Jour 19 – 6 octobre 2021

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

12H55 : l’audience reprend. Aujourd’hui, c’est le premier jour des témoignages des victimes du Bataclan. Il y a du monde dans la salle principale. Le président indique que treize parties civiles seront entendues aujourd’hui.

 

S’avance d’abord Jean-Charles, qui était sur un trottoir en face du Bataclan.

 

« Je voudrais d’abord rendre hommages aux forces de police et de gendarmerie. Ce sont des héros.

Ce soir-là, j’étais sur le trottoir du Bataclan. Je venais d’arriver à l’Apérock Café. Un très bon ami à moi, le patron de l’Apérock, était à l’intérieur du Bataclan. Je lui demande de sortir. On allume une clope et c’est là qu’ils sont arrivés. Au début, on a cru à des pétards comme tout le monde. Mon ami a eu le réflexe de faire rentrer les clients de son café et de fermer le rideau métallique.

Quand ils sont arrivés, ils étaient face à nous. J’en ai vu qu’un. Quand j’ai bougé, j’ai vu qu’ils étaient quatre. J’insiste sur le chiffre quatre. Ils étaient quatre [il insiste car il est habituellement rapporté qu’il y avait trois terroristes au Bataclan]. Quand ils sont rentrés dans le hall, j’ai voulu rentrer avec eux … parce que je suis stupide ! Moi je suis Ardéchois, on a toujours un couteau sur soi en Ardèche … pour bricoler, manger du saucisson. Ce soir-là je l’avais pas. Bref.

Les voitures de police sont arrivées. Je leur ai dit qu’ils étaient quatre, qu’ils avaient des Kalach’. (…) Je suis rentré dans le bar de mon ami. J’ai raconté ce que j’avais vu à mes amis et ensuite on a attendu que la police nous autorise à sortir du bar… et je suis rentré chez moi. Voilà ».

Président : « vous n’avez pas été blessé physiquement ? »

Partie civile:  « ils m’ont loupé ».

Président : « vous avez vu quelqu’un vous tirer dessus ? »

Partie civile : « oui. Clairement ».

Président : « êtes-vous certain d’avoir vu arriver quatre personnes? » [le président lui pose la question car la plupart des personnes ont assuré qu’il y avait trois personnes… il y a trois corps qui ont été retrouvés … et trois armes à l’intérieur]

Partie civile : « oui ».

 

Après lui, s’avance Irmine, la cinquantaine, présente au Bataclan avec son ami Fabian, mort ce soir-là.


Si je fais ce témoignage qui me coûte, c’est en hommage des victimes, de leurs proches, de ma famille ; en espérant que ce témoignage puisse contribuer à un chemin de douceur.

Le 13 novembre, je rentre avec Fabian au Bataclan. (…) A un moment donné, je me retrouve au sol, face à terre, dans le noir. J’entends un homme d’une voix assez aiguë, juvénile, crier « La France n’a rien à faire en Syrie ! Faut qu’elle parte ! C’est pas vos affaires ! ». Il dit « le premier qui bouge, je le tue ! ». Je suis au sol et je me demande où est mon ami. Les corps sont indiscernables puisqu’on est tous tassés. Je sens un bras sous moi donc j’essaie de le toucher pour essayer d’avoir une réaction. Pas de réponse …

Et puis, il y a un homme qui prend la parole, qui crie et qui dit « sortez vite ! C’est le moment de sortir ! Allez-y ! ». Sur le moment, je suis prostrée, je suis toujours face au sol et je ne réagis pas. Je ne sais pas quoi faire. Cet homme recommence une nouvelle fois et redit d’une voix ferme « sortez ! Ils sont en train de recharger ! C’est le moment où jamais ! Il faut sortir ! ». Là, je me lève, je regarde à côté et je vois l’imperméable, je vois les jambes, les chaussures de Fabian. Sa tête est méconnaissable et j’essaie de stopper l’hémorragie de sa tête. Je vois que ça sert à rien. C’est par terre. C’est horrible. Je me dis que je peux pas le laisser là donc je le prends par les jambes … mais j’arrive pas à le tirer [elle pleure]. Je me dis que je peux pas le laisser là … et puis je pense à mes enfants, mon mari … je me dis qu’ils ont besoin de moi donc je cours et je sors. Arrivée à l’extérieur, (…) il y a des personnes qui nous ont accueillies chez elles ; donc on a attendu là un certain temps avec d’autres victimes. Les pompiers sont arrivés ; ils nous ont amenés avec eux. (…) 

J’ai eu beaucoup de chance. Les balles ont traversé ma poitrine mais superficiellement [au moment des questions de la Cour, le président reviendra sur ses blessures et précisera qu’il s’agit de blessures sérieuses, graves et pas superficielles]. Voilà. C’est fini pour les faits.

Ce que je voulais rajouter, c’est par rapport à cette inhumanité aveugle, [elle regarde le box des accusés et s’adresse à eux], je me demande ce qu’il s’est passé de la part des assassins qui sont là pour qu’ils puissent prendre leurs armes et tirer sur des innocents. Les personnes sur lesquelles ils tirent ce sont des vraies personnes ; pas des objets !

J’espère que ce témoignage aura ouvert un abri pour la mémoire et un chemin plein d’espoir et de lumière pour les familles de victimes pour que ce jugement soit le plus juste possible et que s’ouvre une nouvelle ère de vie où l’on puisse vivre ensemble ; bien.

 

Se présente ensuite à la barre Jean-Marc, 40 ans, présent au Bataclan avec plusieurs amis.


 

Je suis venu au Bataclan avec cinq amis ce soir-là. (…) Pendant ce concert, nous avons croisé d’autres amis. Nous étions à peu près une quinzaine à se connaître. Nous sommes descendus dans la fosse au moment de l’arrivée de Eagles of Death Metal. (…) J’ai entendu quelques bruits violents. J’ai tourné la tête vers la scène en pensant que c’était de la pyrotechnique. (…) Je suis tombé né à né avec les assaillants (…) J’ai aperçu leurs trois silhouettes face à moi et les flammes sortir de leurs armes. Ils tiraient des rafales en direction de tout le public. J’ai vu des personnes autour de moi recevoir des balles. Tous les gens se sont mis à hurler (…). Les personnes tombaient soit parce qu’elles étaient touchées, soit sous l’effet du mouvement de panique.

Je me suis retrouvé prostré dans la fosse, sans possibilité de fuir. Pendant de longues minutes, la fusillade a continué. J’essayais de relever la tête pour apercevoir mes amis. Le rythme des coups de feu a ralenti et j’ai entendu une personne qui a dit qu’il était possible de s’enfuir vers une sortie de secours. Mais les tirs ont repris, en direction de cette sortie de secours. Je me suis recouché contre le sol.

Les tirs se sont espacés peu à peu. Ils prenaient pour cible toute personne qui faisait le moindre bruit. Je n’avais que le son, pas l’image. J’étais face contre terre. Je me couvrais le visage. J’ai vu l’un des assaillants se rapprocher de moi. Je voyais ses pieds. J’ai senti les douilles tomber sur ma tête. Ils ont continué leurs tirs individuels pendant de longues minutes. Ils disaient « vous remercierez votre président Hollande ! Vous n’avez rien à faire en Syrie ! ». A côté de moi, un téléphone a sonné. Le terroriste a tiré sur la personne. Le mien s’est mis à vibrer dans ma poche droite. J’essayais d’adapter ma position pour éviter de me faire repérer. Je n’ai plus relevé la tête qu’une fois au moment de l’explosion. (…) J’avais le sentiment d’être complètement à découvert, à la merci des tireurs. Les gens hurlaient de douleur, réclamaient de l’aide et demandaient aux policiers d’accélérer le mouvement. (…)

Quand je me suis redressé, le policier m’a demandé d’ouvrir ma veste pour vérifier que je n’étais pas un danger. J’ai alors constaté l’ampleur du massacre. Je n’arrivais même pas à courir pour sortir tellement j’étais stupéfait. (…) 

Voilà pour mon 13 novembre.

J’ai passé le reste de la nuit à chercher des réponses ;  à me demander pourquoi mes amis et moi étions tous vivants ; par chance. Je suis un miraculé. J’avais pas de raison de me plaindre et je pensais qu’une fois le choc passé, ça irait mieux … ce qui n’est pas forcément le cas. La question que j’ai encore c’est « pourquoi ! » : pourquoi on s’est retrouvés là ?! Pourquoi on a été pris pour cible ? Pourquoi ces personnes ont fait ça ?!

J’ai aussi de la colère contre les assaillants, de la colère contre mon propre pays. A me sentir moi-même coupable d’être encore en vie et de malgré tout ne pas réussir à l’apprécier à sa juste valeur.

Je vais arrêter là. (…)

 

Après lui, c’est au tour de Cédric, 43 ans, de s’approcher.  Il était au concert avec sa compagne.


 

 

A l’époque des faits, j’avais 37 ans. J’étais au concert avec ma compagne. J’avais passé un bon vendredi. (…) C’était une sortie en amoureux. Ça faisait un an qu’on était pacsé [il est très ému]. Bref, on assiste au concert (…)  [il indique avoir des vertiges. Le président lui dit qu’il peut s’assoir. Il refuse].

Le concert commence. (…) Je me retourne ; je vois des éclairs. J’ai cru que c’était des pétards. (…) Là, la foule tombe. J’ai toute la jambe droite qui a été écrasée par tout le monde, qui a été un peu distordue. Ma femme me tenait la main, elle était contre le mur en chien de faïence, dos collé au mur. Et d’un seul coup, je vois celui qui est derrière nous, qui lève son arme et qui recharge. Et là, tout le monde se relève, me piétine et ma femme part avec. Je lui dis d’y aller parce que je ne peux pas partir en courant. Le jeune homme qui tirait nous a implicitement dit que c’était pour ses frères en Syrie et qu’il fallait remercier François Hollande et il s’est mis à tirer sur les gens au sol. C’est un peu confus. Je m’excuse [le président lui répond que c’est très clair]. (…) Les gens nous tiraient comme des lapins. Dès qu’il y avait quelqu’un qui hurlait ou qu’un téléphone sonnait ; ils nous tiraient dessus. J’ai fait le mort pendant deux heures … et pendant deux heures, je me suis demandé si ma femme était vivante ou morte. Voilà à peu près l’ambiance, jusqu’à ce que la BRI vienne nous chercher. Les lumières se sont rallumées. Y’a eu une explosion entre temps. Je pensais que c’était des confettis mais en fait c’était des bouts de chair sur mes vêtements.

Quand la BRI est arrivée, j’ai cru une deuxième fois que j’allais mourir. (…) Ils nous ont demandé de sortir … et il a fallu marcher sur des victimes. (…) Je suis sorti, j’ai vu des corps … et on nous a fouillé plusieurs fois pour être surs qu’on nous avait pas recouverts de bombes.

Après, je suis parti dans la rue d’Oberkampf. Je cherchais ma femme. J’ai fait toutes les cours intérieures, les bars. (…) Vu que je suis une personne qui aime pas attendre, je me suis infligé le plaisir de regarder les victimes, les cheveux, les chaussures, les cadavres passer … et à un moment donné, elle est sortie en pleurs. C’était cool : c’était le meilleur moment de la soirée, parce qu’elle était vivante !

J’ai pas senti ma jambe sur le moment. J’ai pas fait attention. Les pompiers avaient tellement de choses à gérer qu’une petite douleur dans la chambre ne paraissait pas grand-chose. Hélas. Donc on est rentrés chez nous (…). C’est là où il a fallu refaire toute une reconstruction. (…) Ma jambe ne peut toujours pas courir. Ça c’est à peu près le choc physique. Le psychologique a été beaucoup plus compliqué. J’ai arrêté les psys en 2019. Il a fallu enlever cette culpabilité d’être vivant, de n’avoir rien pu faire. Il a fallu enlever cette colère, cette incompréhension. Il a fallu enlever toutes ces images… voir les gens dans les yeux qui s’éteignent.

[Il regarde en direction du box des accusés et s’adresse à eux] Messieurs qui avaient fait le jihad : est-ce que dans ce que vous avez fait, vous avez regardé des gens dans les yeux en train de mourir ? Est-ce que vous avez vu des gens morts dans une marre de sang ?! Vous nous avez attaqués. Nous on est innocents. Vous êtes en colère contre notre pays. Vous avez attaqué des gens innocents, non armés, qui n’ont aucune animosité à la base avec vous (…). Vous êtes en colère contre un Etat donc pourquoi ne pas s’en prendre à des gens qui peuvent riposter. Nous on n’était pas militaire. Nous, on n’était pas en Syrie.

J’ai dû aller faire une retraite méditative avec des bouddhistes. J’ai été voir des chamanes. Je commence à être à peu près normal ; ne plus avoir de colère, de haine ; à avoir beaucoup moins de sauts d’humeur. Je peux reprendre le métro.

Ce que j’attends de ce procès, c’est comprendre. On n’arrive pas à ce qu’ils ont fait comme ça. (…) C’est plus un problème d’éducation, de culture … et ça il faudrait que ce soit mis en avant dans ce procès. Ce sont des gens qui ont vécu en Europe ! Notre Etat est responsable aussi de ce qui s’est passé. On est tous victimes de différentes manières.

C’est sur ces mots que s’achèvent ses déclarations. Le président reprend la parole :

Je rappelle que dans un procès pénal, les personnes qui sont dans le box et sont accusées bénéficient de la présomption d’innocence. (…) C’est une petite précision que je tenais à faire ; même si je comprends qu’il y ait de la colère, beaucoup de sentiments de colère de la part des victimes, des parents des victimes (…) . Pour la sérénité et la dignité des débats, c’était nécessaire de le rappeler.

 

Après Cédric, c’est au tour de Clarisse, 30 ans, de venir témoigner.

 


 

Pourquoi j’ai souhaité témoigner ? J’espère me sentir allégée d’une partie de ma souffrance (…) J’ai besoin de laisser ce poids ici (…) et que je puisse enfin tourner cette page et que je puisse recommencer une vie normale, même si je sais qu’elle ne sera plus jamais comme avant (…). J’aimerais aussi être une des voix de ceux qui ne sont jamais sortis du Bataclan. Mes premières pensées vont à mes compagnons de concert. Les survivants, mais surtout les décédés.

Le 13 novembre 2015, j’avais 24 ans. Je me rends au Bataclan avec ma meilleure amie. On est toutes les deux fans inconditionnelles de rock. Comme d’habitude, on se met dans la fosse, côté droit. A 21h38, j’ai reçu un message d’un ami breton qui était au concert. On était tous les trois bien installés. On s’est passé une petite fiole de whisky qu’on avait fait passer sous le manteau. Le concert commence à battre son plein. C’était un super moment.  Tout le monde était heureux. C’était merveilleux (…). Je me suis dit : ça va être une bonne soirée !

On était rapidement à sec ! Mon ami se penche vers moi et me dit « j’ai soif! » On voulait acheter des canettes à la supérette du coin. On ressort de la fosse, on arrive dans le vestiaire du Bataclan. (…) A ce moment-là, il est 21H47. Mon ami se tient devant moi et il s’apprête à sortir dans la rue. Et là, le regard rieur du videur s’assombrit. Je ne vois pas ce qu’il voit mais je comprends sans comprendre : j’ai compris qu’il y avait quelque chose de très grave. Au même moment mon ami me dit « on se casse ! ». On a fait demi-tour et notre seule issue pour éviter le danger c’était de retourner dans le Bataclan. Les sons se rapprochent. Ça tire une / deux / trois / quatre fois. (…) Et là je suis prête : j’attends de me faire tirer dans le dos. Mille questions se bousculent dans ma tête : est-ce que ça va faire mal ? est-ce que je vais mourir direct ? comment on sait qu’on est vraiment mort ? est-ce que je le suis déjà ? finalement c’est peut-être juste des pétards ?!

On rentre dans le Bataclan avec mon ami. Lui est parti sur la gauche ; moi sur la droite. Le concert bat son plein (…). Je me dis qu’il faut que je prévienne les gens. Là, je cours vers la fosse. Je pousse des gens ; je renverse des bières et je crois que je dis « ça tire ». Et là, mes craintes se confirment : les salves, les tirs se mettent à résonner dans la salle.  (…) Je remarque que tout le monde se met au sol dans la fosse. Ça tirait en rafale de tous les côtés. Je réalise qu’ils sont là pour nous tuer. Et cette réalisation, c’est la plus grande violence que j’ai jamais vécue. Ce son est tellement violent et répétitif qu’il m’a mise en colère. J’ai plusieurs pensées comme « j’espère que j’aurais pas mal ! », « je vais mourir à un concert de rock ! », « peut-être que je ferai juste la une du Ouest-France ! », « 30€70, le prix du ticket … j’espère qu’ils vont me rembourser ! » … et puis, je repense au côté sombre : je pense à ma propre mort, je m’y résigne … je pense à ma famille. (…) J’attends qu’ils rechargent. Je m’inspecte les membres. J’en suis même à me demander si je me suis vraiment réveillée ce matin. Je m’approche de la porte que j’avais remarquée plus tôt. J’arrive vers la porte, qui est bloquée. D’autres personnes ont eu la même idée. On tape, on tape. Elle est bloquée. On crie à l’unisson. On gueule « ouvre toi putain de porte ! ». Elle s’ouvre avec un videur complètement effrayé qui nous laisse entrer. On s’engouffre dans des escaliers qui mènent on ne sait où. Je suis en tête de file ; je me sens un peu investie d’une mission. J’espère qu’il y aura une issue de secours. On passe un étage. Je me dis qu’il faut que j’aille encore plus loin. J’arrive au deuxième et dernier étage et j’arrive dans une loge. Je fonce au fond. Il y a une cinquantaine de personnes qui me suivent. Et on est piégés ! Pas d’issue ! J’observe le fond des toilettes et là j’ai un flash qui me vient. Je me dis « j’ai trop envie de vivre pour mourir ici ». Je défonce le plafond à coups de poing comme une furie. Il y a des personnes qui me disent « fais pas ça !! Ça va s’effondrer ». Mais il y a un homme qui m’aide. Il pousse mes fesses dans le plafond. Je suis la première à arriver. J’essaie d’aider quelques personnes à grimper puis je rampe ; j’arrache la laine de verre au fur et à mesure. Et là je me dis « si je meurs pas par des balles, je vais me faire électrocuter dans un plafond ». (…) Ma cachette est un peu précaire. (…) Il y avait déjà un homme qui était là. Il m’a rassurée du début à la fin. Le fait qu’il ressemble à mon père, ça m’a même rassurée. Je lui ai même demandé « Patrick est-ce que tu peux me serrer dans tes bras lorsqu’ils arriveront ; histoire de mourir dans un câlin. J’étais presque en paix de me dire que je partirai entourée de l’amour d’un inconnu ».

J’emprunte le petit téléphone de Patrick. J’envoie un message à mon père. Je lui dis « papa c’est moi. Je suis vivante cachée dans le plafond ». S’ensuivent des heures. Et là, l’attente fait place à l’inquiétude … on se demande si ça va durer longtemps. (…) Au bout de quelques heures, on entend des rafales d’armes qui déchirent le silence. Le Bataclan tremble. (…) J’entends que le Bataclan est en train d’être évacué. (…) La BRI nous trouve. Je suis rassurée mais loin de me sentir en sécurité. On est les derniers à être évacués. On nous fait descendre par un escalier et par la fosse. Le monsieur de la BRI me dit « madame il va falloir être courageuse et fermer les yeux ». Et là Patrick m’aura caché les yeux pour que j’évite de voir le plus dur. Mais j’ai quand même vu l’horreur.

Oui ; j’en suis sortie de ce Bataclan, mais tout ne fait que commencer.

Lorsque les monsieurs de la BRI sont venus me chercher ; j’étais étonnée de ne pas pleurer ; de ne pas être en panique … mais le cerveau est en fait une machine fantastique qui nous protège. Le lendemain, je suis rentrée dans ma famille en riant, en rigolant. Je suis restée longtemps dans ce déni.

On m’a diagnostiqué un choc post traumatique. J’ai eu des comportements à risque ; j’ai abusé de l’alcool ; j’ai été incapable de travailler pendant un certain temps et je me suis séparée de mon compagnon de l’époque.

Je m’adresse aux accusés même si je pense qu’ils n’en ont rien à faire : vous m’avez volé le plaisir de soirées insouciantes ; le plaisir de marcher dans la rue sans paniquer d’être suivie (…); tout simplement le plaisir de vivre facilement et sans angoisse.

Voilà. C’est tout ce que j’avais à dire.

L’assesseur lui demande ce que sont devenus ses amis. Elle répond :

Mon ami de sexe masculin est sorti par l’issue de secours du passage Amelot. Ma meilleure amie a trouvé refuge dans un petit local technique sur la droite de la scène. Elle est sortie au bout de deux ou trois heures. Avant l’assaut.

 

Après elle, c’est Cyril, 50 ans, régisseur général du Bataclan, qui vient à la barre.


 

Cyril reprend heure par heure. Minute par minute, le déroulé de cette journée. Il explique que ce soir-là, il avait invité plusieurs amis au Bataclan. David, « qui n’en avait rien à faire du groupe » et était là « juste pour nous voir », décèdera sous les balles des terroristes. 

Sur ses attentes vis-à-vis du procès, il confie : 

Ce que j’attends de ce procès et de toute cette période, c’est la question qu’on a tous : comprendre les motivations de ces terroristes. Qu’ils perçoivent un tant soit peu notre douleur. (…) Leurs motivations, je les comprends pas. Essayer de comprendre aussi de façon plus poussée comment c’est organisé au niveau des forces de police. (…)

Il termine avec son état actuel : 

Je suis plus du tout le même homme qu’avant. Toute ma part d’insouciance a disparu. J’ai de temps à autre des difficultés de communication, de l’hypervigilance, des sauts d’humeur. Je fais des crises d’angoisse, par moment assez violentes. C’est assez compliqué. (…) Evidemment, un grand sentiment de culpabilité vis-à-vis de Cédric et de David. C’est moi qui les ai invités. David, il s’en fichait du groupe ! Il venait juste nous voir ! Il est mort à côté de moi … alors qu’il ne fumait pas [il l’avait accompagné fumer]Je terminerai par la souffrance et les difficultés que rencontre ma compagne. A l’époque des faits, on avait qu’une seule fille. Maintenant on en a trois. Elle est d’un grand soutien.

 

La Cour lui pose ensuite quelques questions : (extraits)

Assesseur : combien de personnes peuvent se trouver dans la fosse au même moment ?

Partie civile : en gros, on est à 360-370 fauteuils au balcon … donc 1100 dans la fosse.

Assesseur : ce soir-là, il y avait salle pleine ?

Partie civile : oui [à l’époque des faits, le Bataclan pouvait accueillir jusqu’à 1498 personnes].

 

Après lui, c’est Helen qui s’avance.


Helen est américaine [la retranscription est fidèle à ses propos. Les éventuelles fautes de français ne sont pas corrigées]. Elle a un tee-shirt gris foncé avec écrit « PEACE » dans le dos et « LOVE ALWAYS WINS » sur le torse.

Elle commence avec ces mots : 

« Alors, mon histoire [elle sanglote].

Le 13 novembre, j’arrive à la salle du Bataclan pour trouver Nick Alexander, qui est l’amour de ma vie. J’arrive juste après 20H. (…) Il était en train de travailler donc je le laisse travailler un peu [il tenait le stand où se vendaient les produits à l’effigie du groupe Eagles of Death Metal].

Juste après que Eagles Of Death Metal ont commencé à chanter, les portes d’entrée de la salle se sont ouvertes derrière moi avec beaucoup de force. On se retourne et on voit les gens qui courent à l’intérieur, en panique. Je me dis qu’il doit y avoir une bagarre. Ensuite, j’entends « pop-pop-pop ». Je me dis « qu’est-ce que c’est ? ».  Les portes s’ouvrent et je vois un gars armé et un deuxième arrive avec une Kalachnikov.

Nick m’attrape. Il me tire par terre … et me sauve la vie. [elle pleure] Nick me dit « je vais mourir ce soir Helen ». Je lui dis « non tu vas pas mourir ».

D’où j’étais, je pouvais voir toute la salle et tout ce qui s’y passait. (…) Je comprends pas ; je vois des personnes armées qui tirent sur les gens un peu partout. Je me dis « c’est quoi ce truc ? c’est une blague ? un jeu ?! » Je comprends pas !  Il y a un moment où ils rechargent … et beaucoup de gens courent, s’échappent et nous piétinent. Moi je savais que Nick était blessé donc c’était hors de question que je le laisse [elle pleure]. Ils nous piétinent et je demande « s’il vous plaît ! Aidez-nous ! Je peux pas porter Nick moi-même » … et personne nous aide ! (…). Je dis à Nick : « je suis là. Je t’aime. Je te quitte pas ». On s’attrape les mains l’un de l’autre. « Je vais jamais te quitter. Jamais ».

Tout le monde est plaqué. Je compte les personnes debout [les terroristes]. A un moment, j’ai cru avoir compté cinq. Pour moi, ils étaient quatre. Donc, j’ai dit à Nick : « t’inquiète je surveille, je vais voir comment je peux faire. Je te quitte pas je t’aime ».

Et après, je vois qu’il y a quelqu’un sur la scène. Je me dis « qu’est-ce qu’il fait ?! ». Et je vois le policier qui est là, devant moi, qui commence à tirer sur lui. Et y’a l’explosion. Je vois les paillettes. Je dis à Nick « tu vois ! Ils vont venir nous sauver. On est sauvés !! ». Mais, ils ne venaient pas. (…). Après, y’a beaucoup de confusion, je dis à Nick : « je suis là, je t’aime, je vais pas te quitter ». J’étais toujours pas blessée.

Un gars à côté du stand de marchandises commence à crier, à insulter les « arabic ». Nous sommes plusieurs à dire « tais-toi !!!! »… et il continue. Et les terroristes reviennent et nous tirent dessus encore. C’est à ce moment là que je prends des balles dans les deux cuisses. Je lève la main je le regarde dans les yeux et je lui dis « please stop !!! »… et ils repartent. Je demande à Nick « est-ce que t’es touché ? ». Il me dit « oui. Au ventre ». Je lui dis « moi aussi. Aux jambes. Je ne sais pas comment je vais nous sortir d’ici ». A un moment, il me dit qu’il a du mal à respirer. Je regarde autour de moi. Je me penche vers lui, je lui donne un peu d’air pour qu’il puisse respirer un peu plus longtemps. J’ai fait ça deux fois et la troisième fois, il me dit « je peux plus respirer ». Je l’attrape dans mes bras et il meurt. J’arrive pas à le réveiller. Je lui dis « let’s go ! Faut qu’on sorte ! Faut qu’on sorte ! ». Et je vois que sa peau est très froide et qu’on est allongés dans un flaque de sang. Je lui dis « Nick ! Il faut absolument que je sorte chercher de l’aide parce qu’ils vont pas venir ». Je savais qu’il était décédé … mais j’étais pas convaincue. Donc je l’embrasse. J’essayais en même temps de le bouger mais je pouvais pas. Je me mets debout et j’arrive aux portes principales (…) J’appuie sur la porte ; ça ouvre … y’a tous les policiers qui sont devant moi avec les armes et qui crient « cours ! cours ! » … et je me vois couverte de sang … je me rends compte que j’ai très mal ; que je ne peux pas courir. Je commence à avoir très froid. Je savais que j’étais blessée mais je ne savais pas à quel point. (…) Mon chirurgien est venu me voir. Il m’a dit « c’est un miracle que tu sois vivante. Tu as perdu presque quatre litres de sang mais ton cœur battait toujours ». 

La seule raison pour laquelle j’étais au Bataclan ce soir-là c’était pour être avec Nick. On n’était plus ensemble mais on s’aimait toujours. La veille on a tout mis à plat et on s’est dit qu’on s’aimait toujours, qu’on était l’amour de notre vie l’un et l’autre.

(…) Je ne travaille toujours pas aujourd’hui. Je vois mon psy toujours deux fois par semaine. (…) Je participe aux évènements pour lutter contre le terrorisme ainsi que ceux qui peuvent aider contre la déradicalisation.

Je ne suis pas en colère ; je ne cherche pas la vengeance. (…) J’ai appris plein de choses ces derniers six ans. J’ai appris à quel point je suis aimée (…). J’ai appris que la paix est à travers le pardon. J’ai appris que malgré les injustices envers moi, que j’ai le choix : et moi je choisis l’amour. L’amour gagnera toujours.

 

Après Helen, c’est Edith, 43 ans, qui s’avance. Elle était au Bataclan avec une amie.


 

 

La première chose que je voulais dire c’est remercier les différents témoins qui sont intervenus jusque là (…) [elle tremble beaucoup].

« Me présenter à la barre aujourd’hui ça me pose un problème de légitimité qui est lié au fait que je suis entré dans le Bataclan, j’y suis restée un bon moment et je suis sortie indemne physiquement. Depuis le début des audiences, j’ai le visage rivé sur les familles endeuillées, ceux qui ont perdu leurs enfants, leurs parents, leurs conjoints. Je suis gênée de n’apporter qu’un petit grain de sable dans cette machine qui me dépasse complètement.

On réalise que les blessés physiques doivent vivre avec ces blessures physiques … et nous réalisons la chance inouïe d’avoir pu éviter ça [elle tremble beaucoup]. La seule chose que je peux apporter, c’est un prisme, qui n’est évidemment que le mien, de par les différents lieux où j’ai pu me situer ce soir-là.

J’étais au Bataclan avec une amie pour écouter ce concert. On s’est rendus compte qu’on avait énormément de copains, de gens qu’on connaissait, disséminés un peu partout. On était à côté du bar. La porte battante s’est ouverte violemment, avec une ruée de gens fuyant). Comme beaucoup, j’ai cru que c’était des pétards. J’avais jamais entendu d’armes ou de coup de feu dans la vraie vie. Le mouvement a été extrêmement violent. J’ai vu quelqu’un avec un pantalon blanc, un jogging blanc, un bras levé et quelque chose au bout de son bras (j’ai appris par la suite que c’était une Kalachnikov). J’ai longé le bar, je suis montée, et arrivée au premier balcon, en haut des escaliers, j’ai vu une nouvelle porte battante, que j’ai poussée. J’ai monté les quelques marches qui me permettaient d’aller le plus profondément possible sur ce balcon. (…) Je vois un autre homme, Bruno [il viendra déposer juste après elle]. (…) Je sens l’odeur, du sang. Je me dis que c’est impossible que ce soit ce à quoi je pense. Je me dis que ça n’existe pas dans ce pays. J’entends des hurlements, des cris de douleur. Je me dis « ils sont en train de nous tuer! ». Je vais être amenée à rester sous ce strapontin en position foetale, avec Bruno qui me protégeait ; en assistant à la tuerie par le prisme de l’ouïe exclusivement, en essayant de localiser les assaillants, en attendant la mort, littéralement.

Les tirs sont au début très rapides puis ralentissent et le coup à coup démarre. Un pleur, un tir. Un cri un tir. Un téléphone qui sonne, un tir. Une supplication, un tir. C’est inéluctable, il n’y a aucun moyen de s’en sortir. J’écrase mon téléphone de ma poitrine, pour ne pas qu’on entende que ça vibre car, à peu près à ce moment-là quelqu’un entre très calmement. J’aperçois ses pieds.  Il est à trois mètres, quatre mètres. Je me suis longtemps interrogée sur le fait d’avoir été épargnée ou juste pas vue !

Arrive le moment de l’explosion, que je pense être une grenade, ou une bombe. En fait, je n’avais pas pensé à l’idée du gilet explosif. Quand j’ai compris que c’était ça, je me suis dit que eux ils veulent mourir, ils s’en fichent de mourir, donc ils en ont rien à foutre de nous ! On a été soulevés par le souffle. Pour la deuxième fois je me dis « là c’est foutu, on s’en sortira pas !  C’est pas possible ». (…) Je ne sais pas qu’il y a un commissaire, je ne sais pas ce qu’il y a en bas … mais un silence assourdissant [le terroriste a déclenché son gilet lorsque le policier de la BAC qui est entré dans le Bataclan lui a tiré dessus. D’ailleurs, vous  pouvez retrouver son témoignage dans le compte-rendu du 22 septembre]. Plus de cris ; plus de mots ; plus de pleurs … juste des sonneries de téléphone.

Comme je ne savais pas combien ils étaient ; c’était pas fini … j’attendais ! J’ai pensé au fait que y’avait plus de lait pour ma fille à la maison. Que je n’avais pas payé une facture. L’intendance du quotidien était en train de reprendre le dessus avec cette attente… et puis la question « est-ce que ça fait mal de mourir ? ». Cette attente, c’est une torture inouïe. Je me disais « c’est plus simple si vous me tuez tout de suite ! J’ai envie que vous me tueiez maintenant ».

Je passerai sur les revendications qui ont eu lieu [les terroristes ont justifié leurs actes par l’intervention française en Irak et en Syrie] sauf pour mentionner le fait que je m’étais fait une réflexion : ils avaient pas l’air très motivés ! Je trouvais qu’ils récitaient un texte de manière monotone. Je les ai trouvés nuls ! J’étais affligée d’entendre ce qu’il se passait et que même là-dedans ils n’avaient pas de conviction !

Au bout d’un moment, la porte s’ouvre. Il y a un homme qui prend sa lampe frontale et s’éclaire pour nous montrer qu’il est de la BRI. On est cinq à se lever. Ils nous demandent de lever nos t-shirt pour vérifier qu’on n’avait pas ceinture. (…) La marre de sang en bas de l’escalier, elle est colossale. Elle est épaisse. Elle est noire. Elle est un indicateur de ce qu’on va voir après. C’est l’image qui me hante le plus. Le volume que représentent ces cadavres. Le volume de tous ces corps, enchevêtrés, qui deux heures plus tôt étaient en train de s’amuser, boire des coups, danser. Ils nous font avancer en file indienne le long du bar. On essaie de ne pas marcher sur les corps tombés devant le bar. Et on n’arrive pas. On essaie de les enjamber et parfois on leur marche dessus. Et moi, je cherche le corps d’Audrey [l’amie avec qui elle était venue], que j’ai pas vu.

Six ans plus tard, j’ai pas encore trouvé l’adjectif qui correspond à cet espèce de soulagement d’avoir été récupérée … mais qui finalement est tellement minime en comparaison à l’immense tristesse et la culpabilité immédiate que j’ai ressenti à ce moment là.

(…) J’ai appelé un collègue de travail pour lui dire que je ne serai pas au travail lundi. Ca fait partie des multiples réactions absurdes que j’ai eu ce soir-là. Je vois que j’ai quarante-sept appels en absence d’Audrey, mon amie. Ca me rassure car ça veut dire qu’elle est sortie !

(…) La scène qui m’a le plus choquée c’est quand on passe le périmètre qui devait être sécurisé, et on est accueillis par les flashs, les appareils photos, la presse. Ils se repaissent de notre image. On est comme des singes en cage. Ils prennent des photos. J’ai trouvé ça abject.

(…) Après y’a l’après ! Les premiers jours ça sert à découvrir l’ampleur des terrasses. Aller déposer au 36 ; d’être sollicitée, harcelée par la presse … aller rendre visite aux amis blessés à l’hôpital, écouter les infos en boucle. La vie recommence assez vite pour le reste de la population ; pour le monde. Du coup je m’interroge en me demandant « pourquoi moi ça va pas du tout ?! Parce que je suis pas blessée pourtant … ». Tous les jours, je lis le manifeste avec le nom des victimes ; je prends des nouvelles des amis blessés et je me dis que j’ai pas le droit de me casser la figure. J’ai mal, mais j’ai pas de raison ! Je dors plus [elle rit nerveusement] ; mais j’ai pas le droit de me plaindre parce que je suis sortie indemne.

Neuf jours après, je sors pour aller faire quelques courses. Je vois une voiture rouler et là je me dis que la douleur pourrait cesser plus rapidement si je faisais juste un pas devant ces bagnoles ?! Alors heureusement, ma raison a pris le dessus [elle rit toujours nerveusement]. Coup de bol : j’étais à côté d’un hôpital … donc j’ai été au service psychiatrie (…). Les jours et mois qui ont suivi, le syndrome de stress post traumatique a été avéré avec les insomnies, l’hypervigilance, plus de mémoire, peur panique de l’extérieur. Les cris étaient toujours dans ma tête. Pendant la même période, j’avais ce besoin de tout lire sur le sujet (…).

En août 2016 je découvre que je suis enceinte. C’était une grossesse ardemment désirée par le passé. Mais là, avec mon état de mère fantôme pour ma fille, je me dis que je peux pas imposer ça à un autre enfant …donc j’ai avorté, la mort dans l’âme. Et puis, de fil en aiguille, j’ai perdu mon boulot ; j’ai été licenciée pour inaptitude. Perte de repère, perte de sens … et puis l’obligation psychique puis financière, de quitter Paris … donc quitter notre ville et tirer un trait sur tout ce qui nous constituait. Même sans être blessée physiquement, ils m’ont tout pris. Tout.

Pour être honnête, l’issue du procès m’importe peu. Les accusés m’importent peu. C’est des pions interchangeables. Si c’est pas eux c’est quelqu’un d’autre. Le procès a pour moi un intérêt de reconstitution factuelle et il a pour but de mettre en lumière, la dimension spectaculaire des conséquences que ça a pu avoir sur des milliers de personnes. A titre personnel, je ne pense pas qu’on puisse guérir. On apprend à vivre, un peu mieux avec. Je réitère ce que j’ai dit au début. Mes pensées, à chaque fois que je viens et entre dans cette salle, ça s’adresse aux familles endeuillées.

(…) Depuis six ans, on est nombreux à être confrontés à un organisme très froid, qui remet en cause la légitimité de nos blessures, un organisme qui considère que mon avortement c’est pas si grave parce que j’ai déjà eu une fille [comme de nombreuses autres victimes avant elle, elle évoque par le par là, le Fonds de garantie]. Aujourd’hui, on est mis en cause personnellement par cet organisme. Nos proches ne sont pas reconnus. Nous on est fatigués.

C’est tout ce que j’avais à dire.

 

Après elle, arrive Bruno, présent au Bataclan avec un ami et le fils de cet ami âgé de dix ans. Il était caché au même endroit qu’Edith, sur le balcon. 


 

« Je m’appelle Bruno, je travaille à la SNCF. Ce soir-là, j’étais avec un ami et son fils de 10 ans. (…) Le concert commence. Ça se passe bien. (…) On entend des bruits de pétard et on se dit qu’ils ont fait show pyrotechnique (…) ».

Il raconte ensuite à son tour le moment où il est caché sur le balcon et qu’Edith, la partie civile précédente se cache avec lui :

Je cherche une solution pour partir. A ce moment là, je vois une rousse arriver (Edith). (…) Je voyais des gens tomber ; j’entendais des tirs… Juste après, je vois un mec entrer. Je pensais pas que c’était un maghrébin. J’aurais plutôt dit un type arabe, serbe avec le visage assez dur. Je vois qu’il tire sur la fosse. (…) Les tirs étaient de plus en plus proches. On sentait une volonté d’en finir.

Il revient ensuite sur le moment où l’un des terroristes a déclenché sa ceinture explosive, sur la scène du Bataclan :

Je fais 120 kilos. Ça explose en bas … et j’ai été bougé … donc faut voir le souffle de l’explosion ! Depuis que j’ai appris ce qui s’est passé, je me dis que je suis un miraculé ! Pendant que ça explose, mon ami se lève avec son fils et me dit « viens on s’en va ! On s’en va » ! Je dis à Edith « viens on y va !!! » Elle me dit « je peux pas bouger »… donc je reste avec elle [rappel : Edith et Bruno ne se connaissaient pas avant d’entrer dans le Bataclan! Lorsqu’elle a évoqué ce geste, Edith a confié : « Bruno est resté avec une illustre inconnue, plutôt que de suivre son ami. Chapeau bas Bruno!].

Puis, on les entend dire à quelqu’un : « toi viens là ! Je vais pas te tuer mais viens là ! ». On sent qu’ils ont pris des otages et que l’étau se déserre pour nous. Je sens de l’air arriver et je dis à Edith « les policiers vont pas tarder à venir nous sauver ». (…) A un moment donné, je vois la porte s’ouvrir et j’entends quelqu’un dire « y’a quelqu’un ici ? ». Le policier nous braque et je leur dis « c’est la première fois que je suis content de voir des flics ! » [rires dans la salle. Il appuie en disant « bah c’est vrai! »]En bas des marches, je vois une marre de sang et des douilles. Un policier nous dit on va descendre, mettez-vous derrière le bouclier. « Surtout vous ne regardez pas en bas ! ».

Il raconte ensuite ses premiers moments à l’extérieur du Bataclan :

Les policiers viennent nous voir. (…) A un moment je vois Hollande et tout ça passer … J’entendais les flics dire « qu’est-ce qu’ils font là ces cons ?! C’est même pas sécurisé !!! ». (…) Y’avait un nuage de journalistes avec des appareils photos ! (…) La légende qui dit que les taxis se sont arrêtés pour prendre les gens, les aider, leur offrir le déplacement par solidarité : c’est une légende ! 

Le dimanche, je suis allé faire ma déposition. (…) Je raconte les choses comme si c’était un film. Je suis sorti du Bataclan j’avais pas une trace. Je suis sorti indemne. On est rentrés à trois [lui, son ami et le fils de son ami] on est sortis à quatre [avec Edith qui était cachée avec lui sur le balcon] donc pour moi c’était que du positif !

(…) A partir de janvier, je me retrouve en mi-temps thérapeutique. Je suis délégué syndical donc on me met à moitié au placard. (…) A partir d’avril, je ne savais pas quoi faire de ma vie. Je suis devenu fédéral de mon syndicat. Ensuite, je me suis retrouvé porte-parole au niveau national. Là, je me suis retrouvé face à des gens qui me disaient que je prenais les gens en otage [avec les grèves]. Les gens utilisent ces termes n’importe comment. J’ai un sentiment de culpabilité qui m’envahit en plus du stress post traumatique. J’avais envie de faire quelque chose pour les autres, d’avoir un rôle dans la société. (…) Le vrai souci que j’avais tous les jours c’est que quand vos objectifs de vie dans votre travail c’est que vous devez aider les autres et qu’en fin de compte vous venez de vivre un truc comme ça dans lequel il n’y avait rien d’humain … pendant longtemps je me suis demandé pourquoi je faisais ça. (…) Je donnais le change à l’extérieur, mais en réalité je me battais contre les idées noires. Je pense souvent à la 131e victime, Guillaume, qui s’est suicidé, parce que j’aurais pu être à sa place. (…)

Moi, je suis délégué syndical pendant encore deux ans. Ensuite je vais arrêter. Je vais changer de vie. Je vais prendre un travail normal au sein de la SNCF si elle existe encore d’ici là [rires].

Je suis hypnotisté par ce que j’entends (…) A chaque fois que j’entends les victimes, je me dis que j’ai tellement de chance … et cette chance-là, faut qu’elle serve. (…) Moi je suis quand même humaniste et c’est quand même compliqué de croire dans l’homme quand on voit ça. La question que je me pose c’est « comment on fait pour basculer comme ça ? ». Pour moi c’est une interrogation. C’est le truc qui me hante le plus. Pour ne pas que ça recommence, faut en parler, faut dire les choses ; pas que les gens pensent que c’est une vidéo !

Eux ils ont perdu. Nous on a gagné. Eux ils ont perdus ; ils sont en cage ; y’en a qui sont même morts ! Nous on continuera à vivre. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, ils ne gagneront jamais.

 

Après lui, c’est Coralie, une jeune femme de 34 ans qui s’approche.


 

Le soir du 13 novembre, j’étais ravie de retrouver mon meilleur ami Thierry. J’avais 27 ans et lui 28. C’était mon pote de concert. Depuis, c’est devenu mon meilleur ami. (…) Nous avons décidé de nous placer dans la fosse, vers la gauche, à quelques mètres de la scène.

A la suite de la première partie, on a beaucoup discuté pour rattraper le temps perdu. On a raconté beaucoup d’idioties donc ça a attiré l’attention d’une jeune fille juste devant nous. Elle se retournait beaucoup pour nous regarder. 

Au début de l’attaque, je me suis retrouvée tétanisée. J’ai regardé en direction des terroristes. C’est Thierry qui a tiré mon bras pour que je m’allonge. Je crois que c’est à ce moment là que j’ai senti une balle dans l’homoplate.Je me suis retrouvée allongée sur le ventre sur des gens. J’ai tourné la tête vers la gauche et c’est là que j’ai vu que la jeune fille d’avant, celle qui se retournait vers nous, était décédée. J’ai ensuite reçu une balle dans le pied gauche.

J’ai essayé me lever mais ma jambe droite était coincée sous quelqu’un. J’ai vu Thierry s’éloigner et prendre une balle dans la jambe. Pour moi, il était en sécurité (…) J’ai senti du sang couler dans ma chaussure ; j’avais peur de me vider de mon sang. (…) Beaucoup de personnes m’ont piétinée. J’ai donc protégé ma tête. J’en veux absolument à personne. Chacun devait se sauver ; c’était l’instinct de survie !

(…) J’ai descendu les quelques marches qui mènent à la sortie de secours sur le ventre. Dans le passage Saint-Pierre-Amelot, une femme m’a dit qu’il ne fallait pas rester là et m’a aidée à traverser. (…) J’ai ensuite appelé ma maman. (…) Des pompiers sont arrivés pour s’occuper de nous. Quand un pompier s’occupait de mon pied, j’ai vu quelqu’un me prendre en photo. Le lendemain j’étais dans Paris Match et quelques jours après dans le New-York Times.

(…) Mes souvenirs de cette soirée sont plutôt flous. J’ai beaucoup de mal à me souvenir de ce qu’il se passait autour de moi. Je me souviens surtout de l’odeur du sang et de la poudre et de la jeune fille.

Quelques jours après, sur un groupe Facebook, j’ai vu un message, celui de Juliette, qui demandait des informations sur la mort de sa nièce [elle reconnaît la jeune fille qui n’arrêtait pas de se retourner au concert]. Ce message était accompagnés de photos. J’ai pris contact avec Juliette pour lui parler des derniers instants de sa nièce. (…) En octobre 2016, lorsque nous avons pu retourner au Bataclan, j’y ai été avec Thierry, mais également avec des membres de la famille de la jeune fille, pour leur montrer où elle était précisément dans la fosse. Je suis de tout cœur avec sa famille.

Cet évènement m’a beaucoup changée. Je souffre de stress post traumatique. (…) J’ai du mal à me concentrer, ma mémoire est plutôt défaillante et il m’arrive d’avoir des problèmes d’élocution. Je suis toujours en hypervigilance. (…) Un jour, je vais devoir me faire opérer de nouveau du pied mais pour l’instant je ne suis pas prête. Si un jour je souhaite avoir un enfant, je dois être opérée en amont car je n’ai pas le droit de prendre de poids. Cela pourrait aggraver ce que j’ai dans le pied. (…) Mais je sais que je suis très chanceuse car les balles n’ont rien touché de grave et mon meilleur ami est toujours en vie. Je pense tous les jours à ceux qui ont été touchés physiquement ou psychologiquement et à ceux qui ont perdu la vie et leur famille.

J’ai abandonné mon projet de devenir professeur des écoles. Le FGTI [Fonds de garantie] a statué que je ne pourrai pas retravailler à temps plein. Il y a deux ans, j’ai commencé une formation au CNAM pour travailler dans le secteur du handicap. (…) J’espère orienter ma carrière professionnelle dans ce domaine. J’ai vraiment besoin de me rendre utile et de donner un sens à ce qui nous est arrivé ce soir là.

 

Après elle, c’est Emilie, 35 ans qui s’approche.


 

« Le 13 novembre, j’allais bientôt fêter mes 30 ans. J’étais agrégée et docteur en biochimie et je travaillais dans l’enseignement supérieur dans une grande école. (…) Je me suis beaucoup investie dans l’école, les études, mon travail. C’est quelque chose qui me passionnait. J’avais une personnalité pas mal dans le contrôle sauf pour ce qui touchait à la musique. Avec mon mari, on allait très souvent en concert et c’était quasiment le seul endroit où j’expérimentais un tel lâcher prise. Je me suis mariée à l’été 2015 et on avait un projet bébé pour début 2016.

(…) On est arrivés à la fin de la première partie. Ce soir-là, je n’avais pas très envie d’aller dans la fosse. J’ai préféré qu’on se mette dans la coursive droite. Y’avait une super bonne ambiance ; y’avait beaucoup de légèreté ! Comme beaucoup de monde, au début j’ai rien compris. Après, j’ai pensé à un taré. J’ai pas pensé à une raison particulière. A aucun moment j’ai pensé à un attentat. Pour moi, les attentats c’était aux USA un peu bêtement ! (…).

Je me suis couchée. Je ne sais toujours pas si c’était volontaire ou si c’était un effet domino. J’ai été frappée par le sang qu’il y avait par terre. J’étais allongée dans un mélange de sang et de bière. Ce qui m’a frappée tout de suite, c’est le visage terrifié de mon mari. (…) J’avais que les odeurs et les sons. Les odeurs, les mêmes que tout le monde : le sang, la poudre. Je n’y connais rien en armes, mais je me suis très vite dit qu’il devait s’agir d’un gros calibre (…). J’étais totalement résignée. Je me suis dit « ohlala heureusement qu’on n’a pas d’enfants ! ». Tout ce que je souhaitais, c’était soit qu’on s’en tire tous les deux, soit qu’on meure tous les deux mais pas qu’il y en ait un qui reste.

(…) Je ne me souviens pas des cris. Pas du tout. Au contraire, j’étais marquée par le silence. (…) A un moment, je ne sais pas pourquoi, il a été possible de se lever à demi et courir vers une porte. (…) On arrive devant cette porte et la déception pour moi c’est de se dire qu’il n’y a pas de sortie en fait ! C’était un petit local. (…) On est restés très longtemps dans ce petit local. Il faisait complètement noir. Impossible de voir combien on était ; comment était cette pièce. (…) On a attendu là. En gros, on attendait qu’ils arrivent.

Il y a eu des tirs encore pendant un long moment. On entendait des bruits de pas à l’étage. (…) Ca a été interminable. Je me sentais complètement abandonnée par les forces de police [elle précise qu’elle ne savait pas que certains étaient déjà intervenus]. Ce sentiment d’abandon m’a beaucoup fait souffrir.

Le temps passant, la promiscuité a été de plus en plus difficile à gérer (…). Certains étaient sur leur téléphone. Les gens ont regardé les actualités et on a appris qu’il y avait d’autres attentats. Au bout d’un moment, le silence et les tirs ont cessé. On a commencé à entendre des cris comme j’en avais jamais entendus. (…) Et puis, une porte s’est ouverte au fond. Des lumières rouges et des ‘robocop’ sont apparus. C’était des policiers. Ils nous ont fait sortir main en l’air. Ils étaient très suspicieux et très stressés … J’ai hyper mal vécu leur angoisse.

On est passés par la scène … et quand j’ai vu tous les morceaux de chair accrochés au mur, j’étais totalement traumatisée [elle se tient le cou avec les mains]. (…) On nous a dit de pas regarder … sauf que c’était impossible. J’avais besoin de réaliser. Volontairement, j’ai regardé dans la fosse et ça ne m’a plus jamais quittée. (…) J’avais jamais vu de personnes décédées. (…) Ils n’avaient plus l’air normaux ; ils étaient très blancs … ça c’est une image qui est là jour et nuit.

Il y avait une très grosse tension chez les policiers. Ils nous faisaient avancer en file indienne. On a été fouillés à la sortie. (…) Après, ils nous ont cloîtrés dans une cour et ça, ça a été très difficile. (…) Il y avait de grosses divergences entre les personnes qui étaient dans cette cour et ça me paraissait intolérable : il y avait des personnes qui avaient perdu quelqu’un qui hurlaient comme des bêtes et d’autres, qui avaient une espèce d’euphorie. Ça me heurtait beaucoup. (…)

Elle reprend : 

On a dû rentrer chez nous vers 6 heures du matin. Après être rentrés, on a mangé. J’ai envoyé un mail à mes chefs en disant que je serai peut-être pas là lundi. J’ai mis un message sur Facebook en disant « on y était mais ça va ». On a pris un bain et là j’ai découvert que j’étais couverte de bleus. Je ne sais toujours pas d’où ils venaient. Et puis. On s’est couchés. Moi j’ai dormi. J’ai été réveillée par mon mari qui était en pleurs. Moi je pleurai toujours pas. Je me sentais chanceuse.

J’ai décidé de ne pas prévenir mes proches … mais à cause du message que j’avais posté sur Facebook, j’ai une amie qui a appelé mes parents donc ils l’ont appris comme ça.

A cette époque, je sous-estimais complètement ce qui s’était passé. Je m’estimais chanceuse et je pensais pouvoir passer sous silence ce qui s’était passé. Les jours suivants, je me souviens de cette boulimie de presse, pour comprendre ce qui s’était passé. Beaucoup d’images qui restent, grosse flemme, énormément d’hypervigilance. Une peur panique qu’ils viennent finir le travail, tant qu’ils n’avaient pas tous été soit neutralisés, soit arrêtés. J’avais peur de tout et de tous. J’avais aussi peur des gens qui riaient. Je me disais qu’ils riaient parce qu’ils savaient qu’il allait y avoir une attaque. (…) On a eu beaucoup de mal à s’orienter vers des cliniques spécialisées. On a fini par atterrir à l’hôpital Percy, qui est un hôpital militaire (…).

Je sous-estimais totalement les difficultés. J’ai repris le travail début janvier. Mon référent a demandé que j’enseigne uniquement à des petits groupes d’étudiants. On a maintenu notre projet bébé. (…) Et puis se sont installés tous les symptômes classiques du stress post traumatique : pour moi, c’était la première guerre mondiale, la guerre d’Algérie ; des gens qui reviennent complètement marteaux. Et je ne savais pas que ça pouvait arriver en temps de paix, à Paris.

Elle entame la présentation de ses symptômes : 

Les symptômes, c’est penser tout le temps à l’attentat, faire des cauchemars toutes les nuits.

Y’a un certain nombre d’éléments du quotidien qui me rappellent les morceaux de chair que j’ai vu. J’ai notamment du mal à cuisiner un certain nombre de choses qui me font penser à ce que j’ai vu. Les sirènes aussi, j’ai du mal. Les armes, c’est terrible. Ici, on sait qu’on est protégés mais c’est quand même très dur [dans la salle d’audience, il y a des gendarmes armés partout, les forces spéciales qui entourent les accusés, eux aussi également armés]. Et puis, le moindre conflit, même verbal me ramène à ça (…).

J’ai tout de suite eu la certitude que ça allait recommencer et que j’avais toutes mes chances de m’y retrouver. C’est regarder frénétiquement les actualités ; lorsque je sais que mon mari doit prendre les transports en commun. (…) Quand je suis au travail ça m’arrive d’avoir un accès de panique, de me rouler en boule sous le bureau pour qu’on ne me voit pas ; dans la rue de me rouler en boule sous une voiture et de pleurer … je ne mets plus que des baskets parce qu’il est hors de question que je ne puisse pas courir. Pendant longtemps, le seul endroit où je me sentais en sécurité, c’était ma baignoire. C’était le seul endroit où j’arrivais à me détendre.

Le fait d’avoir peur tout le temps c’est très dur pour moi car jusque-là, j’avais pas peur. J’avais pas peur de sortir le soir, j’avais pas peur de croiser des sales têtes … et maintenant j’ai peur de tout. Et donc, la conséquence directe de ça c’est qu’au début, on sortait encore, je prenais les transports, j’allais encore en terrasse … et puis petit à petit, je me suis protégée : plus de transport … aucun. Plus jamais de foule. Plus jamais de lieux publics (salles de concert, cinémas, musées, marché couvert). J’ai arrêté d’écouter tout un tas de musique. Et puis, impossible de regarder la quasi-totalité des films qu’on regardait jusque-là. Je suis surtout à la maison ou dans la nature. (…) »

Elle continue de décrire ses symptômes :

« Comme les autres victimes, une irritabilité que je n’avais pas avant. Des impatiences, des accès de colère, de rage, à hurler sur les gens comme je l’ai jamais fait. Plus du tout de musique, de créativité. Là c’est la première fois que j’arrive à écrire. Je remercie cette possibilité de témoigner pour ça [elle pleure]. Depuis ce jour-là, l’avenir n’existe plus. Je suis incapable de me projeter.

Et puis aussi, une flemme immense. Plus aucune ambition dans aucun domaine. Ma seule ambition et pour le restant de mes jours, c’est juste de ne pas être trop mal [elle est extrêmement éprouvée et pleure beaucoup]. Une fatigue indescriptible du matin au soir alors que je dors beaucoup. Je m’endors très facilement parce que j’ai beaucoup sommeil. Par contre, je me réveille vite fatiguée. Et puis, de gros problèmes cognitifs. En cours de phrase j’oublie ce que je voulais dire. Plus aucune mémoire explicite. J’arrive pas non plus à passer d’une tâche mentale à une autre donc impossible de s’organiser ; je ne comprends pas ce qu’on me dit. J’écris tout… et ça ça impacte tout tout le temps, toute la journée. (…)

Il y a quand même eu une atténuation des symptômes avec le temps et l’évitement. Bien sûr, les symptômes réaugmentent en ce moment, quand il y a un nouvel attentat ou à chaque mois de novembre. Au-delà de ça, il y a également des hauts et des bas que je suis incapable d’expliquer. C’est très déstabilisant et à cause de ça je ne peux faire aucun plan. Je ne suis plus du tout fiable et ça c’est très insécurisant.

Du fait de l’évitement et de la perte d’énergie, j’ai une vie totalement figée. Aucun projet et ça ça me repose. Il ne se passe rien. Mais ça me remplit de honte. Je culpabilise énormément vis-à-vis des victimes décédées ou blessées, qui ne peuvent plus faire ce qu’elles veulent car moi, j’ai la chance d’être totalement indemne et je ne fais plus rien de ma vie.

De la même façon, je suis ravie et fière de toutes les autres victimes qui arrivent à rebondir et faire des choses incroyables, notamment pour aider les autres. Mais j’ai honte moi, de ne rien faire. Les conséquences c’est que ma personnalité a totalement changé. J’étais très combative. J’ai toujours réussi à atteindre les buts que je me fixais.

Là, je baisse les bras tout le temps. (…) [elle pleure]. Maintenant, je fuis tout le temps. Dès que c’est trop difficile, je m’enfuie.

J’ai l’impression de détester tout le monde. Je suis vraiment devenue mauvaise. Je peux être très méchante avec mes proches, mon mari, mon fils. Je regrette immédiatement mais je le dis quand même. Ma colère est totalement mal placée. J’arrive pas à être en colère contre ces types. Je me fiche totalement d’eux. C’est comme s’ils existaient pas … par contre je suis en colère contre plein de gens qui ont rien fait ; et contre moi.

J’ai perdu le contrôle sur à peu près tout ; je bois beaucoup trop et je le sais. Une perte de sens globale, sauf pour ce qui touche à l’humain. J’ai encore plus d’empathie qu’avant et encore plus tendance à souffrir pour les autres.

(…) J’ai l’impression d’avoir un tout petit réservoir d’énergie… mais même quand j’ai encore de l’énergie je me ménage. Ce qui a changé aussi c’est que je me rends constamment coupable de délit de faciès. Dès qu’une tête me revient pas, je m’en vais… alors que si je fais un pas de côté, je me rends bien compte que la personne est tout ce qu’il y a de plus banale … mais j’ai le système nerveux qu’il s’emballe.

(…) Toutes ces modifications de personnalité, c’est très dévalorisant pour moi. J’étais contente de ce que j’étais à la veille de mes trente ans. Je connaissais mes limites, j’arrivais à me gérer. Dévalorisant aussi par rapport aux autres victimes, notamment celles qui sont mortes. Une autre conséquence de ces troubles c’est que j’ai besoin de beaucoup de soins. Depuis le début j’ai droit au combo : psychiatre-psychologue. J’ai rencontré des professionnels parfois blessants, souvent inutiles ; qui connaissent pas le psycho-trauma et donc il y a eu une espèce d’errance thérapeutique. (…) Je cherche encore ce qui peut m’aider. Ça prend beaucoup de temps ; ça coute très cher. La plupart des professionnels sont sur Paris, voire dans le XIe et pour moi c’est très difficile de venir dans ces lieux (…).

Plusieurs fois, je suis allée aux urgences psychiatriques. Deux fois ça a débouché sur une hospitalisation de plusieurs semaines, dans un établissement dénué de moyens, dans lequel il n’y avait pas de soins (…).

Je suis obligée de prendre des médicaments. Y’a tout un tas d’effets secondaires. Je me rends compte qu’il y a des effets secondaires à long terme. Je me fais suivre sur le plan cardiologique. Je porte aussi la culpabilité d’avoir dû prendre des médicaments pendant ma grossesse. (…)

Je trouve qu’avec le temps qui passe, c’est de plus en plus douloureux et je suis maintenant désespéré car je me rends compte que tout ça c’est chronique et que ça partira pas [elle pleure].

(…) Ceux que ça impacte aussi c’est les proches. Je culpabilise beaucoup d’avoir apporté ça dans ma famille (…). J’ai plus d’énergie pour eux. Parfois quand je vois que des membres de ma famille auraient besoin de moi bah je ne les aide pas parce que je ne peux pas me le permettre. Surtout, j’ai eu un enfant fin 2016 et il souffre beaucoup depuis qu’il est dans mon ventre, de tout ça. Quand il est né, il était en néonat. Il a eu besoin d’être sevré des médicaments que je prenais. Il était mal à cause de moi [elle pleure]. J’allais très mal quand il est né donc mes relations avec lui se sont mal passées. Ça a affecté son développement. Il a eu de très nombreuses séances de soins. (…) Et puis, on est deux à être affectés. Ses deux parents. Impatients, en colère. Je me demande quel exemple on lui donne (…). Notre idée d’origine c’était d’avoir plusieurs enfants. Je ressens l’envie d’avoir un deuxième mais je me l’interdis parce qu’on n’est pas des bons parents [elle est extrêmement éprouvée].

Mon avocate m’a bien dit de parler du projet professionnel.

J’étais sur une trajectoire ascendante. La trajectoire s’est inversée mais surtout cassée [elle est enseignante dans le supérieur]. J’en fais de moins en moins. Il y a tout un tas de configuration de salles que je ne peux pas supporter. Y’a beaucoup de jour où je ne veux pas qu’on me regarde. Et puis, préparer les cours c’est difficile car je suis devenue immensément bête. Je culpabilise beaucoup car j’ai des arrêts de travail et ça pénalise mes étudiants qui pour certains passent des concours. (…)  Y’a que mes élèves qui m’intéressent et tout ce qui est autour et fait une carrière, je ne peux plus. Actuellement, je suis à temps partiel. Je suis descendue à 50% mais ça reste trop. C’est très mauvais pour l’estime. Je suis un boulet pour mon équipe. (…) Je suis clairement dans un placard. Ça me convient. (…)

Niveau revenus, c’est la chute libre (…). Y’a aucun statut adapté à ce que j’ai. J’ai fait un dossier à la MDPH [Maison Départementale pour les Personnes Handicapées]. J’ai la qualité de travailleur handicapé qui donne droit à un temps partiel, mais y’a pas de complément de rémunération. (…) J’ai besoin de travailler ; ça me fait du bien … mais je ne peux pas travailler beaucoup. Donc l’aspect financier c’est compliqué.

Le dernier point dans les conséquences c’est la solitude (…) Pour moi c’est très difficile de parler de l’attentat aux autres car je vois la sidération et la détresse sur le visage des personnes et j’ai l’impression de propager une maladie. Du coup, on s’isole. Personne comprend à part les autres victimes. Avec elles, c’est immédiatement facile de rire et de pleurer. (…) J’ai beaucoup de rancune envers de nombreux ex-amis. Y’a eu un écart tellement grand entre notre mariage quelques mois auparavant et la solitude totale dans laquelle on s’est retrouvés après le Bataclan et dans laquelle on se trouve toujours. Cette impression de vivre dans une dimension parallèle et de ne pas comprendre les préoccupations banales des gens. Ça m’arrive d’avoir envie de partir parce que les gens m’insupportent dans leur vie (…). Je comprends qu’on soit très seuls. On n’est pas intéressants. On est tristes. On n’a pas de projets. Sans compter toutes les fois où j’ai plombé l’ambiance : à décliner systématiquement toutes les invitations au cinéma, les escape-game. Et puis, au bout d’un moment, on rencontre de nouvelles personnes et se pose la question de le dire ou pas. Généralement on ne le dit pas … mais ça aussi ça crée une distance avec les gens. (…) Je lutte activement contre le repli. Donc voilà. Après des débuts difficiles maintenant je suis parfaitement connecté à mon fils. Clairement, ça aide ».

 

Il est plus de 20heures. Emilie est encore à la barre. Après elle, son mari, Brendan viendra témoigner, suivi par Laure, une autre victime du Bataclan. Malheureusement, je n’entendrai pas ces deux dernières dépositions car pour moi, il est l’heure d’aller rédiger mon compte-rendu ! 


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