Jour 67

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

JEUDI 13 JANVIER 2022

 

Programme de la journée : la journée est consacrée à l’audition d’Osama Krayem et de témoins. Depuis la fin du mois de novembre, ce dernier refuse de comparaître. Si le président est toujours passé outre les refus de comparution des accusés, il a cependant prononcé une mesure de contrainte la semaine dernière, lorsqu’Osama Krayem avait refusé de comparaître alors que devait avoir lieu son interrogatoire. L’intéressé s’était finalement décidé à venir de lui-même. Compte tenu du fait qu’il doit être interrogé aujourd’hui, il y a fort à parier que s’il refusait une nouvelle fois de se présenter, le président l’y contraindrait.

 

12H30 : tous les regards se tournent vers le box. Osama Krayem vient d’arriver dans la salle d’audience. 

 

12H48 : la sonnerie retentit. La Cour entre. L’interrogatoire d’Osama Krayem va débuter dans quelques instants. La journée va se découper en trois temps : 1/ l’interrogatoire d’Osama Krayem 2/ les auditions des témoins 3/ la lecture des auditions du frère et de la soeur d’Osama Krayem, qui ne sont pas venus témoigner.

 


TEMPS 1- INTERROGATOIRE D’OSAMA KRAYEM

 

1- LES QUESTIONS DU PRÉSIDENT

Le président commence son interrogatoire, visiblement conscient qu’il n’obtiendra pas beaucoup de réponses aujourd’hui … 

Le président : « Monsieur Krayem, c’est bien d’être venu spontanément. Est-ce que vous pouvez vous lever et vous mettre devant le micro [il se lève] (…) Est-ce que vous avez une déclaration à faire ? Est-ce que vous entendez répondre aux questions ou non ? ».

Osama Krayem [il est assisté d’un interprète] : « non rien. Je ne répondrai pas aux questions ».

Le président : « bon … eh bien asseyez-vous monsieur ».

 

Le président demande à l’interprète d’indiquer à Osama Krayem que s’il souhaite intervenir à un moment, il le peut. Il demande à la greffière de noter dans le procès verbal ‘Monsieur Krayem n’a aucune déclaration à faire et indique qu’il ne répondra pas aux questions qui lui seront posées. Nous indiquons néanmoins que nous poserons des questions et donnerons lecture de certaines de ses déclarations faites au cours de l’instruction’. Il vérifie par ailleurs qu’Osama Krayem comprend bien le français. Ce dernier souffle un ultime « oui » [il ne parlera plus jusqu’à la fin de l’audience].

 

L’interrogatoire débute. Le président commence par l’interroger sur son APPROCHE DE LA RELIGION

Le président : « vous avez été interrogé sur le côté radicalisation, sur votre approche de la religion, sur votre perception de l’Etat islamique. On va reprendre un peu ces éléments tels que vous avez pu les évoquer lors de ces interrogatoires. Vous aviez indiqué avoir changé de comportement à l’occasion du Ramadan lorsque vous aviez l’âge de 19-20 ans, donc à l’été 2012 ; et avoir commencé à pratiquer assidument votre religion, ce que vous ne faisiez pas auparavant. J’avais envie de vous poser la question de nous décrire l’évolution de votre pratique religieuse, de savoir avec qui vous étiez en contact à cette époque jusqu’à votre départ en Syrie en août 2014. On n’aura pas de réponse sur ce point j’imagine ».

Dans le box, Osama Krayem est assis. Il reste silencieux.

Le président : « (…) lors d’un interrogatoire, vous avez dit que ‘dans la religion on prend tout ou on la délaisse’. Vous avez dit que c’était le cas dans toutes les religions. Vous êtes interrogé à nouveau sur votre conception de la religion et notamment de la charia. Vous disiez à ce moment là que vous approuviez l’application de la charia et vous indiquiez que vous justifiez les attentats (de façon globale), par une riposte légitime de l’Etat islamique aux bombardements de la coalition. Là aussi on avait envie de vous demander si vous mainteniez votre point de vue. Cela étant, vous l’avez confirmé à plusieurs reprises ».

Osama Krayem reste silencieux malgré les temps laissés par le président pour lui permettre de répondre.

Le président : « on a fait des recherches sur l’ordinateur familial qui a été retrouvé à votre domicile. Les enquêteurs ont retrouvé en août 2014, juste avant votre départ en Syrie [il est parti en août le lendemain de son anniversaire]. On a retrouvé des recherches sur l’Etat islamique (…) jusqu’aux tenues vestimentaires des djihadistes. Le kalifat a été proclamé en juin 2014, ce qui correspond à la période pendant laquelle vous avez commencé à vous intéresser à l’Etat islamique. J’avais l’intention de vous demander ce qu’il en était exactement ».

 

Silence du côté d’Osama Krayem. Le président demande au greffe d’indiquer qu’il pose un certain nombre de questions et que ‘l’accusé fait usage de son droit au silence et ne répond pas aux questions’.

 

Le président : « dans l’interrogatoire du 18 octobre 2016, vous êtes questionné sur les actions de l’Etat islamique et vous apportez des preuves pour convaincre que ce qu’il faisait était conforme à la religion. Je vous cite ‘avant de partir en Syrie, j’étais un simple musulman qui faisait ses prières et le jeune. L’Etat islamique je sais qu’ils veulent appliquer la charia dans le monde. De ce que j’ai vu moi, l’Etat islamique agit conformément à la religion’. Vous allez dire encore ‘il y a des choses avec lesquelles on est d’accord et d’autres non … mais dans l’ensemble, c’est l’Etat. Etant de l’Etat islamique, je prends l’entièreté alors qu’un autre musulman serait peut-être pas d’accord et me traiterait de fou’ ».

 

Osama Krayem est toujours silencieux. Le président ne s’interrompt pas : 

Le président : « dans un interrogatoire du 4 novembre 2016, vous expliquez que si vous trouvez triste les attentats, s’il n’y avait pas eu d’intervention française, il n’y aurait pas eu d’intervention de l’Etat islamique (…). Vous expliquez que c’est œil pour œil, dent pour dent (…) même si vous dites que vous ne cautionnez pas les attentats. Vous dites même, je vous cite ‘avant même l’existence de l’Etat Islamique, il y avait une guerre contre les musulmans (…)’. Vous précisez ‘il y aurait eu au Bataclan une femme musulmane qui porte le voile, je ne crois pas qu’on lui aurait tiré dessus. C’est même impossible qu’une musulmane qui porte le voile se retrouve au Bataclan’. Là j’aurais eu envie de vous poser quelques questions puisqu’il apparaît qu’un certain nombre de victimes étaient de confession musulmane, tant au Bataclan qu’à l’extérieur ».

Le président : « Vous déclarez, ‘je suis un soldat Daech (…)’ A propos des femmes réduites à l’esclavage vous dites que vous êtes contre cette pratique mais que ‘si l’islam dit que c’est une pratique qui se fait alors je suis pour. Si l’islam dit que c’est une pratique qui ne se fait pas alors je suis contre’. Là aussi on aurait eu envie de vous poser des questions. (…) ».

Osama Krayem reste silencieux.

Le président : « vous dites ‘j’ai expliqué que tuer des mécréants n’est pas la base de l’islam. S’il n’y avait pas eu des agressions au départ, il n’y aurait pas eu des attaques. Le fait de tuer des gens n’est pas un plaisir. L’islam est une religion de paix, de miséricorde’. (…)

Le président évoque des échanges qu’Osama Krayem a eu avec des membres de sa famille. Il a notamment écrit ‘les mécréants sont nos ennemis. Haïs-les mais ne le montre pas (…)’. Il le cite encore ‘vous me demandez si dans le Coran il est écrit qu’on doit haïr les mécréants ?! oui !’. Là aussi j’aurais eu envie de vous poser des questions (…) ».

Osama Krayem reste silencieux.

Le président poursuit sa lecture : « ‘sur les caricatures, la sanction pour celui qui se moque du Prophète est la mort. Nous appliquons la loi islamique et non la loi faite par les humains. On ne peut pas mettre les dires des personnes au-dessus des dires de Dieu’. Le président conclut « au moins ça a le mérite d’être clair ! »

 

Le président : « (…) On vous a demandé comment vous avez financé ce voyage [il avait l’équivalent de 30.000 dollars sur lui]. … là aussi on aurait aimé savoir d’où venait cet argent ».

Osama Krayem est impassible. Le président poursuit … 

Le président : « vous avez indiqué qu’en arrivant vous aviez demandé à faire de l’humanitaire ; vous avez fait de la distribution des vivres (…) vous êtes ensuite devenu combattant. Vous avez dit ‘j’ai été recruté par l’Etat islamique, j’ai eu un entraînement de deux semaines de connaissance de la doctrine religieuse et deux semaines d’entrainement au combat (…) ensuite j’ai effectué des missions de guetteur (…). J’ai fait ça pendant moins d’un mois car j’ai été blessé (…)’ [plus tard dans la journée, la date à laquelle il a réellement été blessé sera débattue car le Parquet pense que c’est bien plus tard … et qu’il aurait donc combattu plus longtemps qu’il ne le dit]. J’aurais aimé vous interroger également sur les circonstances de ces entraînements, savoir qui vous aviez rencontré à cette occasion (…) ».

Le président : « (…) ‘Après, j’ai pris les armes au sein de l’Etat islamique contre la coalition’. Là aussi on aurait aimé vous poser des questions : pourquoi prendre les armes contre la coalition plutôt que contre Bachar Al-Assad alors que c’était votre but au départ ?! ».

Le président : « vers novembre 2014 vous avez été blessé puis, après votre rétablissement, vous vous êtes installé dans un appartement de Raqqa que vous aviez acheté. Vous auriez été chargé de conduire des véhicules d’un endroit à un autre à Raqqa ».

Le président : « on arrive le 3 janvier 2015 où le pilote jordanien capturé par l’Etat islamique va être brûlé vif enfermé dans une cage devant plusieurs combattants de l’Etat islamique en tenue. On a déjà parlé de cette vidéo qui montre cette exécution au cours de laquelle on aperçoit treize combattants de l’Etat islamique tous armés, vêtus de treillis similaires beige. On voit à un moment donné sur cette vidéo un des combattants qui porte une cagoule, qui laisse voir un particularité au niveau du sourcil droit. Vous voyez ce dont je parle puisque vous avez été interrogé à plusieurs reprises sur ce point (…) et on a vu une partie de cette vidéo qui est assez insoutenable. Pourquoi je dis assez ?! Elle est insoutenable tout court ! Vous vous adressez à votre frère par Facebook pour savoir s’il a vu cette nouvelle vidéo où ‘un homme est grillé’ (…) Le même jour, vous avez une discussion avec Asma [sa soeur] et vous lui confirmez qu’on vous voit sur cette vidéo [il lui écrit ‘as-tu tout vu?’] et vous lui demandez ses impressions. Quand on vous interroge, vous refusez d’en dire plus sur cette vidéo en disant que vous n’aviez pas mis le feu et étiez là en simple ‘spectateur’. Là, on aurait aimé vous demander pourquoi vous aviez cet uniforme ; est-ce que vous l’avez porté plusieurs fois ? (…) On aurait aimé vous demander si vous avez participé à des combats ? ».

Le président : « vous faites part à votre frère que vous allez peut-être partir en Irak pour faire la guerre. Le 1er mars 2015, vous lui partagez une nouvelle ‘vidéo choc’. Le 1er avril 2015 c’est important parce que c’est ce jour-là, lors d’une discussion que vous avez avec votre sœur Asma, vous lui parlez d’un nouveau chef important, qui n’est autre que El-Adnani, le numéro 2 de l’Etat islamique. Vous semblez très admiratif en disant ‘quel personnage!’ ; ‘il semble dangereux mais quand tu es assis avec lui, c’est une personne tout à fait ordinaire’. Ce que les enquêteurs pensent c’est qu’à un moment donné, vous avez partagé un logement avec lui [le président rappelle que El Adnani était (je cite) « le chef des opérations extérieures de l’Etat islamique … autrement dit grand organisateur des attentats commis en Europe »]. On avait envie de vous demander quelles avaient été vos relations précises avec cet homme. Est-ce qu’il vous avait confié une mission particulière ? Un entraînement particulier ? ».

Osama Krayem est toujours silencieux [même si vous avez compris … je continue de l’écrire ! :)].

 

Le président poursuit sur ses ACTIVITÉS AU SEIN DE L’ÉTAT ISLAMIQUE, notamment sur la fabrication de bombes : 

Le président : « le 7 mai 2015, vous envoyez des photos à votre frère Anas, qui vous montrent en train de remplir des cylindres métalliques avec d’autres. On comprend que ce sont des bombes artisanales destinées à attaquer des véhicules blindés. Vous aviez d’abord reconnu avoir participé à la fabrication de bombes artisanales : ‘(…) un gars m’a dit au lieu de rester assis les bras croisés, que penses-tu de donner un coup de main à des personnes qui fabriquent des engins explosifs ?!’ (…). Le 25 mai 2015, vous écrivez ‘je suis fatigué. Je suis resté assis trop longtemps’. Asma vous demande pourquoi ; est-ce que c’est à cause de votre genou … Vous répondez que vous attendez une opération et vous dites ‘je vais peut-être faire ce qu’a fait le frère de ton mari’ [ce dernier est mort sur une opération qu’il a menée en Palestine]. Vous lui prescrivez de le dire à personne. Elle vous demande quand ça va arriver et vous lui expliquez que vous devez assister à une réunion le lendemain. Elle s’exclame que vous êtes très fort et vous répondez qu’on doit s’efforcer de faire le meilleur djihad. Vous êtes interrogé sur cette conversation et indiquez que vous vouliez simplement repartir au combat ».

Le président continue : 

Le président : « vous lui expliquez ensuite que vous êtes en Irak [ce fait sera ultérieurement contesté par l’avocate d’Osama Krayem qui explique qu’il s’agit d’une mauvaise traduction faite du message envoyé. Pour rappel, Osama Krayem est suédois. Maître Stuyck, son avocate, explique qu’il n’a pas dit qu’il était en Irak mais qu’il irait peut-être inshallah]. On vous demande s’il était prévu que vous participiez à une opération suicide. Vous répondez ‘oui effectivement j’avais un projet. Je voulais partir en Irak pour accomplir une opération de martyr mais je ne l’ai jamais fait. (…) Vous me demandez pourquoi je ne suis pas allé au bout. Je ne sais pas pourquoi. C’est quelque chose de personnel. C’est difficile de répondre à cette question. Je ne peux pas y répondre’. ».

Le président : « le 26 mai 2015, vous informez votre sœur que vous n’avez pas été choisi. Elle vous demande si vous voulez mourir. Ces échanges confirment votre volonté de mourir dans un attentat-suicide. Le 9 juin 2015 vous écrivez à un ami ‘un camion n’importe quand’. Le 15 juin 2015, vous faites part à votre sœur du fait que vous allez super bien. Vous évoquez Adnani avec ‘un camion 100%’. On aurait aimé avoir des réponses même si ces expressions sont remplies de sens ».

Le président : « on se rend compte que vous n’avez pas été qu’à Raqqa. On comprend de ces échanges, de ces blessures, que vous n’avez pas été qu’à des combats ; que vous avez rencontré El Adnani. On est en droit de se demander quel niveau vous pouviez avoir atteint au sein de l’Etat islamique au vu de ces éléments … mais bon on n’aura pas de réponse ! ».

 

Osama Krayem est toujours silencieux. Le président poursuit en faisant remarquer qu’un certain nombre de protagonistes du dossier des attentats de Paris et de Bruxelles étaient en Syrie à la même période que lui.

Le président : « je rappelle que vous arrivez en août 2014 en Syrie. A cette époque-là, on a Chakib Akrouh. Lachraoui est là depuis février 2013. Oussama Atar, Foued Mohamed Agad, Abaaoud. Il y aura par la suite le passage éclair de Khalid El Bakraoui en novembre 2014, Sofien Ayari, Brahim Abdeslam en février 2015, Dahmani, Bilal Hadfi, Monsieur Abrini qui arrivera en juillet, Monsieur Usman en août 2015 … outre la présence des chefs de l’Etat islamique dont on a déjà parlé (…). Je vous cache pas que je vous aurais bien demandé si vous ne les aviez pas rencontrés à un moment donné ! Voilà … ».

 

Le président aborde ensuite son RETOUR VERS LA BELGIQUE. Ce dernier est rentré de Syrie par la route des migrants (Syrie -> Turquie -> Grèce -> Autriche -> Allemagne -> Belgique).

Le président : « vous partez de Syrie pour vous rendre en Belgique. (…) Vous aviez indiqué que vous aviez franchi la frontière au milieu d’autres personnes avec l’aide d’un passeur [tout à l’heure, un homme de nationalité tunisienne qui a fait la route des migrants en même temps que lui viendra d’ailleurs témoigner]. On vous a interrogé sur les raisons de votre départ. Tantôt vous avez évoqué un désir de revoir votre famille en Suède … mais vous avez aussi évoqué une divergence idéologique avec l’Etat islamique. Vous avez expliqué plus tard que Daech aurait traité de mécréant un savant saoudien, savant que vous respectiez. Vous avez affirmé que vous vous étiez enfui de la Syrie et que vous n’étiez pas parti en mission … ce qui paraissait un peu contradictoire avec ce qu’on avait pu constater à la lecture de vos échanges Facebook avec votre famille où, jusqu’au mois de juillet 2015, vous expliquiez que vous aviez envie de partir en mission. Lorsqu’on vous demande pourquoi vous êtes parti de Syrie, vous dites ‘les raisons de ma sortie de Syrie sont personnelles, elles sont dues au fait que l’Etat islamique contrevenait aux règles de la religion’ ».

 

Le président revient sur la question des FAUX PASSEPORTS utilisés pour revenir en Europe : 

Le président : « pour votre départ, vous avez indiqué que vous étiez passé par un passeur et que vous aviez été transporté en voiture entre Gaziantep et Izmir et qu’un passeur vous avez fait passer pour rejoindre une île grecque. C’est le parcours des migrants … c’est le parcours aussi qui va être utilisé par les terroristes pour remonter jusqu’en Belgique. (…) Lorsque vous êtes en Grèce, vous arrivez sur l’île de Leros. Vous êtes en possession d’un faux passeport syrien. Vous avez fait des déclarations évolutives sur l’endroit où vous aviez pu vous procurer ce faux passeport. Le 14 avril 2016 et le 13 juin 2016, vous expliquez que vous avez acheté ce passeport à un passeur que vous aviez rencontré dans la petite ville syrienne qui était proche de la frontière. Vous aviez indiqué l’avoir payé 50 dollars puis finalement 500 dollars. Le 3 septembre 2016, vous dites que vous avez acheté ce passeport à un passeur en Turquie. Le 17 août 2017, vous revenez sur une version antérieure. Vous disiez avoir quitté la Syrie avec ce faux passeport. Puis le 30 mai 2018, vous affirmez avoir acheté ce faux passeport à un passeur rencontré dans la rue à Izmir (…). On vous fait remarquer que vous avez donc traversé la Turquie sans aucun papier sur vous, ce qui semble un peu invraisemblable. L’enquête a permis de déterminer que les deux irakiens [kamikazes du Stade de France] et deux autres accusés poursuivis ici (Haddadi et Usman) avaient des papiers assez similaires. (…) On aurait eu envie de vous interroger là-dessus aussi ».

Le président : « dès le 8 avril 2016, jour de votre arrestation, vous dites ‘je suis parti d’Izmir par bateau vers Athènes. Après Athènes, j’ai suivi le parcours d’autres réfugiés dont un qui était avec moi en Syrie’ [il s’agit de Sofien Ayari avec qui il va rester jusqu’en Allemagne]. (…) Vous êtes interpellé sur le fait que l’enquête établit la présence d’une troisième personne. Vous évoquez alors un certain Mohammed. Vous dites ‘je ne sais pas où se trouve cette personne. Il se prénomme Mohammed. Il est revenu avec nous et Salah en Belgique. J’ai vu cette personne pour la première fois à Izmir’. Dans cette audition, vous indiquez donc que vous avez fait le voyage (…) avec Sofien Ayari et vraisemblablement Ahmad Alkhald [c’est le chef artificier de la cellule terroriste. Il n’a jamais été retrouvé et serait le seul à être reparti en Syrie après les attentats. Il est également connu sous d’autres identités dont celle d’Omar Darif] (…)

Ahmad Alkhald, artificier de la cellule terroriste. Il n’a pas été retrouvé. Il serait reparti en Syrie fin octobre 2015.

 

Le président continue sa reconstitution du voyage d’Osama Krayem : 

Le président : « vous arrivez à Athènes le 23 septembre 2015 avec Sofien Ayari et Ahmad Alkhald. (…) Par la suite, vous êtes enregistré avec Sofien Ayari en Allemagne le 1er octobre 2015 (…) en attendant d’être pris en charge par monsieur Abrini.

Voyant Salah Abdeslam et Mohamed Abrini discuter entre eux, le président s’interrompt : 

Le président : « monsieur Abdeslam et monsieur Abrini, vous écoutez ! Parce que je vous vois parler tous les deux ! ».

Une dernière fois, le président interroge Osama Krayem :

Le président : « pas de commentaire à tout cela monsieur ? ».

Osama Krayem reste silencieux [dans la salle, les écrans télé sont fixés sur lui, assis dans le box. Seuls ses yeux oscillent de droite à gauche. Lui ne bouge pas].

 

S’ouvrent alors les questions de la Cour.

 

 


2- LES QUESTIONS DE LA COUR

 

Une première assesseure prend la parole : 

Assesseure : « le 25 janvier 2017, vous dites ‘j’ai toujours vécu dans un milieu religieux. Je voyais mes parents prier mais moi je ne pratiquais pas. Du jour au lendemain, j’ai refusé de sortir, j’ai arrêté de voir mes amis (…). Je devais avoir 19-20 ans. Il n’y a pas eu d’évènement, juste une réflexion avant le ramadan. Je me suis demandé jusqu’à quand j’allais rester délinquant’. J’aurais aimé savoir quel sens ça avait pour vous puisque votre casier judiciaire est vierge et les membres de votre famille interrogés ont dit que vous n’avez jamais eu de problème avec la police ou la justice en Suède.

Vos proches, votre sœur confirmera ce changement brutal. Elle dira ‘nous avons remarqué qu’il se préoccupait plus de la religion. A un certain moment il a mis une tenue sunnite mais pour moi c’était normal’. Votre sœur Asma dira ‘c’était un musulman pratiquant. Sa religion, c’est sa façon d’être de tous les jours’. Votre frère dira ‘il s’est concentré sur sa religion ; il voulait pratiquer sa religion de façon juste. Ce qu’il a fait c’est en dehors de la religion mais à cette époque-là, il avait fait un pas en avant vers la religion’. Un ami d’enfance explique que vos parents habitaient dans la même cour. Il dit ‘c’est un garçon comme les autres. Je le connais depuis aussi longtemps que je me souvienne’. Il explique ‘Osama était une personne comme les autres. Moi je ne l’ai pas vu mais j’ai entendu dire qu’il sortait, faisait la fête avec les autres … mais il a arrêté tout à coup. Nous pensions que c’était mieux que devenir criminel’. Cette personne là précise que son père a la particularité d’être un imam. La question que j’aurais aimé vous poser c’est ‘auprès de qui vous vous êtes tourné pour approfondir la religion ?’ ».

Le président s’interroge alors, demandant à Osama Krayem pourquoi est-ce qu’il ne s’est pas tourné vers le père de son ami, un imam « connu pour avoir collaboré avec les autorités suédoises, notamment pour dénoncer des personnes radicalisées aux services de renseignement ».

 

L’assesseure poursuit ses questions :

Assesseure : « votre frère Anas dira qu’un an avant de partir en Syrie, vous ne parliez plus aux gens. Il décrit un renfermement sur vous-même. Est-ce que vous confirmez cet état de fait ? ».

Osama Krayem reste silencieux.

Assesseure : « autre question : sur votre parcours, une fois arrivé sur zone, vous expliquez être parti dans un premier temps dans un but humanitaire mais que vous aviez ensuite suivi un entraînement militaire… j’aurais voulu savoir comment vous avez si vite changé d’avis ? ».

Silence d’Osama Krayem, regard fixé au sol.

Assesseure : « sur vos adhésions aux thèses de l’Etat djihadiste [islamique]. Etes-vous toujours d’accord avec les thèses djihadistes ? Ce sont des questions importantes d’autant plus que quand vous êtes interrogé, vous dites ‘la doctrine de l’Etat islamique je ne l’avais pas en Suède. Je ne l’ai adoptée que quand je suis arrivé en Syrie’. (…) ‘Je ne sais pas si à un moment j’ai mal appris ma religion’. Est-ce qu’aujourd’hui vous avez des doutes ou maintenez votre adhésion aux thèses de l’Etat djihadiste [islamique] auquel vous avez adhéré ? ».

Assesseure : « sur vos ressources. Vous aviez démissionné deux mois avant de partir. Votre revenu mensuel était de 13 à 14.000 couronnes mensuel [environ 2.000 dollars par mois] … Votre famille est tombée des nues quand on a dit que vous étiez parti avec 190.000 couronnes [cela équivaut à près de 30.000 dollars] ».

Assesseure : « j’en ai terminé avec mes questions ».

 

Le président indique ensuite que le frère et la soeur d’Osama Krayem, qui étaient appelés comme témoins, n’ont jamais répondu aux convocations : 

Le président : « j’indique, en ce qui concerne le frère et la sœur de l’accusé, qu’ils n’ont pas retiré leurs convocations, n’ont pas donné signe de vie et ne se sont manifestés d’aucune manière auprès de nous. La question est de savoir s’il convient de passer outre l’absence de ces témoins ? (…) Pas d’opposition ?! (…) Bien… je passe outre l’absence de ces deux témoins dont il sera donné lecture des dépositions dans le courant de l’après-midi. On a deux témoins prévus cet après-midi, l’un à 15H, l’un à 16H (…). Est-ce que le ministère public a des questions à poser ? ».

 


3- LES QUESTIONS DU PARQUET

 

Camille Hennetier, avocat général, prend la parole : 

Avocat général : « sur les activités sur zone de monsieur Krayem. Vous avez fait des déclarations qui sont en contradiction avec ce que démontre l’enquête. Votre Facebook démontre la participation à des combats et l’appartenance à la Liwa Al-Sadiq [c’est un bâtaillon de l’Etat islamique connu pour être l’un des plus violents] . (…) Par rapport à la blessure au genou, vous aviez indiqué avoir été blessé en novembre 2014. Or, il se trouve que vous aviez déclaré au départ que c’était en mars 2015 et que des messages datant de début mars font mention de votre blessure et du fait que vous allez être opéré. J’aurais aimé savoir à quelle date vous aviez été blessé au genou ? Votre activité combattante est attestée par des photos qui vous montrent en tenue militaire (…)

 

Camille Hennetier relève par ailleurs qu’Osama Krayem apparaît bien sur la vidéo de la mise à mort du pilote jordanien capturé et brûlé vif par l’Etat islamique. Elle remet en cause le fait qu’Osama Krayem n’apparaisse sur cette vidéo qu’à titre de figuration : 

Sur l’appartenance à la Liwa Al-Sadiq, compte tenu de ce qu’a pu représenter la capture d’un pilote de la coalition et de la chance inespérée que constituait cet évènement, compte tenu du fait que des émirs ont participé à cette exécution, peut-on vraiment imaginer que des figurants et des quidam pris au hasard auraient pu être choisis pour cette opération qui revêtait une extrême importance pour l’Etat islamique ?! Question également sur l’uniforme porté dans cette vidéo. On peut s’interroger sur le lien à faire entre cet uniforme dont vous dites qu’il vous a été prêté pour l’occasion alors même que ce treillis est porté sur plusieurs photos de votre Facebook, que cet uniforme est porté dans d’autres vidéos d’exécution ou encore dans les vidéos de revendication des attentats (…). Autre point en faveur de votre appartenance à la Liwa Al-Sadiq : vous avez dit ne pas pouvoir vous marier or, il y a eu des témoignages disant que les membres de la Liwa Al-Sadiq ne pouvaient pas se marier. (…) ».

 

Elle l’interroge ensuite sur les raisons de son départ de Syrie : 

Avocat général : « vous avez dit avoir quitté la Syrie seul avec votre véhicule. J’aurais voulu savoir si c’était crédible quand on voit la méfiance de l’Etat islamique à l’époque. Surtout que dans un message du 25 mai, vous dites ‘personne n’entre ni ne sort avant que Bagdadi ne sache, après il doit donner l’autorisation’ ».

 

L’Avocat général continue de lister les questions qu’elle aurait posé s’il avait accepté de répondre notamment sur les faux passeports et les cartes d’identité. Le président reprend la parole :

« On va acter que la Cour a posé d’autres questions, il n’y a pas eu de réponse ; l’accusé ayant gardé le silence. De même, il a eu la même attitude face aux questions posées par madame l’Avocat général. Est-ce qu’il y a des interventions des parties civiles ? »

 


4- LES QUESTIONS DES PARTIES CIVILES

 

Un avocat de parties civiles lui demande pourquoi il refuse de répondre aux questions. Le président : « Monsieur Krayem vous voulez répondre ? ». Osama Krayem fait non de la tête. Maître Chemla l’interrogera lui aussi sur ses liens avec plusieurs personnes … mais là encore sans succès. Le président conclut : 

Le président : « pour le greffe : même mention ‘il est indiqué que l’accusé garde le silence’ ».

 


5- LES QUESTIONS DE LA DÉFENSE

 

Maître Durand-Poincloux, avocate d’Osama Krayem prend la parole :

Maître Durand-Poincloux : « les raisons pour lesquelles il refuse de répondre aux questions ont été retranscrites dans le cadre de la lettre dont j’ai donné lecture jeudi dernier. Il s’agit des réelles raisons de son silence ».

 

Maître Stuyck, avocate belge d’Osama Krayem prend la parole à son tour. Elle souhaite rectifier des traductions faites sur des messages envoyés par Osama Krayem : 

Maître Stuyck : « le suédois utilisé est ‘le suédois de Rosengard’ [c’est le nom d’une banlieue suédoise], pas facile à comprendre, qui n’a pas la même construction que le suédois original. Elle lit la phrase en suédois. (…) En réalité, la phrase c’est « si cela arrive, cela arrivera inchallah’ ». C’est important car Monsieur Krayem n’a pas été Irak ! Il ne dit pas qu’il est arrivé en Irak. Elle poursuit en reprécisant la traduction qui doit être restituée sur deux autres phrases.

L’Avocate générale se lève :

Avocat général : « il y avait déjà eu des discussions sur la traduction. Soit on demande une nouvelle traduction, soit on sort pas son Google translate … moi j’ai pas de souci avec une nouvelle demande de traduction ».

L’avocate : « ce n’est pas une traduction Google translate ! Je vous invite à essayer vous n’obtiendrez pas le résultat ! ».

 

Le président coupe court : 

Le président : « on m’indique que le témoin est présent. On va peut-être l’entendre tout de suite avant de faire une suspension (…) Si vous voulez bien le faire entrer monsieur l’huissier ».

 


 

TEMPS 2- AUDITIONS DE TÉMOINS

Deux témoins vont être entendus aujourd’hui : le premier est Pierre-Jean S., le professeur particulier d’Osama Krayem en prison. Le second témoin s’appelle Béchir B., un homme de nationalité tunisienne, venu illégalement en Europe et qui a fait la traversée en même temps que plusieurs protagonistes du dossier.

14H37 : le premier témoin entre. Il s’agit de Pierre-Jean S., qui a donné des cours à Osama Krayem en prison.

 

PREMIER TÉMOIN : PIERRE-JEAN S.

 

Le président l’invite d’abord à décliner son identité et lui pose les questions d’usage, comme à tout témoin : 

Le président : « veuillez indiquer à la cour votre nom, prénom ».

Le témoin : « Pierre-Jean S., 64 ans et j’habite en Belgique ». (…)

 

Pierre-Jean S. fait d’abord une déclaration spontanée, avant de répondre aux questions.

Le témoin : « pour vous expliquer dans quelles circonstances et dans quel cadre j’ai connu monsieur Osama Krayem. En janvier 2017, une personne de mes connaissances qui travaille dans les deux prisons proches de chez moi m’a signalé que dans l’une d’elle on était en recherche d’un bénévole pour donner cours de français à un détenu radicalisé qui n’avait pas l’autorisation de suivre le cours avec les autres détenus. J’ai accepté et après une procédure de vérification de mon identité, les cours ont commencé en mars 2017. Et, ces cours se sont poursuivis jusqu’au 30 juin 2021, à la veille de l’extradition de monsieur Krayem. Les cours avaient lieu au rythme d’une fois par semaine, sauf pour les quatre derniers mois où c’était passé à deux fois par semaine.

J’estime que j’ai rencontré monsieur Krayem environ 175 fois. A chaque fois la séance durait 1H30 et c’était en tête à tête. Il n’y avait que nous deux. Au départ, c’était dans un parloir dit sécurisé et ensuite, à partir de mai 2019, les cours ont pu se donner dans un local de classe, dans l’aile où se trouvait le détenu.

Il y avait certaines contraintes qui m’avaient été imposées au départ à savoir l’interdiction de parler de l’affaire et l’interdiction aussi de contact, que ce soit avec la famille, l’avocat ou la presse. Au point de départ, nous nous sommes exprimés en anglais et après quelques mois, voyant que monsieur Krayem arrivait à comprendre suffisamment le français, j’ai commencé à m’exprimer en français avec lui qui est resté dans la langue anglaise. Si j’exprime certains éléments de ce qu’il m’a dit c’est toujours moyennant la traduction que j’en ai faite puisque lui s’exprimait en anglais.

Dans un deuxième temps, vous dire le parcours qui a été fait au niveau du travail scolaire. Tout au début, n’étant pas moi-même prof de français, j’ai un peu tatonné pour savoir comment aborder la question de l’apprentissage avec lui. (…) Vers le mois de septembre, monsieur Krayem a été autorisé à pouvoir rejoindre un groupe de conversation française. Là, le professeur lui a dit que l’une des méthodes était peut-être de lire une bande-dessinée car il y avait le support d’une image. C’est ce que nous avons fait avec une bande-dessinée oreille cassée de Tintin. Ensuite, je suis passé à un livre de littérature. Il lisait ‘Le petit prince’ de Saint-Exupéry ».

                 

 

Il poursuit : 

Le témoin : « à la fin de cette lecture, je lui propose une bande-dessinée et il refuse car il considère que c’est une connaissance qui va disparaître et il se dit curieux de nombreux sujets [il donne l’exemple des sciences]. A partir de ce moment-là, il apprend qu’il a la possibilité de suivre des cours par correspondance et il en fait la demande et demande à pouvoir suivre français, maths, sciences et anglais. Pour les sciences, il a essayé mais je lui avais dit que ce serait difficile (…) donc on en est resté sur le français et les mathématiques. C’est ainsi que je l’ai accompagné comme soutien scolaire pour lui faire comprendre la matière et suivre les devoirs qu’il renvoyait pour correction.

 

Il continue en décrivant les traits de caractère d’Osama Krayem : 

Le témoin : « (…) une chose qui m’a semblée remarquable c’est qu’il était d’une humeur et d’un tempérament très constants. Tout au long des différentes années, j’ai retrouvé une personne qui avait le même caractère, assez posée et non pas quelqu’un qui pouvait être à certains moments dépressif et par moment exalté. (…) Je n’ai pas trouvé quelqu’un qui était en révolte ; pas du tout. Peut-être, ce qui est significatif de sa manière de penser. (…) Il marche la tête basse lorsque je le croise dans les couloirs en prison. Ce n’est que lorsqu’il franchit la porte de la classe qu’il me dit en français « ça va ? » et je dirais que là son regard s’éclaire.

Un deuxième trait de caractère c’est qu’il craint d’apparaître à son désavantage. Il a failli renoncer au cours de conversations françaises par crainte d’être plus faible que les autres participants. Un jour aussi, ne sachant pas résoudre un problème en mathématiques, il disait ne pas en avoir dormi. C’est quelque chose qu’il avait pris en profondeur.

Lors d’un des confinements, comme il travaillait uniquement avec moi, nous étions autorisés à poursuivre les séances alors que les cours en groupe étaient suspendus. Par crainte de la jalousie des autres détenus, il m’a demandé de ne plus venir pendant un certain temps. Ensuite, ça a pu reprendre.

Un autre trait de caractère remarquable c’est l’importance du respect de la parole donnée et du fait qu’on puisse lui faire confiance. Dans ce qu’il m’a dit, le mot confiance est l’un des seuls qu’il m’a traduit en arabe, sans doute parce que c’est quelque chose d’important. (…) Lui-même m’a dit ‘qu’il avait promis à la directrice référente qu’elle n’aurait pas de problème avec moi… et après un an, je tiens ma promesse’

Par rapport à moi, c’était quelqu’un de très attentif, s’inquiétant lorsque parfois j’avais dû attendre [le temps qu’on l’amène]. Il était un peu contrarié aussi si on avait pu m’avertir d’une absence prévisible et que la prison ne me le signalait pas.

Peut-être pour résumer de quelle manière il était perçu, une phrase que j’ai entendue et qui résume assez bien. Une personne disait ‘abstraction faite des choses horribles qu’il a commises, monsieur Krayem est quelqu’un qui a beaucoup d’humanité’. Evidemment, cela nous pose la question de ‘pour quelles raisons…’. [il ne termine pas sa phrase]. Moi personnellement, je me suis dit que dans les quelques éléments qu’il m’a cité à propos de sa famille .. peut-être est-ce là que je pourrais essayer de comprendre. Je sentais qu’il était très attaché à sa famille. Il m’a parlé de son grand-père, qui avait été responsable d’une tribu de bédouins. (…) Il disait qu’il aimait beaucoup écouter les histoires que lui racontait son grand-père. J’ai appris que sa mère était palestinienne. Il a dit aussi a deux reprises qu’il souhaitait faire son arbre généalogique parce qu’il a une grande famille. On sent que cette famille est importante pour lui.

Concernant la Palestine, il m’avait exprimé, quand on parlait dans le cadre du cours de français, de l’aspect bénévolat. Il m’avait expliqué qu’il était parain de deux enfants à Gaza lorsqu’il était encore en Suède.

Je pense que je vais en rester là pour l’instant.

 

Finalement, il reprend : 

Le témoin : « Ah ! Peut-être quand même dire ceci. Je m’étais rendu compte très vite que son intelligence était bonne. Il avait dit à cette occasion que son père avait voulu l’amener dans une bonne école, que son père l’avait conduit en voiture pour aller suivre l’école dans un autre quartier mais que lui ne s’était pas trop intéressé aux études, qu’il préférait les copains, les sorties et qu’il veillerait que ses enfants suivent l’école plus assidument. Il est revenu sur la question des enfants en octobre 2018 en disant qu’il se disait qu’il n’aurait peut-être pas d’enfant car ce serait trop lourd à porter de l’avoir pour père ».

 

C’est la fin de la déclaration spontanée du témoin. Vient maintenant le TEMPS DES QUESTIONS [l’ordre de prise de parole est toujours le même : le président / les autres membres de la Cour / les parties civiles / le Parquet / la défense]

Le président : « y’a-t-il des question à poser ? ».

Assesseure : « quelle est sa compréhension du français au terme de votre action ? ».

Le témoin : « il y a eu du français et il y a eu aussi des mathématiques… je crois que sur 2021 nous n’avons fait que des mathématiques. C’est lui qui choisissait d’emmener le cours de français ou de mathématiques. Au niveau du français, la progression me semblait bonne. Ce qui a calé de ce côté-là c’est par exemple au moment où nous sommes arrivés à la conjugaison. On sentait qu’il n’avait pas l’habitude de s’astreindre à une étude. Ca n’avançait pas et ça ne permettait pas de progresser, ce qui était handicapant pour l’expression orale.

 

L’assesseure l’informe qu’il a gardé le silence depuis le début de l’audience puis l’interroge : 

Assesseure : « est-ce que vous faites une différence entre sa façon de rédiger et sa façon de comprendre ? ».

Le témoin : « le cadre est différent lorsqu’on se retrouve face à face et l’utilisation du vocabulaire, c’est bien sûr un vocabulaire plus limité que j’utilise avec lui que le vocabulaire qu’il utilise ici ».

Assesseure : « est-il en mesure de comprendre vos propos sans aucune difficulté ? »

Le témoin : « sans aucune difficulté non … mais je pense que si je m’exprime assez lentement il peut les comprendre ».

 

La deuxième assesseure prend la parole à son tour : 

Assesseure : « y’a-t-il des thématiques qu’il a refusé d’aborder avec vous ? ».

Témoin : « non ». (…)

 

C’est ensuite les avocats des parties civiles qui l’interrogent. Maître Chemla débute : 

Maître Chemla : « vous avez dit ‘hormis des faits très graves qu’il a pu commettre, il s’agit de quelqu’un de parfaitement humain’ ».

Le président rectifie : « d’une grande humanité ! ».

Maître Chemla : « les faits qui lui sont reprochés c’est d’avoir appartenu de manière volontaire à l’organe de combat le plus cruel de l’Etat islamique et de s’être associé aux attentats que nous connaissons. Comment vous pouvez expliquer le lien entre cette humanité et ces faits-là ? »

Le témoin : « les propos que j’ai cités sont des propos qui ont été cités par une personne de la prison. C’est pas moi-même qui ait cité le premier ces propos … même si j’y souscris pleinement. Comment on peut se l’expliquer ? Comment moi je tente de me l’expliquer ? Je dirais que, sur la base de ce que je connais à propos de sa famille, de son attachement à sa famille mais aussi à l’histoire de sa famille … une histoire qui est quand même particulière, je me dis qu’arrivé à l’âge d’une vingtaine d’années, il a dû chercher la manière d’assumer l’histoire de sa famille, de s’inscrire dans l’histoire de sa famille … et qu’il l’a fait sûrement en partant combattre. Rejoindre l’Etat islamique, c’était sans doute la manière dont il pouvait imaginer assumer sa position dans sa famille. J’ai beaucoup pensé à une chanson de Jean-Jacques Goldman, ‘Né en 17 à Leidenstadt’

Il cite alors les paroles de cette chanson : « aurais-je été meilleur ou pire que ces gens? ». Il répond « je ne sais pas! Je ne peux pas dire dans la même situation est-ce que j’aurais été moins pire que lui. Je ne sais pas ! ».

Maître Chemla : « donc c’est une victime ?! [la question fait bondir sur les bancs des avocats de la défense].  Votre commentaire me renvoie à des images de bourreaux dans certains camps dont on disait qu’ils aimaient beaucoup leurs enfants. Clairement, pour moi, l’humanité c’est quelque chose qui ne se morcelle pas. On n’est pas dans acte unique, un acte ponctuel ! On a aussi comme réponse que si la religion le valide, je ne m’interroge pas [c’est ce qu’a dit Osama Krayem en audition]. Quand on arrête de s’interroger, on quitte l’humanité ».

Le témoin : « sur l’aspect religion, je n’ai pas beaucoup d’éléments à vous apporter. Il n’a pas abordé ce sujet avec moi. Je n’ai pas d’éléments. Il m’est arrivé de lui dire que ‘j’allais manger un rôti de porc’, ça n’a jamais posé de problème ! Il m’a interrogé en me demandant si la religion était catholique ou protestante en Belgique. Lui-même m’a expliqué la différence pour demander pardon à Dieu entre les protestants et les catholiques. Il m’a demandé si le mot « avouer » était pareil que « confesser » ou « aller à confesse ».

Maître Chemla : « quelles sont ces parcelles d’humanité que vous exposez ? Lui a dit au juge que si la religion le valide, il n’a pas de question à se poser ».

Le témoin : « pour ma part, je ne peux être témoin que de ce que j’ai vécu avec lui. A ce niveau là, c’est peut-être plus de parler d’un espoir que parler de ce qui s’est passé précédemment. Il y a en lui cette capacité d’humanité.

Maître Chemla : «comme en tout homme! ».

 

Maître Chemla l’interroge ensuite en lui demandant s’il n’aurait pas été piégé par Osama Krayem, qui se dissimulerait. Il cite ainsi un message d’Osama Krayem qui disait « hais les koufars mais ne le montre pas! ». Il demande alors au témoin : « est-ce que vous êtes sûr que vous n’étiez pas dans cette relation?! ». Le témoin répond :

Le témoin : « c’est une relation qui a perduré. Personnellement, je n’ai pas eu l’impression de quelqu’un qui se cachait. Je me suis posé la question puisqu’un agent m’avait dit ‘il faut toujours rester sur ses gardes’… et puis je me suis interrogé. Après un moment je me suis dit que ça ne correspond vraiment pas à ce que je perçois et ce que je vis (…) ».

Maître Chemla : « j’ai pas d’autre question ».

 

Maître Riberolles, avocat de parties civiles se lève à son tour pour l’interroger :

Maître Riberolles : « vous avez dégagé ce qui selon vous constituerait chez Monsieur Krayem un certain nombre de traits de caractère remarquables : qu’il ne serait pas dépressif, d’humeur constante, normale. Vous avez ajouté qu’il avait pu craindre d’apparaître parfois à son désavantage. Je ne sais pas si vous le savez mais cela fait quelques jours que soit Monsieur Krayem refuse de venir dans la salle d’audience, soit refuse de répondre aux questions. Est-ce que cela vous étonne au vu des traits de caractère remarquables dont vous nous avez parlé ? Selon vous, s’agit-il d’un renoncement ou d’une acceptation? »

Le président : « je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’un psychologue ou d’un expert psychiatre ! [il s’adresse au témoin] Je vous laisse le choix de répondre à cette question ».

Maître Riberolles : « je trouve relativement prétentieux de juger de l’opportunité de la question que je pose au témoin ».

Le président : « on fait pas un concours de prétention ! C’est pas du tout le propos que je voulais tenir … même si je me permets de m’étonner du commentaire désagréable à mon endroit ».

Le témoin : « pour que Monsieur Krayem s’exprime, il faut être dans une relation de confiance et je ne suis pas sûr que ce soit la situation dans laquelle il se trouve ici. Ma formation n’est pas du tout dans ce domaine-là puisqu’à la base, je suis professeur de mathématiques ».

 

Un autre avocat de parties civiles l’interroge :

L’avocat : « le fait qu’il ait demandé la traduction des mots « avouer » et « confesser », qu’est-ce que ça traduit de lui ? »

Le président, ironisant lance : « vous avez trois heures ! … sauf si vous faites grève ! Je crois que c’est le cas aujourd’hui en France ! [il sourit car effectivement, c’est jour de grève en France pour les enseignants] »

Le témoin : « je ne sais pas ! Ca suivait un propos. Ca suivait (il cherche dans ses notes). A un moment donné on retrouve dans un texte le mot ‘avouer’ et il me demande si c’est le même que ‘confesser’ et je lui réponds que ‘confesser’ est plus connoté religieusement que ‘avouer’. Il m’a parfois demandé aussi d’autres mots. Par exemple, il m’a demandé ce que signifiait parloir. Il croyait que c’était un lieu dans lequel on obligeait les gens à parler. Il m’a demandé ce que signifiait le mot ‘collaborer’. Il ne me les a pas demandés tout de suite : c’est dans un contexte ! »

 

Maître Coviaux, avocate de parties civiles l’interroge elle aussi :

Maître Coviaux : « le premier sentiment que j’ai eu à vous entendre c’est que vous soulignez l’honnêteté de monsieur Krayem. On a l’impression que c’est quelqu’un qui ne ment pas et est extrêmement rigoureux avec lui-même. Il semble très désireux d’être honnête et de respecter sa parole… et ses croyances religieuses ».

Le témoin : « ça je ne sais pas ».

Maître Coviaux : « vous dites que c’est quelqu’un qui est très entier, pas calculateur, très proche de ses propres fondamentaux … une personne très entière ».

Le témoin : « j’ai envie de vous donner une anecdocte à propos du français. Pour les besoins de l’enquête, il avait dû venir en France. Lorsqu’il est revenu, il m’a dit ‘on m’a demandé si je comprenais le français et j’ai répondu non… comme ça j’allais peut-être parvenir à savoir ce qu’on pensait de moi… mais j’aurais peut-être dû faire autrement’. Il était visiblement mal à l’aise d’avoir menti par rapport à sa connaissance du français ».

Maître Coviaux : « j’ai eu le sentiment qu’Osama Krayem est dans une soumission totale par rapport à l’autorité et l’ordre et dans un vœu de respecter l’ordre de la façon la plus rigoureuse possible. Est-ce que mon sentiment vous semble fondé ? ».

Le témoin : « il me semble accorder beaucoup d’importance au fait d’être une personne de confiance et que quand il a donné sa parole, il la respectera ».

 

En l’absence de questions du Ministère public, s’ouvrent alors les QUESTIONS DE LA DÉFENSE. C’est Maître Maallaoui, avocat de Sofien Ayari qui commence : 

Maître Maallaoui : « comment trouve-t-on de l’humanité chez un accusé ? C’est la question que se posent les cours d’assises depuis qu’elles siègent ! (…) Je n’ai qu’une seule question : est-ce que vous trouvez étonnant d’avoir réussi à tisser un lien professionnel avec cette personne ou est-ce que vous trouvez ça naturel ? (…) ».

Le témoin : « je suis quelqu’un qui peut partir dans la rencontre de quelqu’un sans a priori. Là, je suis parti sans a priori. D’ailleurs, je ne connaissais pas tout ce qui lui était reproché. (…) Finalement, il y a peu de différence avec le fait d’être dans un cours particulier dans une école. Je me retrouvais dans une relation tout à fait habituelle pour moi. Lorsqu’on apprend par les médias certaines choses à son sujet, à ce moment, il y a quand même, de se dire « est-ce que je vais continuer avec quelqu’un qui a fait cela ? »… Mais, à un moment donné, je pense que c’était pour ma part de dire ‘bon, je renonce à le considérer comme barbare et je vais quand même continuer, parce que finalement, c’est peut-être la seule voie qui me semblait une voie ouverte vers l’avenir’ ».

Maître Maallaoui : « si vous aviez eu connaissance dès le départ des faits qui l’amènent ici aujourd’hui est-ce que vous auriez renoncé ? ».

Le témoin : « je savais certaines choses évidemment ! Lorsque j’ai rencontré les responsables de la prison. La première fois c’était pour décrire la prison, le fonctionnement … la deuxième fois on m’a dit ‘le prisonnier, ce sera monsieur Krayem’. On m’a précisé que c’est la personne qui est sortie de la bouche de métro Maelbeek lors des attentats [lors des attentats de Bruxelles en mars 2016. Osama Krayem aurait renoncé à se faire exploser dans le métro, alors que son sac était bourré d’explosifs]. Je me suis dit à ce moment là, lui ou un autre j’y vais ! Il faut dire aussi que, je suis d’un naturel à faire confiance aux gens. La responsable de la prison qui me rencontrait m’a dit ‘il n’y a aucun danger parce que s’il y avait un danger on n’aurait pas mis ça en place’. (…) ».

Maître Maallaoui : « je vous remercie pour votre intervention et votre recul sur de nombreuses choses qui ne sont pas forcément évidentes ».

 

Maître Durand-Poincloux, avocate d’Osama Krayem, prend la parole :

Maître Durand-Poincloux : « je vous remercie pour votre témoignage. On vous a posé beaucoup de questions donc finalement il ne m’en reste qu’une. Vous l’avez suivi pendant une période de quatre ans. Est-ce que cette évolution des circonstances s’est couplée d’une évolution du comportement de monsieur Krayem ».

Le témoin (marque un silence) « je ne sais pas s’il y a eu une évolution dans la profondeur des échanges que nous avions. Je dirais que nous nous sommes plus retrouvés dans une situation plus normale que celle du point de départ. Je le vois encore arriver, encadré par trois agents pénitentiaires, dans un local surveillé … j’avais plus l’impression d’être dans son milieu de vie à lui, que lorsqu’on s’est retrouvés dans un local de classe. (…) Après quelques mois, on commençait quand même à se connaitre. (…) ».

Maître Durand-Poincloux : je n’ai pas d’autres questions.

 

Maître Stuyck, l’avocate belge d’Osama Krayem prend la parole :

L’avocate : « comment avez-vous accueilli cette demande de monsieur Krayem, de venir déposer devant la Cour, sachant que vous êtes le seul témoin ».

Le témoin : « c’était le 23 juin 2021. Nous avions un cours au matin. Comme à l’habitude, nous avions pris l’habitude d’échanger un peu sur les nouvelles sportives, politiques, ce qu’il voyait à la télévision, ainsi que des nouvelles plus locales ! Là il me dit ‘tiens, j’ai vu mon avocate qui est passée pour régler les problèmes de mon départ vers la France. Elle a passé en revue une liste de personnes en me demandant si je pense que ces personnes seraient d’accord de venir témoigner. Moi je disais non, non, non … et à la fin elle a dit ‘et ton prof’… et il me dit avoir répondu ‘je sais pas ! Je sais qu’il va parfois à Paris. Je peux lui demander mais je pense que c’est trop pour lui !’. Et j’ai réagi en disant ‘c’est bien pour Paris ?’… et il me dit ‘oui mais je pense que c’est trop’. Et là je lui réponds ‘si on veut vivre en démocratie, il faut bien qu’il y ait des gens qui parlent lors des procès’. Ce que je ne lui ai pas dit c’est que deux ans au préalable, j’avais eu l’intuition que j’aurais eu l’occasion de parler pour lui à Paris. (…) ».

Maître Stuyck : « je vous remercie. Si monsieur Krayem avait refusé que d’autres témoins viennent, c’est pour un manque de neutralité. On avait considéré que vous étiez un témoin neutre ».

Le président : « merci beaucoup monsieur pour être venu … et pour être revenu [il dit ça parce qu’il était censé témoigner jeudi dernier mais comme l’audience a été reportée il n’avait pu être entendu]».

 

15H45 : le président suspend l’audience. Elle reprendra à 16H10 avec l’audition du second témoin.


 

SECOND TÉMOIN : BÉCHIR B.

16H20 : l’audience reprend. Avant la venue du prochain témoin, le président fait déplacer certains des accusés pour que Sofien Ayari soit plus proche de la barre [pour rappel, les accusés sont assis par ordre alphabétique. L’ordre est donc interverti entre Mohamed Abrini, deuxième à côté de Salah Abdeslam et Sofien Ayari, assis plus loin de la barre]. Le prochain témoin s’appelle Béchir B. Il aurait rencontré au moins trois des protagonistes des attentats sur la route des migrants, alors que lui-même essayait de rejoindre l’Europe illégalement.

 

Le président commence : 

Le président : « bonjour monsieur. Est-ce que vous comprenez le français ? ».

Le témoin : « oui ».

Le président : « vous préférez avoir un interprète ? ».

Le témoin : « oui ».

 

Le président vérifie son identité et lui pose les questions d’usage : « connaissiez-vous les accusés en tout cas l’un d’entre eux avant les faits qui leur sont reprochés ? ».

Le témoin : « il faut que je les regarde pour vous répondre ».

Il n’y a plus aucun bruit dans la salle. Dans le box, certains des accusés se lèvent spontanément. Le président demande à ceux qui ne l’avaient pas fait de se lever également .

Le témoin : « non je ne reconnais personne ».

Le président : « avez-vous un lien de parenté ou d’alliance avec l’un d’entre eux ? ».

Le témoin : « non ».

Le président : « ont-ils travaillé à votre service ? ».

Le témoin : « non ».

Le président : « avez-vous un lien de parenté ou d’alliance avec les parties civiles ? ».

Le témoin : « non ».

Le président : « vous êtes cité dans le cadre du dossier des attentats, à la demande d’une partie civile parce que vous avez été entendu, dans le cadre de l’enquête, à plusieurs reprises. Je ne sais pas si vous vous rappelez de ce que vous aviez dit. Il faudra faire un petit effort pour donner des précisions concernant les faits ou concernant les accusés. La loi prévoit que vous devez faire une déposition spontanée et après on vous pose des questions ».

Le président : « qu’est-ce que vous pouvez nous dire ? ».

Le témoin : « tous les détails que je connais, je dois les dire ! ».

Le président : « ça portait sur quoi votre audition ? ».

Le témoin (via interprète) : « j’ai été entendu parce qu’il y avait des accusés, à l’époque où je suis rentré clandestinement en Europe via la Turquie, apparemment, il y a une personne parmi les accusés qui a passé les frontières au même moment que moi. Même plus qu’une seule personne ! Même deux ou trois. (…) J’ai été questionné sur tout : comment j’ai traversé ? avec qui ? On m’a demandé si j’avais été en contact ou en relation avec l’une de ces personnes. On m’a posé beaucoup de questions  ».

Le président : « et ? Sur quoi ces questions ? Monsieur, je sais ce que vous avez dit mais pour la cour et l’ensemble des parties vous devez nous dire vous-même ce que vous voulez dire… ».

Le témoin (via interprète) : « l’histoire elle avait commencé au moment où je suis rentré de la Turquie en Europe. Il y a des personnes qui ont traversé avec moi par le même passage. Nous étions ensemble. Tout le long du chemin, nous étions ensemble. Jusqu’au moment où je suis entré à Paris, je n’ai plus eu de contact avec quiconque. On a fait le chemin ensemble mais arrivé à Paris je n’avais plus de contact. A ce moment-là, je ne savais pas, j’ignorais que ces personnes là c’est des accusés. C’est par la suite, au moment où j’ai été arrêté par la police, après avoir été entendu par les autorités, j’avais compris que ces personnes là c’était des accusés. J’ai tout raconté à la police ; je ne cache rien du tout. Je suis prêt à répondre à vos questions ».

Le président : « il a été entendu à plusieurs reprises par la DGSI. Il a indiqué qu’il était parti de Tunisie pour venir en France (…). Il n’avait pas de visa donc il est venu clandestinement en passant par la Turquie, la Grèce et ensuite l’Europe centrale jusqu’à Paris. Il a été interrogé à plusieurs reprises sur des personnes qu’il avait pu rencontrer. On lui a présenté un certain nombre de photographies et notamment 3 photographies de personnes avec qui il avait été en contact le long du trajet et notamment entre la Grèce et l’Allemagne ».

Le témoin (via interprète) : « effectivement ».

Le président : « pourquoi on s’est intéressé à vous. Vous avez du traverser tous ces pays en payant des passeurs … et à un moment donné vous n’aviez plus d’argent et vous aviez demandé à votre frère de vous envoyer de l’argent. C’est là-dessus qu’on vous entend. Comment ça s’est fait cet envoi d’argent ? Combien y’avait ? A qui il a été envoyé ? ».

Le témoin (via interprète) : « mon frère m’a envoyé de l’argent car je n’en avais plus. A ce moment-là, je n’avais pas de pièce d’identité, je ne pouvais pas avoir ma pièce d’identité sur moi car j’avais peur d’être renvoyé dans mon pays ».

Le président : « il avait de faux papiers ? ».

Le témoin (via interprète) : « pendant le passage non je n’avais aucun papier (…) J’ai été obligé de contacter mon frère pour qu’il l’envoie au nom d’une des personnes qui était avec moi ».

Le président : « quel était le nom de la personne ? ».

Le témoin (via interprète) : « normalement, il s’appelait Naïm et je me souviens pas du nom ».

Le président : « c’était l’un de ceux qui étaient avec vous à quel endroit ? ».

Le témoin (via interprète) : « je suis resté avec les mêmes personnes au moment où j’ai traversé jusqu’à Vienne(…). On m’a montré beaucoup de photos et j’avais désigné trois personnes sur ces photos ».

Le président : « à partir de quel moment il était avec ces trois personnes ? ».

Le témoin (via interprète) : « de la Grèce (…) On est tous montés dans le petit bateau. On ne se connaissait pas ».

Le président : « entre la Turquie et l’île grecque  ou entre l’île et Athènes ».

Le témoin (via interprète) : « de la Turquie jusqu’à l’île grecque. A ce moment-là on ne se connaissait pas. On est restés un moment sur cette île là et c’est là qu’on s’est connu un petit peu ».

Le président : « le départ de Turquie c’était où ? ».

Le témoin (via interprète) : « Izmir ».

Le président : « vous étiez combien sur le bateau ? ».

Le témoin (via interprète) : « le nombre exact je ne me souviens pas mais je pense qu’on était entre quarante et cinquante personnes ».

Le président : « c’est l’un des trois qui s’appelle Naïm ? ».

Le témoin (via interprète) : « oui ».

Le président : « comment vous le savez ? Il vous a montré sa pièce d’identité ? ».

Le témoin (via interprète) : « il ne m’a pas présenté sa pièce d’identité mais au moment où je devais contacter mon frère, il m’a cité son nom ».

Le président : « à l’époque vous aviez dit Naïm Ben Ahmed ».

Le témoin (via interprète) : « je ne me souviens pas de son nom de famille … il y avait une autre personne qui s’appelait Ahmad. J’avais le doute. ».

Le président : « il avait l’identité de Ahmad Alkad. Ca vous parle ? ».

Le témoin (via interprète) : « je me souviens du deuxième Ahmad mais je me souviens pas de son nom de famille ».

Le président : « et le troisième ? ».

Le témoin (via interprète) : « Hassan ? Je ne me souviens pas ».

Le président : « il avait parlé d’un certain Mounir Al Hadj Ahmed ».

Le témoin (via interprète) : « oui c’est ça c’est Mounir, pas Hassan ».

Le président : « d’après ce que vous aviez dit à l’époque, la demande que vous aviez faite c’était à la date du 22 septembre ; vous demandez à votre frère d’envoyer de l’argent via un individu. Mais, ce que vous dites au départ c’est que dans un premier temps vous avez demandé à Mounir. Vous vous rappelez de ça ? ».

Le témoin (via interprète) : « je sais que j’avais donné des prénoms et des noms à mon frère mais je ne me souviens pas exactement qui était le premier ou le deuxième ».

Le président : « d’après ce que vous aviez indiqué à l’époque, la demande vous la faites alors que vous êtes encore sur l’île de Leros, en Grèce. Vous auriez fait cette demande à Mounir. Vous précisez qu’à ce moment-là, vous êtes en grèce et là vous les voyez tous les trois. ».

Le témoin (via interprète) : « oui nous étions ensemble ».

Le président : « eux ils étaient ensemble, ils se connaissaient ? ».

Le témoin (via interprète) : « oui ».

Le président : « vous dites que la demande est faite d’abord au nom de Mounir mais que ça n’a pas marché et que finalement il y a eu un transfert non pas à Mounir mais à Naïm ».

Le témoin (via interprète) : « oui ».

Le président : « pourquoi ça n’avait pas marché ? ».

Le témoin (via interprète) : « d’après mes souvenirs, parfois on est ensemble, parfois on se sépare … et puis ça s’est pas fait » [en gros ils n’étaient pas ensemble].

Le président : « combien de fois votre frère a envoyé de l’argent ? ».

Le témoin (via interprète) : « une seule fois ».

Le président : « combien ? ».

Le témoin (via interprète) : « 400€ ».

Le président : « vous étiez à quel endroit à ce moment-là ? ».

Le témoin (via interprète) : « à Vienne ».

Le président : « lui l’avait reçu à Vienne ? ».

Le témoin (via interprète) : « oui ».

Le président : « à ce moment-là vous étiez ensemble à Vienne ? ».

Le témoin (via interprète) : « oui à Vienne on est restés ensemble le temps que je puisse retirer l’argent et le récupérer. Eux ils m’ont dit qu’ils devaient attendre quelqu’un qui devait venir les chercher ».

Le président : « vous avez dit que dans un premier temps ça devait se faire au nom de Mounir mais qu’il était pas là et que ça s’était fait au nom de Naïm ? ».

Le témoin (via interprète) : « au moment où j’ai demandé à mon frère d’envoyer de l’argent, on était en Grèce. Sur le chemin, parfois on se sépare, parfois on se retrouve. Je me suis dit que celui-là peut-être je vais pas le revoir … donc que je vais demander à la personne qui est à côté de moi ».

Le président : « combien de temps vous avez mis entre la Grèce et Vienne ? ».

Le témoin (via interprète) : « une semaine à peu près ».

Le président : « vous avez voyagé comment entre la Grèce et Vienne ? ».

Le témoin (via interprète) : « à chaque fois c’est différent : parfois le train, parfois par bus (…) Nous étions nombreux et il y avait ces trois-là très souvent avec moi ».

Le président : « quelle langue ils parlaient entre eux ? ».

Le témoin (via interprète) : « l’arabe ».

Le président : « comment a-t-il rencontré les trois ? Comment ont-ils liés conversation ?!  ».

Le témoin (via interprète) : « sur l’île ».

Le président : « comment ils en sont arrivés à entrer en contact ? Ils ont parlé de quoi ? ».

Le témoin (via interprète) : « je pense qu’on a tous le même âge à peu près. Dans notre groupe il y avait des familles, des personnes âgées donc nous les jeunes on discute entre nous ».

Le président : « il a payé combien le passeur à Izmir ? ».

Le témoin (via interprète) : « j’ai payé beaucoup. Je ne me souviens pas. Arrivé à chaque passage, il faut que je paye ».

Le président : « est-ce qu’il se souvient du nom du passeur qui les a fait passer à Izmir ? ».

Le témoin (via interprète) : « celui que j’ai connu à cette époque-là il s’appelait Walid ».

 

Le président : « je vais demander à messieurs Krayem et Ayari de se lever. Je vais vous demander d’enlever votre masque. Est-ce que vous reconnaissez ces deux personnes ? ».

Le témoin fixe le box … marque un long silence puis lance un timide « non »… il reste fixé sur le box et désigne soudain Osama Krayem comme étant Naïm. Il indique qu’il a beaucoup changé depuis, que lorsqu’il l’a connu il n’avait pas les cheveux longs. Il martèle « normalement c’est lui !’.

 

Le président : « et la deuxième personne ? [il parle de Sofien Ayari] ».

Le témoin : « peut-être qu’il ressemble à Monir mais je ne suis pas sûr ».

Le président : « bien … merci ! ».

 

Le président : « vous vous séparez à Vienne ; vous continuez sur Paris … est-ce qu’ils vous disent à quel endroit ils doivent aller ?! ».

Le témoin (via interprète) : « à ce moment-là, ils m’ont dit qu’ils partaient en Allemagne ».

Le président : « est-ce qu’ils vous ont dit leur destination finale ? ».

Le témoin (via interprète) : « pour moi ils m’ont dit que la destination finale était l’Allemagne ».

Le président : « ils vous ont dit ce qu’ils comptaient faire en Europe ? ».

Le témoin (via interprète) : « c’était pour moi des gens qui venaient clandestinement en Europe pour pouvoir y travailler et y vivre ».

Le président : « bien … j’ai pas d’autre question à vous poser ! ».

 

La Cour : « parmi les trois est-ce que l’un avait autorité sur les autres ? ».

Le témoin (via interprète) : « non j’ai pas remarqué ça ».

 

Maître Maktouf, avocate de parties civiles : « pour quelle raison avez-vous décidé de quitter la Tunisie et de venir en Europe ? ».

Le témoin (via interprète) : « je suis venu pour travailler parce qu’en Tunisie c’est la misère. C’était la crise ».

L’avocate : « c’était plus économique ? Rappelez-moi la date à laquelle vous avez quitté la Tunisie ? L’année ? ».

Le témoin (via interprète) : « c’était fin 2015 mais la date je me souviens pas ».

L’avocate : « vous aviez songé quitter la Tunisie depuis quand ? ».

Le témoin (via interprète) : « un an auparavant ».

L’avocate : « donc en 2014 ? ».

Le témoin (via interprète) : « j’ai toujours pensé d’émigrer, de venir à l’étranger … ».

L’avocate : « c’est bien pour une raison économique, pas une autre raison ? ».

Le témoin (via interprète) : « oui ».

L’avocate : « monsieur Ayari a quitté la Tunisie en 2014 parce qu’il disait que c’était la terreur et qu’il ne pouvait pas vivre sa religion. Est-ce que c’était pour une question d’oppression que vous ressentiez ou pour une raison économique, travailler et envoyer de l’argent à votre famille ? ».

Le témoin (via interprète) : « concernant moi, personnellement, la raison et unique raison c’est économiquement. C’est la seule chose qui me posait problème c’est ma situation financière en Tunisie ».

L’avocate : « vous avez réussi à quitter aisément la Tunisie pour une raison économique ? ».

Le témoin (via interprète) : « c’est facile de quitter la Tunisie en fait ! (…) Moi je suis parti en Turquie. Ca me coûtait pas aussi cher ».

 

Avocat général : « est-ce que vous pouvez nous décrire la façon dont vous étiez enregistrés une fois arrivés sur l’île grecque ? ».

Le témoin (via interprète) : « ils nous ont pris en photo, j’ai donné une fausse identité et j’ai dit que j’étais syrien. Si j’avais dit que j’étais tunisien, on m’aurait renvoyé directement dans mon pays. Un syrien ou un irakien on le renvoie pas ».

Avocat général : « et comment ça se passe ? ».

Le témoin (via interprète) : « dès qu’on est descendus du bateau en Grèce, il y a une petite île. On a croisé des militaires ; ils nous ont placé tous ensemble puis nous ont transféré à une autre île ».

Avocat général : « vous avez pris la même embarcation que le groupe des trois personnes et que c’est une fois arrivé sur l’île grecque que vous avez lié connaissance ».

Le témoin (via interprète) : « oui c’est ça ».

 

Maître Stuyck, avocate d’Osama Krayem : « vous avez dit avoir entretenu quelques contacts avec Mounir, très peu de contacts avec Naïm et en revanche plus de contact avec Alkad Ahmed. Pourquoi vous n’avez pas sollicité Alkhad (…) alors qu’avec lui vous avez plus sympathisé et échangé ? ».

Le témoin (via interprète) : « c’était la même relation que j’avais avec les trois personnes. Au moment où j’ai demandé, je leur ai dit ‘qui peut ?’. je leur ai demandé ‘qui peut m’aider ?’. Pour moi la relation était la même ».

Maître Stuyck, avocate d’Osama Krayem : « ce n’est pas ce que vous avez déclaré. Pour Mounir vous avez dit quasiment pas échangé ; pour Naïm ‘quelques heures’ … et pour Ahmad vous dites ne pas avoir eu beaucoup de contact avec lui et c’est uniquement lorsqu’on vous soumet une conversation Facebook que vous reconnaissez avoir eu davantage de contacts avec lui. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes relations que vous avez entretenues ».

Le témoin (via interprète) : « je ne peux pas vous répondre sur les détails de cette époque-là car je ne me souviens pas de tout mais moi pour moi, à ce moment-là, j’avais la même relation avec les trois. C’est une relation de passage ; on traversait ensemble, on faisait le chemin ensemble, on discutait. Au moment où il s’agissait de recevoir l’argent de mon frère, j’ai demandé qui pouvait m’aider à recevoir cette argent-là ».

Maître Stuyck, avocate d’Osama Krayem : « est-ce que vous avez logé ensemble à Vienne ? ».

Le témoin (via interprète) : « oui ».

Maître Stuyck, avocate d’Osama Krayem : « avec qui ? C’était pas avec Ahmed Alkad ? ».

Le témoin (via interprète) : « je ne me souviens pas. Je ne peux pas vous dire une chose dont je ne suis pas sûr ».

 

Maître Mallaoui, avocat de Sofien Ayari : « je constate qu’il y a des esprits pressés. (…) Monsieur Ayari s’expliquera mercredi sur les raisons multiples qui l’ont poussées à quitter la Tunisie. Je tiens à le dire car c’est compliqué de le dire comme ça de manière lacunaire. Il sera entendu et interrogé mercredi et si le cas échéant, certains intervenants veulent se faire l’avocat de Monsieur Benali, libres à eux ».

Président : question ?

Maître Mallaoui : « non ! je ne veux pas me mettre en délicatesse avec le régime de Benalli ».

Maître Maktouf s’emporte [brouahah : on n’entend pas]

Président : les passes d’armes entre avocat vous les faites à l’extérieur si vous voulez. Là c’est pas mon sujet. (…) Merci monsieur d’être venu … et merci d’être venu deux fois parce que vous êtes venu pour rien la première fois ; la justice vous remercie ».

 


TEMPS 3- LECTURE DES AUDITIONS DES PROCHES D’OSAMA KRAYEM

 

1- LES AUDITIONS DE SON FRÈRE

 

Le président lit des extraits d’une première audition du frère d’Osama Krayem, entendu par les enquêteurs le 1er février 2017.

« Il n’y a pas grand-chose à dire sur lui ; c’est un être humain habituel, qui a choisi la mauvaise voie (…) Au moment du départ d’Osama moi j’étais emprisonné.

Question : de manière générale est-il démonstratif de ses sentiments ? Réponse : Avec les gens de la famille oui ; pour les autres non. Il n’avait pas de meilleur ami mais avait un grand réseau de contacts.

Question : comment était le milieu familial dans lequel il a grandi ? (…) Réponse : Nous avions un père qui s’occupait de nous beaucoup. (…)

Question : Considérez-vous votre père comme autoritaire ? Réponse : non. Il a fallu que nous apprenions à partir de nos propres expériences et nos propres erreurs. Il n’était pas sévère. C’était le meilleur papa au monde. (…)

Question : était-il beaucoup sur internet ? Réponse : Moi je peux vous répondre sur deux ans avant son départ car avant son départ moi j’étais emprisonné. (…)

Question : était-il devenu plus religieux ? Réponse : oui, à la fin. Il s’est concentré sur sa religion et voulait pratiquer sa religion de façon juste. Ce qui s’est passé est tout à fait en dehors de la religion. (…)

Question : son comportement envers les femmes ? Réponse : il n’a jamais été gravement intéressé par les femmes. Comme tout le monde … rien de spécial.

Question : comment le décriviez vous ? Réponse : un garçon calme qui ne disait pas grand-chose, qui restait seul, qui avait toujours un bon cœur.

Question : avait-il des contacts préférés au sein de la famille ? Réponse : Avec ma sœur Asma.

Question : quelles sont ses qualités principales ? Réponse : doué de ses mains, travaillait dans le domaine de la construction, pensait beaucoup aux autres, donnait de l’argent aux pauvres (…). Après la prière souvent il y avait une collecte, là aussi il donnait de l’argent.

Question : était-il intelligent ? Réponse : oui.

Question : quels sont ses défauts ? Réponse : je ne vois pas tellement de côté négatif dans son caractère.

Question : a-t-il des traits de caractère spécifiques ? Réponse : il est sensible et timide, préfère être seul, le leader de lui-même.

Question : peureux ou aventureux ? Réponse : plus peureux qu’aventureux. (…) Il voulait aider tous ceux qui étaient près de lui. Ses amis ne disaient que du bien de lui.

Question : que faisait-il en sortant avec ses amis ? Réponse : ça dépend.

Question : allait-il au cinéma ou voir un match de sport ? Réponse : il n’y allait pas particulièrement beaucoup. (…) Tout ce que je vous dis date d’un an avant son départ car l’année d’avant j’étais enfermé.

Question : quels étaient les loisirs d’Osama ? Réponse : tout et rien en particulier ! Quand il était plus jeune, il a joué dans une équipe de foot.

Question : des problèmes avec la justice ? Réponse : non.

Question : ses ressources ? Réponse : il gagnait bien sa vie. Je ne veux pas dire qu’il avait les mêmes honoraires qu’un avocat, les gens de ce genre ; mais ce qu’il faisait lui permettait de bien gagner sa vie.

Question : origine de vos parents ? Réponse : ils sont palestiniens qui viennent du Liban.

Question : tenait-il des propos radicaux ? Réponse : ça dépend ce que vous appelez radical !

Question : a-t-il exprimé son intention de se rendre en Syrie, Irak ? Réponse : non.

Question : aviez-vous des contacts avec lui lors de son séjour ? Réponse : oui peut-être une fois par mois. Nous nous demandions comment il allait. Je ne sais pas exactement là où il se trouvait.

Question : avait-il des contacts avec un autre membre de sa famille ? Je sais qu’il m’a écrit et je lui ai écrit. Le reste je ne sais pas. Il les a sûrement contactés… pourquoi n’aurait-il eu qu’un contact avec moi ?!

 

Le président continue sa lecture. Comme il lit, il parle assez vite et sans toujours articuler. C’est parfois assez difficile de suivre. Il poursuit : 

Question : avez-vous vu ou entendu Osama Krayem après son retour en Europe ?!

A cette question, le frère d’Osama Krayem a répondu qu’Osama avait pris contact avec lui après les attentats, pour qu’il lui vienne en aide. Apparemment, il aurait voulu revenir en Suède. Ce serait à la suite de ces échanges entre les deux frères que la police aurait retrouvé la trace d’Osama Krayem. 

Question : quels étaient les contenus de ces échanges ? Réponse : je ne veux pas répondre (…). Je n’avais pas l’intention de l’aider, je n’avais pas l’intention d’y aller. Ca aurait été bête [apparemment, Osama Krayem lui aurait demandé de venir en Belgique pour l’aider … le frère aurait maintenu le contact avec lui en cherchant des solutions … mais il explique que même s’il a envoyé ces messages laissant entendre qu’il cherchait une solution pour l’aider, c’était en fait une manipulation. Il n’avait pas du tout l’intention d’aller en Belgique ou d’envoyer quelqu’un en Belgique pour aider Osama].

 

Le président poursuit la lecture sur l’après-attentat, et l’incarcération d’Osama Krayem : 

Question : avez-vous rendu visite à votre frère en prison ? Réponse : oui. C’était bien. C’était agréable de le rencontrer. Il a essayé de montrer qu’il allait bien.

Question : avait-il changé par rapport au passé ? Réponse : il était relativement comme d’habitude. (…)

Question : vous a-t-il parlé de son implication éventuelle dans les attentats ? Non (…).

Question : croyez-vous que c’est possible qu’il soit impliqué dans ces attentats ? Réponse : je ne peux pas vous répondre sur ça. Je n’ai rien à voir avec ça.

Question : pourquoi Osama se serait adressé à vous pour l’aider et pas à un autre membre de la famille ? Réponse : Je ne sais pas.

Question : êtes-vous d’accord pour que nous prenions connaissance du contenu de votre compte Facebook ? Réponse : pourquoi ? Vous n’allez plus rien voir sur ce compte car la police ou la police secrète a tout effacé. Je ne vous donnerai pas mon code d’accès : je n’ai pas confiance en moi-même donc je n’ai pas confiance en vous non plus.

 

Le président achève la lecture de cette première audition. Une première assesseure prend le relai. Elle lit une deuxième audition du frère d’Osama Krayem.

A une question l’interrogeant sur des recherches qu’il a fait sur internet qui ciblaient des sujets en rapport avec l’Etat islamique il répond : « (…) quand on a un membre de la famille qui a un groupe qu’on ne connait pas, on fait des recherches. J’ai cherché à comprendre dans quoi mon frère s’était embarqué. Bien sûr je lui en ai voulu. Vous me demandez si ce choix m’a surpris ? Mon avis c’est qu’il s’agit d’une erreur. Comme il s’agit de mon frère je ne peux pas l’abandonner ; je dois le soutenir. Je pense aux familles des autres mais je pense aussi à mon frère ».

Question : seriez-vous venu en aide à votre frère s’il vous l’avait demandé ? Réponse : je ne partage pas ça avec vous. (…)

Question : que savez-vous de son implication dans l’exécution du pilote jordanien ? Réponse : Rien sur son implication. Il est parti en Syrie. On sait ce qu’il se passe là-bas…ou pas. On sait à quel point… ou pas. Il a déjà perdu quoi qu’il fasse ; il a déjà perdu.

 

L’assesseure poursuit sa lecture : « je veux juste que vous compreniez que je ne suis pas radicalisé ; que je ne suis pas les traces de mon frère ».

Question : êtes-vous retourné voir votre frère ces derniers temps ? Réponse : je l’ai vu une fois et je l’ai eu au téléphone une fois.

Question : comment envisagez-vous la suite pour vous et votre famille ? Réponse : ce qu’il s’est passé restera toujours au sein de notre famille. Malgré tout ce qu’il s’est passé j’ai choisi une nouvelle vie. J’arrange mon appartement et je travaille.

 

2- L’AUDITION DE SA SOEUR

 

Une assesseure donne lecture d’une audition d’Asma, la soeur d’Osama Krayem. Elle date de janvier 2017 : 

Question : que pouvez-vous nous dire sur Osama ? Réponse : c’est mon frère : il est gentil, il pense aux autres, il fait preuve de respect… tout le monde l’aime. Nous sommes nés en Suède et notre père était notre guide. Quand ils étaient petits, mes frères jouaient au foot. A la maison, nous parlions arabe et suédois.

Question : quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? Réponse : je suis allée le voir en janvier 2017 à la prison. Les visites étaient bien. J’avais l’impression qu’il allait bien. Nous n’avons pas parlé des faits de mars 2016. Quand nous sommes là-bas, nous lui demandons surtout comment il va. Nous essayons de plaisanter avec lui et de ne pas parler de ce qu’il s’est passé.

Question : allait-il à la mosquée ? Réponse: oui, quand il pouvait ; quand il voulait.

Question : a-t-il fait d’autre sport que le foot ? Réponse : de l’entraînement sportif, de la musculation.

Question : comment décririez-vous Osama ? Réponse : il est calme et il aide les gens. Il est drôle aussi. Disons qu’il est un peu le clown de la famille.

Question : comment s’entendait-il avec la famille ? Réponse : il était proche de tout le monde.

Question : avait-il des contacts préférés ? Réponse : il habitait avec mon frère, ma maman mon papa mais venait souvent nous voir [elle n’habitait plus au domicile parental mais avait son propre foyer avec son mari et ses enfants] .

Question : comment vous entendiez vous avec lui ? Réponse : je pense qu’on était proches.

Question : pouvez-vous citer sa qualité principale ? Réponse : il fait preuve du respect de tous.

Question : son défaut principal ? Réponse : j’essaie de trouver. Je sais pas.

Question : traits de caractère spécifique ? Réponse : c’était pas un suiveur. Il était quelqu’un qui avait de la patience. Il disait ce qu’il pensait sans avoir peur de ce que les autres diraient. Il avait ses propres valeurs.

Question : par rapport au fait qu’il assume ses propres positions, avez-vous un exemple ? Réponse : quand quelqu’un veut aller à un endroit et qu’il ne veut pas y aller, il n’y va pas.

Question : présentait-il des signes de violence ou de colère ? Réponse : non.

Question : s’était-il engagé dans une ONG ? Réponse : il était uniquement parain de deux enfants ; deux orphelins. Je ne sais pas dans quel pays.

 

Dans le box, Osama Krayem regarde le sol fixement … il lève la tête de temps en temps et regarde en face de lui. La voix de l’assesseure ne s’arrête pas. Elle poursuit la lecture de l’audition : 

Question : il avait quelque chose d’enfantin dans le bon sens du terme ? Réponse : oui il avait le sens du mot ; pour toute sa famille d’ailleurs.

Question : y’avait-il une barrière envers les autres ? Réponse : on ne pouvait pas rigoler avec lui si on n’était pas proches. (…) Les enfants l’aimaient bien si on compare avec mon autre frère. Par exemple, quand j’allais chez mes parents, il pouvait s’occuper de mon petit garçon de un an pendant au moins deux heures. (…)

Question : quels sont ses antécédents judiciaires ? Réponse : il n’a jamais eu de problème avec la police.

Question : est-ce que vous connaissez toutes ses ressources financières ? Réponse : seulement par son travail. Je ne sais pas s’il avait de l’argent de côté sur un compte épargne.

Question : a-t-il voyagé ?  Réponse : oui. En Espagne, au Maroc, en Jordanie, en Syrie et en Turquie, en Allemagne et au Danemark. On est passé dans pas mal de pays. Je crois qu’ils ont visité beaucoup de pays en Espagne. En Syrie nous avons de la famille. Nous avons visité pas mal de villes en Syrie.

Question : savez-vous si des membres de la famille ont été blessés ou tués pendant la guerre (en Syrie) ? Réponse : pas de morts ou blessés directs à ma connaissance. Des cousins cousines peut-être. Je ne sais pas si Osama les a rencontrés.

Question : comment pratiquait-il sa religion ? Réponse : c’est un musulman pratiquant ; ça se voyait dans sa façon d’être avec les autres.

Question : l’avez-vous trouvé changé ? Si oui à partir de quand ? Réponse : en vieillissant, nous avons remarqué qu’il était devenu plus religieux. Par exemple si quelqu’un parlait dans le dos d’un autre il disait d’arrêter et allait prier à la Mosquée. (…) Le fait qu’on ait une barbe ne veut pas dire qu’on est pratiquant.

Question : tenait-il des propos radicaux ? Réponse : je comprends pas la question.

Question : a-t-il dit que les musulmans étaient plus important que les non musulmans ? Réponse : non.

Question : a-t-il évoqué la guerre en Syrie ? Réponse : ce n’était pas un sujet plus important.

Question : a-t-il exprimé des sentiments par rapport à la guerre en Syrie ? Réponse : oui il était en colère que les gens mourraient ; qu’il ne se passait rien.

Question :  qui est responsable de cette situation ? Réponse : Bachar. C’est un assassin. Je ne sais pas si lui vous l’a dit mais moi je vous le dit.

Question : a-t-il exprimé son intention de se rendre en Syrie ou Irak ? Réponse : non. (…)

Question : comment avez-vous appris sa disparition ? Réponse : il ne passe jamais la nuit en dehors de la maison. Au bout de deux jours nous avons compris qu’il avait disparu. Je crois pas que la famille pouvait s’imaginer qu’il s’était rendu en Syrie. (…) Quand il était à Raqqa, je me suis dit qu’il faisait partie de l’Etat islamique. Au début on était en état de choc. On ne savait pas qui ils étaient. On ne savait pas ce qu’il faisait. Il n’a pas dit ce qu’il faisait.

Question : a-t-il évoqué lui-même qu’il en faisait partie ou c’était une déduction ? Réponse : je crois qu’il l’a dit lui-même. (…) Personne de sa famille n’est parti à sa recherche. (…). Quand il téléphonait, tout le monde parlait avec lui. Il téléphonait parfois sur mon téléphone, parfois sur celui de mon père. 

Question : en septembre 2015, il est revenu en Europe : l’avez-vous vu ? Réponse : non pas du tout. Je ne sais pas de quand date le dernier contact avec la Syrie. Nous pensions qu’il était peut-être mort.

Question: avant la publication de sa photo dans la presse, aviez-vous des raisons de craindre que Osama ait pu participer aux attaques ? Réponse : non. Nous avons été choqués d’apprendre qu’il était en Europe depuis septembre. Quand il ne téléphonait pas, nous ne savions pas où il était. Nous avons demandé à notre grand-père paternel qui se trouvait en Syrie d’avoir des infos mais il n’en a pas trouvé.

Question : quelle est la réaction quant à son éventuelle implication dans les attentats du 22 mars 2016 (métro et aéroport de Bruxelles) ? Réponse : nous essayons de ne pas y penser. Il ne nous a rien dit. (…)

Question : comment vivez-vous que votre frère soit détenu et soupçonné de faits si graves ? Réponse : je n’arrive pas à croire que Osama soit emprisonné.

Question : vous le voyez capable de porter une charge explosive, de la faire exploser et mourir ? Réponse : si je pouvais l’imaginer, dans ce cas-là, il l’aurait peut-être fait.

Question : a-t-il parlé du djihad ? Réponse : tous les musulmans ont une position vis-à-vis du djihad. Djihad ce n’est pas que faire la guerre. (…)

Question : ici on parle vraiment du djihad armé. L’a-t-il évoqué ? Réponse : c’est nous qui en parlions. Comment c’est de faire le djihad ? Faire la guerre pour la justice ?

Question : le fait de commettre des faits comme Paris ou Bruxelles ça peut faire partie du djihad ? Réponse : non ; ce n’est pas pareil … ce sont des gens qui n’ont rien faits.

Question : Osama considérait-il les européens comme innocents ? Réponse : il pensait que ceux qui étaient du côté de Bachar c’est comme être des complices.

Question : le fait que la France fasse partie de la coalition fait d’elle un complice ? Réponse : je suppose … mais il ne l’a pas dit directement.

Question : vous a-t-il parlé des autres personnes impliquées ? Réponse : non.

Question : souhaitez-vous ajouter autre chose ? Réponse : non.

 

C’est sur ces mots que la lecture de l’assesseure s’achève. 18H24 : audience terminée !

Le président : l’audience est levée pour aujourd’hui. On reprendra demain à 12H30.

 

Pour poursuivre la lecture : 

* Lire la journée suivante

* Lire la journée précédente

* Lire l’interrogatoire de personnalité d’Osama Krayem

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