée, en me disant comment j’allais ; comment elle allait ?! Au bout d’un an et demi je me suis effondrée. J’ai perdu énormément de poids. J’ai essayé de me faire aider mais je n’ai pas trouvé de psychologues assez compétents par chez moi … donc je suis retournée sur Paris quand j’ai pu.

J’ai touché le fond. Avec son père c’est devenu très compliqué. Nous avons failli nous séparer. (…) Pendant quelques temps, j’ai été sans nouvelles de ma fille. Je pense que c’est ça qui m’a fait m’effondrer. Elle en avait besoin, c’était une demande aussi de sa psychologue… mais ça a été compliqué. Je vivais, je ne savais plus pourquoi.

 

Elle termine par ces mots : 

Je tenais à être là aussi pour ce après. Nous sommes les invisibles, mais on a pris cher, très cher… et elle est vivante.

 

Le président l’interroge :

Le président : « pourquoi ne souhaite-t-elle pas déposer ? ».

Valérie : « je ne sais pas ».

Le président : « physiquement, elle est comment ? ».

Valérie : « elle a peu de doigts qui fonctionnent du côté droit. Elle ne peut plus tendre son bras droit. Elle a des fourmillements continus. Elle a des douleurs. Elle vit avec beaucoup de problèmes gynécologiques et beaucoup de problèmes intimes pour une jeune fille de 27 ans. Elle va bien … non je n’aime pas dire qu’elle va bien. Je dis « elle va ».

 

Alors que Valérie repart de la barre, s’avance Maurice, un suisse soixantenaire, présent à La Belle Equipe ce soir-là.


 

MAURICE

 

Il débute :

« Paris est une ville que j’aime beaucoup parce que j’y viens depuis l’enfance. Avec ma compagne, on a décidé de faire un petit séjour de quatre jours à Paris à l’occasion de « Paris photo ». On a pris une location à la rue de Charonne (…). La journée du 13, on se donne rendez-vous avec un ami au carrefour, Charonne Faidherbe. Avec Myriam, on se rend à ce carrefour. Comme on est suisse, on se rend au carrefour avec une grande précision. Je ne vois pas arriver mon ami. On passe devant la terrasse avec toute l’animation festive. Vraiment cette jeunesse. On longe le trottoir ; on est devant les tables… on se pose au fond… Myriam va au fond à gauche. Elle se faufile entre les chaises ; moi je reste entre les tables pour téléphoner ou faire un SMS à mon ami pour lui dire qu’on est à cette terrasse.

J’ai mes yeux rivés sur le téléphone, quelqu’un à coté de moi aussi … J’entends des pétards, que je prends pour des gros pétards de ville pke c’était du saccadé. On échange très rapidement avec le voisin pour dire que c’est vraiment imbécile ce qui se passe. Il me dit ensuite « je crois qu’il faut qu’on se baisse pke tout le monde se baisse sur la terrasse ». Je me mets à 4 pattes. (…) Arrive un moment de silence et là je tourne ma tête et je vois à  5-6 mètres, le profil d’un personnage debout, avec une arme de guerre à la verticale. Je me dis que c’est un fou … je vois qu’il redescend son arme… et là les tirs reprennent et je me dis « je vais recevoir une balle et ça sera vite fait ». Et je fais un décompte en me disant « je vis encore ! je vis encore ! je vis encore ». Tout à coup, ça s’arrête. La séquence se passait avec des coups saccadés puis ensuite il y a de longs moments de rafales. Ça s’arrête. J’entends Allah Akbar. Et là, je me dis qu’on est dans du Charlie Hebdo… que c’est pas juste un cinglé !

 

Là, je découvre un carnage, un massacre. Très rapidement, mon cerveau devient très rationnel et je me dis « où est Myriam ?! ». Nos regards se sont croisés très rapidement. J’ai vu son visage s’illuminer quand elle m’a vu. J’aimerais aller vers elle mais tout est renversé. (…) Y’a tout ce sang et je me dis que je peux pas marcher là-dedans parce que c’est à quelqu’un, c’est comme une partie du corps. Petit à petit, j’arrive vers Myriam. Je la vois entourée de personnes assassinées. J’ai des visages qui me sont restés, d’une jeune femme à côté, si belle, complètement figée. Il y a d’autres visages qui sont là et puis après je me dis « Myriam il faut que je la tire, que je la relève. Elle me tend son bras… elle arrive à se relever. On fait quelques mètres et je la couche sur le trottoir. Là, il y a un passant qui arrive qui me dit qu’il est médecin. Et puis, j’entends Myriam me dire « ma main droite, je ne la sens plus, je ne la sens plus. Je suis osthéopathe, il faut que je sorte de là ». Je me dirige de nouveau vers la terrasse, le Monsieur qui était à côté de moi au début de la fusillade, je le vois par terre, sur le dos, il me tend le bras ; tout ce que je peux lui dire c’est « les secours vont arriver. (…) Un petit pompier vient, fait un premier diagnostic, on voit que c’est pas une urgence absolue. Vers 22H30, on transfère au Petit Baïona. Une médecin arrive et commence à découper les vêtements pour panser la plaie du bras. Des gens très attentionnés.

 

Dans l’ambulance, le pompier a enlevé sa cagoule et a dit à Myriam « vous m’avez vu toute la soirée avec la cagoule. Là vous allez voir mon sourire ». Ce sont de petites phrases mais c’est important ; ça fait du bien. (…)

 

Il poursuit sur sa vie après les attentats : 

Pour l’après, en ce qui me concerne, je me suis trouvé projeté dans un autre monde, un monde où tout me paraît vain. Je n’ai plus de pare-choc émotionnel par rapport à des évènements de la vie qu’on doit gérer … et en même temps avec Myriam on se dit qu’on a beaucoup de chance « d’être les deux, préservés ».

J’ai été suivi par un psy quelques semaines et en 2018 j’ai repris sur les conseils d’amis et de Myriam. Quotidiennement j’ai tous ces visages des personnes qui étaient mortes autour de Myriam. Elles m’accompagnent. C’est comme ça.

Je fais de la photo, mais je ne peux plus me mettre dans des situations de risque donc j’ai annulé des programmes qui étaient prévus. J’ai le sentiment d’être entré dans la fin de ma vie. Je ne fais plus de projection. Simplement, je regarde le jour.

 

Maître Reinhart, son avocat, lit ensuite le témoignage de Myriam, la compagne de Maurice. Une lettre de deux pages.

« Monsieur le président,

Je vous livre mon témoignage qui va vous dire avec mes mots, ce que je ne peux pas vous dire directement (…). Je ne peux pas revenir à Paris depuis cette funeste nuit. J’y reviendrai sûrement un jour (…) et pourtant sachez que je suis pleine de gratitude de ce que la France a fait pour moi.

Le 13 novembre 2015, nous étions venus à ‘Paris photo’, un rdv que nous aimions (…). En soirée, nous avions rendez-vous avec un ami devant la terrasse La belle équipe (…). Je cherche à me mettre au fond de la terrasse, en dessous d’un chauffage à gaz. (…) Je prends les premiers bruits pour des pétards. Je lève la tête et je le vois. Un individu de profil tirer avec un arme lourde en direction de la terrasse (…) Je me jette au sol, en boule (…). J’entends les tirs ciblés sans arrêt, complètement figée, dans un état de sidération totale, glacée de terreur. C’est dans la deuxième séquence de tirs que je reçois une balle dans le bras droit (…) J’entends une dernière séquence de tirs, cette fois en rafale… puis le cri de mort Allah Akbar. En à peine deux minutes, les monstres s’invitent à notre table. (…). Je vois Maurice, qui tente de me lever, veut à n’importe quel vivre m’extraire de ces corps assassinés (…) J’ai terriblement froid. En dix-quinze minutes, les pompiers arrivent. (…) Je suis transférée vers l’hôpital militaire Bégin (…).

La suite sera un long chemin de plusieurs sortes de reconstructions. D’abord la reconstruction physique avec à la clef d’innombrables opérations et heures de rééducation (…) J’étais ostéopathe. J’ai dû quitter mon métier ; mon cabinet. Deuxièmement, la reconstruction psychique. L’après ne sera jamais plus comme l’avant (…) Mon pays la Suisse a été aux abonnés absents sur toute la ligne. (…) Cela a entrainé des conséquences matérielles très dommageables (…). Aujourd’hui, je laisse le temps faire son œuvre. Cependant, j’ai laissé un bout de ma vie sur ce trottoir parisien. Je remercie la Cour ».

 

Après Maurice, c’est ensuite Juliette, 29 ans, qui s’approche.


 

JULIETTE

 

Juliette débute son récit en livrant son témoignage sur sa soirée du 13 novembre :

Le 13 novembre 2015, j’avais rendez-vous avec un garçon. C’était quelqu’un que je ne connaissais pas. On s’était rencontrés via une application de rencontres. Il m’a proposé qu’on se retrouve vers Charonne. Il m’a emmenée à La Belle Equipe, une terrasse que je ne connaissais pas. Etant fumeuse, j’ai insisté pour qu’on s’installe en terrasse. Il y avait beaucoup de monde sur la terrasse. C’était très serré parce qu’on avait le chevalet. C’était vraiment pas une bonne place. J’étais embarrassé qu’on se retrouve à cet endroit qui pour moi était la pire place mais qui s’est révélée être la meilleure.

Tout de suite, on a entendu des pétards, on a sursauté tous les deux. Je fumais une cigarette à ce moment-là. Sans comprendre ce qui se passait, j’ai voulu qu’on se cache, je l’ai attrapé par la main, pour qu’il vienne de mon côté… je n’ai jamais donné une poignée de main à quelqu’un que je ne connaissais pas, aussi forte, aussi remplie d’empathie, d’espoir (…)… il s’est fait fusiller en essayant de s’accroupir à mes côtés… je pense que j’ai dû paniquer en le voyant tomber. J’ai relevé la tête et j’ai pris des éclats sur le visage … des éclats de balle, de bois, de tout ce qui volait sur cette terrasse.

 

S’ensuit une éternité où j’ai envie de m’enterrer dans le sol… où le bruit est beaucoup trop fort. Je ne comprends pas ce qui m’arrive et j’ai quand même l’impression que je vais mourir. Je ne suis pas religieuse mais je suis déiste … Dieu il sait que j’ai peur de la mort … comment mon frère et mes parents vont encaisser mon décès ? comment les médias vont le diffuser ?

 

Quand j’ai su qu’on était en sécurité et qu’on pouvait se relever, j’ai posé délicatement ma main sur le torse de Cédric et je lui ai demandé à trois reprises ‘est-ce que tu es mort ? Est-ce que tu es mort ? Est-ce que tu es mort ?’. Il ne m’a jamais répondu mais si je n’ai pas réussi à lui demander s’il était en vie c’est parce que je savais qu’il était déjà décédé. Je me suis retrouvée toute seule … il n’y avait plus que moi puisqu’il était décédé. Je me suis relevée, j’ai pris mon sac … j’ai appelé mon grand frère ; j’ai hurlé des absurdités : que j’avais une grenade dans la tête, que c’était la guerre à Paris.

 

J’ai pas voulu enjamber les corps qui étaient devant moi alors j’ai continué à longer cette terrasse. Deux passants se sont arrêtés, m’ont tendu une chaise, m’ont demandé de m’asseoir, m’ont rassurée. Un des passants a appelé mon frère. Ensuite, quand les pompiers sont arrivés, l’un des passants a dit au pompier « j’ai une vivante avec moi ».

 

Un restaurant a été mis en place pour nous accueillir. J’y ai été et je suffoquais car je voyais des corps arriver. J’entendais de la souffrance, des soupirs, j’avais pas envie d’être là et je comprenais toujours pas ce qui se passait. J’ai voulu partir et rentrer chez moi mais il y avait déjà des camions de CRS et de police. Une policière m’a arrêtée et m’a dit que j’avais interdiction de sortir du périmètre. Je n’en pouvais plus. A ma gauche, accroupie, il y avait une jeune fille de mon âge … je lui dis que j’ai mal au bras et que je vais perdre mon bras. Elle a été extraordinaire … on s’est avancées vers un policier tout jeune ; je lui ai montré le KO, l’intérieur où il n’y avait que deux blouses blanches et je l’ai supplié de me laisser partir, que j’avais très mal. Il nous a ouvert le barrage et je le remercie car le temps qu’il m’a fait gagner a été le temps nécessaire pour sauver mon bras.

J’ai été prise en charge au bloc de l’hôpital Saint Antoine vers 00H et je suis sortie du bloc vers 6H.

Voilà la soirée du 13 novembre.

 

Elle poursuit en décrivant sa vie après les attentats : 

Après ça, s’en est suivi de la sidération ; de la culpabilité parce que je savais que j’avais abandonné quelqu’un. La nuit du samedi au dimanche à l’hôpital, j’avais plus de téléphone. (…) J’ai vu que sur la page de Cédric, ses parents le recherchaient alors que j’avais déjà prévenu la police. J’ai réveillé ma maman et je l’ai suppliée d’agir et d’appeler les parents de Cédric. Elle l’a fait (en livrant son récit, Juliette est très éprouvée. Elle pleure beaucoup). En sortant de l’hôpital, j’arrivais pas à réaliser. J’avais pas envie de culpabiliser, pas envie de ressentir de la haine, de la tristesse. Je faisais beaucoup de blagues, je disais que j’étais joyeuse, je disais que j’avais survécu … mais j’ai pas tenu bon très longtemps car en janvier 2016, j’ai été dans une clinique pour me reposer, pour réapprendre à marcher dans l’extérieur, à marcher avec un écouteur, puis deux écouteurs, réapprendre à vivre et à ne plus avoir peur.

 

Juliette termine son témoignage en lisant un texte qu’elle a écrit « pour expliquer quel est l’état d’une victime du 13 novembre » : 

Etre victime du 13 novembre, c’est réapprendre à vivre mais c’est surtout redoubler de force et de volonté. Dès lors qu’on veut baisser les bras, la culpabilié revient (…). Même si je me dit que vivre ainsi n’est pas une vie (…) mais je continuerai de me battre, de me tenir debout et je garde espoir qu’un jour, je retrouverai la juliette de 23 ans qui était assise à cette terrasse.

Etre victime du 13 novembre, C’est faire le deuil de soi même. On m’a volé mon insouciance en me confrontant à la mort des autres et à moi-même.

Etre victime du 13 novembre, c’est se réinventer. Chaque jour, je m’efforce de vivre par respect pour ceux qui n’ont pas eu la chance de se reveler.

Etre victime du 13 novembre, c’est sursauter au moindre bruit.

Etre victime du 13 novembre, c’est vivre avec la culpabilité d’être en vie et accepter que je suis différente. Je suis exténuée car mon cerveau ne s’arrête jamais. Ces images sont dans mon esprit pour toujours. (…) Parfois, j’essaie de me souvenir comment j’étais. (…) Si je remonte trop loin dans mes souvenirs, je pleure, car je suis triste de ne plus être comme ça. (…)

Je n’ai ni de haine, ni de colère envers qui que ce soit. Je ne veux pas être animée par une vengance. J’ai mis beaucoup de temps à accepter ma légitimité d’être victime et j’ai mis beaucoup de temps à accepter d’avoir abandonné Cédric. Rien ni personne ne pourra apaiser mes souffrance intérieures, rien ni personne me faire oublier ce que j’ai vécu, rien ni personne ne pourra me redonner mon insouciance et ma spontanéité.

Merci beaucoup.

 

Une assesseure l’interroge afin de savoir si elle a pris contact avec les parents de Cédric. Juliette répond qu’elle ne l’a pas fait et conclut avec ces mots : « je pense que je n’ai jamais eu le courage de leur écrire, de prendre contact avec eux, parce que je me sens coupable ».

 


MÉLANIE

 

Mélanie commence son témoignage avec ces mots : 

Je m’appelle Mélanie. (…) J’ai 32 ans aujourd’hui. J‘avais 26 ans le 13 novembre 2015. Je me suis souvent dit que je n’avais rien eu, rien vu… et puis en envisageant d’être entendue en audience, ça m’a permis de trouver un peu plus ma place dans ces évènements. Ca m’a permis de me sentir actrice de tout ça, de mieux prendre conscience de ces évènements sur ma vie (…). Je voulais aussi remercier les parties civiles qui prennent la parole depuis plusieurs jours (…). Quand je les entends, j’ai l’impression d’être un peu entendue moi aussi. Je me dis que de nous entendre ça peut aussi faire du bien aux personnes qui ne sont pas venues témoigner.

 

Elle poursuit sur son récit du 13 novembre : 

Le 13 novembre, j’étais à la terrasse de la Belle Equipe (le président fait afficher le plan de La Belle Equipe. Elle indique là où elle était). Ce soir du 13 novembre, je sortais du travail. Je rentrais avec mon conjoint. J’avais déjeuné à La Belle Equipe la semaine d’avant. J’avais pas eu une bonne semaine, pas une bonne journée donc j’ai eu envie d’y aller. A Paris, je me suis jamais sentie seule et ce soir-là c’était exactement comme ça. Ce soir-là, l’amosphère était très joyeuse.

Mon souvenir avant les attentats c’est des discussions allumées, une cigarette à la main, des gens beaux, des gens heureux. Autour de 21 heures, j’échangeais des messages avec des copines puisque le lendemain, je devais prendre un avion pour aller à Toulouse (…).

Quand les tirs ont commencé, (…) j’ai dû sursauter mais à part ça j’ai eu aucun réflexe … c’est mon conjoint de l’époque, Florian, qui m’a couchée au sol et s’est mis sur moi. C’était tellement fort, y’avait Florian sur moi … je me disais « il va mourir parce qu’il m’a protégée ». J’avais juste peur que lui meure. J’avais les yeux fermés, je n’ai absolument rien vu … je fermais très fort les yeux car je ne voulais pas entendre ni voir ce qu’il se passait. Quand les tirs ont cessé, je n’ai rien vu et entendu non plus. Ce soir là j’aurais pu subir une tempête ou un ouragan, j’ai vraiment pas eu l’impression qu’il y avait une personne derrière tout ça. (…) On a enjambé les personnes qui étaient à côté de nous, renversé un verre sur quelqu’un au sol … j’ai relevé la tête et je me suis dit qu’il fallait surtout pas que je regarde vers le sol.

J’étais blessée au pied. (…) On voyait tous ces gens qui étaient soit morts, soit en train de mourir. On a été déplacés dans un kebab qui était juste en face. Le kebab y’avait un gérant d’une gentillesse incroyable qui nous a accueilli.

 

Florian avait des plaies superficielles … moi on avait vu assez vite que ce n’était pas très grave. (…) Dans ce temps-là, on a aussi profité pour donner des nouvelles. J’ai appelé mes parents pour leur dire « je pense que je ne vais pas pouvoir prendre l’avion demain ». Comme on allait bien, on avait peur qu’il soit arrivé quelque chose à nos amis. J’ai aussi envoyé un message à ma sœur. Je sais plus à quelle heure on a fini par arriver à la Salpétrière.

 

A la Salpétrière on a vu des gens très blessés . On s’est dit que le mieux à faire pour être solidaire avec les autres c’était d’attendre. Au bout d’un moment un infirmier nous a dit que des gens voulaient nous voir. C’était ma sœur et mon beau frère qui avaient traversé Paris en pleine nuit pour venir me voir, me dire qu’ils étaient là (elle pleure). Vers 6 heures du matin, j’ai commencé à avoir vraiment mal. J’ai fini par avoir une piqure de morphine et j’ai attendu le samedi après-midi pour me faire opérer en urgence … j’avais deux tendons sectionnés à la main droite et des éclats métalliques dans le pied. Je suis sorti de l’hôpital le dimanche 15 novembre après-midi.

 

Ce que je raconte, ce sont des faits atroces, mais j’ai besoin de rappeler ces gestes de protection, d’altruisme qui se sont manifestés ce soir-là. Y’a quelqu’un qui m’a plaquée au sol et couverte de tout son corps, ma sœur et mon frère qui ont traversé la ville … un voisin qui est venu me voir qui ne me connaissait même pas … des soignants qui ont été exceptionnels. Ce que je veux dire c’est que la violence n’engendre pas forcément la violence.

 

Elle poursuit en décrivant sa vie après le 13 novembre : 

Au bout d’un mois, je suis retournée au travail. J’ai commencé la kiné un mois après. J’ai mis une énergie folle pour me reconstruire très vite. (…) et l’été qui a suivi les attentats, Florian et moi on s’est séparés … et j’avais plus rien à quoi me raccrocher. (…) (en pleurs, elle confie )Là je suis rentrée dans des syndromes de stress post traumatique et en dépression totale. (…) Au travail, j’avais beaucoup de difficultés de concentration et je culpabilisais d’arriver qu’à 9H30 au travail parce que j’avais kiné avant, de pas pouvoir partir en déplacement du jour au lendemain parce que je devais aller voir ma psy. (…) J’ai été réopérée de la main en 2016 pour récupérer une plus grande mobilité.

Mes difficultés au travail et le peu de plaisir que j’y éprouvais au quotidien m’ont poussée vers une reconversion. Je suis devenue enseignante ; je suis professeur au collège depuis septembre 2020. Aujourd’hui, j’ai des cicatrices, une sensibilité exacerbée et des angoisses de mort … et je serai toujours seule face à ça.

 

Ce que je souhaite dire à propos de ce qui s’est passé ce soir-là, je vis chaque jour avec une douleur d’avoir vu des gens mourir pour rien (…). La force de la violence peut tout emporter, y compris quelque chose d’aussi beau que la vie humaine. Ceux qui soutiennent cette violence revendiquent parfois le sacré … ça me révolte parce que pour moi, il n’y a rien de plus sacré qu’une vie humaine. Pour moi, les mécréants, c’est-à-dire ceux qui croient mal sont ceux qui tuent.

Pendant longtemps, j’ai cru que j’avais pas mon mot à dire par rapport à tout ce qui est arrivé.(…) C’est absurde de  … et comme dirait mes élèves au collège aujourd’hui (elle regarde le box des accusés) « ça se fait pas ! ». Si je vis avec toutes ces douleurs … je vis. Aujourd’hui, j’ai tellement à donner …

Aujourd’hui j’ai à cœur de transmettre ce que j’ai appris de ces évènements ( ?????).

 

Après Mélanie, ce sont Véronique et Richard qui s’avancent. Ce couple aux cheveux grisonnants était de passage à Paris ce week-end là, hébergé chez Véronique, une amie. Cette dernière perdra la vie à La Belle Equipe alors qu’ils y étaient attablés tous les trois.


 

VÉRONIQUE ET RICHARD

 

Avant de débuter, Richard indique : « on va essayer de parler en duo ». C’est Véronique qui débute : 

« Nous étions venus à Paris passer le week-end chez un ami de Véronique, qui nous accueillait chez elle avec ses enfants. Véronique c’est une amie que je connaissais depuis 15 ans ; je l’avais rencontrée à Grenoble, elle était journaliste ; on travaillait ensemble.

On était là pour passer un bon moment. On est arrivés le vendredi après-midi. On s’est retrouvés chez elle avec les enfants. Elle nous a proposé de sortir manger un petit bout à l’extérieur. On s’est retrouvés à La Belle Equipe, dans une ambiance festive. Il y avait plein de jeunes, on était parmi les plus âgés. Il y avait des anniversaires. Il y avait beaucoup de monde ; il n’y avait plus de place en terrrase. On était à l’intérieur ; juste à la limite, à l’entrée.

 

Véronique et moi on était face à la sortie … et Richard en face de nous. On a entendu des bruits. On a cru à des pétards. On a compris qu’il se passait quelque chose d’autre ; de grave. Véronique s’est mise sous la table. Je l’ai suivie. Richard aussi. Je n’ai rien vu. Je suis restée avec Véronique. J’ai entendu les tirs, les mitraillettes. Une petite interruption. Ca s’est arrêté à un moment donné, le silence … puis ça a repris de plus belle. Puis, après, j’ai appris que ça avait duré dix-huit secondes en tout. 164 balles. J’ai vu que Richard était là derrière moi et qu’il allait bien . J’ai essayé de parler à Véronique et j’ai vu qu’elle était inconsciente, qu’elle ne réagissait plus. Elle n’a plus du tout parlé. 

 

Elle laisse la parole à son compagnon Richard.

(…) Quand Véronique m’a dit « Véro est touchée ! Vite ! », elle vivait encore. J’ai essayé de lui mettre des claques ; après j’ai essayé de lui faire du bouche à bouche ; du massage cardiaque … J’ai demandé à ma femme d’aller chercher des secours … donc elle est sortie de La Belle Equipe et elle est revenue toute seule … le pouls de Véronique, notre amie, était de plus en plus faible. J’ai prié. J’ai récité le notre père.

Toutes les belles personnes qu’il y avait dans ce bar, je ne les connaissais pas. Elles étaient belles. Véronique c’était une belle femme aussi; très lumineuse.

 

Après les pompiers ont commencé à venir. J’ai dit « vite ! ». Je levais la main pour dire « là y’a quelqu’un! ». Un pompier est venu la sortir. C’est là que j’ai vu des caméras qui filmaient. Je comprenais pas ! On a sorti Véronique et on l’a amenée à un autre bar qui était à un autre angle. (…) Le pompier m’a regardé et m’a dit « c’est fini ».

C’est ça qui est très difficile : de se relever, de vivre, alors que vous êtes entouré de la mort.

 

Richard explique ensuite le retour au domicile de leur amie Véronique … sans elle … et l’annonce de la mort de leur mère à ses deux enfants âgés de 12 et 14 ans à l’époque : 

Le moment le plus dur a été d’annoncer à deux enfants de 12 et 14 ans que leur mère n’allait pas rentrer, n’allait pas revenir … alors qu’on était partis une heure avant, pas très loin, manger dans le coin. Ca a été horrible. On a essayé de faire ce qu’on pouvait pour amoindrir la douleur. Les voisins sont arrivés ; ça a permis de faire une autre interface avec les enfants.

Cette jeune fille a été d’un grand courage … son frère a explosé en plein vol. Lui, il était plus jeune. Elle, elle a tout de suite pris un rôle de … (il ne finit pas sa phrase).  Nous, ce rôle on ne le tenait pas. Je ne savais pas comment faire, je ne savais pas comment interagir avec eux. C’est elle qui a envoyé un message à son père.

 

Après, ça a été compliqué (…). Le lendemain matin, moi je suis parti tout de suite pour acheter une baguette de pain, des croissants. Je ne savais pas quoi faire. Je suis passé devant le commissariat du 11e, qui était juste à côté de chez Stéphane et Véronique.

 

Véronique conclut en évoquant une dernière fois son amie du même nom, tuée ce soir-là :

« Elle avait monté une association humanitaire à Madagascar. (…) J’admirais sa force. C’est complètement incroyable qu’elle ait été exécutée, assassinée, comme ça, près de chez elle. Je ne voulais pas spécialement témoigner mais Richard, mon compagnon, va mal depuis plusieurs années … jusqu’à ce qu’il rencontre un avocat, qui a pu lui donner le nom d’un médecin qui a pu l’aider (…) Nous voulions rendre hommage à Véronique. Sa perte est irrémédiable ».

 

16h50 : l’audience est suspendue. 17H30 : l’audience reprend.


 

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1 Commentaire

  1. Da Fonseca Jessica
    10 février 2022 / 07:20

    Bonjour, je voulais savoir si vous alliez mettre la prise de parole des parties civiles du petit cambodge.

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