Jour 7 – 16 septembre 2021

 

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

Aujourd’hui, demain et lundi, les témoignages se poursuivront, avec l’audition de plusieurs enquêteurs chargés des constatations sur les différentes scènes de crime.

13H : l’audience est ouverte.

Le président : « Avant de commencer cette audience, je dois vous rappeler que le port du masque est obligatoire pour tout le monde. Essayez de respecter au mieux cette règle ».

 

LE PREMIER TÉMOIN ARRIVE.

C’est un enquêteur en charge des constatations au Stade de France [pour rappel, il y a eu trois explosions là-bas : porte H / porte D / rue de la Cokerie. Ces attentats-suicide ont fait une victime et plusieurs dizaines de blessés].

L’homme, qui a exercé à la section antiterroriste de la brigade anticriminelle, explique le déroulé des évènements, l’arrivée sur les lieux, les premières constatations. Dans un premier temps, il dit quelques mots sur le Stade de France, notamment sur sa localisation et la configuration des lieux. A l’appui de son propos, il diffuse plusieurs plans et des photos qu’il détaille les unes après les autres.

 

Dès le début de sa prise de parole, le témoin prend le soin d’indiquer que, « pour des raisons de décence », le choix a été fait de dissimuler les corps et parties de corps visibles sur ces photos [petite pensée à ma thèse qui me poursuit (logiquement) jusqu’ici]. Au sol, devant la façade complètement soufflée du restaurant L’Events, ont donc été ajoutés deux gros carrés blancs pour dissimuler ces éléments.

 

L’homme explique précisément son travail et la méthode utilisée pour procéder aux constatations. Il découpe sa présentation en trois temps, correspondant à chacune des trois attaques aux abords du Stade de France : porte D, puis porte H, puis rue de la Cokerie. Pour chacune de ces trois explosions, son récit s’organise de la même manière :

  • d’abord, la présentation des lieux,
  • puis, l’identification des dégâts causés sur « des éléments mobiliers », les véhicules garés à proximité, les façades des bâtiments etc.
  • ensuite, les constatations réalisées sur « les corps et parties de corps » des kamikazes, dispersés et retrouvés en divers endroits [il donne des détails très précis sur l’état des corps des kamikazes mais j’ai fait le choix de ne pas les reproduire].
  • enfin, la description des éléments retrouvés et correspondant aux engins explosifs comme « des fils électriques rouge et noir », des « cordelettes blanches » ou encore « un bouton poussoir ».

 

Les images qu’il diffuse ne montrent que les dégâts matériels : des voitures impactées, un camion, une vitrine de magasin, le frigo d’un restaurant éventré par un écrou de plusieurs centimètres de diamètre. Pourtant, elles suffisent à révéler la capacité de nuisance des engins explosifs. En voyant la taille des impacts causés par les écrous, capables de transpercer des carrosseries de voiture, de camion, de vitrines de restaurant, on imagine aisément les ravages que ces engins peuvent causer lorsqu’ils atteignent des personnes. Son récit s’arrête alors sur la première victime des attentats : Manuel D., un chauffeur de 63 ans qui buvait un café à la terrasse du restaurant L’Events, à proximité duquel l’un des terroristes déclenchera sa ceinture explosive. Il indiquera que « lors de l’autopsie, onze écrous vont être retrouvés au niveau du corps de la victime, dont un au niveau du poumon qui aura provoqué son décès ». Pour déterminer son identité, « on va fouiller les poches (…) et retrouver son passeport et sa pièce d’identité portugaise. Il était également porteur d’une alliance gravée » [l’enquêteur lit le contenu de la gravure, qui correspond vraisemblablement au prénom de sa femme et à la date du mariage].

 

En plus des photos, l’enquêteur produit des images issues de la vidéosurveillance. Elles permettent de retracer le parcours des terroristes sur les lieux. L’une des vidéos est diffusée à la demande du président. L’image est très parlante malgré le fait qu’il n’y ait pas de son et que les images soient sombres et saccadées. Dans cette obscurité, en plein milieu de la place, une intense lumière jaillit d’un seul coup. Au niveau de la porte H, le deuxième terroriste a déclenché son engin explosif au moment où un homme qui courrait est arrivé à son niveau. Puis, les premiers témoins, l’attroupement, le véhiculesde secours. La vidéo est projetée deux fois, sous deux axes différents (axe sud / axe nord). Il n’y a plus un bruit dans la salle de retransmission.

A la fin de la diffusion, le président s’étonne : « C’est tout ce que nous avons ?! C’est pas forcément plus parlant que ce que vous nous avez proposé ».

 

Après sa déclaration, le témoin est interrogé par la cour, le Ministère public et les avocats (extraits) :

Le président : « les deux premières explosions ont lieu à quelques minutes d’intervalles, sont à peu près dans le même secteur … alors que la troisième explosion a lieu beaucoup plus tard et on est complètement en dehors de l’emprise du Stade de France. Qu’est-ce que vous en avez déduit vous en tant qu’enquêteur ?! Qu’est-ce qui fait ce décalage ? »

Témoin : « je n’ai pas d’explication sur le déclenchement tardif (…). Le troisième terroriste a marché jusqu’à trouver un groupe de personnes qui lui aurait permis de faire le plus de victimes possibles » [pour rappel, il s’est fait exploser rue de la Cokerie, à proximité d’un Mcdonald où étaient regroupées des personnes évacuées du restaurant, alors que les deux autres terroristes se sont fait exploser trente minutes plus tôt, aux portes D et H du Stade de France].

 

Le président : « à aucun moment on ne voit ces hommes sortir d’un véhicule, être déposés par quelqu’un ?! » [le président pose cette question car c’est Salah Abdeslam qui est censé avoir déposé les trois terroristes du Stade de France. Or, on n’a pas vu cette image].

Témoin : « les premières images que l’on a sont celles de 20H55. A ce moment-là, les trois hommes sont dans un secteur non autorisé aux véhicules. On n’a pas retrouvé sur les différentes caméras le moment où ils auraient pu être déposés ».

 

Assesseur : « pouvez-vous indiquer le nombre d’écrous retrouvés et leur pouvoir blessant ».

Témoin : « les écrous n’ont pas été décomptés donc je ne peux pas vous en donner le nombre exact. On est sur plusieurs centaines (…) ».

 

Avocat général : « comment vous expliquez le paradoxe entre d’un côté une vraie préparation (avec le port de survêtement d’une équipe allemande, de drapeaux allemands) et d’un autre côté le fait qu’ils n’avaient pas pris le soin d’acheter des billets pour entrer dans le Stade ? »

Témoin : « (…) je ne sais pas comment fonctionne la billetterie. Les tribunes étaient complètes. Est-ce qu’ils n’ont pas pu faire l’acquisition parce qu’il n’y avait plus de billets ? Je ne peux pas vous en dire plus ».

 

Maître Berger Stenger, avocate de parties civiles : « dans votre rapport vous n’avez pas parlé de la présence de gardes républicains sur place. Est-ce un oubli de votre part ? »

Témoin : « je n’en ai pas eu connaissance ».

Maître Berger Stenger : « il y avait bien des gardes républicains. Ils étaient aussi primo intervenants sur les lieux … et je vois que malheureusement, leur présence ne vous a pas été précisée. Je le regrette d’autant plus qu’ils avaient tous donné leur numéro pour être contactés … et c’est bien dommage parce qu’il y a un procès-verbal, celui de Madame X, qui ne parlera pas … et qui est assez intéressant parce qu’elle a croisé l’un des terroristes. Elle lui a même parlé. Il lui a demandé où était le Macdo ? Elle s’est dit qu’il se payait sa tête parce qu’il venait du Mcdo … et puis, en repartant, il lui a dit qu’elle avait de beaux yeux ».

 

Maître Edward Huylebrouck, avocat de Muhammad Usman (défense) : « Lorsqu’on combine les éléments que vous avez montré, on a un lien important avec l’Allemagne. On en a deux sur trois qui portent une tenue du Bayern [un club de football allemand], deux sur trois enroulés dans un drapeau allemand. (…) On a plein d’éléments avec l’Allemagne ! Comment vous expliquez cela ? Est-ce que vous avez émis l’hypothèse que la cible initiale de ce trio pouvait être la population allemande ? »

Témoin : « On a deux individus, d’origine irakienne qui ne parlent pas la langue française … donc tant qu’à se faire passer pour des supporters, c’est sans doute plus facile de se dire étrangers ».

Président : « Maître, on a une revendication qui laisse peu de doute par la suite ».

 

A 15H15, le président remercie le premier témoin. Il suspend l’audience quelques instants. A sa reprise, un deuxième témoin viendra déposer.

 


 

 

LE DEUXIÈME TÉMOIN ARRIVE.

C’est un enquêteur en charge des constatations au Petit Cambodge et au Carillon. Il témoigne anonymement [précision : lorsqu’ils témoignent de manière anonyme, ils n’ont pas une cagoule sur le visage et leur voix n’est pas transformée ! C’est simplement qu’on ne leur pose pas de questions permettant de les identifier (nom, prénom, adresse)].

 

 

A son tour, il va décrire l’horreur de la scène. Son émotion est palpable dès les premiers instants. Il commence par ces mots :

« Je peux vous dire juste que tous les enquêteurs de notre groupe sommes des enquêteurs expérimentés … les premiers instants, c’était tout simplement de la sidération. On ne s’est pas mis au travail immédiatement car il a fallu quelques instants pour gérer ce côté humain en voyant cet enchevêtrement de corps, tout ce qui était autour : les tâches de sang et le matériel médical qui avait été laissé pour soigner ces personnes. Après, très rapidement, le côté humain on le met au fond de soi et on devient professionnel (…) pour mettre à profit toute l’efficacité du travail des enquêteurs (…) ».

Il poursuit :

« C’est une scène de guerre. Nous avions à identifier rapidement les victimes et nous devions rassembler un maximum d’éléments pour identifier les auteurs qui avaient commis ces fusillades ».

 

Comme le précédent témoin, il explique ensuite très précisément et très en détail le travail effectué ce soir-là et répartit ses explications entre la présentation des lieux, l’identification des dégâts causés, les constatations réalisées sur les corps et la description « des éléments de tirs ». A l’appui de son propos, il diffuse lui aussi des plans, des schémas et des photos prises au moment de son arrivée sur les lieux [les victimes du Carillon et du Petit Cambodge sont à terre, devant les terrasses et sur la route, mais les photos diffusées sont uniquement celles prises avec un champ panoramique, c’est-à-dire large, de manière à ce qu’il ne soit pas possible de les identifier. Lorsqu’il se déplace sur la photo (un peu comme dans Google Street View, en vision immersive), il prend le soin, « pour des raisons de décence », de ne jamais montrer la partie de la terrasse sur laquelle « de nombreux corps sont enchevêtrés »].

 

Il évoque par ailleurs le difficile travail d’identification des victimes et présente plusieurs fois ses excuses aux familles en raison d’une erreur commise dans l’identification d’une victime. Très ému, il parle du cas d’une jeune femme tuée au Carillon, « qui ne portait pas de pièce d’identité dans sa veste ». Il indique que « se tenait sur sa main un sac à main » et explique avoir ouvert le sac et y avoir trouvé la pièce d’identité d’une personne prénommée Aurélie, dont « le visage pouvait parfaitement correspondre à la personne que j’avais face à moi ». Il a donc donné cette identité à la victime tuée. Il poursuit avec difficulté : « par la suite, nous avons été contactés par une famille, qui n’arrivait pas à localiser la jeune Chloé, qui était vue sur les lieux et ne donnait plus de nouvelles. La famille nous a donné la description de cette jeune femme. J’ai vu la famille, j’ai présenté les photos et ils ont reconnu la jeune Chloé ». Le sac à main d’Aurélie était en fait tombé sur Chloé au moment de l’attaque, ce qui avait entrainé sa confusion. Il conclut en s’excusant une nouvelle fois : « nous avons eu quelques problèmes d’identification et c’est pour ça que beaucoup de proches sont restés sans nouvelles des leurs pendant un certain temps ».

 

Comme son prédécesseur, il déroule ensuite le fil des évènements à l’appui de photos, de schémas, représentant la situation au moment de son arrivée sur les lieux. A l’appui des photos produites, il progresse dans la zone et nomme à chaque fois les victimes retrouvées sur place. Parmi elles, des sœurs : Marion et Anna, mais également Charlotte et Emilie, des jumelles. A chaque fois qu’il nomme une victime, on le sent pris d’une importante émotion.

Il explique également que si les personnes se trouvant sur les terrasses ont été directement visées, les terroristes s’en sont également pris aux personnes qui se trouvaient aux abords. Il évoque notamment le cas d’Asta, « atteinte alors qu’elle était au volant de son véhicule » mais également « des personnes se trouvant près du restaurant Maria Luisa » ou « des personnes qui ont garé leur scooter à proximité ».

Toujours ému, il raconte : « il n’y avait pas un seul bruit. Le seul qu’on pouvait entendre, c’était les portables des victimes qui sonnaient, au moment où on procédait aux constatations. C’était la seule chose qui pouvait nous sortir de notre professionnalisme ».

Rappelant que « les restaurants étaient plein au moment où l’attaque a eu lieu », il indique que « les constatations réalisées ont permis de mettre au clair qu’ont été effectués des tirs en rafale ainsi que des tirs au coup par coup (…) Nous avons des victimes qui ont été visées plusieurs fois puisque nous avons des victimes qui ont eu 36 orifices c’est-à-dire 36 plaies par arme à feu (…) Au total, pendant toute la nuit de constatation, nous avons saisi 121 douilles sur la scène de crime. Cela correspond à plus de 4 chargeurs de kalachnikov ». A l’appui de son propos, il continue de diffuser des photos, notamment de l’intérieur du Petit Cambodge et du Carillon. Encore marqué, il répète à plusieurs reprises : « il y avait des traces de sang partout. Par terre, c’est rouge sang ».

 

Après sa déclaration, il est interrogé par la cour, le Ministère public et les avocats (extraits).

Le président : « est-ce que vous avez le nombre de personnes blessées ? »

Témoin : « Une trentaine de personnes. Je suis incapable de vous dire de manière précise ».

Le président : « Les trois auteurs ont tiré ? »

Témoin : « A priori, les trois auteurs auraient tiré ».

Le président : « Y’avait-il un quatrième individu à bord du véhicule ? »

Témoin : « Il y a eu des témoignages qui étaient suffisamment précis. Certains parlent d’une personne, d’autres de quatre personnes. Il semblerait que trois personnes étaient présentes lors de cette scène ».

 

Assesseur : « Vous parlez de deux victimes à l’intérieur du Petit Cambodge. Est-ce que vous avez pu savoir combien il y avait de clients à ce moment-là à l’intérieur ? »

Témoin : « On n’a pas eu le chiffre précis. On nous a évoqué entre trente et quarante personnes mais je ne sais pas si ce chiffre est véridique. Toutes les tables étaient prises, même extérieures. (…) »

 

Avocat général : « Etes-vous en mesure de dire combien de temps a duré l’attaque ? »

Témoin : « Plus de 121 cartouches ont été tirées en l’espace de 2 minutes et 30 secondes environ ».

 

Maître Reinhart, avocat de parties civiles : « pouvez-vous confirmer que les tirs ont été effectués à hauteur d’homme ? Il n’y a aucun tir en hauteur ? »

Témoin : « nous n’avons pas constaté de tirs à hauteur des fenêtres. (…) »

Maître Reinhart : « vous nous avez parlé du nombre de tirs et du nombre de balles en très peu de temps. Nous sommes dans une volonté de provoquer non pas une intimidation mais une grande et immense violence. Qu’en pensez-vous ? ».

Témoin : « je ne vais pas vous donner de mots pour qualifier ces choses. Je peux juste vous dire que nous avons trente-six orifices sur une victime, vingt-deux sur une autre, quatorze sur une troisième : je vous laisse vous-même qualifier ces faits ».

 

Maître Christidis, avocate de parties civiles : « est-ce que vous avez eu connaissance de personnes qui se sont cachées dans les toilettes du Carillon durant les attaques et juste après ? »

Témoin : « je n’ai pas pu évoquer toutes les personnes. J’ai évoqué les personnes décédées : je les garderai en mémoire pour toujours … mais évidemment il y a aussi des personnes blessées. Des personnes ont tenté de se réfugier un peu partout ; derrière le comptoir, sous les tables et qui parfois ne trouvaient pas de place (…). Il y a aussi eu des personnes qui se sont réfugiées dans les sous-sol du Petit Cambodge et du Carillon ».

 

Fin du témoignage. Le président suspend l’audience quelques instants. A sa reprise, un dernier témoin viendra déposer.

 


 

LE TROISIÈME TÉMOIN ARRIVE.

C’est un enquêteur en charge des constatations à la Bonne bière et à la pizzeria Casa Nostra. Il témoigne anonymement.

 

 

 

 

« Je suis commandant de police. Fonctionnaire depuis plus de 25 ans. (…) Je suis ici pour témoigner des constatations qui ont été faites sur la scène de crime n°4.

A 23H15, je suis sur les lieux avec mes équipes. (…) A notre arrivée, il nous est indiqué qu’un terroriste est susceptible de s’être caché. Le RAID est commandé. Cette situation nous empêche de procéder aux constatations puisque toute la scène de crime est située dans la zone du bâtiment ».

 

Comme les témoins précédents, il explique en détails le travail effectué ce soir-là et répartit ses explications entre la présentation des lieux, l’identification des dégâts causés, les constatations réalisées quant aux victimes, aux armes, aux tirs.

 

Il commence par les constatations réalisées aux abords de La bonne bière. Il souhaite diffuser une première vidéo issue de la vidéosurveillance de la ville de Paris et prévient qu’ « elle est très violente (…) car derrière les images, cinq personnes vont être assassinées et de nombreuses autres blessées ». Il ajoute « je suis désolé pour les familles ». Maître Bibal, avocat de parties civiles prend la parole pour demander à ce que les personnes qui le souhaitent puissent sortir. Le président acquiesce.

Le témoin reprend : « avant de vous présenter la vidéo, je vais la commenter. Je vais vous présenter son contenu.  Je ne ferai pas d’arrêt sur image de la vidéo. Je montrerai les trente-cinq secondes brutes et ensuite, je ne la remontrerai pas.

21H26 : on voit le véhicule se stationner. (…) Deux secondes plus tard : trois personnes en descendent. Deux auteurs vont immédiatement dans la direction de la terrasse tout en ouvrant le feu. On verra des étincelles. (…) Dix secondes plus tard : on voit un passant qui se retourne. Il essuie des tirs qui impactent le mobilier urbain et heureusement n’est pas touché ».

 

Il projette ensuite plusieurs photos de La bonne bière sous différents angles : la terrasse, l’entrée, mais également la scène de désolation constatée en entrant à l’intérieur [là encore, toutes les photos projetées sont prises en vue ‘de loin’ et ne permettent pas d’identifier les victimes]. En projetant une photo d’une baie vitrée contenant plusieurs impacts de balles et des impacts au sol, le témoin indiquera :

« Au vu des impacts au sol, on peut penser qu’ils ont voulu tirer également sur les personnes au sol. La volonté de tuer est manifeste » [plus tard, au moment des questions de la cour, il indiquera que « tous les tirs sont bien maîtrisés. Ce ne sont pas des tirs fantaisistes. C’est tiré à hauteur d’hommes. Ils maitrisent parfaitement leur action »]. Il reprend : « cinq personnes sont décédées au niveau de cette attaque (…). Toutes décédées par balle ». Au bord des larmes, il évoque le cas d’une victime qui n’a pas pu être immédiatement identifiée, et qui portait un tatouage avec le nom de sa maman. C’est cette dernière qui viendra le reconnaître à l’Institut Médico Légal le lendemain.

 

Comme l’enquêteur précédent, il revient lui aussi sur le silence qui règne sur la scène de crime et les sonneries de téléphone qui ne cessent de s’activer :

« C’était particulier. Les téléphones n’arrêtaient pas de sonner dans tout l’établissement. On avait tous envie de répondre mais on ne pouvait pas ».

 

Il poursuit avec les constatations réalisées au restaurant Casa Nostra. Là encore, il souhaite diffuser une vidéo. Il prévient une nouvelle fois que cette vidéo « est violente, choquante » mais « très importante pour l’enquête ». La vidéo n’a pas de son et dure cinquante-six secondes. Il ne s’agit pas d’une vidéo issue de la vidéosurveillance mais d’une vidéo issue d’une caméra située à l’intérieur du restaurant. Il insiste sur le fait qu’on voit le terroriste arriver, que la caméra « filme et enregistre ce que les victimes et témoins qui étaient sur la terrasse ont vu ; c’est-à-dire les tirs face à eux ». Il s’excuse une nouvelle fois : « je m’en excuse de la diffuser mais c’est important pour la cour de comprendre ce qu’il s’est passé ».

Il diffuse la vidéo. Il n’y a pas un bruit dans la salle de retransmission. Sur les images, on voit le tireur. « Il est porteur d’une arme longue, qu’il porte en bandoulière. Alors qu’il est en train de progresser, on va voir une cliente rentrer dans l’établissement. Elle se tient la main, elle est blessée et va se réfugier derrière le comptoir. Elle sera suivie d’un homme qui va plonger au sol. (…) Arrivé devant la porte, il va s’apercevoir qu’il y a quelqu’un allongé au sol. Il va pointer avec son arme et là on ne sait pas ce qu’il se passe mais il n’y a pas de tir : soit l’arme est enrayée, soit il n’a plus de munition. La jeune femme va s’enfuir, suivie par une deuxième jeune femme. Deux amies qui étaient sur les terrasses et qui ont échappé aux balles ce soir-là (…) Puis, le véhicule va démarrer et sortir du champ de la caméra ».

 

Après avoir diffusé la vidéo, il projette une nouvelle fois plusieurs photos de l’établissement. Il indique ensuite que « sur l’ensemble de cette scène, 203 scellés ont été réalisés dont 111 étuis de 7.62, des munitions de guerre. 111 tirs effectués au moins (…) Trois armes sont trouvées. Trois auteurs. Trois tireurs ».

 

Vient enfin le temps des questions (extraits).

Le président : « vous devancez une de mes questions. Les témoignages sur les différentes terrasses parfois ont été un peu contradictoires [sur le nombre de terroristes présents]. De ce qui ressort de vos constatations, il y a trois personnes et pas quatre dans cette scène ? »

Témoin : « exactement ».

Le président : « le tireur qu’on voit dans la deuxième vidéo [celle de la pizzeria Casa Nostra], est-ce que vous avez pu l’identifier ? Ça correspond à qui ? »

Témoin : « (…) une dame a reconnu de manière assez formelle, le terroriste Abaaoud présent sur place ».

Le président : « avez-vous été informé du nombre de blessés sur cette scène de crime ? »

Témoin : « huit personnes en urgence absolue et onze en urgence relative ».

 

Assesseur : « les huit blessés en urgence absolue ont pu être sauvés ? Ils n’ont pas perdu la vie ? »

Témoin : « je n’en ai pas connaissance. Je l’espère ».

 

Avocat général : « au vu de vos constatations matérielles, balistiques, avez-vous le sentiment (…) qu’il y avait une volonté de viser des victimes au-delà des terrasses ? »

Témoin : « ils ont concentré leurs tirs sur les terrasses et ensuite sur toutes les personnes à proximité, que ce soit les piétons, les véhicules. Ils ont tiré sur des personnes volontairement ».

 

Maître Reinhart, avocat de parties civiles : « cette émotion dans votre témoignage est très présente. Y’avait-il quelque chose de particulier dans cette scène pour que cette émotion nous soit perceptible ? »

Témoin : « généralement dans les affaires sur lesquelles je suis chargé d’enquêter, on a peu de victimes innocentes, qui sont là en train de passer le vendredi soir, le week-end en terrasse ; avec des amis tranquilles. On a souvent dans les affaires, des connexions entre victimes et auteurs. Là, pas du tout ! On a des victimes innocentes ; ça aurait pu être tout un chacun qui aurait pu se trouver là ce soir-là.

 

Un peu avant 19H, le président suspend l’audience jusqu’au lendemain.

 

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