Jour 66

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

MERCREDI 12 JANVIER 2022

 

Programme de la journée : aujourd’hui, c’est le deuxième jour d’interrogatoire de Mohamed Abrini [pour lire le compte-rendu d’hier, c’est par ici!]. Pour rappel, le procès a été découpé en plusieurs phases. Chaque phase aborde une thématique différente. Pour les prochaines semaines, les accusés seront interrogés exclusivement sur leur radicalisation et leur rapport à la religion.

 

12H55 : la sonnerie retentit. La Cour entre. Le président constate qu’Osama Krayem refuse toujours de comparaître. Il désigne un huissier pour lui signifier une sommation de comparaître. L’audience est suspendue. La Cour se retire [il est toujours 12H55 … cette intervention du président a duré trente secondes ! On est maintenant habitués à ces « mini » reprises d’audience puisque Osama Krayem refuse de comparaître depuis fin novembre].

 

13H11 : le président constate qu’Osama Krayem maintient son refus : 

« Monsieur Krayem refuse à nouveau de comparaître aujourd’hui donc je passe outre l’absence de l’intéressé car il n’est pas prévu de l’interroger aujourd’hui. En revanche, il est prévu qu’il soit interrogé demain (…). Juste avant de prolonger l’interrogatoire de Monsieur Abrini, par souci d’apaisement, je vais m’écarter des fiches d’incident (…) même si je ne partage pas l’analyse des avocats de la défense qui considère que ces propos seraient des propos couverts par le secret professionnel [pour rappel, hier, le Parquet avait demandé que soient versées au débat, des fiches d’incidents suite à des propos tenus par les accusés vis-à-vis des gendarmes lors des suspensions d’audience]. (…) Les gendarmes ne se préoccupent que des problèmes de sécurité et ils ont le droit eux aussi à tous les égards, à la considération de tous et je veillerai à ce qu’ils continuent d’en bénéficier.

Monsieur Abrini, on va continuer votre interrogatoire ».

 


1- LES QUESTIONS DU PRÉSIDENT

Mohamed Abrini se lève. Aujourd’hui, il est vêtu d’un pull bleu, masque chirurgical devant la bouche. Il a l’air un peu plus fermé qu’hier : 

Le président : « on va continuer sur la partie des voyages que vous avez effectués. Vous avez donné des versions qui ont un peu évolué dans le temps ».

 

[Pour que ce soit plus clair pour vous, petit rappel de situation sur les voyages dont il est question. Tout cela se passe entre juin et juillet 2015 : 

1/ 23 juin 2015 : Mohamed Abrini part de Belgique vers la Turquie (il dit que l’objectif était d’aller sur la tombe de son frère tué au combat en Syrie).

2/ Arrivé en Turquie, il va en Syrie. Selon ses dires, il reste là-bas moins de dix jours.

3/ Une dizaine de jours plus tard, il quitte la Syrie. A Istanbul, il prend un billet d’avion vers l’Angleterre car Abdelhamid Abaaoud lui a confié une mission : aller récupérer de l’argent auprès d’individus se trouvant là-bas.

4/ Une fois sa mission terminée en Angleterre, il prend un avion vers Paris. De là, deux de ses amis viendront le chercher pour le ramener en Belgique].

 

Le président l’interroge d’abord sur son départ vers la TURQUIE

Le président : « qu’est-ce qui vous a décidé de partir là-bas ? Quand ? Avec qui avez-vous eu des contacts ? »

Mohamed Abrini : « bonjour monsieur le président, mesdames, messieurs de la Cour. La date exacte de mon départ je ne l’ai pas en tête ».

Le président : « le 23 juin ».

Mohamed Abrini : « (…) j’ai décidé de partir en sortant de prison lorsque j’ai appris le décès de beaucoup de mes amis et en voyant la photo de mon petit frère, j’ai décidé de partir » [pour rappel, son frère Souleymane est mort au combat en 2014]. (…)

Le président : « vous réservez un séjour ‘avion et hôtel à Istanbul’ ».

Mohamed Abrini : « ouai ».

Le président : « vous aviez l’intention de séjourner dans cet hôtel ? »

Mohamed Abrini : « je suis resté une semaine à peu près ».

Le président : « vous aviez pris un retour ? ».

Mohamed Abrini : « ouai ».

Le président : « est-ce que vous aviez l’intention de revenir le 30 juin ou c’était juste pour justifier ce départ ? ».

Mohamed Abrini : « j’avais l’intention de revenir après … est-ce que c’était pour le 30 j’en sais rien je sais pas vous dire. C’était juste pour aller voir … euh … ». (…)

Le président : « lorsque vous prenez ce billet, vous avez l’intention de revenir directement de Syrie en Belgique ? ».

Mohamed Abrini : « oui. J’ai perdu une sacoche avec de l’argent donc je n’ai pas pu faire cela dans le temps imparti. Je suis resté plus longtemps sur place » [je ne suis pas certaine de comprendre l’échange…].

 

Il explique ensuite que c’est Youssef Bazarouj qui lui a indiqué le chemin à suivre pour se rendre de Turquie en Syrie. 

Le président : « est-ce qu’il vous dit d’aller dans un endroit ? c’est lui qui vous dit de prendre un avion vers Istanbul ? »

Mohamed Abrini : « c’est lui qui me dit le chemin qu’il faut prendre pour aller en Syrie (…) Vous prenez un car, vous avez huit heures de voyage jusqu’à Gaziantep. Là j’ai encore des contacts téléphoniques avec les passeurs. On est venu me chercher dans un hôtel à Gaziantep et je suis rentré comme ça en Syrie ».

Illustration

 

Le président poursuit : 

Le président : « vous avez un contact avec Abaaoud avant de partir ? »

Mohamed Abrini : « je ne sais plus monsieur le président. C’est bien possible ».

Le président : « lorsque vous aviez été entendu dans les premières auditions, vous aviez d’abord contesté avoir été en Syrie ? »

Mohamed Abrini : « oui ».

Le président : « c’était pour cacher le but de votre voyage ? »

Mohamed Abrini : « c’est bien ça ».

Le président : « vous vous rendez à l’aéroport de Gaziantep … et là vous êtes amené par deux personnes, qui sont… ».

Mohamed Abrini : « par Abdellah Chouaa »

Le président : « et également ? »

Mohamed Abrini : « je me souviens pas qu’il y avait une deuxième personne avec nous ».

Le président : « Ahmed Dahmani ».

Mohamed Abrini : « ok ».

Photo Dahmani.

 

Le président poursuit : 

Le président : « ces personnes étaient-elles au courant de votre destination ? »

Mohamed Abrini : « si vous voulez, c’est des détails. Pour moi c’est des détails. Vous me demandez ‘qui vous a accompagné ?’, ‘qui était avec vous ?!’ … quand on traverse ce que j’ai traversé, c’est rien en fait ! ».

Le président : « est-ce qu’ils savaient où vous vous rendiez ? ».

Mohamed Abrini : « je me souviens que franchement, je l’ai dit à personne. Je me souviens pas en tout cas lui avoir dit. Tous ceux qui sont partis ne le criaient pas sur les toits. C’était quelque chose de… voilà… ».

Le président : « je vais reprendre votre audition … »

Mohamed Abrini le coupe :

« Et même si j’ai pu dire en audition … quand on est auditionné dans des faits de terrorisme … c’est pas comme des auditions de type normal ! Des hommes cagoulés entrent dans votre cellule vous soulèvent le lit … vous n’avez pas le temps de prendre votre petit déjeuner, vous laver les dents. Ils vous mettent dans une voiture, du heavy metal à fond dans la sono (…) et vous vous retrouvez à devoir répondre aux questions ! (…) ».

Le président reprend son audition devant la juge d’instruction belge dans laquelle il dit qu’Abdellah Chouaa était au courant du projet de départ de Mohamed Abrini. Il lit :

« ‘Chouaa, il savait que je partais. Il savait que je partais en Syrie. Je leur avais dit quelques jours après avoir pris mon billet d’avion. Je lui ai demandé de me déposer à l’aéroport. Lui n’a rien à voir avec l’islam’ ».

Mohamed Abrini : « moi je comprends pas, vous en voulez à un homme qui … »

Le président le coupe : « moi j’en veux à personne ! Ce sont vos déclarations ».

Mohamed Abrini : « à l’époque, même les autorités savaient qu’il y avait des départs tous les jours ».

Le président continue sa lecture : « ‘Chouaa n’était pas d’accord. Il ne voulait pas que j’y aille’. Ca c’est plutôt en sa faveur! ».

Mohamed Abrini : « même si c’est en sa faveur, c’est juste des détails. Je me souviens pas de tout ça ».

Le président : « vous allez pourtant avoir des contacts avec lui quand vous étiez en Turquie. Vous aviez plusieurs lignes téléphoniques (…). Pour quelles raisons vous avez des contacts avec lui alors que vous êtes en Turquie ? ».

Mohamed Abrini : « pour les mêmes raisons que pour mes frères et sœurs. Leur dire que j’étais arrivé en Turquie et que tout allait bien ».

 

Le président revient ensuite sur le fait que Mohamed Abrini ait déclaré avoir perdu une sacoche qui contenait ses papiers et de l’argent une fois arrivé en Turquie. Il avait alors demandé de l’aide : 

Le président : « vous avez perdu vos papiers et votre argent et vous avez demandé que quelqu’un vous envoie un mandat de 350€ par Wester Union. Qui vous a envoyé ce mandat ? ».

Mohamed Abrini : « quand j’ai perdu mes affaires, j’ai appelé d’une cabine une personne … je ne sais plus qui. Je ne sais plus à qui j’avais demandé de m’envoyer de l’argent. J’avais expliqué à ma famille que j’avais perdu de l’argent, mes affaires … mais je ne saurais pas vous dire à qui j’avais demandé de l’aide ».

Le président : « dans votre audition vous avez (…) ‘j’ai contacté Chouaa, il m’a envoyé 350€’. (…) ».

Mohamed Abrini : «  moi, je ne saurais pas vous dire qui a envoyé de l’argent ».

 

Le président poursuit l’analyse du voyage de Mohamed Abrini. Il l’interroge alors sur son passage à la frontière turco-syrienne.

Le président : « ok donc vous arrivez à la frontière, y’a un passeur. Vous le payez le passeur ?!  ».

Mohamed Abrini : « non ».

Le président : «  comment vous avez financé ce voyage ? ».

Mohamed Abrini : « avec mon argent ».

Le président : «  cet argent venait d’où ? ».

Mohamed Abrini : « du restaurant ».

Le président : « vous avez vendu vos parts ? ».

Mohamed Abrini : « c’est l’argent des caisses ! ».

Le président : « Rachid Mihoub [son associé] disait qu’il y avait pas grand-chose dans les caisses. 300€ ».

Mohamed Abrini : « lui il a dit 300€ mais moi je dis plus ».

Le président : « de la frontière jusqu’à Raqqa, vous faites comment pour y aller ? ».

Mohamed Abrini : « on traverse un champ, qui est comme une sorte de forêt. Y’a des voitures qui viennent vous prendre en charge puis ça roule pendant une heure à peu près ».

Mohamed Abrini explique ensuite être arrivé à un point de contrôle. Le président lui demande ce qu’il s’y passe.

Mohamed Abrini : « on vous enlève vos papiers, votre téléphone ».

Le président : « on vous demande pourquoi vous êtes là ? ».

Mohamed Abrini : « non. Moi on m’a demandé de rester dans une maison ».

Le président : «  mais au moment de ce contrôle … il a été question de fiche de recommandation ?! ».

Mohamed Abrini : «  moi j’ai pas rempli de fiche ! ».

Le président : « vous n’avez pas eu à dire que vous veniez de la part de Monsieur Bazarouj ou de Monsieur Abaaoud ? ».

Mohamed Abrini : « si je l’ai dit ça. C’est pour ça que les femmes et les enfants qui étaient avec moi sont partis mais moi je suis resté là ; dans cette maison. Je devais attendre ». (…)

Le président : « comme vous aviez cette recommandation entre guillemets, on est venu vous chercher. On vous amène à Raqqa dans une autre maison ».

Mohamed Abrini : «  le lendemain ».

Le président : « c’est là que vous avez un contact avec Abaaoud ».

Mohamed Abrini : «  c’est ça ».

Le président : « qu’est-ce qu’il vous propose ? ».

Mohamed Abrini : « il dit rien. Il m’emmène, il prend mes affaires. Il les pose pour que j’aille me reposer. J’entre dans un appartement à Raqqa ».

Le président : « qui y’a-t-il dans cet appartement ? ».

Mohamed Abrini : « une seule personne : Najim Lachraaoui (…)»..

 

Il est ensuite interrogé sur ses liens avec Abdelhamid Abaaoud : 

Mohamed Abrini : « Il m’a un peu expliqué ce qu’il faisait … que ce soit dans l’aide, dans l’humanitaire, dans les combats. Il m’a expliqué aussi le parcours de mon frère, comment ça s’est passé la bataille où il a été tué. On a eu tellement de discussions que je saurais pas … ».

Le président : « est-ce que vous évoquez avec lui ce que vous avez pu voir c’est-à-dire le fait qu’il a pu se retrouver à tirer des corps, des cadavres derrière un pick-up ? » [le président fait référence à la vidéo diffusée à l’audience, dans laquelle Abdelhamid Abaaoud est au volant d’un véhicule et tire des cadavres derrière son pick-up].

Mohamed Abrini : « j’étais pas au courant de cette vidéo à l’époque ». (…)

Le président : « vous avez dit dans une audition qu’il avait dit qu’il était devenu émir d’une katibat et qu’il avait mille hommes sous ses ordres ».

Mohamed Abrini : « j’avais peut-être exagéré monsieur le président ».

Le président : « est-ce qu’il vous propose de rester ? De participer avec lui à des combats ? ».

Mohamed Abrini : « non. C’est moi plutôt qui demande où était enterré mon petit frère (…) ».

Le président : « est-ce qu’il vous propose pas d’intégrer l’Etat islamique sur place ? ».

Mohamed Abrini : « ouais mais à l’époque j’y connaissais encore rien. Moi je lui ai expliqué clairement j’étais venu pour quoi (…). A un moment donné, il m’a demandé de rester étant donné que j’étais déjà sur place. J’ai tout simplement refusé ».

 

Le président revient ensuite sur le départ de Mohamed Abrini pour l’ANGLETERRE. Abdelhamid Abaaoud l’avait en effet chargé d’aller récupérer une certaine somme en Angleterre; ce qu’il fera.

Le président : « (…) quelle est la somme que vous devez aller récupérer ? ».

Mohamed Abrini : « 2500 ou 3000 ».

Le président : « ça semble dérisoire au vu du voyage que vous avez fait et des sommes d’argent qui étaient brassées par l’organisation … vous êtes sûr que c’était 3000€ ? ».

Mohamed Abrini : « ouai ouai je suis sûr et certain. Moi, on me passe de l’argent pour pouvoir revenir ; je vais en Angleterre et je récupère ces 3.000 livres… et en fait c’est une dette… euh … ».

Le président : « une dette due à qui ? ».

Mohamed Abrini : « dans un premier temps je pensais que je devais remettre cet argent-là au petit frère d’Abaaoud mais … euh ».

Le président : « on verra toutes les versions que vous avez donné ».

Mohamed Abrini : « je suis resté un petit temps en Angleterre, environ dix jours et durant ces dix jours j’ai gagné pas mal d’argent en allant jouer au casino ».

Le président : « qu’est-ce qu’il vous donne comme indication monsieur Abaaoud pour aller rencontrer les personnes en Angleterre ? Il vous donnait l’identité ? ».

Mohamed Abrini : « non ! Juste des numéros de téléphone que je devais contacter et aller récupérer l’argent ! ».

Le président : « comment se passe votre retour ?  » [de la Syrie vers l’Angleterre].

Mohamed Abrini : « de la même manière que je suis rentré ! J’ai fait le chemin inverse ».

Le président : « et d’Istanbul vous êtes parti pour Londres ? ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Le président : « est-ce que vous avez pris contact avec un numéro anglais avant de partir de Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Le président : « vous êtes sûr ?! bon … ».

Mohamed Abrini : « non je ne me souviens pas … ».

Le président : « vous ne vous souvenez pas mais il semblerait qu’il y ait eu quelques contacts notamment à partir d’un numéro turc ».

 

Le président reprécise ensuite les conditions de son ARRIVÉE EN ANGLETERRE.

Le président : « vous allez rencontrer les deux individus dès votre arrivée ; ce qui veut dire que vous les rencontrez assez rapidement ».

Mohamed Abrini : « non pas si rapidement ».

Le président : « vous avez eu une première rencontre avec ces hommes le 10 juillet mais vous avez dit qu’ils se méfiaient un petit peu ».

Mohamed Abrini : « ils m’avaient donné un rendez-vous mais ils étaient pas venus. Le lendemain pareil … donc j’ai dû attendre deux trois jours avant de les rencontrer ».

Le président : « et pourquoi ? Ils se méfiaient ? ».

Mohamed Abrini : « oui. Ils étaient venus avec casquette, écharpe, ils se couvraient le visage ».

Le président : « vous leur avez dit que vous veniez de la part d’Abaaoud ? ».

Mohamed Abrini : « non. J’ai juste été et j’ai récupéré ».

Le président : « vous avez parlé quelle langue ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai parlé arabe mais au bout de trois minutes il m’a dit qu’il parlait français ».

Le président : « vous avez dit pourquoi vous étiez là ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai dit que j’étais ici pour récupérer une somme d’argent. J’ai pas parlé d’Abaaoud. ».

Le président : « pourquoi vous n’en avez pas parlé alors que c’était votre mandant ? ».

Mohamed Abrini : « je sais pas ! J’ai juste dit que j’étais ici pour récupérer une somme d’argent ».

Le président : « qu’est-ce qu’ils vous ont dit ? ».

Mohamed Abrini : « rien (…). Le jour de notre rencontre c’est le jour où j’ai récupéré les 3.000 livres … après on s’est plus jamais revus ».

Le président : « vous avez aussi appelé Moncef, votre beau-frère, qui était lui à Bruxelles. Pourquoi vous l’appelez à ce moment-là ? ».

Mohamed Abrini : « je ne sais pas. Sûrement pour lui dire que j’étais bien arrivé ».

Le président s’interroge sur la version de Mohamed Abrini, expliquant qu’il aurait appelé son beau-frère qui se trouvait en Belgique pour que ce dernier note sur un papier des numéros de téléphones (anglais et turcs). Son beau-frère s’est d’ailleurs exécuté et le morceau de papier sera d’ailleurs retrouvé chez lui [les échanges d’aujourd’hui sont assez techniques et il n’est pas toujours facile de suivre].

Le président : « pourquoi avez-vous demandé à votre beau-frère de noter des numéros alors que vous étiez en Angleterre ? ».

Mohamed Abrini : « je ne sais pas monsieur le président. Pour moi c’est un détail. C’est insignifiant pour moi ».

Le président : « pourquoi je vous pose cette question … parce que l’un des numéros, on va le retrouver dans le téléphone de Tyler Vilus, qui va être identifié comme un terroriste, djihadiste, condamné en France … sachant qu’il remontait vers l’Europe pour y commettre un attentat lorsqu’il a été interpellé à Istanbul le 2 juillet 2015. Vous avez donc le même numéro que ce Tyler Vilus ».

Mohamed Abrini : « moi si j’ai demandé ça à mon beau-frère c’est qu’on me l’a demandé mais pourquoi … je ne saurais pas vous le dire ! ».

Le président : « Tyler Vilus a reconnu qu’il avait pris contact avec Abdelhamid Abaaoud (…) Y’a un autre numéro turc, retrouvé en possession d’un autre homme, qui lui a été arrêté le 15 juin 2015, lui-même étant identifié comme un complice de Reda Hame, lui aussi envoyé en Europe par Abdelhamid Abaaoud pour y commettre un attentat. Ca nous fait deux points communs avec deux terroristes jugés en France, envoyés par Abdelhamid Abaaoud, pour y commettre des attentats. Il se trouve que vous êtes en possession du même numéro de téléphone que ces deux personnes. Comment vous l’expliquez ? ».

Mohamed Abrini : « si on m’a demandé de noter ces numéros-là, je l’ai fait mais pourquoi et dans quel but je sais pas (…). Ces personnes que vous venez de nommer, je ne les connais pas ». (…)

Le président : « vous avez appelé des lignes belges de Monsieur Chouaa alors que vous étiez en Angleterre. Pourquoi ? ».

Mohamed Abrini (il s’agace) : « j’en sais rien ! J’ai appelé ma famille, mes amis (…). Vous me parlez d’une époque où moi je débarque à peine et vous me parlez de personnes que je connais pas !  ».

Le président : « j’essaie de comprendre monsieur ! ».

Mohamed Abrini : « bah moi aussi j’essaie de comprendre ! ».

Le président : « ensuite vous vous retrouvez à Manchester. Pour quelle raison ? ».

Mohamed Abrini : « franchement … je visitais ! Je faisais du tourisme … Donc … euh… A Birmingham j’avais demandé un vol pour Paris dans une agence mais on m’avait conseillé d’aller vers Manchester. Je pense qu’y avait une difficulté à avoir un billet simple… donc je quitte l’hôtel Ibis de Birmingham et je me rends à Manchester à l’hôtel Victoria… et en attendant le jour de mon départ j’ai visité un peu la ville ».

Le président : « vous voyez pas d’autre raison que le tourisme ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Le président : « les enquêteurs ont imaginé d’autre chose puisqu’on a vu des photos de vous devant un Stade ».

Mohamed Abrini : « quand on est des affaires comme ça, on s’imagine toujours des choses ! ».

Le président (ironisant) : « c’est peut-être parce que le 13 juillet 2015 vous vous trouviez devant un Stade et que le 13 novembre 2015 il y a eu un attentat au Stade de France. C’est peut-être pour ça que les enquêteurs vous ont posé la question. Non ?!  ».

Mohamed Abrini : « les enquêteurs ont aussi découvert que l’Euro 2016 en France était aussi une cible ! Après c’est facile de faire des raccourcis ! (…) J’ai visité beaucoup de choses ».

Le président : « qu’est-ce que vous avez vu comme monuments ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai visité les quartiers populaires, les stades de foot. J’ai fait les casinos. Je suis pas resté longtemps ! C’était juste le temps d’attendre mon billet d’avion pour repartir vers la France, vers Paris ! (…) Il n’y a pas eu de mauvaise intention de ma part lorsque j’étais là-bas ».

Le président : « est-ce que vous avez reçu des instructions d’Abaaoud vous disant que vous deviez quitter l’Angleterre ? Ou votre beau-frère ? Votre sœur ? ».

Mohamed Abrini : « non. Moi tout ce que j’avais à faire c’était rentrer en Belgique et remettre l’argent ».

 

Le président l’interroge ensuite sur son retour vers Paris, cherchant à comprendre pourquoi d’Angleterre il n’est pas directement rentré en Belgique mais est passé apar Paris : 

Le président : « pourquoi vous passez par Paris pour rentrer en Belgique ? ».

Mohamed Abrini : « j’étais en train d’effectuer une peine de travaux d’intérêt généraux [général] et quand je suis parti en Syrie j’étais en train de l’effectuer. En fait, si vous ne donnez plus de réponse, vous êtes signalé, vous êtes recherché par la police et vous retournez en prison… donc j’ai voulu éviter de rentrer par l’aéroport de Bruxelles parce que je savais que je serai arrêté ». (…)

Le président : « vous n’avez pas de but précis à Paris ? ».

Mohamed Abrini : « on est dans la même paranoïa que pour l’Angleterre mais non ! ».

Le président : « la même paranoïa ?! ».

Mohamed Abrini : « je suis venu à Paris juste pour l’explication que je viens de vous donner ».

Le président : « je ne sais pas si c’est de la paranoïa… c’est de la curiosité ! (…) Et vous avez donné des versions très différentes sur votre séjour à Paris : au début vous dites ‘je n’en sais rien’, ‘je me souviens plus’ … alors que là vous nous donnez une réponse claire et nette ».

Mohamed Abrini : « j’en sais rien monsieur le président ! Peut-être que c’était une longue audition et qu’à un moment donné j’en avais marre de répondre aux questions ».

Le président : « avant de partir de Birmingham, vous téléphonez à Monsieur Chouaa [Abdellah Chouaa est l’un des accusés du procès. Il comparaît libre mais a passé plusieurs années en détention provisoire. Il est soupçonné d’avoir apporté un soutien logistique en vue de la préparation des attentats]. Vous lui dites quoi à ce moment-là ? ».

Mohamed Abrini : « je lui ai sûrement demandé de venir me chercher à l’aéroport. Je précise que son numéro de téléphone c’est un abonnement. Quand on fait un abonnement en Belgique on donne sa pièce d’identité ».

Le président : « et donc ? ».

Mohamed Abrini : « je ne pense pas que monsieur Chouaa soit si bête pour que … s’il est venu me chercher alors que … euh … ».

Le président : « oui bon il est venu vous chercher ! ».

Mohamed Abrini : « dans son intention à lui, c’est un ami qui l’appelle et donc il dit ‘ok je viens te chercher à Paris’ ».

Le président : « ok ! Il est serviable (…). Une fois à Paris, vous le contactez à nouveau à partir d’une ligne française [il emprunte le téléphone du chauffeur de taxi. Le président précise : « c’est monsieur Rodriguez qui avait une Skoda Superb ! On a tous les détails ! »] ».

 

Le président cherche alors à comprendre le déroulement de son SÉJOUR À PARIS :

Le président : « pourquoi êtes-vous à Paris ? Au départ vous dites que vous allez voir un ami ? Aujourd’hui vous parlez de vos travaux d’intérêt général ». Le président explique qu’il a finalement dit qu’Abdellah Chouaa était venu le chercher avec Ahmed Dahmani.

Le président : « pourquoi ces changements de version ? ».

Mohamed Abrini : « je ne sais pas pourquoi. C’est juste qu’avec tout ce qui s’est passé… vous savez plus trop. C’est la mémoire ! ».

Le président : « pourquoi, alors que vous venez de Birmingham, que vos deux amis viennent vous chercher… pourquoi passer par Paris alors qu’ils pouvaient venir vous chercher à Roissy ».

Mohamed Abrini : « pourquoi passer par Paris et pas Bruxelles ? ».

Le président : « nan !!! Mais vous arrivez d’Angleterre, pourquoi passer par Paris ville, centre… pourquoi est-ce qu’ils ne vous récupèrent pas directement à Roissy ? ».

Mohamed Abrini : « parce qu’à Roissy je suis sorti directement j’ai vu qu’y avait le périph (le président : non c’est l’autoroute !). Je sais plus y’avait plein de taxi ».

Le président : « mais pourquoi il ne vient pas directement à l’aéroport ? ».

Mohamed Abrini : « je pense qu’il n’a pas trouvé le chemin ! J’ai voulu aller à Paris pour le faciliter ».

Le président : « lui-même a dit qu’initialement il devait venir à l’aéroport et en route vous lui avez demandé de venir à Paris ».

Mohamed Abrini : « j’ai pris un taxi et j’ai demandé de me déposer dans un endroit où on puisse venir me chercher facilement. Je sais pas franchement … peut-être que c’était plus facile comme ça ! ».

Le président : « est-ce que vous n’aviez pas quelqu’un à rencontrer à Paris ? ».

Mohamed Abrini : « non ! ».

Le président : « on vous a parlé de Redda Hame, interpellé en août 2015 par les autorités françaises. Il avait été envoyé par Abaaoud pour venir en Europe, en France, pour commettre un attentat. Il était passé par Bruxelles le 18 juin 2015. Vous étiez à Bruxelles le 18 juin 2015. Ce qui est apparu c’est que vous avez utilisé une ligne téléphonique qui semble-t-il aurait contacté la mère de Redda Hame. On ajoute aussi le fait que vous avez communiqué avec votre beau-frère… cinq numéros dont un qui va être retrouvé en possession du complice espagnol de Monsieur Redda Hame ».

Mohamed Abrini : « je ne connais pas ce garçon, je n’ai jamais téléphoné à lui ni à sa mère ». [si vous avez du mal à comprendre … c’est normal ! Ici aussi c’est un peu décousu].

« J’avoue que je comprends rien à tout ça ! J’ai jamais contacté Redda Hame. Ni lui. Ni sa mère. C’est quelqu’un que je ne connais pas. Je ne l’ai jamais vu ». (…)

Le président : « peut-être que vous aviez envie de manger un Macdo sur les Champs-Elysées c’est possible. Cela dit entre parenthèse à Paris y’a autre chose que des Macdo niveau gastronomique ! ».

 

Le président essaie ensuite de comprendre À QUI CET ARGENT A ÉTÉ REMIS une fois arrivé en Belgique : 

Le président : « à qui avez-vous remis cet argent ?! ».

Mohamed Abrini : « moi j’ai répondu à cette question-là. Effectivement, j’avais marqué les numéros de la personne à qui je devais remettre cet argent-là sur un bout de papier. Je me souviens avoir essayé de joindre plusieurs fois cette personne-là sans pouvoir y parvenir … donc voilà cet argent-là n’a jamais été remis à personne ».

Le président : « quelle était la somme d’argent en votre possession à ce moment-là ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai dit aux enquêteurs belges d’aller au casino de Birmingham et de leur demander combien d’argent j’avais gagné. Je sais que j’avais gagné pas mal d’argent au poker et aux machines. Je saurais pas vous dire exactement mais j’avais peut-être 5.000-6000 ».

Le président : « donc ça veut dire que vous avez joué avec l’argent qu’on vous avait donné ? ».

Mohamed Abrini : « non non ! J’avais deux portefeuilles si vous voulez ! ».

Le président : « d’où venait cet argent que vous avez dépensé ? C’est Abaaoud qui vous l’a donné ?! ».

Mohamed Abrini : « ouai c’est ça pour pouvoir m’acheter des vêtements, manger, aller à l’hôtel, me payer un billet d’avion ».

Le président : « combien il vous avait donné ? ».

Mohamed Abrini : « 1500-2000€ ».

Le président : « au total vous aviez 10.000€ ? ».

Mohamed Abrini : « avec l’argent que j’ai récupéré en Angleterre plus ce que j’avais gagné au casino je pense que la réponse la plus juste serait de dire plus ou moins 10.000 ».

Le président insiste pour comprendre ce qu’il devait faire de cet argent. Au départ, dans ses premières auditions, il a dit devoir donner l’argent à Yassine Abaaoud, le frère d’Abdelhamid … mais Yassine Abaaoud conteste. Puis, il a dit avoir remis l’argent à une autre personne. Par la suite, il a dit qu’il devait remettre l’argent à Yassine mais que finalement il avait tout dépensé dans des parties de poker. Et enfin, il a changé de version en disant avoir remis cette somme à quelqu’un du quartier. Le président relève qu’en « ultime version », il a dit avoir donné l’argent à Brahim Abdeslam. Le président précise « et on peut difficilement l’interroger! » [Brahim Abdeslam, frère de Salah, est mort au Comptoir Voltaire en se faisant exploser]. Le président s’interroge : « elle est où la vérité ?! ».

Mohamed Abrini : « j’en sais rien ! ».

Le président : « ah bah c’est compliqué ! ».

Mohamed Abrini : « dans un premier temps, j’avais peut-être l’intention de remettre au frère d’Abaaoud mais je ne l’ai pas fait ».

Le président : « pourquoi ? ».

Mohamed Abrini : « bah on se voit pas souvent ! ».

Le président : « attendez ! Vous avez une mission à partir de la Syrie, d’aller chercher de l’argent en Angleterre, et de l’amener quelque part. C’est votre mission pourquoi vous lui donnez pas ? ».

Mohamed Abrini (il sourit) : « c’est une mission non accomplie ! ».

Le président : « pourquoi vous lui donnez pas cet argent ? ».

Mohamed Abrini : « parce que je le vois jamais ! ».

Le président : « c’est curieux comme explication puisque c’est la mission que son frère vous donne ».

Mohamed Abrini : « non ! Je devais donner à une personne dont j’avais le numéro mais pas son petit frère ! ».

Le président : « peut-être que vous avez gardé ça pour vous ! ».

Mohamed Abrini : « oui c’est ça ! ».

Le président : « j’ai l’impression que si je vous donne une autre version, vous allez dire ‘ouai c’est ça’ aussi ! (…) [dans le box, Salah Abdeslam a enlevé son masque. On entend mal mais il est en train de faire des commentaires en disant que la formulation employée par le président ne correspond pas aux propos qui ont été tenus par Mohamed Abrini. Le président le coupe : « Monsieur Abdeslam c’est à Monsieur Abrini que je pose la question … et remettez votre masque s’il vous plait ! »].

Mohamed Abrini : « si votre inquiétude est de savoir si cet argent a servi pour les attentats, la réponse est non ».

Le président : « c’est pas une inquiétude c’est une question ! ».

Mohamed Abrini : « non ! ».

 

14H50 : c’est la fin des questions du président.

Le président : « pour ce qui me concerne je n’ai pas d’autres questions. La cour va continuer. Est-ce que la Cour a des questions ?! ».

 


2- LES QUESTIONS DE LA COUR

La PREMIÈRE ASSESSEURE prend la parole :

Assesseure : « vous allez en Syrie pour quoi ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai déjà répondu à cette question. Dans un premier temps j’ai été pour voir mon petit frère ».

Assesseure : « faut comprendre qu’il y a un second temps ? ».

Mohamed Abrini : « moi mon intention était de partir et de revenir. A cette époque-là, je ne connaissais pas encore grand-chose à la religion ».

Assesseure : « qui était au courant dans votre famille de votre départ pour la Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « personne ».

Assesseure : « vous partez le 23 juin 2015. Le lendemain vtre sœur dit à Nawal [son ex-compagne] ‘je suis vraiment désolée je sais pas quoi te dire. Ici on pleure tous’. Nawal dira ‘la famille Abrini me dit qu’il est parti en Syrie. A ce moment-là je suis en train de faire une machine et je suis tombée des nues’. Votre frère Ibrahim savait-il que vous étiez parti en Syrie ? »

Mohamed Abrini : « je ne pense pas non ».

Assesseure : « de quoi avez-vous parlé avec Abdelhamid Abaaoud ? Pourquoi vous ne restez pas là-bas ? ».

Mohamed Abrini : « je ne connaissais absolument rien à l’époque. J’étais encore en apprentissage de la religion ».

Assesseure : « et de ce qu’il vous montre là-bas, ça ne vous donne pas envie de rester ? Notamment pour venir en aide aux opprimés ? ».

Mohamed Abrini : « le fait de ne pas parler arabe c’est un handicap. Le fait de ne pas avoir de connaissances dans la religion c’est un handicap ».

Assesseure : « pourtant certains sont restés sur place une semaine et ont expliqué avoir pu bénéficier d’un entraînement ? Vous vous êtes resté neuf jours … avez-vous bénéficié d’un enseignement religieux quand vous étiez en Syrie ? »

Mohamed Abrini : « non ».

Assesseure : « et d’un entraînement militaire ? ».

Mohamed Abrini : « non ! Je suis resté que neuf jours hein je suis pas resté un an ! (…) Trois jours à Raqqa, trois jours à Deir Ezor et trois jours dans l’appartement avec Monsieur Lachraaoui et Abaaoud ».

Assesseure : « et ils faisaient quoi ? ».

Mohamed Abrini : « ils étaient occupés à travailler. Je ne les voyais pas souvent ».

Assesseure : « les projets d’attentat en Europe il vous en parle ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Assesseure : « vous n’échangez pas ? ».

Mohamed Abrini : « c’était des conversations normales ».

Assesseure : « quand vous revenez en Belgique, vous en êtes où par rapport à l’islam, votre pratique de la religion, vos intentions ? ».

Mohamed Abrini : « je suis en apprentissage comme je l’ai déjà expliqué ».

Assesseure : « le 2 août 2015, il y a des échanges de SMS entre vous et Nawal ».

Mohamed Abrini : « je vous ai déjà expliqué que les échanges de SMS entre moi et Nawal je ne répondrai pas ».

Assesseure : « c’est mon devoir d’en parler (…). Vous dites ‘habille toi comme je te l’ordonne’. Ensuite elle vous demande si elle peut aller chez une copine vous répondez « non tu peux pas ! Lis le Coran et ne m’appelle plus pour des futilités pareilles ».

Mohamed Abrini (énervé) : « vous vous rendez compte que c’est des conversations privées ! Qu’est-ce que ça fait avancer ?! Je comprends pas moi !!! Dans la manifestation de la vérité pour ce procès ça vous avance à quoi ? ».

Assesseure : « vous lui ordonnez de porter le voile, de s’habiller comme vous le souhaitez … comment vous percevez ces exigences que vous avez à son égard ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai rien à dire ». (…)

 

L’assesseure continue de l’interroger sur ses lignes téléphoniques [les développements sont assez techniques donc je ne les reprends pas tous ici]. Il s’agace lors des réponses et renvoie le plus souvent un « je ne sais pas ! Je ne pourrais pas vous répondre ».

Assesseure : « pourquoi avoir plusieurs lignes turques monsieur ?! ».

Mohamed Abrini : « je ne sais pas ! Je ne peux pas vous répondre (…). Vous êtes en train de parler d’une histoire … d’un temps … avec tout ce qu’il s’est passé … ! Six années en détention … dans des conditions … comment voulez-vous … [à noter qu’il ne finit pas ses phrases … donc ce n’est pas un problème de prise de note de ma part :)]  ?! Vous me dites ‘le numéro qui se finit par 736′ … et puis vous me regardez !!! Comment vous voulez que je vous réponde ?! ».

Assesseure : « quand on va se recueillir sur la tombe de son frère… pourquoi faire usage d’autant de lignes téléphones ?! Pourquoi autant de précautions ? Pourquoi autant de changements de téléphone pour des activités différentes ? ».

Mohamed Abrini : « tout ce que je peux vous dire, c’est qu’on m’a demandé de faire certaines choses … après voilà ! C’est des choses que je peux pas me souvenir ! J’ai rien à cacher moi ! ».

Assesseure : « est-ce qu’on vous a demandé d’être très prudent ?! ».

Mohamed Abrini : « je sais pas ! Vous me demandez ‘est-ce qu’on m’a demandé d’être très prudent ?!’ J’en sais rien moi !!! ».

Assesseure : « qui vous l’a demandé ?! ».

Mohamed Abrini : « c’est de l’argent qu’il fallait récupérer ! J’ai rendu service point barre ! J’ai rien à cacher … on m’a dit de faire ainsi j’ai fait ainsi ! ».

Assesseure : « lorsque vous arrivez en Angleterre, vous avez deux cartes SIM différentes. Ces deux lignes téléphoniques anglaises ont servi à appeler les deux numéros anglais remis par Abdelhamid Abaaoud. (…) Avec votre téléphone anglais vous appelez votre beau-frère pour lui remettre les numéros remis par Abaaoud (des numéros anglais et turcs). Il est 1H42 du matin. A 1H45 vous appelez le premier numéro anglais. A 1H48 vous appelez le deuxième numéro anglais ».

Maître Violleau, son avocate : « le dossier fait un million de pages ! Est-ce que je pourrais avoir la cote ?! »

Assesseure : « à 19H04, le 10 juillet, vous êtes contacté par le numéro anglais, sachant qu’il est établi que votre téléphone bornera au même endroit que l’un des numéros anglais entre 17H55 et 17H18. Après ce bornage commun, l’un des numéros anglais vous appelle. Deux minutes plus tard, vous appelez votre beau-frère Moncef. Est-ce que vous avez un souvenir de pourquoi vous appelez votre beau-frère, puis vous appelez ensuite les numéros turcs remis par Abaaoud ?  ».

Mohamed Abrini : « non. Je ne souhaite plus répondre aux questions concernant la téléphonie ».

L’assesseure poursuit : « le 11 juillet 2015, vous bornez … à 16H21, vous recevez un coup de téléphone … Dix minutes plus tard vous appelez aussi le numéro anglais…  ».

Mohamed Abrini la coupe : « je peux pas vous aider !!! Vous pouvez parler de la téléphonie pendant un an mais moi … ».

Assesseure : « j’en parle pour que ce soit contradictoire ! ».

Elle reprend sa lecture : « 16h32, vous appelez (…). Le 11 juillet, vous aurez entre 18H et 17H41 (…) ».

Mohamed Abrini : « je sais plus quoi vous répondre ! ».

Assesseure : « est-ce que vous vous souvenez les avoir rencontrés une fois ou deux fois ? ».

Mohamed Abrini : « une fois ! ».

Assesseure : « et donc vous bornez sans les rencontrer ?! ».

Mohamed Abrini : « ça reste possible ! ».

Assesseure : « lorsque vous revenez en Belgique, vous avez su par votre famille que vous étiez recherché et que quelqu’un avait balancé que vous étiez parti en Syrie ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Assesseure : « quand est-ce que vous apprenez que ça se sait que vous êtes sur zone ? ».

Mohamed Abrini : « en revenant en Belgique ».

Assesseure : « vous ne savez pas que la police vous recherche avant le 27 juillet ? ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Assesseure : « vous vous présentez à 18H12 devant les services de police, service radicalisme. Vous dites ‘je suis allé en Turquie ; c’était pour prendre l’air avant de faire mes travaux… que c’était des vacances (…) de l’amusement et du tourisme’. Vous expliquez que vous êtes allé à Londres : trois jours à Birmingham et à Manchester. Vous montrez des photos de vous … ».

Mohamed Abrini la coupe : « j’a rien montré du tout moi ! ».

Assesseure : « pourquoi y’a pas d’autres photos dans le téléphone ? De Turquie par exemple ? ».

Mohamed Abrini : « j’en sais rien ! C’est peut-être un téléphone que j’ai acheté en Angleterre ! ». (…)

Assesseure : « le 27 juillet vous êtes entendu. Les enquêteurs saisissent votre téléphone et il va être analysé. (…) ‘Abrini a nié toute sympathie quelconque au radicalisme religieux. Il nous a montré le peu de photos qu’il avait dans son GSM. L’intéressé fait usage de smartphone afin de faire des recherches sur internet liées à l’islam radical et l’Etat islamique. Les recherches au sujet de thèmes inquiétants ont été effacés du GSM. Les recherches plutôt banales n’ont pas été effacées. C’est le cas par exemple du jeu Candy Crush (…)' » [l’assesseur détaille le rapport des enquêteurs et explique qu’ont été effacées du téléphone, des photos qui attestent d’une certaine adhésion à l’islamisme radical]. Comment vous expliquez, si ce téléphone vous l’avez acheté lors de votre arrivée, ces recherches que l’on trouve et qui ont été effacées ? ».

Mohamed Abrini : « euh … j’en sais rien madame ! ».

Assesseure : « c’est vous qui les avez effacées ?! ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Assesseure : « pourquoi ? ».

Mohamed Abrini : « j’étais en apprentissage de ma religion. Y’a un tas de choses que j’ai effacé ! ».

Assesseure : « je n’ai pas d’autres questions ».

 

La DEUXIÈME ASSESSEURE prend la parole :

Assesseure : « vous nous avez dit que dans un premier temps, votre souhait était de vous recueillir sur la tombe de votre frère Souleymane, mort en août 2014. (…) Comment faire pour aller en Syrie ? De quelles indications vous disposez pour aller sur la tombe ? ».

Mohamed Abrini : « c’est une fois arrivé sur place qu’on me donne les informations ».

Assesseure : « qui ? ».

Mohamed Abrini : « Abaaoud ».

Assesseure : « comment vous savez que c’est lui qui a les informations ? ».

Mohamed Abrini : « il me l’a dit ».

Assesseure : « quand ? ».

Mohamed Abrini : « quand j’étais avec lui sur place ».

Assesseure : « donc avant de partir vous n’aviez pas d’information ? ».

Mohamed Abrini : « oui. Je savais juste qu’il avait été tué ».

Assesseure : « avant de partir, vous aviez des contacts avec Youssef Bazarouj. Est-ce que c’est lui qui vous a donné des informations sur la situation de votre frère ? ».

Mohamed Abrini : « non. Même en Syrie je ne l’ai pas rencontré ».

Assesseure : « comment vous pouviez être sûr de rencontrer Abaaoud en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « Bazarouj me l’a dit au téléphone ».

Assesseure : « que contenait la sacoche que vous avez perdu en Turquie ? ».

Mohamed Abrini : « des papiers. De l’argent ».

Assesseure : « vous avez dit que lorsqu’on passe la frontière, on vous confisque vos papiers au passage à la frontière. Ca veut dire que le passeport n’était pas dans la sacoche ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Assesseure : « on vous l’a confisqué au passage à la frontière ? ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Assesseure : « on vous l’a rendu au retour ? ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Assesseure : « vous avez séjourné dans un appartement où se trouvait Monsieur Lachraaoui ».

Mohamed Abrini : « oui (…). Il sortait mais devait se reposer car était encore blessé à la jambe ».

Assesseure : « est-ce qu’il se trouvait là en qualité de combattant ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Assesseure : « est-ce qu’il avait une autre compétence, plus particulière, plus technique … notamment en matière d’artifices ? ».

Mohamed Abrini : « moi il m’en a jamais parlé ».

Assesseure : « est-ce que dans cet appartement il y a des explosifs ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Assesseure : « des armes ?! ».

Mohamed Abrini : « bien sûr ! Tout le monde est armé là-bas ! ». (…)

Assesseure : « est-ce qu’il a un discours qui vous incite à rester là, à ses côtés, à avoir le même travail que lui ?! ».

Mohamed Abrini : « non ».

Assesseure : « lorsque vous allez sur la tombe de votre frère, vous y allez avec qui ? ».

Mohamed Abrini : « la veille je suis avec Lachraaoui et Abaaoud et c’est un monsieur, un homme qui le lendemain matin, vient.. Nous prenons la route… c’est environ à une heure, deux heures ».

Assesseure : « vous revenez le jour-même ? ».

Mohamed Abrini : « non je reste trois jours ».

 

Pour terminer, l’assesseure revient sur le séjour en Angleterre : 

Assesseure : « comment vous vous débrouillez en Angleterre. Vous parlez anglais ? ».

Mohamed Abrini : « non. J’ai des notions. Des toutes petites. Je sais même pas si on peut appeler ça des notions (…). Je sais commander un café ».

Assesseure : « vous savez comment on dit un billet d’avion ? ».

Mohamed Abrini : « euh … euh … j’ai réussi à le formuler en tout cas ! ».

 


15H38 : l’audience est suspendue.

16h18 : l’audience reprend.

Le président donne lecture des procès-verbaux d’une AUDITION DE LA MAMAN DE MOHAMED ABRINI en date du 14 juillet 2015.

« Pour moi, mon fils se trouve à l’étranger. Suite à son incarcération je pense qu’il a eu besoin de souffler (…). Comme Mohamed se trouvait souvent en prison, notre relation était difficile (…). Au niveau familial, Mohamed est respectueux envers son père, moins envers moi-même. J’ai proposé quelques fois de le mettre dehors, son père n’a jamais voulu. Mohamed a des difficultés pour se contrôler au moment où il s’énerve. (…) Il a une future épouse, Nawal. (…).

Au niveau professionnel, comme Mohamed a été quelques fois en prison, il avait des difficultés à trouver un boulot correct. Je sais qu’il travaillait parfois dans un snack chez une connaissance dénommée Rachid (…). Au niveau de ses relations amicales, je connais Rachid car sa mère est une amie à moi. Je ne connais pas ses fréquentations. Ses amis ne viennent jamais à la maison. (…)

Nawal a un bon contact avec notre famille, surtout avec mes deux filles (…). Au niveau de ses centres d’intérêt, sa passion est le foot. (…) Mohamed est pratiquant sans être radical. Il fait ses prières, respecte les rites. (…) Mohamed porte des vêtements normal, comme les jeunes d’aujourd’hui. Au niveau psychique, il est une personne sportive. Il n’a pas de difficultés médicales. (…) A ma connaissance, il n’est pas intéressé par la politique. Je n’ai pas remarqué de changement de comportement de Mohamed. (…) Je n’ai jamais constaté que mes enfants regardaient des films sur l’Etat islamique (…) Je ne sais pas s’il a un passeport. Il ne part pas en vacances avec la famille car il se trouve souvent en prison ».

 

Le président poursuit avec une autre audition du 25 mars 2019, faite dans le cadre d’une enquête de moralité.

« Actuellement, je suis femme au foyer. Dans le temps, j’ai travaillé dans une société de nettoyage. J’ai arrêté de travailler lorsque je me suis mariée en 1982. J’ai six enfants : quatre garçons et deux filles (…) Avant d’être incarcéré, Mohamed était fiancé avec Nawal. Ils devaient se marier, (…) ils avaient loué un appartement. Mohamed n’a pas d’enfant. Il a toujours vécu à la maison. Il a fait plusieurs écoles. (…) Il a arrêté l’école à 19 ans, il n’a pas terminé ses études. Il faisait du foot depuis ses 7 ans, il jouait très bien. J’ai été deux fois le voir jouer. (…) Après ses 18 ans, il a fait des bêtises (…) A part ça, on va pas dire que c’était un monstre, il était respectueux et gentil. (…)

Qui va le voir à la prison ? En général, nous y allons tous ensemble. Vu la distance, nous préférons nous regrouper. (…) Mohamed était protecteur, il s’entendait bien avec ses frères et sœurs sauf Zakaria avec qui c’est tendu souvent. (…) Je me souviens que Mohamed était un peu feignant à l’école. Mohamed parle le français et correctement l’arabe. (…) Parcours professionnel : Mohamed a fait quelques jobs étudiants dans le cadre du nettoyage. Il a ouvert avec son copain Rachid un snack. Il dépensait beaucoup d’argent au casino. Il aimait bien jouer. Il ne participait pas aux frais du ménage. Personnalité : il avait son côté nerveux mais il n’était pas rancunier. Les gens du quartier disaient du bien de lui (…). Il était généreux (…)

Quand nous regardions le journal télévisé, Mohamed me disait de ne pas regarder, que tout ça était des mensonges. (…) Avant il ne pratiquait pas. Quand il est sorti de prison, il a commencé à prier. (…) Qui étaient ses amis ? Je me souviens de Rachid son associé mais ses autres copains je m’en souviens pas. (…) Avait-il des projets futurs ? Il devait se marier avec Nawal, j’imagine qu’il voulait des enfants ».

 

16H33 : la parole au Parquet. Nicolas Le Bris, avocat général, se lève. Mohamed Abrini aussi.


 

 

3- LES QUESTIONS DU PARQUET

Avocat général : « avant de partir pour la Syrie, vous avez été en lien avec Bazarouj et Abaaoud ? ».

Mohamed Abrini : « Bazarouj oui ».

Avocat général : « étiez-vous au courant que Dahmani était parti en Turquie avec l’aide de Youssef Bazarouj ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « est-ce que vous reconnaissez, le 29 juin 2015 être l’auteur de l’appel à Hinde Abrini. Avoir prévenu votre sœur de votre parcours ?! ».

Mohamed Abrini : « je ne saurais pas vous dire avec certitude mais c’est bien possible ». (…)

Avocat général : « concernant votre séjour en Syrie qui a été évoqué tout à l’heure, quelques questions … ont été évoquées par les enquêteurs les déclarations de Reda Hame, qui a séjourné en Syrie en juin 2015, que Raqqa était une usine à terroristes. Puisque vous avez séjourné à Raqqa, avez-vous remarqué que c’était une usine à terroristes ? ».

Mohamed Abrini : « absolument pas monsieur ! Moi je suis à Raqqa c’était comme dans toutes les villes :  y’a des hôpitaux, des écoles … (…) C’est une ville tout à fait normale qui vivait normalement ».

Avocat général : « vous avez redit qu’Abdelhamid Abaaoud vous avez proposé de rester combattre quand vous étiez en Syrie et que vous aviez refusé. C’est ça ? ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Avocat général : « c’est une réponse qui est en contradiction avec ce qui est dans le dossier car Abaaoud ne recherche pas des combattants pour la Syrie mais des terroristes pour les projeter en Europe. Pourquoi Abaaoud vous proposerait de rester sur place alors qu’il est à la recherche de recrues à projeter ? ».

Mohamed Abrini (ironisant) : « je sais pas si vous vous souvenez mais il a aussi pris son petit frère … il l’a pas envoyé en Europe, il l’a laissé en Syrie ».

Avocat général : « vous a-t-il proposé un entraînement sur place ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « vous auriez voulu un entraînement ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai pas besoin d’aller en Syrie pour m’entraîner aux armes ! Je peux très bien le faire en Belgique ! ».

Avocat général : « à quel moment la kunya Abou Yaya [qui est également celle de son frère défunt] vous a été attribuée ? ».

Mohamed Abrini : « euh … euh … dans les planques … dans les appartements [donc après les attentats] (…) Franchement je me souviens pas ».

Avocat général : « quand vous avez été sur la tombe de votre frère, est-ce que vous avez pris des photos pour vous ou pour vos proches ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « pourquoi ? ».

Mohamed Abrini : « parce que c’est un endroit triste ; c’est un cimetière improvisé… bref … les bombardements … c’était vraiment … là tout était cassé ».

Avocat général : « c’est quand même un peu dommage parce que vous dites que vous n’y allez que pour ça ».

Mohamed Abrini : « vous quand vous allez au cimetière vous prenez des photos ?! Cette question est complètement tordue ! Qui va au cimetière pour prendre des photos ?! » [certaines parties civiles sur les bancs du public disent à haute voix « nous ! »]. Tout n’est que ruine ! Tout est cassé ! Je pense pas que la première idée c’est de prendre un appareil photo pour avoir des clichés ».

Avocat général : « y’a-t-il d’autres personnes que Abaaoud et Lachraoui vous avez rencontrées en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « non. J’aurais aimé rencontrer Bazarouj mais je l’ai pas rencontré ».

 

L’avocat général évoque  ensuite les résultats d’une analyse effectuée sur un ordinateur retrouvé près de l’une des planques belges : 

Avocat général : « dans un échange, Lachraaoui dit à Oussama Atar ‘Yaya il passe le bonjour à mon ami l’allemand et à Abou Hamza Le Belge’. Est-ce que c’est bien de vous dont parle Najim Lachraaoui et si oui qui est cet allemand ? ».

Mohamed Abrini : « vous pouvez répéter ».

Avocat général : « qui est l’allemand que vous saluez ? Est-ce que vous avez rencontré un allemand pendant votre séjour en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « vous confirmez que (…) vous n’avez rencontré aucun allemand en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « non… et puis des Abou Yaya, y’en a des milliers en Syrie ! ».

Avocat général : « concernant Oussama Atar, l’avez-vous rencontré en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « sur l’ordinateur, est découvert un fichier, qui est une lettre écrite à une certaine Nawal où l’auteur indique ‘je suis revenu du Shâm pour frapper fort l’ennemi d’Allah’. Est-ce que vous êtes l’auteur de ce courrier ? ».

Mohamed Abrini : « je ne suis pas l’auteur de ce courrier. Je voudrais préciser que la femme de Khaled El Bakraoui s’appelle aussi Nawal ».

Avocat général : « l’exploitation montre que ce courrier comprend certaines mentions que l’on retrouve aussi dans un fichier que vous avez adressé à votre mère. Il a la même en-tête que ce courrier rédigé, ces lettres à Nawal ».

Mohamed Abrini : « tous les courriers avaient la même en-tête. Sur le PC, une fois qu’on avait tapé un texte, c’était ouvert là-dessus ».

Maître Eskenazi prend la parole et dit que c’est pas une en-tête mais que c’est une phrase que s’écrivent les musulmans dans leurs courriers.

Avocat général : « on revient sur vos mensonges. Vous avez dit tout à l’heure ne pas avoir indiqué au contact en Angleterre venir de la part d’Abdelhamid Abaaoud. En procédure pourtant, vous avez dit que vous veniez de sa part ».

Mohamed Abrini : « je me souviens juste d’avoir été récupéré de l’argent point barre. J’ai été interrogé plein de fois donc bon … après… ».

Avocat général : « vous avez dit avoir récupéré 3000 livres, après avoir organisé un voyage coûteux. C’est beaucoup de risques pour aller récupérer une somme aussi modique (…) Vous ne vous êtes pas interrogé là-dessus ?».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « vous avez pourtant 400 livres dépensé à l’hôtel… si on rajoute l’avion … et les lignes téléphoniques ça fait beaucoup de contraintes pour une somme assez modique ».

Mohamed Abrini : « même si ça avait été 500€, on m’aurait envoyé aller les chercher. J’ai fait ce qu’on m’a demandé et voilà ! ». (…)

Avocat général : « ce déplacement en Angleterre à ce moment-là est quand même hautement suspect. Dans l’ordinateur exploité, en 2016, Najim Lachraaoui explique les plans de la cellule terroriste. Il dit ‘l’Angleterre on t’en avait parlé mais on oublie’. Manifestement, la cellule avait envisagé un attentat en Angleterre. Est-ce que votre déplacement en Angleterre, en dehors même du stade de Manchester, est lié à une prise de contact en vue d’un attentat ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « hier, vous avez indiqué que l’intégralité de votre science, vous ne l’aviez acquise qu’après les attentats, lors de votre cavale ».

Mohamed Abrini : « j’ai toujours lu un tout petit peu mais j’avais pas une grande connaissance ».

Avocat général : « vous n’allez pas être content parce que je vais évoquer un SMS envoyé à Nawal. En août 2015, vous ordonnez à Nawal de lire la sourate Al-Hazm (?). Est-ce que vous pouvez donner une explication ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Avocat général : « est-ce que vous reconnaissez qu’à cette époque-là, vous avez un minimum de science religieuse ? ».

Mohamed Abrini : « un minimum…. Mais aujourd’hui j’en connais beaucoup plus ! ».

 

17H05 : les questions du Parquet sont terminées. Débutent alors celles des avocats des parties civiles.


 

4- LES QUESTIONS DES PARTIES CIVILES

MAÎTRE RIMAILLOT, avocate de parties civiles débute :

Maître Rimaillot : « vous avez dit avoir décidé de partir en Syrie au moment de votre sortie de prison. Laquelle ? ».

Mohamed Abrini : « la période où mon petit frère était en Syrie [début 2014] ».

Maître Rimaillot : « pourquoi attendre autant de mois alors pour partir en Syrie ? [il est parti en juin 2015] ».

Mohamed Abrini : « je suis parti au Maroc dans un premier temps, je suis allé rejoindre mes parents parce qu’ils étaient très mal avec le décès de mon petit frère ». (…)

Maître Rimaillot : « le 29 juin, il y a cet appel passé à votre sœur. Est-ce que cet appel a vocation à la prévenir que vous êtes bien arrivé en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « je ne me souviens pas avoir appelé ma sœur ».

Maître Rimaillot : « vous avez dit que Najim Lachraaoui était seul dans l’appartement. Vous êtes sûr ? ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Maître Rimaillot : « ça concorde pas trop avec les autres récits des autres personnes qui ont pu revenir de Syrie. (…) Lorsqu’on reprend les déclarations de Tyler Vilus il dit qu’il a passé sa dernière nuit à Raqqa et qu’il a logé dans un appartement dans lequel logeait Najim Lachraaoui ».

Mohamed Abrini : « moi quand j’y étais y’avait que Najim Lachraaoui ».

Maître Rimaillot : « est-ce que vous avez rencontré Tyler Vilus ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Rimaillot : « ça aurait été logique que vous vouliez rencontrer les gens qui connaissaient votre frère ».

Mohamed Abrini : « pourquoi ça aurait été logique ? (…) J’ai rencontré des gens qui ont fréquenté mon frère notamment Abaaoud, Lachraaoui ».

Maître Rimaillot l’interroge elle aussi longuement sur des numéros de téléphone et des appels émis à partir de différentes lignes. Les réponses de Mohamed Abrini sont aujourd’hui toutes très courtes et se résument dans l’ensemble à « oui », « non » et « je ne sais pas » , « tout ce qui concerne la téléphonie, ça ne sert à rien ». Alors que Maître Rimaillot l’interroge encore sur des recoupements téléphoniques qu’elle fait, Mohamed Abrini lui dit « vous avez de l’imagination ! Excusez-moi mais c’est tellement débile !».

 

MAÎTRE TOPALOFF se lève :

Maître Topaloff : « votre décision de partir en Syrie remonte au 11 septembre 2014. (…) Est-ce que c’est pas la révocation de votre sursis en décembre 2014 qui va retarder votre décision de partir ? La prison en fait a été un obstacle, vous seriez bien parti avant ? ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Maître Topaloff : « (…) à ce moment-là, votre volonté est de combattre en Syrie (…). En novembre 2014, la stratégie de l’Etat islamique a changé : ce n’est pas tant de combattants dont ils ont besoin mais de gens de terrain. Or, lorsque vous partez en juin 2015, on a le même voyage, dans les mêmes circonstances que El Bakraoui, Brahim Abdeslam, et Dahmani. L’hypothèse que je formule c’est que vous faites en juin le voyage que vous auriez dû faire avant… organisé et téléguidé par Bazarouj ».

Mohamed Abrini : « et ? … oui ! ».

Maître Topaloff : « dans cette hypothèse, je doute que l’objectif premier de votre voyage était de vous recueillir sur la tombe de votre frère. Cette zone est en ruine, imaginer qu’il y ait une tombe avec une date de naissance, le nom et le prénom de votre frère est assez curieux. (…) ».

Mohamed Abrini : « oui mais si mon petit frère était pas mort vous auriez dit quoi ? ».

Maître Topaloff : « je ne mets pas en doute que sa mort, le 4 août 2014 ait constitué un élément majeur qui vous ait déterminé à partir … mais je mets en doute que votre objectif premier ait été d’aller vous recueillir. Je pense que vous êtes dans la configuration des autres voyages. (…) La période où vous êtes à Raqqa est cruciale. (…) Est-ce que comme les autres belges, on ne vous demande pas de participer à cette organisation ? En tout cas c’est plutôt le sentiment que donne ce voyage fait à Raqqa ».

Mohamed Abrini : « c’est votre sentiment. C’est pas la vérité. Voilà. ».

Maître Topaloff : « donc vous êtes allé à Raqqa uniquement pour vous recueillir sur la tombe de votre frère ? Vous avez pu sortir de Syrie sans difficulté alors que c’était absolument impossible de le faire ?! ».

Mohamed Abrini : « une fois qu’on sait que cette personne-là, son petit frère a combattu et a été tué, Abaaoud pouvait me faire confiance. On se connaissait depuis plus de vingt ans. Mon petit frère était mort pour la cause… ».

Maître Topaloff : « ça vous donnait un privilège particulier ? ».

Mohamed Abrini : « non mais je vous le dis : vous regardez trop les films !!!! Ca peut arriver aussi : d’autres personnes qui n’avaient aucun projet d’attentat sont rentrées et sorties de Raqqa ».

Maître Topaloff : « je ne crois pas monsieur ».

 

MAÎTRE SEBAN prend la parole :

Maître Seban : « vous nous avez dit que l’islam et la République étaient incompatibles » [ce n’est pas exactement ce qu’il a dit hier].

Mohamed Abrini : « j’ai dit que l’islam du prophète n’était pas compatible avec la démocratie » [c’est effectivement ce qu’il a dit].

L’avocat : « et donc la justice de la République est compatible avec l’islam ? ».

Maître Violleau s’interpose [on n’entend pas car son micro est fermé].

L’avocat : « ok question suivante s’il vous plait ».

Maître Seban : « ça ne vous gênerait pas de mentir du coup puisque ce qui est primordial c’est l’islam ».

Maître Violleau se lève [on n’entend toujours pas ce qu’elle dit].

Le président : « les accusés ne prêtent pas serment de dire la vérité… donc on en tire les conséquences qu’on veut ».

Maître Seban : « est-ce que vous vous sentez redevable de dire la vérité ? ».

Mohamed Abrini : « mais moi j’ai plus rien à perdre en fait ! C’est quoi mon intérêt de mentir ?! Dès que ce procès se termine je vais prendre perpétuité ; après j’ai un autre procès en Belgique je vais aussi prendre perpétuité. Dans votre imaginaire, vous me voyez comme un cadre, un chef … j’ai rien à perdre ! Je vois pas pourquoi je vous mentirais ».

Maître Seban : « quand on a rien à cacher on n’a pas six numéros de téléphone ».

Mohamed Abrini : « ah vous voyez vous revenez sur cette histoire de téléphone ! En réalité j’ai eu des millions de numéros de téléphone !!! Si je compte de 2003, 2004 jusque 2010 … j’étais un délinquant ; j’ai eu des millions de numéros de téléphone ! Je changeais de téléphone tous les deux trois jours ».

Maître Seban : « pourquoi ? ».

Mohamed Abrini : « je vais faire une réponse que tous les voyous vous feront : par peur d’être sur écoute ! ».

Maître Seban : « alors si vous avez changé de numéro en Angleterre, c’est par peur d’être sur écoute ?! ».

Mohamed Abrini : « non même pas ! (…) A l’aéroport de Zaventem, j’étais entre deux bombes de 45 kilos qui ont explosé ! J’ai eu plein de choc émotionnel, choc physique. Vous me parlez de détails : j’ai pas la même vie que vous ! J’ai subi six ans de détention en quartier d’isolement … la mémoire efface des choses ! Parce que je dis que je ne sais pas vous dites que je mens !!  ».

L’avocat : « le 30 juin, vous deviez revenir, y’a quelqu’un qui a pris l’avion avec votre identité ! Vous savez qui c’est ? » [le 30 juin est la date du billet retour réservé par Mohamed Abrini mais qu’il n’a finalement pas utilisé].

Mohamed Abrini : « c’est impossible ! Qui est cette personne ? Vous m’apprenez quelque chose, je n’étais pas au courant de cela ! Je ne sais pas quoi vous répondre (…) Y’a personne qui a pris l’avion avec mon passeport ! ».

L’avocat : « écoutez c’est ce qui ressort il y a quelqu’un qui a fait le checking ».

 

MAÎTRE CHEMLA, avocat de parties civiles : 

L’avocat : « vous disiez que vous n’aviez rien à perdre et qu’il n’y a aucune raison que vous disiez des mensonges. Sauf qu’il y a un certain nombre de choses que vous avez dites qui ne me semblent pas correspondre à la réalité. Vous avez dit par rapport à Yassine Abaaoud [le petit frère d’Abdelhamid] que vous aviez très peu de relations avec lui ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Maître Chemla : « le 14/15 juin vous avez treize contacts avec lui ».

Mohamed Abrini : « sur combien de jours ? ».

Maître Chemla : « sur deux jours ! Donc treize contacts sur deux jours … c’est ‘j’ai pas de contact avec lui’ ? ».

Mohamed Abrini : « c’est pas quelqu’un que je fréquente ! ».

Maître Chemla : « on sait que vous avez eu de très nombreux contacts avec votre famille alors que vous étiez en Syrie et en Turquie. Vous nous avez expliqué tout à l’heure qu’il fallait faire confiance à Monsieur Chouaa. Vous nous avez dit que Monsieur Chouaa était un brave homme qu’il ne pouvait pas mentir ».

Mohamed Abrini : « j’ai jamais dit ça ».

Maître Chemla : « lui il dit que vous lui avez téléphoné plusieurs fois. (…) Il dit que lorsque vous étiez en Angleterre, vous aviez des échanges avec lui et qu’il vous a dit à cette occasion qu’une convocation vous attendait et que vous deviez vous présenter au commissariat en Belgique ».

Mohamed Abrini : « s’il l’a dit dans sa déposition ça doit être la vérité ».

Maître Chemla : « vous avez dit que Najim Lachraaoui, vous n’avez jamais su qu’il était artificier … que vous l’aviez appris par la presse (…) Vous avez dit qu’il habite dans un espèce de bureau. (…) Dans un bureau le principe c’est qu’il y a des gens qui passent. Vous vous nous expliquez que personne n’est passé ».

Mohamed Abrini : « non. Moi Lachraaoui et Abaaoud on est tous les trois ».

L’avocat l’interroge ensuite longuement sur sa date de départ : « pourquoi le 23 juin ?! Pourquoi pas la semaine d’avant ou la semaine d’après ». La réponse de l’accusé est toujours la même : « je ne sais pas ».

Mohamed Abrini : « c’est quoi votre question ?! ».

Maître Chemla : « ma question c’est de savoir si vous comprenez la question que je me pose : je voudrais savoir si vous avez participé à cette réunion qui a forcément eu lieu dan l’appartement … et comment vous avez pu ne pas croiser Tyler Vilus alors qu’il était forcément dans cet appartement ? »

 

Un autre avocat se lève. Il lui demande si, lors de son séjour en Angleterre, il a pris des photos d’autres endroits que le Stade de foot de Manchester.

Mohamed Abrini : « dans des parcs, dans ces centres commerciaux …oui ».

L’avocat l’interroge en lui disant qu’il y a des photos de la Gare de New Street à Birmingham dans son téléphone. Pourquoi ? ».

Mohamed Abrini : « je peux pas vous dire… ».

L’avocat : « il y a trois photos des abords de la gare, des quais … donc j’ai des légitimes questions sur les raisons pour lesquelles vous prenez en photo cette gare ?! ».

Mohamed Abrini : « franchement … ».

L’avocat : « d’autres éléments du dossier nous laissent penser qu’il y avait d’autres projets en Angleterre… ».

Mohamed Abrini : « il n’y avait aucun projet pour l’Angleterre ».

 

MAÎTRE MAKTOUF se lève …

Mohamed Abrini : (il crie) « vous avez l’Alzeïmer ou quoi ???!!!! ».

Le président prend la parole : « non non ! Vous pouvez ne pas répondre, mais soyez correct ! Vous ne rendez pas une bonne image là ! Si vous ne voulez pas répondre, vous avez le droit de ne pas répondre ».

Mohamed Abrini : « je l’ai été ».

Le président : « non vous ne l’avez pas été ».

Maître Maktouf poursuit : « vous avez déclaré ‘c’est le jour où ils ont fait les caricatures du Prophète à Charlie Hebdo, que la France avait signé son arrêt de mort’ Aujourd’hui vous vous situez comment entre Daech et Al Qaïda ? ».

Le président : « vous souhaitez répondre ?! »

Mohamed Abrini : « non ».

 

MAÎTRE SZWARC la relaie : 

Maître Szwarc : « vous avez dit n’avoir aucun intérêt à ne pas dire la vérité. Je voudrais avoir un éclaircissement sur votre passage à Paris. Vous avez donné plusieurs versions, ce qui manifeste votre envie de ne pas dire la vérité ».

Mohamed Abrini : « pas forcément ! Quelqu’un qui a une mémoire défaillante peut donner plusieurs versions ! ».

Maître Szwarc : « on vous a demandé pourquoi être allé au centre de Paris. Vous dites ‘parce que je me perdais dans l’aéroport. Or, devant la juge d’instruction, vous disiez ‘parce que Monsieur Chouaa s’était perdu’ ».

Mohamed Abrini : « écoutez madame, une fois arrivé à l’aéroport, à ma sortie je suis tombé sur les taxis … donc il fallait sortir… j’ai voulu me positionner, me placer dans un endroit où Abdellah Chouaa pouvait venir me chercher facilement. J’avais demandé au taxi… j’avais demandé un bâtiment il m’avait dit que c’était l’Opéra Garnier ».

Maître Szwarc : « la raison pour laquelle vous êtes passé par Paris, quelle est-elle ? ».

Mohamed Abrini : « je l’ai répété ! C’est par rapport aux travaux d’intérêt généraux [général] que je n’avais pas effectués … et donc en atterrissant à Bruxelles j’avais de fortes chances de me faire arrêter ».

 

C’est la fin des questions des avocats des parties civiles. Viennent enfin les questions de la défense.


 

5- LES QUESTIONS DE LA DÉFENSE

 

MAÎTRE SORENTINO, avocat de Abdellah Chouaa commence :

Maître Sorentino : « savez-vous qui vous a dénoncé pour votre voyage en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Sorentino : « savez-vous que Monsieur Chouaa a indiqué que c’est lui qui vous a dénoncé par l’intermédiaire de son frère [qui aurait été une taupe] ? Ca vous paraît possible ? Qu’est-ce que vous en pensez ? ».

Mohamed Abrini : « moi vous m’apprenez quelque chose ».

Maître Sorentino : « pourtant vous avez dit hier que dans sa famille, il y avait une habitude de dénonciation ; que son frère qui vous a dénoncé avait dénoncé son propre père. Est-ce que ça vous paraît possible quand il dit que c’est à son initiative qu’il vous a dénoncé ? ».

Mohamed Abrini : « quand j’ai appris que son grand frère avait dénoncé son père parce qu’il pratiquait un islam radical… ».

Maître Sorentino : « si vous savez qu’Abdellah Chouaa a la faculté de dénoncer, est-ce que vous allez prendre le risque de lui dire à lui que vous partez en Syrie lorsqu’il vous amène à l’aéroport de Zaventem ? ».

Mohamed Abrini : « non je ne pense pas ! ».

Maître Sorentino : « Abdellah savait ou pas que vous partiez en Syrie ? ».

Mohamed Abrini : « je ne pense pas lui avoir dit ! Je savais qu’il y avait ces problèmes de dénonciation avec ses frères, son grand frère, son père aussi ».

Maître Sorentino : « est-ce que Monsieur Dahmani n’était pas au courant de ce départ ? ».

Mohamed Abrini : « je ne sais plus ! ».

Maître Sorentino l’interroge ensuite sur la possibilité qu’il ait fait des déclarations mensongères à propos d’Abdellah Chouaa au cours de l’une de ces dépositions.

Mohamed Abrini : « mes déclarations, mes dépositions, il faut pas les prendre pour argent comptant ! ».

Lorsque l’avocat lui demande s’il n’a finalement pas tenu ces propos pour se venger de ce qu’avait dit Abdellah Chouaa dans son audition, il répond « c’est un sentiment que j’aurais pu avoir mais je me souviens pas ».

Maître Sorentino : « est-ce qu’à votre retour de Syrie, vous n’avez pas cherché à rassurer Abdellah Chouaa en lui montrant des photos ? [Abdellah Chouaa aurait désapprouvé le départ de son ami en Syrie. A son retour, Mohamed Abrini lui aurait montré des photos de lui en Angleterre pour le rassurer sur le fait qu’il n’était pas en Syrie]  ».

Mohamed Abrini : « oui je lui ai montré ».

Maître Sorentino : « donc la police quand vous leur avez montré les photos, c’est pour les tromper ?! ».

Mohamed Abrini : « moi la police je leur ai rien montré ».

Maître Sorentino : « vous m’avez semblé vouloir défendre votre copain. Mais est-ce que vous pouvez pas aller plus loin et dire à Abdellah Chouaa, que vous l’avez un peu trompé en lui montrant des photos, pour lui faire croire que vous n’étiez pas en Syrie ».

Mohamed Abrini : « écoutez … moi … je … je peux pas dire que je l’ai trompé … je vois pas pourquoi je l’aurais trompé ».

Maître Sorentino : « vous êtes d’accord avec moi que Abdellah Chouaa, c’est un gentil, un peu naïf ».

Mohamed Abrini : « je suis d’accord avec vous que j’aurais pu lui épargner… euh … ».

Maître Sorentino : « merci beaucoup ».

 

MAÎTRE VETTES, avocat de Salah Abdeslam, se lève à son tour : 

Maître Vettes : « est-ce que vous nous confirmez que vous n’avez pas été en contact téléphonique avec Salah Abdeslam lorsque vous étiez en Angleterre et en Syrie ?  ».

Mohamed Abrini : « merci ».

 

MAÎTRE ESKENAZI, avocat de Mohamed Abrini

Maître Eskenazi : « quand vous vous exprimez … moi je comprends où vous voulez en venir … malheureusement personne ne vous comprend comme moi je vous comprends donc je veux apporter des précisions ! Première question : lorsque vous êtes parti en Syrie, vous aviez un objectif et vous l’expliquez, c’est celui d’aller sur la tombe de votre frère. (…) Est-ce que à un seul moment lorsque vous partez en Syrie, vous imaginez rester là-bas sur place ?! ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Eskenazi : « pourquoi ? ».

Mohamed Abrini : « parce que mon intention était d’aller voir mon petit frère et de revenir ». (…)

Maître Eskenazi : « lorsque vous apprenez le décès de votre petit frère. Vous êtes incarcéré. Qu’est-ce qu’il se passe ? ». (…)

Mohamed Abrini : « on me fait descendre… on me passe un téléphone et on me demande de téléphoner à ma famille. A ma mère (…) Ca faisait une heure qu’ils avaient eu la nouvelle ».

Maître Eskenazi : « vous terminez l’appel. Que se passe-t-il ? ».

Mohamed Abrini : « vous voulez parler du… ?! J’ai eu un petit flash … une perte de connaissance …

Maître Eskenazi : « vous êtes tombé dans les pommes dans l’escalier de la prison. Quel rêve vous avez fait cette nuit-là ? ».

Mohamed Abrini : « j’en parlerai pas ».

Maître Eskenazi : « ça a été un véritable traumatisme la mort de votre frère… ».

Mohamed Abrini : « oui. Quand les gends normaux ont un décès … ils ont leur famille, leurs proches pour se consoler. Quand vous avez que les barreaux de votre cellule … c’est un peu compliqué ».

Maître Eskenazi : « quelle est votre pratique de la religion à ce moment là ? Est-ce que vous fumiez du shit ? ».

Mohamed Abrini : « je priais puis je délaissais la prière … je fumais … j’étais pas encore … j’étais pas … ».

Maître Eskenazi : « vous n’avez donc jamais eu l’intention de rester là-bas ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Eskenazi : « le jour des faits, des attentats de Paris, vous signez un bail avec Nawal ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Maître Eskenazi : « je vais en parler car c’est important. On va nous expliquer qu’on veut duper les polices belges … mais lorsque vous allez signer un bail avec Nawal, vous cherchez à duper quelqu’un ? ».

Mohamed Abrini : « ben non ! ».

Maître Eskenazi : « j’en ai terminé avec mes questions ! ».

 

MAÎTRE VIOLLEAU, deuxième avocate de Mohamed Abrini reprend la parole :

Maître Violleau : « on est assez satisfaits que vous ayez écarté les pièces qui violaient le secret professionnel ».

Le président : « je répète qu’elle était guidée par un souci d’apaisement… ».

Maître Violleau : « Monsieur Abrini n’a insulté personne. Il n’a pas insulté le Parquet. Il n’a pas non plus insulté notre consoeur de partie civile hier (…) Il a voulu souligner le fait qu’il ait été extrêmement déçu et perturbé car il ne veut pas qu’on dise de lui qu’il n’a pas ressenti d’empathie pour les victimes ». [le ton monte entre Maître Violleau et les avocats de parties civiles… Elle dénonce  un brouahaha permanente et le fait que « on ne peut rien dire ! »]. (…) Je vais revenir sur les échanges de SMS que vous avez eu avec Nawal. Vous avez vu que parfois, dans les SMS, vous lui intimez une certaine attitude. Je vais vous poser une question et ça me dérange, tellement j’ai peur de tomber dans cette caricature : ‘la dernière fois que vous avez vu Nawal, est-ce qu’elle portait le voile ? » ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Violleau : « est-ce qu’elle pouvait sortir de la maison ? Sortir de la maison avec ses copines ? ».

Mohamed Abrini : « oui car la dernière dispute qu’on avait eu c’est parce qu’elle était partie en voyage avec ses copines… ».

Maître Violleau précise et complète la phrase de son client « … sans vous le dire !  ».

Mohamed Abrini : « oui sans me le dire ! ».

Maître Violleau : « finalement avec Nawal on est amoureux, on se dispute, on vit … c’est ça l’histoire avec cette femme. C’est une histoire d’amour! ».

Mohamed Abrini : « j’ai pas envie d’en parler ».

Maître Violleau : « hier, vous avez essayé d’expliquer ce qui se passe en temps de guerre avec les femmes ».

Mohamed Abrini : « oui j’ai juste dit que dans les guerre de conquête ça se faisait. Lorsque les hommes étaient vaincues, les femmes étaient prises ».

Maître Violleau : « vous êtes pour le viol ? contre le viol ? pour le viol dans le cadre de la guerre ? ».

Mohamed Abrini : « je suis contre le viol (…) La situation des femmes en France, il y a beaucoup de plaintes pour viol … ».

Maître Violleau l’interrompt avant même qu’il ne poursuivre sa phrase : « merci Monsieur Abrini (…). C’est compliqué de rapporter la preuve de ce qu’on n’a pas fait … c’est un peu ce qu’on vous demande sur certains points du dossier : est-ce que vous savez ce qu’il y a sur votre séjour en Syrie dans le dossier ? Quels éléments matériels il y a à part vos propres déclarations ».

Mohamed Abrini : « y’a rien ! On veut juste me tailler un costume trop grand pour moi ! Y’a juste mon aller et mon retour. J’ai pas combattu en Syrie ; je n’ai pas touché les armes en Syrie ; je n’ai pas bataillé ».

Maître Violleau : « sur l’Angleterre, vous avez eu un peu le vertige lorsque madame le conseiller vous a énuméré toutes les lignes …Moncef, votre beau-frère, le mari d’Hind, comment est-ce que vous qualifiez vos liens avec Hind ? ».

Mohamed Abrini : « j’ai des liens euh … euh … vraiment proches ! ».

Maître Violleau : « c’est pas étonnant que vous appeliez votre beau-frère alors ! ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Violleau : « y’a eu un appel vers 1H du matin vers Moncef. C’est un appel qui a duré 93 secondes, donc 1 minute 30. Et vous l’avez appelé à de nombreuses reprises dès que vous mettez le pied en Angleterre. Est-ce qu’on peut considérer que vous êtes proche de lui et que vos appels n’ont rien d’exceptionnel ?  ».

Mohamed Abrini : « j’avais un commerce … il a ouvert le même commerce que moi c’est-à-dire restaurant pizerria. Nous sommes allés voir des matchs ensemble, j’ai été dans le Stade du Real Madrid avec mon beau-frère donc c’est quelqu’un que je fréquentais souvent… donc ça n’a rien d’exceptionnel ».

Maître Violleau : « est-ce que vous auriez pris le risque de mettre en danger votre beau-frère en lui donnant les numéros de téléphone portable de personnes s’apprêtant à commettre des attentats en Europe ».

Mohamed Abrini : « non je n’aurais jamais pris ce risque là. C’est bien la preuve que si je lui ai envoyé ces numéros, c’est que je ne connaissais pas qui étaient les titulaires de ces numéros là. C’était pour ne pas que je les perde et qu’il les garde ».

Maître Violleau : « Moncef a été perquisitionné au mois de mars 2016 et a conservé ce morceau de papier cela démontre qu’il ne savait pas à quoi ça correspondait sinon il aurait pris le soin de les jeter. (…) ».

Mohamed Abrini : « oui ».

Maître Violleau : « vous avez été interrogé par la police anglaise. Ça a duré combien de temps ? ».

Mohamed Abrini : « 5-10 minutes ».

Maître Violleau : « est-ce qu’on est venu vous chercher en Belgique ou en France pour vous traduire devant la justice anglaise ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Violleau : « Reda Hame, vous savez pas qui c’est ? ».

Mohamed Abrini : « pour la millième fois, je ne le connais pas ».

Maître Violleau : « enfin le dernier élément c’est le détour par Paris. est-ce que vous pouvez nous dire ce que vous faites à Paris. je voudrais définitivement fermer cette porte ».

Mohamed Abrini : « j’atterris à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle pour éviter de me retrouver en prison en Belgique ».

Maître Violleau : « est-ce que vous rencontrez Reda Hame ? ».

Mohamed Abrini : « non ».

Maître Violleau : « vous voyez qui à Paris ? ».

Mohamed Abrini : « je vois personne à part Abdellah Chouaa ».

Maître Violleau : « vous avez répondu à toutes les questions des policiers depuis le premier jour de votre garde à vue. Tout à l’heure il y a eu une question un peu plus tard sur le mensonge et l’islam, le mensonge et la démocratie bref une question bizarre ! Est-ce qu’on peut considérer que quand vous hésitez c’est parce que vous essayez de reconstituer vos souvenirs et non pour mentir ? ».

Mohamed Abrini : « c’est exactement ça. Comme j’ai dit tout à l’heure, une personne qui a subi tant de choses… des chocs émotionnels, psychologiques, des accidents de moto .. vous me voyez devant vous mais j’ai le cerveau qui est … qui est plus comme autrefois ! Donc on peut douter de tout et encore plus en ayant été interrogé à plusieurs reprises ».

Maître Eskenazi : « par rapport à Paris, on nous dit que vous seriez venu pour faire un tour et commencer à réfléchir à des cibles. Sur une année, quand vous étiez libre, si vous deviez compter le nombre de fois où vous auriez pu faire un aller-retour à Paris ? ».

Mohamed Abrini : « je dois dire euhhhhh … je ne sais pas … 15 à 20 fois. Moi j’allais souvent à Lille ».

Maître Eskenazi : « moi je parle de Paris ».

Mohamed Abrini : « sur une année … 15-20 fois ! ».

Maître Eskenazi : « ça représente à peu près une fois toutes les trois semaines. Si vous deviez faire du repérage est-ce que vous l’auriez fait au retour d’un voyage éreintant ou alors vous auriez pu faire un aller-retour plus tard ?! ».

Mohamed Abrini : « y’a un truc formidable aujourd’hui qui s’appelle Google, si quelqu’un veut faire des repérages.. ».

Maître Eskenazi : « je vous remercie monsieur Abrini … bonne soirée ».

 

19H 

Le président : on va suspendre l’audience. On reprendra demain.

 

Pour poursuivre la lecture : 

* Lire la journée suivante

* Lire la journée précédente

* Lire l’interrogatoire de personnalité de Mohamed Abrini

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