Jour 68

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

VENDREDI 14 JANVIER 2022

 

Programme de la journée : les interrogatoires des accusés sur leur radicalisation se poursuivent. Aujourd’hui, la parole est donnée à Adel Haddadi. Ce dernier avait été entendu sur sa personnalité au mois de novembre (si vous n’avez pas lu l’article, c’est par ici). Deux témoins doivent également être entendus : son frère et sa maman.

 

12H44 : la sonnerie retentit. La Cour entre.

Le président : « l’audience est reprise. Veuillez vous asseoir (…) Alors, il nous manque Monsieur Krayem qui refuse de comparaître et je crois qu’il refusera de comparaître chaque fois qu’il ne sera pas interrogé si je comprends bien. Merci. L’audience est suspendue [comme à chaque fois, l’audience est suspendue le temps que l’huissier aille signifier à l’accusé sa sommation de comparaître. A son retour, si l’accusé maintient son refus, le président décide de passer outre ou de le contraindre. Jusqu’à présent, il est systématiquement passé outre, sauf un jour où Osama Krayem devait être interrogé. Finalement, ce dernier était venu de lui-même donc la contrainte n’avait pas été nécessaire] ».

 

13H02 : l’audience reprend.

Le président : « nous avons un refus de comparaître à nouveau … donc je passe outre et nous allons poursuivre les débats. On va continuer avec l’interrogatoire de monsieur Haddadi. Si vous voulez bien approcher du micro ».

 

TEMPS 1 – INTERROGATOIRE DE ADEL HADDADI

1- LES QUESTIONS DU PRÉSIDENT

L’interrogatoire débute : 

Adel Haddadi : « bonjour mesdames et messieurs, la cour ».

Le président : « vous comprenez le français maintenant… ».

Adel Haddadi : « oui je comprends mais je pense que j’ai besoin d’un interprète ».

 

Le président débute avec les CIRCONSTANCES de son départ d’Algérie : 

Le président : « (…) vous aviez indiqué dans un premier temps (…) que vous aviez eu un emploi d’aide cuisiner en Algérie, de 2014 à 2015, dans un hôtel de la société Sodexo ».

Adel Haddadi : « oui ».

Le président : « vous avez quitté l’Algérie le 15 février 2015, en cachant à votre famille que vous partiez. Vous leur avez indiqué que vous étiez muté [à Hassi Messaoud, une autre ville algérienne] ? ».

Adel Haddadi : « oui j’ai dit ça ».

Le président : « vous leur avez caché votre départ. Pourquoi si votre intention n’était que de partir en Turquie ? ».

Adel Haddadi : « (…) si je leur dis que je partais ils ne m’auraient pas laissé partir ».

Le président : « vous étiez majeur ! Adulte ! Vous pouviez partir ».

Adel Haddadi : « mon père et ma mère ils craignent tout. Même à mes 28 ans, si je leur dis ‘je vais passer une nuit chez un ami’, ils me disent ‘non’ ».

Le président : « et vous leur obéissez ? ».

Adel Haddadi : « oui ».

Le président : « d’accord … Bon admettons que vous êtes soumis à l’autorité de vos parents, vous prenez la décision de partir, vous leur indiquez quand même être muté à un autre endroit sans leur autorisation. Comment vous expliquez ça ? ».

Adel Haddadi : « oui parce que ça c’est un travail. Ils peuvent me faire confiance parce qu’ils savent que c’est pour travailler ».

Le président : « vous vous êtes fait délivrer un passeport algérien le 19 octobre 2014. Donc vous aviez déjà des intentions de partir à ce moment-là ? ».

Adel Haddadi : « oui car quand j’étais dans mon quartier on parlait souvent du fait de quitter le quartier parce que c’était pas une vie. A cette époque-là, j’ai passé mon permis de conduire et pour obtenir mon passeport c’était le même dossier donc je me suis dit autant le faire ».

Le président : « donc à ce moment-là vous n’aviez pas déjà l’intention de partir ? ».

Adel Haddadi : « je pensais déjà à partir ».

Le président : « à partir où ? ».

Adel Haddadi : « en Europe ».

Le président : « pas en Turquie ?! Enfin … la Turquie c’est un peu entre les deux ! ».

Adel Haddadi : « j’étais un peu perdu ! ».

 

Le président revient ensuite sur un contact prétendu d’Adel Haddadi, un certain ABOU ALI, avec qui il aurait été en contact sur Facebook : 

Le président : « vous expliquez aux enquêteurs que depuis fin 2014, vous étiez en relation via Facebook avec un syrien que vous appeliez Abou Ali ».

Adel Haddadi : « oui. (…) Je voyais ce qui se passait en Syrie, après via Facebook, quelque chose m’a touché, ça m’a atteint, j’ai envoyé une invitation à des gens qui se trouvaient en Syrie et parmi eux, cette personne-là qui se nommait Abou Ali ». (…)

Le président (circonspect) : « mmmoui…. C’est la première fois que vous en parlez de ça. On est d’accord ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « je ne me souviens pas exactement mais l’essentiel c’est que j’avais contact avec lui via facebook ».

Le président : « la première fois que vous le voyez, c’est à quel endroit ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « lui m’avait dit qu’il était syrien et vivait en Turquie ».

Le président : « lorsque vous partez en Turquie le 15 février, c’est pour le retrouver en Turquie ».

Adel Haddadi (via interprète) : « c’est ça ».

Le président : « donc vous aviez l’idée de retrouver cette personne en Turquie de façon à pouvoir aller en Syrie après ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « j’ai parlé avec cette personne, je lui ai dit que j’avais un projet de venir en Turquie et il m’a dit ‘dès que t’arrives tu viens chez moi’ ».

Le président : « vous avez dit tout à l’heure que vous aviez été sensibilisé à ce qui se passait en Syrie. Vous avez ce contact, vous demandez une invitation. Vous partez en Turquie mais pour aller en Syrie après ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « cette période-là était compliquée pour moi je ne peux pas vous l’expliquer. Parfois je pensais à partir en Turquie, parfois en Europe … mais ce projet d’aller en Turquie j’y ai pensé avant de connaître Abou Ali. (…) Quand j’ai discuté de ça avec monsieur Abou Ali, il m’a dit ‘si tu veux venir chez moi, viens’. J’étais perdu. Je ne sais pas comment expliquer ça ».

Le président : « vous avez donné beaucoup de versions sur ce qu’il s’était passé en Turquie… ».

 

Le président insiste sur les RAISONS de son départ d’Algérie :

Le président : « à un moment donné, vous allez quand même admettre que finalement, lorsque vous avez quitté l’Algérie c’était pour rejoindre la Syrie ».

Adel Haddadi : « je n’étais pas sûr de ma démarche. C’est vrai, ça m’a touché. Mes décisions je ne les ai pas prises au début … mais une fois arrivé sur place j’ai discuté avec lui et c’est là que j’ai pris ma décision (…) ».

Le président : (…) « en février 2015, il vous dit qu’il avait fait partie de l’Armée Syrienne Libre mais qu’il vous conseillait d’aller chez Daech. Comment vous pouvez expliquer qu’il ai pu vous conseiller d’aller chez Daech alors que c’était leurs ennemis ? ».

Adel Haddadi : « il y a beaucoup de gens qui étaient dans l’armée libre syrienne et qui ont intégré l’Etat islamique ensuite ».

Le président : « sur le compte Facebook ‘Adel Rami’, pourquoi vous avez cherché à dissimuler l’existence de ce compte ? ».

Adel Haddadi : « j’ai passé trois mois en Autriche. Quand j’ai été interrogé avec les autorités en Autriche, j’ai parlé avec honnêteté mais il y avait un moment où j’étais agacé, j’ai caché cette chose-là, je n’ai pas voulu leur dire ».

Le président : « (…) c’est curieux que vous n’en parlIez pas car dans les contacts du compte facebook Adel Rami, il n’y a pas d’Abou Ali (…). Il y a de très nombreux amis facebook par contre, on ne trouve aucun Abou Ali ! Comment vous expliquez que sur ce compte facebook on ne trouve pas Abou Ali et qu’on retrouve d’autres personnes liées à l’Etat islamique ? ».

Adel Haddadi : « au sujet d’Abou Ali, j’étais déjà en contact par Facebook avec lui et il m’a passé son compte Viber. Peut-être que j’avais plus son compte Facebook parce que les syriens créent leurs comptes avec des numéros imaginaires et le compte peut être censuré par la suite ».

 

Depuis le début de l’interrogatoire, Adel Haddadi ayant indiqué à plusieurs reprises « avoir été perdu dans sa tête », le président cherche à comprendre de quoi il parle : 

Le président : « qu’est-ce qui vous perdait Monsieur ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « en moi-même, à chaque fois j’ai des pensées différentes ».

Le président : « quelles étaient les pensées que vous aviez ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je voulais quitter l’Algérie, je me posais plein de questions ».

Le président : « sur quoi ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « sur ma vie ».

Le président : « vous cherchiez un but à votre vie ? Est-ce que dans les recherches de but, il y avait le fait d’aller en Syrie pour aider des gens ou autre ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui je pense ».

 

Le président revient ensuite sur photo retrouvée sur le compte Facebook ‘Adel Rami’ (identifié comme étant celui de Adel Haddadi, et sur laquelle on le voit poser avec une kalachnikov, le drapeau de l’Etat islamique entre lui et un autre homme, connu pour être un combattant. Le président lui demande le pourquoi de cette photo :

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on se baignait parce qu’il faisait chaud ».

Le président : « vous vous baignez avec une kalachnikov ?!!!! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on est partis se baigner … nous étions en Syrie ! Après, on a rencontré des gens là-bas. Tout le monde avait fait des photos, je me suis pris aussi en photo ».

Le président : « avec une kalachnikov ?! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui c’est ça ».

Le président : « pourquoi ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « Je sais pas. J’avais envie ».

Le président : « avec Al Montadar … qui était un combattant ! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « c’était un ami, il était avec moi en Syrie ».

Le président : « lui aurait rejoint l’Etat islamique vers le 2 juin 2015 ».

 

Le président essaie à présent de comprendre les modalités de son ARRIVÉE À RAQQA (Syrie) : 

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je suis arrivé en Syrie le 20 (…) Le 17 j’étais à la frontière ; j’ai passé trois jours à la frontière (…) ».

Le président : « vous arrivez côté syrien. Et là qu’est-ce qu’il se passe ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’ai payé une personne qui m’a proposé son aide jusqu’à mon arrivée en Syrie. Il m’a dit ‘je traverserai les frontières turco-syrienne avec toi’. Et au moment où on a traversé il m’a dit ‘c’est bon là t’es en Syrie’. J’ai marché, j’ai trouvé une maison qui appartenait à l’Etat islamique, je suis resté quelques heures dedans ; une heure maximum… ensuite on m’a accompagné dans une autre maison ».

Le président l’interrompt : « vous rencontrez des gens à ce moment-là qui vous contrôlent ? »

Adel Haddadi (via l’interprète) : « non pas à ce moment-là ».

Le président : « est-ce qu’ils vous ont interrogé ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « ils ont pris mon sac et mon téléphone ».

Le président : « donc vous l’aviez pas perdu votre sac ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’avais un grand et un petit sac ».

Le président : « est-ce que vous aviez une recommandation ou des documents pour rentrer dans l’Etat islamique ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on m’a demandé qui m’a envoyé … je leur ai dit que c’était Abou Ali (…). Ils m’ont dit qu’ils ne connaissaient pas Abou Ali. (…) Ils ont écrit sur le registre que j’avais pas de ‘gage’ en ma possession et après j’ai été accompagné avec d’autres personnes et on m’a rien dit ».

Le président : « donc pas de document pas de recommandation mais on l’a laissé rentrer ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui c’est ça ». (…)

Le président : « vous indiquez qu’on vous emmène dans un bâtiment et là vous allez préciser que vous étiez dans une petite ville syrienne appelée. Et vous allez y rester combien de temps ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « deux mois ».

Le président : « vous allez faire quoi ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je suis resté là-bas trois semaines au début. Ensuite, on a commencé à s’entraîner, on a eu des rappels religieux pendant une semaine et des examens et c’est tout (…) Y’avait des gens qui faisaient partie de l’Etat islamique qui venaient chaque semaine récupérer des personnes de notre groupe ».

Le président : « et ils en faisaient quoi ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je sais pas où ils les amènent après. Il y avait beaucoup de nationalités différentes ».

Le président : « vous dites que l’entraînement n’a duré qu’une semaine ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui c’est ça ».

Le président : « vous dites ‘toute personne qui arrive en Syrie doit passer par cet entraînement. On nous a aussi appris à nous servir d’une arme’ (…) ‘Je n’ai pas été formé au pistolet. Nous devions faire beaucoup de sport, beaucoup courir, beaucoup de pompes’ (…) On prend le petit déjeuner, ensuite vient un professeur qui nous fait un cours de religion. Parfois, nous avions des séances de tir de précision (…). Mais ça, vous suivez cet entraînement dès votre arrivée dans cette maison ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « trois semaines après ».

Le président : « et pendant les trois semaines précédentes qu’est-ce qui s’est passé ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « les gens de l’Etat islamique venaient récupérer des gens ».

Le président : « et vous, vous faisiez quoi ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’étais là ! ».

Le président : « vous étiez là mais vous faisiez quoi ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « il y avait un marocain qui cuisinait pour nous. Une fois il est pas venu donc je suis allé dans la cuisine, je commençais à cuisiner pour les gens qui étaient là. Y’avait rien à faire ».

 

Le président revient sur son OBJECTIF lors de son départ en Syrie. La raison était-elle réellement humanitaire comme il l’affirme ?!

Le président : « quand vous êtes parti en Syrie, c’était pour faire de l’humanitaire ou des combats ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « les choses se sont passées tellement rapidement … Je pensais faire de l’humanitaire mais je ne savais pas ce que j’allais faire exactement ».

Le président : « si vous y allez pour faire de l’humanitaire, on comprend pas le but de l’entraînement militaire ?! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « quand je suis parti, c’était pour faire de l’humanitaire … mais je savais pas ce que c’était de l’humanitaire. Je savais que c’était pas donner des bonbons aux gamins … mais moi j’étais contre ce qui se passait en Syrie. Après, je dis humanitaire parce que chez nous, quand on voit une personne qui voit le mal, il va aider et on dit qu’il fait de l’humanitaire ».

Le président : « après, quand on tire à la kalash, je ne vois pas le rapport avec l’humanitaire … ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je suis d’accord mais c’est eux qui ont décidé cela ».

Le président : « d’après ce qu’on comprend de vos auditions, vous l’avez fait volontairement ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on m’a dit de faire ça, je l’ai fait, j’ai pas cherché à poser de questions ».

Le président : « ça vous plaisait ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je sais pas si ça me plait mais ils m’ont dit ‘c’est comme ça’, j’ai fait comme ça ».

 

Le président revient alors sur son rapport à la RELIGION et cherche à comprendre si ce dernier s’est renforcé en Syrie :

Le président : « vous êtes devenu plus pratiquant en Syrie. C’est exact ? ».

Adel Haddadi : « oui… on essaie d’apprendre la religion ».

Le président : « est-ce que c’est en Syrie, à ce moment-là, que vous avez approfondi votre connaissance religieuse ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « un petit peu. J’ai appris des choses que je connaissais pas avant ». (…)

 

Le président reprend alors la question de ses ACTIVITÉS EN ATTENDANT D’ÊTRE TRANSFÉRÉ À RAQQA. Adel Haddadi dit que lorsqu’il est arrivé en Syrie, il a été emmené dans une petite ville dans laquelle il est resté deux mois. Le président cherche à comprendre ce qu’il a fait pendant ces deux mois (sachant qu’Adel Haddadi a déjà expliqué que pendant les trois premières semaines il n’avait rien fait à part prier et cuisiner, puis que pendant une semaine il s’était entraîné).

Le président : « (…) qu’est-ce que vous avez fait pendant les sept autres semaines à part la prière et cuisiner de temps en temps ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « rien ».

Le président : « vous attendiez qu’on vous appelle ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « c’est ça ».

Le président : « on vous a appelé au bout de deux mois ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « c’est ça ».

Le président : « et on vous a amené à Raqqa ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui ».

Le président : « qui vous a amené ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « un marocain que j’ai rencontré ».

 

Le président revient sur son arrivée à Raqqa et les rencontres qu’il y a faites. Adel Haddadi va ainsi expliquer comment il se retrouve missionné pour venir commettre un attentat-suicide en Europe avec trois autres personnes, sans, dit-il, en avoir été immédiatement informé .

Le président : (…) « vous restez à Raqqa pendant quinze jours et après y’a un tunisien qui vient vous voir ».

Adel Haddadi : « il vient pas spécialement pour moi mais il demande qui dans la maison sait cuisiner et je suis parti avec lui ».

Le président : « vous êtes allé où ? ».

Adel Haddadi : « dans un restaurant de l’Etat islamique ». (…)

Le président : « bon. Après le tunisien, il y a un autre homme qui va venir vous voir, un syrien. Quel va être son rôle ? Que va-t-il faire ? ». (…)

Adel Haddadi (via l’interprète) : « il m’a dit ‘on a besoin de vous’. Il m’a ramené dans un appartement. J’ai passé le temps avec un autre syrien ; je suis resté un moment. Il a été appelé. On lui a ordonné de me ramener à une zone qui se trouve à Raqqa. J’ai trouvé une personne qui était à visage caché. Selon sa langue et son dialecte, c’était un saoudien pour moi. Il m’a dit que je devais partir en Europe ».

Le président cite ses propos en audition : « vous avez dit ‘un syrien est venu me chercher en me disant que Abou Ahmed avait besoin de moi’ [Abou Ahmed est le nom de combattant d’Oussama Atar, l’un des cerveaux des attentats] ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « Abou Ahmed je l’ai vu dans la dernière maison dans laquelle j’étais (…) Il m’avait questionné pour savoir si j’avais été en Europe avant. Le saoudien a dit deux mots à Abou Ahmed et il lui a dit ‘lui il est pas connu’. Abou Ahmed a parlé avec moi et voilà. (…) ».

Le président : « et qu’est-ce qu’il vous a dit ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « le saoudien m’a dit que j’allais peut-être partir en Europe avec trois personnes ».

Le président : « et pour quoi faire ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « il ne m’a rien dit sur le coup mais après j’ai parlé avec deux autres personnes ; ceux qui étaient censés voyager avec nous. Eux ils m’ont dit que c’étaient des kamikazes. Et d’eux, j’ai appris que c’était ça ma mission : kamikaze ».

Le président : « donc mission suicide ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « c’est ça ».

 

Le président poursuit sur cette mission-suicide qui lui a été confiée : 

Le président : « vous dites ‘ils m’ont flatté. Ils m’ont dit qu’ils m’avaient choisi parce que j’étais quelqu’un de bien. J’ai compris qu’ils avaient l’intention de commettre quelque chose de pas bien (…) Je ne sais pas ce qui arrive à celui qui refuse d’obéir. Dire non à l’émir c’est comme dire non à Allah. Après un petit temps de réflexion, j’ai répondu que j’étais d’accord’ ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « verbalement j’avais dit que j’acceptais mais entre moi-même j’étais pas pour ».

Le président : « vous dites ‘il nous a parlé de notre itinéraire. Qu’on allait faire comme les réfugiés’. Vous ont-ils donné des précisions sur votre mission en France ? [le président continue de le citer] ‘Il est clair que Ammar et Mohamad [les deux kamikazes du Stade de France]étaient des kamikazes et que nous aussi étions des kamikazes. J’ai bien compris qu’il s’agissait d’une action suicide mais ils m’ont donné aucun détail et on ne pouvait pas poser de question’ ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « en Syrie, on ne pose pas de question. C’est interdit. Quand je rencontre une personne je ne lui demande ni son nom, ni ce qu’il a fait, ni où il habite. C’est les consignes ».

 

Le président l’interroge alors sur le dernier membre de cette équipe de quatre, missionnée pour aller commettre un attentat-suicide en Europe. Adel Haddadi confirme qu’il s’agissait bien de Muhammad Usman, un pakistanais, avec qui il a été arrêté en Grèce puis en Autriche et qui est également sur le banc des accusés.

 

Le président essaie de mieux comprendre le quatuor missionné pour mener un attentat suicide en France et interroge longuement Adel Haddadi pour comprendre pourquoi il n’a pas quitté le projet s’il le désapprouvait réellement : 

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’ai parlé avec les irakiens [kamikazes du Stade de France] parce qu’ils parlaient arabe. Ces deux personnes se connaissaient très bien. La plupart du temps ils préféraient communiquer entre eux ».

Le président : « est-ce que vous avez habité avec eux ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’ai passé quatre jours maximum avec eux [dans un appartement à Raqqa] ».

Le président : « vous avez parlé de la mission suicide qui vous attendait en Europe ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « jamais j’ai parlé de ça avec eux ».

Le président : « bah vous parliez de quoi alors ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « de tout mais pas de ça ».

Le président : « ça semble un peu surprenant quand même … sachant que eux vont faire partie du même voyage que vous ! On peut concevoir que vous n’ayez pas les détails de la mission, mais il y avait quand même le but ultime du voyage c’était à dire de vous donner la mort en faisant des morts ! Vous n’avez pas parlé de ça ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on n’en a pas parlé. Et moi je voulais l’éviter parce que moi dans ma tête j’étais stressé de ça, cette chose-là. Dans ma tête, je ne voulais pas l’accepter ». (…)

Le président : « vous allez faire un périple qui va durer plusieurs jours et à aucun moment vous ne reparlez du but de votre voyage ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je n’ai pas souvenir d’avoir parlé avec eux de ça ».

Le président : « vous dites que vous n’étiez pas d’accord avec la mission (…) Est-ce que vous avez pensé ‘faut que je fuis ! Faut que je m’enfuis !’ ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « Comme ils nous ont pas expliqué ou donné les détails au début je me suis dit ‘je vais aller en Europe et peut-être qu’avec le temps je vais me retirer de tout ça’ ».

 

Le président insiste sur ce point et essaie de comprendre pourquoi, s’il n’était pas au courant qu’il allait participer à une opération suicide, il est resté enfermé deux mois dans une maison à la frontière syrienne lorsqu’il est arrivé en Syrie. Plus tôt dans l’après-midi, Adel Haddadi avait expliqué que c’est en quelque sorte une maison de passage, où les personnes qui viennent d’arriver en Syrie attendent que quelqu’un vienne les chercher pour les emmener dans divers lieux. Il va maintenir cette position en contestant avoir été mis dans cette mission en attente d’une affectation à une mission suicide.

Le président : « vous avez dit avoir attendu deux mois dans la maison en Syrie … mais vous attendiez bien qu’on vous confie une mission ?! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « les gens qui mènent des opérations suicide, ils ne les mélangent pas avec nous ».

Le président : « comment vous le savez ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « parce que quand on entre en Syrie le premier jour, quand ils choisissent des personnes pour les opérations suicide, dès le premier jour ils trient, ils les mettent entre eux… et ils ne font même pas d’entraînement ».

Le président : « pendant ces deux mois, vous constatez que les soldats de l’Etat islamique viennent chercher des gens… donc vous attendez bien qu’on vienne vous chercher pour faire quelque chose ! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « en fait cet endroit c’est juste la porte pour passer. On ne peut pas rester là. Personne ne doit rester ici ».

Le président : « bah deux mois quand même… ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « les gens qui sont partis [de la maison] avant moi, ils connaissaient déjà des gens en Syrie. Les gens qui venaient les chercher c’était des connaissances ».

 

Le président poursuit sur les activités d’Adel Haddadi en Syrie. Ce dernier conteste en effet avoir eu recours à la force ou procédé à des exécutions. Le président semble douter de ses propos dès lors qu’il ressort du dossier que tous les kamikazes des attentats du 13 novembre avaient, avant leur départ de Syrie, tourné une vidéo où ils apparaissaient en train d’exécuter une personne [à l’exception de Brahim Abdeslam qui lui apparaissait en train de s’entraîner]. Le président interroge Adel Haddadi pour comprendre pourquoi lui aurait été exempté de tourner une telle vidéo et commettre de tels actes alors que les autres l’ont fait :

Le président : « vous êtes avec ces irakiens pendant au moins quatre jours. Ces deux irakiens avaient subis un entraînement spécial à savoir notamment la mise à mort de prisonniers ou otages. On les voit dans la vidéo de revendication exécuter des otages après un discours face caméra. Est-ce qu’on vous a parlé d’un exercice similaire pour vous ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « non jamais ».

Le président : « vous aviez entendu parler de ce genre d’entraînement ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « non jamais ».

Le président : « pourtant, on va soumettre à cet exercice, les autres membres des assaillants du Bataclan, des terrasses (Akrouh, Amimour, Mostefai, Aggad, Hadfi), on va les voir exercer ce genre d’exactions…. ».

 

Silence d’Adel Haddadi. Le président essaie à présent de savoir si, à l’occasion de son voyage en Syrie, il a pu être en contact avec d’autres protagonistes du dossier et notamment les belges et les français : 

Le président : « vous arrivez en Syrie en février 2015. On a Akrouh qui est là depuis 2013 [Chakib Akrouh est l’un des membres du commando des terrasses. Il mourra cinq jours plus tard à Saint-Denis après avoir fait exploser son gilet explosif, alors qu’il s’était retranché dans un appartement avec Abdelhamid Abaaoud, l’un des cerveaux des attentats]. Est-ce que vous l’avez rencontré ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « ces gens-là, je ne les ai jamais vus de ma vie. Et même ceux qui ont des origines françaises, je n’ai jamais croisé une personne d’origine française en Syrie. Je ne les ai jamais vus. Je ne les connaissais pas ».

Le président : « c’est assez surprenant car ils sont sur zone. Lachraaoui est sur zone. Abaaoud aussi. Vous l’avez jamais vu ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « Non jamais ».

Le président : « alors que vous avez vu Oussama Atar [autre cerveau des attentats et frère de Yassine Atar, accusé également dans ce procès] ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui. Vers la fin ».

Le président : « il y est depuis décembre 2013, en même temps que Foued Mohamed Aggad. Il y a aussi Krayem qui était là depuis août 2014 ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « non je ne les ai pas vus. Moi quand j’étais à Raqqa j’avais l’endroit où je travaillais et l’endroit où je dormais. Et quand je sors de la maison, j’ai deux ou trois heures où je peux sortir avec autorisation de mon chef. Je peux ne pas les voir ! ».

Le président : « oui mais Raqqa c’est la capitale de l’Etat islamique. La circulation est tout à fait possible ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je vous assure que je ne les ai jamais vus. Même quand je les ai vus après, lorsque le juge m’a présenté les photos et m’a dit qu’ils étaient à Raqqa, dans ma tête je me suis dit ‘comment ça se fait que je ne les ai jamais vus?’ ». (…)

 

Le président en vient maintenant à son profil. Il le questionne en lui demandant pourquoi il aurait été choisi par Oussama Atar pour participer à cette mission-suicide si, comme il le dit, il n’avait aucune activité combattante.

Le président : « comment vous expliquez que Oussama Atar vous choisit vous pour participer à cette mission-suicide ? Pourquoi vous, qui venez en Syrie pour des raisons humanitaires, vous avez passé deux mois dans une maison à faire une semaine d’entraînement, le reste du temps un peu de cuisine … pourquoi vous pour participer à une mission dont l’importance est capitale pour l’Etat islamique à ce moment-là ?! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « le saoudien a dit ‘celui-là, il n’est pas connu’. Et peut-être qu’il avait compris que je ne pouvais pas dire non. Je pense que c’est ça ».

Le président : « pourquoi vous ne pouviez pas dire non ?! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’étais quelqu’un de serviable ».

Le président : « être serviable et aller commettre un attentat c’est pas pareil ! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je ne sais pas … peut-être parce que j’étais pas connu ».

Sceptique, le président indique que Oussama Atar, cerveau des attentats, semblait lui faire particulièrement confiance. Il relève :  « il vous donne un téléphone, il va vous donner les coordonnées du passeur, il va être en contact avec vous tout le long [de la traversée par la route des migrants] ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « c’est vrai. J’avais un téléphone. C’est eux qui me l’ont fourni ».

Le président : « vous partez avec Muhammad Usman, avec les deux irakiens, et vous avez un téléphone. Pourquoi vous ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « pour le téléphone, premièrement parce que moi je parle arabe et deuxièmement, plusieurs personnes l’ont utilisé. Moi je savais écrire en arabe et je pouvais lui répondre. Ils nous ont donné deux téléphones : un pour moi et un pour notre chef (l’un des deux irakiens) ». (…)

Le président relève qu’Oussama Atar avait donné 3.000 dollars à Adel Haddadi pour son départ, ce qui est selon lui une autre marque de la confiance qu’il lui portait : 

Le président : « Combien il vous avait donné ? »

Adel Haddadi : « Je pense qu’il m’a donné 3.000 dollars ».

Le président : « Il avait confiance en vous ! »

Adel Haddadi : « Je pense pas que c’est une histoire de confiance ».

Le président : « c’était pour payer les passeurs? »

Adel Haddadi : « Oui et aussi pour le trajet, le voyage ».

 

Sur le voyage, le président l’interroge sur la manière dont il a quitté la Syrie, traversé la Turquie, est arrivé en Grèce, pour repartir ensuite en Autriche. Il insiste notamment sur l’identité des passeurs qui leur ont permis d’effectuer ce voyage : 

(…) 

Le président : « (…) vous avez été interrogé sur la façon dont vous aviez traversé la Turquie ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on a pris un fourgon, et après une voiture normale ».

Le président reprend alors les propos d’Adel Haddadi lors d’un interrogatoire en janvier 2017 : « vous avez dit ‘après un petit temps d’attente nous avons franchi la frontière à pieds, accompagnés d’un petit jeune. (…) Notre chef (l’irakien) a remis 300 dollars à cet homme et nous a conduit jusqu’à un endroit où se trouvait un café. (…) Aux alentours de 13H, un véhicule bleu avec deux hommes à bord est venu nous chercher’ [les deux hommes sraient Ahmed Tarir et Obeida Dibo, soupçonnés d’être des passeurs, dont le nom revient à plusieurs reprises dans le dossier] « .

Les deux hommes évoqués par Adel Haddadi seraient Ahmed Tarir et Obeida Dibo, soupçonnés d’être des passeurs. Le président explique que des photos de ces deux hommes ont été présentés à Adel Haddadi lorsqu’il a été interrogé, mais qu’il avait dit être incapable de dire s’il s’agissait d’eux ou non sur ces photos. Le président l’interroge à nouveau sur l’identité des passeurs : 

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on n’a pas communiqué avec eux. On était au fond de la voiture ».

Le président : « c’est une berline hein ! C’est pas non plus un car hein ! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je sais ! ».

Le président : (…) « ça dure combien de temps le voyage ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « dix heures ».

Le président : « et vous n’avez pas eu le temps de les voir ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on était coincés à quatre derrière ! Et quand tu sors clandestinement de Syrie, vous ne faites pas attention à ça ».

Le président : « mais vous vous êtes arrêtés à un moment donné ! Vous n’avez pas roulé dix heures ! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je ne sais pas ».

Le président : « il faut bien ravitailler le véhicule ! Il faut bien s’arrêter faire de l’essence ! ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « je ne me souviens pas ».

Le président : « et vous arrivez à Izmir donc ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « y’avait la nuit qui tombait donc on a passé la nuit à l’hôtel. Abou Ahmed avait contacté des irakiens là-bas. Il avait dit que j’étais algérien et que je pouvais communiquer avec le passeur algérien qui s’appelait Walid. J’ai parlé avec lui. Pour nous ramener et nous faire traverser jusqu’à l’île en Grèce. Après il a dit que nous on devait lui donner 800€ (1100 ?) dollars par personne. L’après-midi même on est partis et on a traversé jusqu’à l’île ».

Le président : « et vous étiez tous les quatre [lui, Muhammad Usman et les deux irakiens, futurs kamikazes du Stade de France] sur le bateau ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui ».

Le président : « y’avait d’autres personnes ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui y’avait beaucoup de monde. Cinquante/soixante personnes. Il était plein ».

Le président : « et les cinquante personnes ont donné 800 (1100?) dollars chacun ?!!! [il murmure : « ça rapporte effectivement ! … »] ».

Le président : « on vous a présenté une autre photo tirée d’un profil Facebook d’un certain Walid Benkhaled. Vous les avez reconnues ces photos. Vous vous rappelez ?

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui ».

Le président : « on vous a présenté une dernière photo de l’utilisateur du compte qui le représentait sur un lit d’hôpital. Là aussi vous l’avez reconnu sur photo. Et, à partir des investigations faites par les enquêteurs à partir du compte Facebook de Walid Benkhaled, on va identifier un individu comme étant Walid Dib, qui lui vaudra d’être poursuivi par les autorités turques. On vous montre la photo et là vous l’avez pas reconnu ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « l’image qui lui ressemblait le plus c’est celle sur laquelle je me suis souvenu de lui ».

Le président : « passons sur le passeur … si j’ose m’exprimer ainsi. Vous arrivez sur l’île. Quelle île ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « sur le chemin, on était censés partir à une île, après y’avait les marines, c’est eux qui nous ont ramené à une autre île ».

 

S’ouvre alors les interrogations du président sur l’arrivée en Grèce. 

Le président : « vous avez été ramené par des militaires sur une autre île. Qu’est-ce qu’il se passe à ce moment-là ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’avais un faux passeport. Ils l’ont trouvé en ma possession. Ensuite j’ai été arrêté. On a été au tribunal. Le tribunal a décidé de me libérer et ils nous ont mis dans une cave, un mois » [il dit qu’ils étaient tous enfermés dans une cave d’1m20 de haut].

Le président : « c’était pareil pour Muhammad Usman ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « oui ».

Le président : « c’est à partir de quoi ? Car les irakiens eux sont passés [les irakiens sont les deux kamikazes du Stade de France] ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « peut-être parce qu’ils parlaient le dialecte syrien ».

Le président : « et vous non ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « c’est ça ».

Le président : « à quelle date vous sortez de prison ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « 28 octobre ».

Le président : « les deux irakiens sont relâchés le 4 octobre. Vous vous êtes condamnés à 3 mois de prison avec sursis mais êtes retenu à Kos. Vous sortez de prison qu’est-ce que vous faites ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on est sortis de prison. On nous a dit qu’on devait quitter l’île sinon on devait retourner dans cette cave là. J’ai essayé d’obtenir de l’argent pour quitter cet endroit là ».

Le président : « auprès de qui ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’ai essayé de me débrouiller tout seul, au début ».

Le président : « qu’est-ce que vous comptiez faire vous en sortant de prison ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « j’ai entamé des relations avec des gens qui étaient en prison. Ils m’ont promis de m’aider une fois sorti de la prison. J’attendais que ces gens-là m’aident. La solution pour moi c’était qu’il fallait que je quitte la Grèce pour ne pas retourner en prison ».

Le président : « pour aller où ? ».

Adel Haddadi (via l’interprète) : « on n’avait pas d’autre solution ».

Le président : « quelle était votre intention à ce moment-là ? Continuer en Europe jusqu’à la France ? Rentrer en Algérie ? Aller ailleurs ? ».

 

[pour info : Adel Haddadi parle de plus sans plus sans recourir à son interprète de sorte qu’il n’est pas toujours évident de suivre et de retranscrire son propos en intégralité]. Le président essaie de comprendre quel était le projet d’Adel Haddadi une fois qu’il a été relâché par les autorités grecques après avoir passé un mois en prison, tout comme Muhammad Usman. Les deux irakiens qui avaient débuté le voyage avec eux n’ayant pas été arrêtés, ils avaient quant à eux pu poursuivre leur chemin jusqu’en France. Le président interroge donc Adel Haddadi pour savoir s’il comptait quand même rejoindre la France : 

Le président : « vous comptiez continuer jusqu’en France ? ».

Adel Haddadi : « j’ai jamais pensé continuer jusqu’en France ».

Le président : « pourquoi vous continuez alors ? ».

Adel Haddadi : « nous étions interdits de rentrer en Grèce… et chaque pays te pousse pour avancer… ils nous interdisent tous de rester chez eux ».

Le président : « OK mais dans votre tête est-ce que vous continuez votre route avec Usman ou est-ce que vous pensez à autre chose ? ».

Adel Haddadi : « les premiers jours après ma sortie de prison, j’ai rencontré une personne qui vivait en Autriche, un algérien. Il m’a parlé de l’Autriche, il m’a dit c’est un beau pays, je vis là-bas ; dès que t’arrives là-bas appelle moi ».

Le président : « donc vous quittez la Grèce en vous disant je veux aller en Autriche ? ».

Adel Haddadi : « oui ».

Le président : « OK j’avais pas vu ça dans le dossier mais bon..(…) OK donc vous quittez la Grèce et via Telegram, qui est réputé pour sa discrétion [le président ironise souvent…] , vous rentrez en contact avec Abou Ahmed [= Oussama Atar, l’un des cerveaux des attentats, qui l’avait missionné avec les trois autres pour aller commettre un attentat-suicide en France] ».

 

Le président explique ensuite qu’Adel Haddadi a demandé et reçu de l’argent via Oussama Atar :

Oussama Atar (aussi connu sous la kunya Abou Ahmed)

Le président : « vous demandez cet argent, vous le recevez. Encore une fois, on a à faire à des gens qui sont au cœur de l’Etat islamique. Qu’est-ce que vous pensez faire à ce moment-là monsieur ? ».

Adel Haddadi : « mon intention c’était quitter cet endroit-là. Le mois qu’on avait passé en prison c’était dans une cave. Ils nous ont dit qu’on allait y retourner là-bas, donc j’ai essayé de voir de mon côté pour trouver de l’argent mais comme je n’ai pas pu, il ne restait que cette solution là ».

Le président : « est-ce que ça ne veut pas dire que vous ne rejoignez pas la mission à ce moment-là ? ».

Adel Haddadi : « j’étais coincé ! ».

Le président : « donc vous continuez pendant deux mois avec Usman vers l’Autriche, vous continuez votre trajet vers la France ? Donc vous rejoignez la mission ?! ».

Adel Haddadi : « l’état dans lequel j’étais ne me permettait pas … je cherchais d’autres solutions mais je n’en avais pas d’autre ».

Le président : « on est le 28 octobre. Le mandat arrive le 2 novembre, vous serez arrêté le 10 décembre en Autriche. Entre le 2 novembre et le 10 décembre, vous n’avez pas les moyens de prendre cet argent et partir ? de quitter cet itinéraire ?! ».

Adel Haddadi : « si. J’ai essayé. Premièrement, on n’avait pas de documents d’identité. J’ai contacté l’espagnol pour trouver une solution avec lui. J’ai contacté la personne qui vivait en Autriche. Je lui ai demandé de me trouver un endroit où dormir. Je lui ai dit ‘j’ai besoin de toi’. Il m’a dit qu’il n’avait pas de solution pour moi pour me recevoir ».

Le président : « sauf que … déjà il y a pas mal de personnes qui se retrouvent en France sans papiers d’identité … donc le fait de ne pas avoir de papiers ne vous empêchait pas de continuer de votre côté tout seul. Et puis, on s’apercevra que vous aurez toujours des contacts avec Abou Ahmed. Il y en aura même après votre arrestation ».

Adel Haddadi : « j’attendais … j’y ai pensé … ».

Le président : « j’y ai pensé mais je l’ai pas fait …bon ! ».

 

15H16 : le président s’interrompt et indique : « on va prendre tout de suite le témoin. Il n’y en aura qu’un seul ». Il s’agit du frère d’Adel Haddadi. Une suspension d’une quinzaine de minutes est faite, le temps que la connexion soit faite avec l’Algérie. 

 


TEMPS 2 – AUDITIONS DES TÉMOINS

Le frère et la mère d’Adel Haddadi étaient cités comme témoin. Seul Salem, son frère, témoignera aujourd’hui. Sa maman est quant à elle gravement malade et ne pourra témoigner. A la place, le président lira des extraits de ses auditions.

 

1- INTERROGATOIRE DE SALEM HADDADI

15H35

Le président : « on va se mettre en contact avec l’Algérie. Est-ce que vous m’entendez en Algérie ? Est-ce que vous pouvez nous présenter les personnes qui sont dans cette salle ? ».

Pendant que le président parle, le grand écran qui est derrière lui se déroule. Connexion est faite avec une salle à la Cour d’Alger. Dans le box, Adel Haddadi a le regard fixé sur l’écran qui projette l’image de son frère. Pour rappel, il ne l’a pas vu depuis plus de six ans.

Le président : « que le témoin donne son identité complète : nom, prénom, âge, profession, domicile ».

Le témoin (via interprète) : « né en 1981 à Alger. Commerçant de profession. Habite à Alger ».

 

Le président lui pose les questions d’usage : « connaissait-il l’un des accusés avant les faits qui leur sont reprochés ».

Le témoin (via interprète) : « de quel accusé ? ».

Le président : « parmi ceux qui sont présents : il y a son frère et est-ce qu’il en connaît d’autres ? ».

 

Le dialogue se fait difficilement entre Alger et Paris. On entend l’interprète algérien parler français au témoin … alors qu’il est censé lui parler arabe pour que ce dernier puisse comprendre les propos français du président ! 

Le président : « vous êtes bien interprète en arabe parce que là j’ai cru comprendre que vous parliez français ?! »

L’interprète : « oui oui… ».

Le président : « est-ce que Adel a travaillé pour lui ou inversement ? ».

La conversation entre le traducteur et le témoin se prolonge. Le président coupe « c’est oui ou non hein ! ».

Le témoin (via interprète) : « non ».

 

Puis, l’interprète d’Adel Haddadi prend la parole. Elle indique que dans le box, Adel Haddadi vient de lui dire que l’interprète algérien ne traduit pas exactement ce qui est dit par le frère et que Adel Haddadi a bien travaillé de manière occasionnelle pour lui ! (…).

 

Le président : « comme il est le frère de l’un des accusés, il ne prête pas le serment de dire toute la verité mais je ne doute pas qu’il parlera avec honnêteté. (…) Qu’est-ce qu’il peut nous dire concernant son frère ? ».

 

L’interprète d’Adel Haddadi reprend à nouveau la parole pour s’opposer à la traduction qui est en train d’être faite par l’interprète en Algérie. Elle se lève et demande à pouvoir traduire pour les deux côtés. Le président acquiesce. Elle rectifie la traduction et s’adresse en arabe au témoin en Algérie pour reprendre exactement ce qui avait été dit par le président. Elle termine et demande au président : « désolée ! C’était bien ça monsieur le président ?! » (cette remarque provoque l’hilarité générale dans la salle d’audience et dans le box car elle lui a demandé ça comme si ce dernier pouvait comprendre, acquiescer ou vérifier cette traduction faite en arabe!). 

 

L’interprète reprend : 

Le témoin (via interprète) : « mon frère, c’est quelqu’un de sportif, il faisait des élevages d’animaux, des oiseaux à la maison. C’est une personne sage, qui prie, il n’a jamais commis de problèmes ou causé de problème dans le quartier ou ailleurs. C’est un travailleur, un bosseur. C’est tout ce que j’ai à dire sur mon frère. C’est un obéissant à ses parents ».

Le président : « dans quelles circonstances et pourquoi il a quitté l’Algérie en février 2015 ? ».

Le témoin (via interprète) : « la cause qui l’a poussé à partir d’Algérie c’est qu’il a vu qu’il n’avait pas d’avenir ».

Le président : « est-ce qu’il avait parlé avec vous de son envie de partir en Syrie ? ».

Le témoin (via interprète) : « il n’a pas parlé avec moi et j’ignorais qu’il était parti en Syrie. J’avais pas de contact avec lui à la maison. Je savais qu’il avait un bon contact avec ma mère. C’est tout. Il lui a dit qu’il partait au Sahara pour travailler. C’est tout ce qu’il avait dit ».

Le président : « donc vous n’aviez pas discuté entre vous de ce qui se passait en Syrie à ce moment-là ? ».

Le témoin (via interprète) : « si j’avais su qu’il partait en Syrie, je le laisserai pas parce que je sais qu’il y a que des problèmes ! ».

Le président : « est-ce que vous avez eu des contacts avec lui dans l’années 2015, avant son arrestation ? ».

Le témoin (via interprète) : « non. Je n’avais pas de contact avec lui. Il avait contact avec ma mère par téléphone fixe » [petite passe d’armes entre les deux interprètes. Au départ, l’interprète française a traduit en disant « par facebook » ; puis elle s’est reprise en disant « par téléphone ». L’interprète algérien l’a coupée en disant « il n’a pas dit facebook !!! ». L’interprète française maintient qu’au départ il avait bien dit « par facebook » et a ensuite rectifié en disant « par téléphone ». Bref … c’était sûrement sa revanche sur le fait que tout à l’heure, elle ait contesté sa manière de traduire].

Le président : « qu’est-ce qu’il a pu donner comme indication ? ».

Le témoin (via interprète) : « il parlait de travail, ce qu’il faisait, de sa paye etc ».

Le président : « il disait où il était ? ».

Le témoin (via interprète) : « non. Pour elle, il était au Sahara, pour travailler ».

Le président : « à quel moment vous avez appris qu’il était arrêté en Europe ? ».

Le témoin (via interprète) : « on a été contactés par les autorités de Bouchaoui [un village en Algérie]. C’est eux qui ont commencé, se sont déplacés chez nous. Exactement je ne me souviens pas. Vers la fin 2015 ou 2016. Ils nous ont contacté, nous ont convoqué. C’est eux qui nous ont informé de ça ».

Le président : « vous avez eu des contacts avec lui depuis son arrestation ? ».

Le témoin (via interprète) : « non. Depuis on n’a pas eu de contact depuis qu’il nous a contacté depuis la prison ».

Le président : « c’était quand ? ».

Le témoin (via interprète) : « je me souviens pas de la date exacte. Je vous le jure je me souviens pas ».

Le président : « est-ce que vous l’avez eu plusieurs fois ? ».

Le témoin (via interprète) : « (…) il parle avec ma mère la plupart du temps. Moi j’habite pas avec eux ».

Le président : « qu’est-ce qu’il a dit à votre mère ? ».

Le témoin (via interprète) : « il prenait de ses nouvelles. Comment elle va ; est-ce que tout va bien ? Il demandait de contacter son avocat, on lui envoyait des colis, des affaires, ses lunettes ».

Le président : « comment il pratiquait sa religion ? Est-ce qu’il était pratiquant ? Très pratiquant ? On emploie souvent le mot radical c’est-à-dire très assidu sur la religion ? ».

Le témoin (via interprète) : « lui c’est une personne normale. Il ne portait pas de qamis [vêtement traditionnel musulman pour les hommes], ne faisait pas d’exorcisme, la Roqya. Tous ses amis c’était des amis d’élevage d’oiseaux et du sport. Et la prière, un jour il prie, un jour non (…) Une personne musulmane banale. Il était pas strict dans sa religion ».

Le président : « j’ai pas d’autres questions pour ma part ».

 

Pas de question de la cour, des parties civiles ni du ministère public. Maître Dordilly, avocate d’Adel Haddadi prend la parole : 

Maître Dordilly : « votre maman n’est pas là aujourd’hui. Vous pouvez nous dire pourquoi ? »

Le témoin : « elle a eu un AVC. Le côté droit ne bouge pas. Elle est malade ».

Maître Dordilly : « elle est malade ».

Le président : « elle est pas hospitalisée ? ».

Le témoin : « elle est à la maison. Très malade mais elle est à la maison ».

Le président : « merci monsieur. Merci à l’autorité judiciaire et à tous les partenaires pour avoir organisé cette visio ».

 

Zahia Haddadi, la maman d’Adel Haddadi ne pouvant pas témoigner, le président donne lecture de plusieurs extraits de ses auditions.

 

2- LECTURE DE L’AUDITION DE ZAHIA HADDADI

 

Le président débute la lecture : 

« Mon fils a suivi une formation professionnelle de pâtisserie classique. (…) Il a travaillé dans plusieurs domaines de manière irrégulière (…). Après son départ, il n’a plus donné de ses nouvelles pendant près de cinq mois. (…) Il n’a pas accompli son service national. Il accomplissait ses devoirs de prière de manière irrégulière. (…) Il n’était affilié à aucun parti. Il n’a jamais fait l’objet de poursuites. (…) Mon fils avait obtenu un titre de voyage sans m’en aviser. (…) Mon fils ne m’a jamais avisé de son départ de l’Algérie. (…) Il ne m’a jamais appris avoir obtenu un titre de voyage (…). Après cinq mois d’absence, il a pris contact avec moi à deux reprises, il a évoqué son travail au sud du pays. (…) Il ne manifestait pas le moindre radicalisme religieux. (…) La seule et unique information que j’ai obtenu c’est par les voisins qu’un parmi leur fils avait eu une rencontre avec mon fils en Autriche. Mon fils lui aurait proposé de l’accompagner jusqu’en Allemagne, mais il déclina cette proposition. (…) Mon fils Adel n’a jamais évoqué avec nous un sujet ayant le moindre rapport avec les groupes terroristes ».

 

16H05 : le président suspend l’audience.

Le président : « nous allons faire une suspension et on reprendra à 16H35 ».

 

16H40 : l’audience est reprise.

Le président : « monsieur Haddadi si vous voulez bien vous lever ».

Adel Haddadi (via interprète) : « bonjour mesdames et messieurs ».

Le président : « re-bonjour ! C’est bien … ».

 

S’ouvrent alors les questions de la Cour.

 


TEMPS 3 : LA SUITE DE L’INTERROGATOIRE

 

1- LES QUESTIONS DE LA COUR

 

Une première assesseure l’interroge : 

Assesseur : « votre mère indique qu’elle était au courant que vous vous trouviez en Autriche car l’un des fils des voisins vous y aurait rencontré. Vous confirmez ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « j’ai rencontré plein d’algériens mais je me souviens pas de ça ».

Assesseur : « avant que vous ne soyez interpellé le 10 décembre 2015 en Autriche, il a été évoqué le mandat que vous recevez de la part de Oussama Atar. Vous recevez ce mandat le 2 novembre 2015 ; quand vous êtes interpellé le 10 décembre, vous êtes porteur de plus de 800€, d’un téléphone … d’où vient tout cet argent ? ».

Adel Haddadi : « on a reçu 830€ je pense et en plus on avait [pas compris sa réponse car il parle sans son interprète] ».

Assesseur : « pourquoi vous estimez utile de partager sur votre compte différentes scènes d’exaction et de tueries sur votre compte ?! Vous l’avez vue, vous la regardez et vous la diffusez. Quel sens ça a pour vous ? Pourquoi vous faites ça ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « elle m’a touchée donc je l’ai partagée ».

Assesseur : « (…) entre votre départ d’Algérie et votre arrivée à la frontière syrienne, il se passe moins de deux jours. Est-ce que vous étiez déjà suffisamment informé pour avoir l’intention de partir en Syrie ou est-ce que c’est Abou Ali en quelques heures qui vous a convaincu de passer la frontière ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « il m’a touché et lui il m’a dit qu’il était chef de l’armée libre. Il m’a parlé de la souffrance, de ce qu’il se passe en Syrie ».

Assesseur : « c’est lui qui vous aurait expliqué que le djihad est obligatoire ».

Adel Haddadi (via interprète) : « oui ».

Assesseur : « sur la photo sur laquelle vous apparaissez avec Al Montadar, combattant de l’Etat islamique ».

Assesseur : « vous aviez une arme à vous ? »

Adel Haddadi (via interprète) : « Zoubair il me prêtait ».

Assesseur : « Zoubair était toujours avec vous quand vous vous déplaciez ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « non. Quand je partais au travail il me laissait l’arme et quand je me trouve à la maison je peux prendre l’arme d’une autre personne ».

Assesseur : « quelle était la fonction de Abou Zoubair ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « il était responsable de tout ».

Assesseur : « ça veut dire quoi responsable de tout ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « restauration ».

Assesseur : « vous aviez dit ‘celui qui avait la gestion de Raqqa et était important c’est Abou Zoubair’. Votre position c’est de dire que vous n’avez fait que de la restauration ; que vous étiez cuisinier ».

Adel Haddadi (via interprète) : « ouai c’est ça ».

Assesseur : « vous dites que vous n’avez que des fonctions de cuisinier. Tout cuisinier à Raqqa est muni d’une kalachnikov pour ses déplacements ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « oui. Pour te déplacer, tu prends ton arme avec toi ».

Assesseur : « Al Montadar quel était son rôle ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « lui il s’occupait des malades à l’hôpital ; il leur ramène à manger ; des fois il dort à l’hôpital ».

Assesseur : « si on regarde la procédure, c’est un combattant de l’Etat islamique. Dans une de vos dépositions vous avez dit qu’il vous aidait à faire la cuisine ».

Adel Haddadi (via interprète) : « oui. Après il ramène à manger aux gens qui sont à l’hôpital ».

 

L’assesseur relève ensuite que l’adresse IP de son téléphone est souvent connecté aux mêmes endroits que des combattants notoires de l’Etat islamique.

Assesseur : « vous avez confirmé que vous avez été en contact avec Abou Ahmed (Oussama Atar) pour obtenir le numéro du passeur ».

L’assesseur évoque des messages codés entretenus entre les deux (se parlant avec des mots clefs comme « tonton », « mon oncle » etc. L’assesseur insiste sur l’importance de son rôle en demandant pourquoi il est autant responsabilité.

Adel Haddadi : « parce que je suis algérien et que le passeur est algérien ».

Assesseur : « après votre sortie du centre de détention, vous allez rapidement reprendre contact avec Abou Ahmed pour recevoir de l’argent. Vous allez rapidement racheter un nouveau téléphone. Quant il a été procédé à l’analyse de ce téléphone, il a été mis en service depuis le 3 novembre 2015, que des applications comme telegram, facebook et whatsapp ont été installées. Dans quel but ? ».

Adel Haddadi : « c’est pas moi que j’ai installé ça. C’est un pakistanais ».

Les développements deviennent très confus car 1/ il parle sans son interprète 2/ les développements sont très techniques sur les téléphones, les installations d’application sur les téléphones, les prêts de téléphone, les achats de téléphone etc. (…)

 


2- LES QUESTIONS DU PARQUET

17H20Camille Hennetier, Avocat général, se lève :

Avocat général : « je ne comprends pas bien ce que vous avez fait durant ces deux mois hormis la semaine d’entraînement militaire et religieux dont vous avez parlé. Pourquoi cet entraînement aussi bref ? Est-ce que tous ceux qui étaient avec vous n’ont suivi qu’une semaine d’entraînement ? ».

Adel Haddadi : « y’a des gens qui ont suivi une semaine, d’autres deux, d’autres trois. Pour moi ils ont décidé une semaine ».

Avocat général : « c’est étonnant d’être resté deux mois sans rien faire au sein d’une organisation qui a besoin de combattants. Je parle des deux mois avant que vous alliez à Raqqa (…). Lorsque vous avez intégré l’Etat islamique, vous avez rempli une fiche ? ».

Adel Haddadi : « oui. Nom, prénom, t’habites où, t’as fait quoi avant, ta kunya ? ».

Avocat général : « ils vous ont demandé ce que vous souhaitiez faire ? ».

Adel Haddadi : « ils ont écrit ‘soldat’ ».

Avocat général : « en ce qui vous concerne, c’est l’option combattant qui était coché sur cette fiche ».

Adel Haddadi : « oui parce que y’a deux choix : kamikaze ou combattant ».

Avocat général : « ils ont choisi pour vous ? ».

Adel Haddadi : « oui parce que j’ai pas choisi martyr, ils ont mis combattant ».

Avocat général : « et vous êtes devenu cuisinier ?! ».

Adel Haddadi : « oui… parce qu’à Raqqa il se passe rien (…) ».

Avocat général : « les autres membres avec qui vous allez partir [Muhammad Usman et les deux irakiens, qui commettront les attentats au Stade de France], ils étaient déjà dans l’appartement lorsque vous arrivez à Raqqa ? ».

Adel Haddadi : « je pense ».

Avocat général : « c’est pas ce que vous aviez dit… ».

Adel Haddadi : « je sais mais j’essaie de trouver ma mémoire ».

Avocat général : « vous aviez dit à propos de M. Usman qu’il avait été blessé à l’œil par un projectile, qu’il était content d’aller en mission en France et était respecté par les irakiens ».

Adel Haddadi : « (…) J’ai pas dit qu’il était content. Il était normal. Il montre pas qu’est-ce qu’il pense ».

 

Avocat général : « une fois que vous êtes sorti de la prison en Grèce, vous avez reconnu que vous étiez resté en contact avec Abou Ahmed, que vous aviez effacé la conversation, décidé de respecter les consignes et rentrer en France. Vous confirmez ? ».

Adel Haddadi : « non ».

[c’est vraiment très très difficile de suivre lorsqu’il parle sans interprète… du coup j’ai les questions … mais pas toujours les réponses =)].

 

Avocat général : « (…) vous aviez déclaré que monsieur Usman était un boulet. Lui a déclaré que c’est vous qui étiez le chef ».

Adel Haddadi : « non j’ai pas dit que c’était un boulet. Je dis juste que c’est quelqu’un qui est calme, qui parle pas beaucoup mais je dis pas que c’est un boulet ».

Avocat général : « vous étiez amis ? ».

Adel Haddadi : « le problème c’est que quand on était en prison en Grèce il a dit qu’il ne me connaissait pas… et qu’il faut pas qu’on reste collés (…) En Grèce quand je trouvais à manger je l’ai partagé avec lui mais je pense pas qu’on a communiqué beaucoup ».

Avocat général : « s’agissant de l’exploitation de votre téléphone, il a été mis à jour un fil de discussion Telegram qui datait des 11 et 13 décembre donc postérieurement à votre interpellation. Il vous dit ‘oui mais pas encore ; le médicament n’est pas bon tu sais … et toi chéri : comment tu vas ? qu’est-ce que tu deviens ?’. Ma question c’est de savoir pourquoi alors que vous êtes dans un camp de réfugiés en Autriche vous continuez d’entretenir des contacts avec Abou Ahmed … et à quoi répond Abou Ahmed quand il dit ‘oui mais pas encore ; le médicament n’est pas bon’ ».

Adel Haddadi (via interprète) : « j’ai essayé d’arrêter ça mais j’ai pas trouvé le bon moment. Je voulais me retirer de ça sans lui montrer mon intention ».

Avocat général : « vous n’aviez plus rien à craindre. Vous étiez en Autriche, lui en Syrie … donc pourquoi vous restez en lien avec lui ? ».

Adel Haddadi : « je voulais trouver un endroit qui me conforte pour arrêter tout ça. J’ai pensé mais je l’ai pas fait. (…) Et pour la réponse du médicament je sais pas pourquoi il m’a dit ça. Au début, il m’a parlé de ma tante, de maladie, après je sais pas… ».

Avocat général : « ça fait effectivement penser à un code… ‘le médicament n’est pas bon ! Attends un peu…’ ».

Adel Haddadi : « j’attendais le bon moment pour sortir de là ».

 


3- LES QUESTIONS DES PARTIES CIVILES

 

Maître Topaloff, avocate de parties civiles prend la parole : 

Maître Topaloff : « vous avez dit avoir accepté cette mission parce que vous avez vu la possibilité de vous enfuir de l’Etat islamique où, selon vous, vous étiez traité comme, je vous cite, ‘un esclave’ ».

Adel Haddadi : « je travaillais dur. Je dis pas ça mais tellement je travaillais dur j’ai utilisé ce terme ».

Maître Topaloff : « vous avez indiqué que vous avez cherché mille façons de fuir cette situation [elle lui liste plusieurs situations dans lesquelles il lui était possible de fuir] ».

Adel Haddadi : « J’ai essayé de partir de partir sans faire de bruit, comme quelqu’un qui sort par la fenêtre. Maintenant, j’ai un autre cerveau qui fonctionne mieux qu’avant [cette remarque fait visiblement rire plusieurs parties civiles dans la salle]  ».

Maître Topaloff : « ce que vous décrivez monsieur, c’est que vous êtes un bon soldat de Daech ! Vous faites ce qu’on vous dit ; vous restez et vous suivez les ordres !! ».

Adel Haddadi : « non … c’est pas que je suis fidèle … mais derrière ça, y’a un problème sur moi ».

Maître Topaloff : « vous dites que vous avez été choisi parce que vous étiez quelqu’un de bien. Est-ce que vous savez que sur les quinze personnes choisies pour participer aux attentats sont des combattants aguerris ou des artificiers. Comment expliquer que vous seriez le seul à ne pas l’être ?! Pourquoi est-ce qu’on vous choisit vous ? ».

Adel Haddadi : « ils ont pensé que j’étais pas capable de dire non. En plus j’étais inconnu ».

Maître Topaloff : « mais il faut qu’ils vous fassent excessivement confiance puisque vous savez qu’il va y avoir des attentats en Europe. Vous êtes explosif, si je puis dire ! ».

Adel Haddadi : « ils m’ont dit ‘tu vas partir en Europe’ mais il n’y a aucune explication exacte ».

Maître Topaloff : « il est invraisemblable que l’Etat islamique ait envoyé quelqu’un qui n’était pas quelqu’un de sûr. Est-ce que vous comprenez que pour envoyer des gens dans ce cadre-là, il faut que l’Etat islamique ait des garanties sur cette personne ? ».

Adel Haddadi : « moi je pense pas ça » [Adel Haddadi parle toujours sans interprète. La compréhension n’est donc pas toujours évidente].

Maître Topaloff : « ce que j’essaie de vous dire c’est que pour des raisons de sécurité, ce que vous dites est impossible ».

Maître Topaloff : « vous dites qu’en Algérie, vous êtes sensibilisé à la question syrienne … mais est-ce que vous êtes, de façon générale, sensible aux injustices que peuvent subir les musulmans à travers le monde ».

Adel Haddadi (via interprète) : « oui quand même. Si je regarde quelque chose d’injuste, je suis touché ».

Maître Topaloff : « vous avez une conscience politique quand même (…). Qu’est-ce que vous pensez du GIA ? ».

Adel Haddadi : « c’est un groupe terroriste en Algérie. Je suis contre ce groupe ».

Maître Topaloff : « comme vous êtes aujourd’hui contre Daech ? ».

Adel Haddadi : « oui je suis contre toute personne qui fait des crimes ».

Maître Topaloff : « donc vous condamnez ce qui s’est passé à Paris le 13 novembre ? ».

Adel Haddadi : « je condamne tous les actes commis partout dans le monde ».

Maître Topaloff : « finalement, heureusement qu’on vous a arrêté avant ! ».

Adel Haddadi : « j’ai fait une faute. Je suis là pour prendre une peine. J’accepte ça ».

 

Maître Szwarc, avocate de parties civiles la relaie :

Maître Szwarc : « à quel moment vous avez prêté allégeance à l’émir de l’Etat islamique ? ».

Adel Haddadi : « au début » [ça veut dire lorsqu’il est arrivé en Syrie].

Maître Szwarc : « comment se passe ce serment d’allégeance ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « y’a quelqu’un qui vient, qui dit ‘répète après moi’ et on répète ».

Maître Szwarc : « vous avez vu la vidéo de revendication comme nous. Les personnes qui ont participé aux attentats ont eu à commettre des exécutions pour prêter serment d’allégeance. Comment cela s’est passé pour vous ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « qu’est-ce qu’ils ont fait les autres je sais pas… ».

Maître Szwarc : « vous vous avez été exempté d’exécution ? ».

Adel Haddadi (via interprète) : « oui ».

Maître Szwarc : « pourquoi ? ».

Adel Haddadi : « je sais pas. J’ai pas fait ça moi ».

Maître Szwarc : « vous avez indiqué, à propos du message d’Abou Ahmed (‘le médicament n’est pas bon’) qu’on parlait de votre tante malade. Au juge d’instruction, vous aviez dit ‘Abou Ahmed m’envoyait des messages en se faisant passer pour quelqu’un de ma famille. Il me disait par exemple que ma tante maternelle n’allait pas bien. Tout cela est une stratégie pour qu’on ne découvre pas qui il était’. Donc vous reconnaissez bien devant le juge d’instruction qu’il s’agissait d’un code ».

[je n’ai pas compris sa réponse].

 

Un autre avocat de parties civiles se lève : 

L’avocat : « si pour prêter serment Daech vous avait demandé de commettre une exaction, est-ce que vous l’auriez fait ? »

Adel Haddadi : « je pense non ».

L’avocat : « vous auriez donc refusé ? »

Adel Haddadi : « oui ».

L’avocat : « je n’ai pas d’autres questions » [pour rappel, plus tôt dans la journée, il avait dit qu’il lui avait été impossible de refuser la mission suicide confiée par Oussama Attar car « on ne dit pas non à Daech »].

 

Maître Seban, avocat de parties civiles, prend la parole :

Maître Seban : « alors que l’Etat islamique a mis beaucoup de force dans l’organisation de ces attentats, beaucoup d’argent, qu’il a choisi des gens qui étaient formés, on aurait choisi un simple cuisinier qui n’avait aucun rôle, qui était gentil, pour partir ?! ».

Adel Haddadi : « c’est triste ce qui s’est passé en France. Je vois les deux irakiens ce qu’ils ont fait… c’est très grave ce qu’ils ont fait mais je ne pense pas qu’ils étaient comme les autres … car ils avaient un gilet et pour l’Etat islamique, c’est facile à faire. Je sais pas si ma réponse est claire ».

Maître Seban : « y’avait beaucoup de combattants qui étaient prêts au martyr ? ».

Adel Haddadi : « je connais pas de martyrs car les martyrs sont enfermés dans des maisons ».

Maître Seban : « vous avez connu des combattants ? ».

Adel Haddadi : « deux ou trois mais on pose pas de questions (…) Je n’ai pas connu beaucoup de monde ».

 

C’est ensuite un autre avocat de parties civiles, Maître Fournier, qui se lève pour l’interroger : 

Maître Fournier : « monsieur Usman a dit que vous étiez comme un frère pour lui. Vous concernant, quel est l’état de l’amitié ? » [l’avocat interrogé Muhammad Usman le 3 ou 4 novembre].

Adel Haddadi : « nous les musulmans on dit des frères lorsqu’on voit un autre musulman. On a ça dans notre culture. Je connais pas grand-chose sur lui parce que c’est quelqu’un qui parle pas beaucoup. Nous les musulmans on est des frères ».

Maître Fournier : « pour vous Usman c’est un frère ou un boulet ? ».

Adel Haddadi : « jamais j’ai dit que c’était un boulet. J’ai dit que c’est quelqu’un qui est calme et jamais tu peux savoir ce qu’il pense ».

 

Le président reprend la parole :

Le président : « est-ce que vous condamnez les attentats ? Est-ce que vous condamnez Daech ? Je voudrais une réponse précise ».

Adel Haddadi : « ouai ».

Le président : « dans quelles circonstances avez-vous appris la survenance des attentats de Paris du 13 novembre ? ».

Adel Haddadi : « je suis arrivé le 13 ou le 14 en Autriche, trois jours après mon arrivée je l’ai appris. C’est quelqu’un qui a dit ça ».

Le président : « qu’est-ce que vous avez compris ? ».

Adel Haddadi : « j’ai eu peur ; j’étais choqué … j’ai écrit à Abou Ahmed (Oussama Atar) en lui disant ‘il se passe des trucs en France’ il m’a rien répondu ».

Le président : « vous êtes envoyé pour une mission suicide avec d’autres personnes … vous comprenez que les deux irakiens sont dedans ?! ».

Adel Haddadi : « j’ai douté… ».

Le président : « vous n’êtes pas pris par la peur, la panique. Est-ce que vous n’êtes pas tenté là de fuir ? On fuit n’importe comment là : en courant ! Qu’est-ce qui se passe dans votre tête ? ».

Adel Haddadi : « j’ai peur mais … je sais pas qu’est-ce qui s’est passé … jusqu’à le jour je suis rentré en prison … ».

Le président : « qu’est-ce qui se passe pendant un mois dans votre tête ?! [les attentats ont lieu le 13 novembre, il est arrêté le 10 décembre en Autriche] ».

Adel Haddadi : « j’ai douté ; j’ai envoyé un message à Abou Ahmed (Oussama Atar) … il m’a rien dit ».

Le président : « vous en avez parlé avec monsieur Usman ».

Adel Haddadi : « non je ne crois pas ».

Le président : « Abou Ahmed ne vous a-t-il pas donné une autre mission à ce moment-là ? ».

Adel Haddadi : « non ».

 


4- LES QUESTIONS DE LA DÉFENSE

(…) Après avoir répondu à plusieurs questions des avocats de Muhammad Usman, c’est ensuite à Maître Ronen, avocate de Salah Abdeslam, qu’Adel Haddadi répond : 

Maître Ronen : « merci pour vos explications aujourd’hui. Par ailleurs, j’aimerais vous dire que je ne vais pas vous questionner sur vos intentions parce que c’est pas mon rôle et je sais pas sonder les âmes. J’aimerais vous poser deux types de questions. Première question, sur votre degré de connaissance : on comprend à la lecture du dossier que, y’avait un enquêteur qui avait dit, le 18 novembre que ‘plus on s’éloigne de la tête de la cellule des opérations extérieures, moins on en sait’ ».

Adel Haddadi : « oui ».

Maître Ronen : « donc ce qu’on comprend c’est qu’il y a le strict minimum des informations qui est partagé. Vous avez expliqué que vous avez rencontré Oussama Atar, vous avez eu des liens directs avec lui. Vous nous confirmez que son projet était de commettre un attentat en France. Est-ce que vous avez une idée des cibles ? ».

Adel Haddadi : « non. Je ne sais pas quelle date, quelle cible ».

Maître Ronen : « vous anticipez mes questions ! On est sur la même longueur d’ondes (…). J’aimerais poser la question des intentions d’Oussama Atar, le commanditaire. Mes questions vont porter sur le projet. Ce qu’on comprend c’est que Oussama Atar vous mandate pour commettre un attentat en France ».

Adel Haddadi : « oui ».

Maître Ronen : « on comprend aussi que Oussama Atar choisit ses opérationnels. Il vous fait passer la frontière avec deux irakiens dont on connait le destin [ils feront partie des kamikazes du Stade de France]. Votre destin et celui de monsieur Usman se sépare parce que vous êtes arrêtés et placés sur l’île de Kos pendant presqu’un mois. Ensuite, à partir du 28 octobre, vous reprenez la route. On nous a dit que le 3 novembre vous êtes en Grèce, le 8 à Athènes, le 11 en macédoine, en Croatie le 12, en Slovénie le 14, en Autriche le 15, qu’ensuite vous restez en Autriche. Est-ce qu’on peut penser que dans l’esprit de Oussama Atar, jusqu’au dernier moment, vous deviez participer à ces attentats ? ».

Adel Haddadi : « je pense oui ».

 

Les avocats d’Adel Haddadi achèvent les questions de la défense. Maître Clémenceau débute :  

Maître Clémenceau : « (…) je vais vous poser des questions simples. Entre le 15 février 2015 et le 18 novembre 2015, date limite de la prévention, est-ce que vous reconnaissez avoir volontairement, consciemment rejoint depuis l’Algérie, la zone irakienne ? ».

Adel Haddadi : « oui ».

Maître Clémenceau : « est-ce que vous reconnaissez avoir accepté la mission-suicide, qui vous a été confiée par Oussama Atar, afin de venir commettre une action violente en Europe ? ».

Adel Haddadi : « je connaissais mais dans ma tête c’était non ».

Maître Clémenceau : « vous reconnaissez avoir utilisé un faux passeport syrien pour vous rendre en Europe ».

Adel Haddadi : « oui ».

Maître Clémenceau : « vous reconnaissez être resté en contact avec Oussama Atar pendant tout le trajet jusqu’en Autriche ? ».

Adel Haddadi : « oui ».

Maître Clémenceau : « je voudrais qu’on prenne la mesure de ce que vous dites. Vous reconnaissez les termes de la prévention ».

Adel Haddadi : « oui ».

Maître Clémenceau : « pour vous, ça veut dire quoi aujourd’hui de reconnaître toute cette prévention ? ».

Adel Haddadi : « j’ai fait des fautes … je vais être condamné. C’est ça ».

Maître Clémenceau : « dans le dossier, il y a une audition devant les enquêteurs autrichiens, de janvier 2016. C’est une audition que vous avez demandée, audition au cours de laquelle vous dites que vous souhaitez tout dire … Aujourd’hui, quel est votre état d’esprit par rapport à ces faits ? ».

Adel Haddadi : « je suis très triste par rapport à ce qu’il s’est passé ; que je me trouve ici dans le box ; par rapport à ce qu’il s’est passé en France, les gens qui sont morts … ».

Maître Clémenceau : « y’a un rapport qui explique que vous avez fait des crises d’angoisse, de larmes, de pleurs. Vous semblez craindre des représailles. Vous dites que l’Etat islamique va vous assassiner. Vous recherchiez quoi ? ».

Adel Haddadi : « je cherche de l’aide ».

Maître Clémenceau : « pourquoi ? ».

Adel Haddadi : « pour sortir de tout ça ».

Maître Clémenceau : « on vous a interrogé sur de multiples précisions ; des précisions que seul vous pouvez nous apporter. Des précisions sur votre trajet, sur les personnes avec qui vous étiez … on vous a demandé des précisions ; vous les avez apportées. Ma question est simple : est-ce que vous avez le sentiment d’avoir tout dit ? ».

Adel Haddadi : « bien sûr. J’ai tout dit ».

 

C’est enfin au tour de Maître Dordilly de l’interroger : 

Maître Dordilly : « j’entendais ma consoeur commencer ses questions en disant que sonder les âmes c’était compliqué. Sonder la vôtre c’est plus facile quand on vous connait depuis longtemps … mais c’est pas mon travail non plus. Notre travail c’est de vous accompagner (…) pour que vous ayez le sentiment de dire tout ce que vous aviez à dire et faire tout ce que vous aviez à faire. On a du mal encore à être au clair sur les motivations profondes de votre départ. Je crois qu’on peut exclure une conscience politique aïgue ou un désir humanitaire vibrant ou un ancrage religieux très profond … ma consoeur a parlé d’une déposition qu’on a eu ici en novembre d’un enquêteur de la DGSI qui a dit que vous cherchiez une issue à votre vie. On a le sentiment, quand on vous écoute, qu’on lit vos auditions, que vous êtes parti davantage pour partir … que pour aller quelque part ».

Adel Haddadi : « j’avais 28 ans, je commençais à me poser beaucoup de questions dans ma vie. J’avais 28 ans, je dormais avec mes frères ; je me disais que rien va changer. Je connaissais un fille … je voulais faire ma vie avec mais j’avais aucun moyen (…). Y’a rien qui marche… au quartier c’est pareil. Je veux fuir mais partout y’a tout ça ».

Maître Dordilly : « depuis le choix de cette destination jusqu’à l’arrivée en Autriche, on a parfois l’impression que tout cela a été une suite de hasards. Aujourd’hui, on est à distance de plusieurs années de ces faits-là. Est-ce qu’aujourd’hui vous assumez une responsabilité dans ces évènements-là ? ».

Adel Haddadi : « oui bien sûr ».

Maître Dordilly : « quelle responsabilité ? ».

Adel Haddadi : « j’ai suivi des gens qui ont fait des crimes en France, commis des crimes, tués des innocents… j’ai quitté ma famille, je suis parti en Syrie ».

Maître Dordilly : « en cours d’instruction, vous avez exprimé ce ressenti, en sanglotant ‘il faut m’aider monsieur le juge. Je regrette tout. Je me sens comme étant l’homme le plus bas de l’humanité (…). Je ne sais pas comment je me suis retrouvé là. Je regrette amèrement … je souffre’. Est-ce que c’est encore le sentiment que vous avez aujourd’hui ? ».

Adel Haddadi : « oui ».

Maître Dordilly : « ils vous ont choisi monsieur Haddadi et vous nous dites que la raison c’est que vous n’étiez pas capable de dire non. Pourquoi vous n’étiez pas capable de dire non ? ».

Adel Haddadi : « c’est ma personnalité (…). Je travaille sur moi beaucoup, sur ça. J’ai compris que c’est des défauts que j’ai dans ma personnalité. Je travaille beaucoup avec ma psychologue. Je travaille sur moi pour évoluer, pour être un homme comblé. J’ai remarqué sur moi beaucoup de changements sur ça. Y’a beaucoup de décisions où avant je disais oui maintenant je dis non. J’ai changé beaucoup de choses sur moi après toutes ces années ».

Maître Dordilly : « je vous remercie monsieur. Je vous remercie de m’avoir répondu en français ».

 

Président : « on va lever l’audience et on reprendra mardi à 12H30, si tout va bien ».

 

Pour poursuivre la lecture : 

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* Lire l’interrogatoire de personnalité d’Adel Haddadi

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