Jour 10 – 22 septembre 2021

Attention : la lecture des éléments de retranscription du procès des attentats du 13 novembre 2015 s’adresse à un public averti. Certains des propos rapportés sont susceptibles, par leur contenu ou leur nature, de heurter la sensibilité des lecteurs, et notamment des plus jeunes.

 

 

 

Le président donne la parole au premier témoin. C’est le commissaire de la BAC qui est intervenu spontanément au Bataclan et qui a abattu un terroriste. Il est partie civile dans ce dossier. Il va faire des déclarations spontanées, puis des questions lui seront posées.

 

 

 

Il prend la parole :

« Monsieur le président, Mesdames, Messieurs. Je vais tenter de rassembler mes souvenirs et trouver les mots justes pour raconter cette soirée (…) et vous exposer les circonstances qui nous ont conduit à nous transporter sur la salle du Bataclan.

Je souhaiterais avoir une pensée pour les victimes, leurs proches. Et, aux proches des victimes décédées, je voudrais dire que ce soir-là, nous avons fait tout ce que nous pouvions faire et sommes même allés au-delà de nos capacités opérationnelles. Nous aurions aimé faire beaucoup plus et ce poids, ces regrets, ils accompagnent les policiers depuis ce jour.

Je souhaiterais avoir une pensée pour les policiers : (…) à la fois les policiers qui sont intervenus sur la totalité des scènes de crime mais également ceux dont on n’a jamais parlé ; les opérateurs radio notamment.

Je souhaiterais avoir une pensée particulière pour mes policiers de la BAC nuit qui ont risqué leur vie pour aller sauver celle d’autres victimes ».

 

Il entame ensuite la description de cette soirée du 13 novembre :

« Ce soir du 13 novembre 2015, c’était un vendredi, somme toute banal (…). J’avais pris mes fonctions vers 18H (…). Vers 21H25, j’ai reçu un premier appel (…) qui m’a informé d’une explosion qui venait de se produire au Stade de France, sans plus de précisions. Quelques instants plus tard, un autre appel est venu m’informer qu’il y avait des coups de feu, rue Bichat, là encore sans information d’attentat. (…) Avec mon collègue, nous avons donc pris le chemin vers le Stade de France. Là, nous avons eu confirmation de la fusillade à la rue Bichat et dans le même temps d’une seconde explosion au Stade de France. (…) Il y avait une confusion totale sur les ondes avec une saturation des messages radios qui ne permettait pas de rendre perceptible la précision des faits. Tout cela s’est enchaîné assez rapidement. Nous sommes arrivés vers Porte de Clignancourt et là nous avons eu les premiers messages pour rue de la Fontaine au Roi [cela fait référence à l’attentat au restaurant Casa Nostra]. J’ai demandé à mon équipier de stopper le véhicule car je n’avais plus de discernement sur ce qu’il se passait. Je ne savais plus où aller. Très rapidement, j’ai dû prendre une décision : celle de prendre le chemin de Paris, considérant que la situation était plus complexe. Nous avons donc accéléré, pris le boulevard Barbès, avec là encore une confusion extrême sur les ondes.

En arrivant sur place de la République, vers 21H47, il y a eu le premier appel sur des tirs au Bataclan. (…)  Nous avons donc foncé sur le boulevard Voltaire. A environ 200 mètres des lieux j’ai dû retirer le gyrophare pour arriver plus discrètement. (…). Nous n’avons pas eu le temps de nous organiser, de prendre le matériel situé dans le coffre. 

A notre arrivée, mon regard s’est porté sur le Bataclan Café où gisaient déjà des victimes. Nous étions descendus depuis même pas trente secondes que la scène était déjà apocalyptique.

Première impression que j’ai eu c’était de dire ‘ça y est on y est !’ … puisque depuis janvier on savait, nous forces de police, qu’un attentat allait survenir. La question n’était pas de savoir s’il allait intervenir, mais quand il allait intervenir ! Le premier sentiment que j’ai eu c’est la sidération et, très rapidement, l’aspect professionnel est intervenu.

Les personnes qui étaient au sol soit étaient décédées, soit gémissaient, mais nous n’avons pas eu le temps de nous en occuper car on s’est dirigés directement vers l’entrée du Bataclan. (…) Et là, immédiatement, des portes se sont ouvertes d’un seul coup et une masse compacte a couru vers nous en hurlant. Cette masse, pour moi, a un visage et une voix. Le visage, c’est celui d’une femme châtain clair, en pleurs, le visage terrorisé. La voix, c’est celle d’un homme qui nous dit « vite ! Vite ! Dépêchez-vous ! Il y a ma femme à l’intérieur ». (…)

J’ai regardé mon équipier. Je lui ai dit ‘il faut qu’on y aille’. Il n’a rien dit mais j’ai vu qu’il validait ma décision. On a décidé de progresser jusqu’à ces portes, avec l’idée que nous ne les franchirions peut-être jamais au retour.

La première vision en franchissant les portes c’était l’éclat [de la lumière], les spots qui apportaient un halo blanc sur l’ensemble de la salle de spectacle. Aucun mot ne peut décrire ce que l’on a vu ce soir-là. Il y avait un tapis de corps et on sentait bien que les gens s’étaient jetés les uns sur les autres. Il y avait des corps partout. (…) Il y avait encore la fumée des tirs qui flottait dans l’air et l’odeur de la poudre également.

(…) Nous avons commencé à avancer avec mon équipier et puis, en arrivant vers le bar, j’ai entendu une voix, assez forte (puisque le silence était absolu), qui était celle de Samy Amimour ; qui est apparu sur la scène en venant sur la gauche et qui a hurlé à l’un des otages ‘couche toi au sol !!’. L’otage avait commencé à s’agenouiller au sol face à Samy Amimour. La réaction devait être immédiate. (…) Je me suis déplacé jusqu’à une petite rambarde que j’avais identifiée qui me permettait de stabiliser mon tir.

L’auteur des faits était vêtu de noir, sous les spots, donc assez visible en tant que cible. J’ai préféré tirer dans son corps plutôt que dans sa tête. Je ne savais pas qu’il était porteur d’une ceinture d’explosifs donc on a engagé le tir avec mon équipier. J’ai tiré quatre fois et mon équipier deux fois. Nous avons touché l’auteur puisqu’il a poussé un gémissement et s’est écroulé sur le dos.

Quelques secondes après qu’il soit tombé au sol, une grosse explosion a retenti, avec une sorte de crépitement et de pluie de confettis, qui s’avèrera en fait être de la chair humaine. (…) Nous pensions que ses comparses avaient jeté une grenade depuis le balcon ou qu’un élément d’artifice du spectacle avait explosé. Manifestement, l’otage qui était visé a réussi à s’enfuir à ce moment-là.

Immédiatement, il y a eu des tirs nourris en notre direction. Nous nous sommes abrités comme on pouvait derrière des pylônes. Par réflexe, on a pris quelques secondes pour dire au revoir à nos proches puisque, pour nous, nous allions mourir à cet endroit ; notre dernière heure était venue [il est très ému et a la voix enrouée].

 

(…) Notre action était limitée puisque nous étions deux avec uniquement des armes de poing face à des terroristes armés d’armes de guerre. J’ai décidé de sortir de la salle pour voir si des renforts étaient arrivés entre temps. J’ai fait jonction avec des collègues qui étaient à l’entrée. (…) On pensait que l’un des auteurs allait sortir sur nous, donc on s’est postés et abrités pour être en capacité de l’accueillir (…). Quelques secondes après une seconde ombre est apparue sur la porte ; et à quelques centimètres du sol est apparue une main, qui rampait. C’était l’un des otages qui essayait de s’enfuir. (…) On a décidé d’aller le chercher. Je lui ai dit de me prendre les mains et il m’a dit qu’il ne pouvait plus marcher. (…) Il était commissaire de police et nous a indiqué qu’ils étaient trois [on apprendra au moment des questions que ce commissaire, non autorisé à venir sur les lieux avec son arme, a été grièvement blessé et est ressorti de cette attaque gravement handicapé]. (…) Dans un second temps, une deuxième main est apparue à travers la porte : c’était une femme, qu’on a réussi à extraire jusque sur le trottoir. Et puis ensuite, plus rien.

Ensuite il y a eu quelques coups de feu assez éloignés, au coup par coup, qui m’ont conduit à penser que les terroristes étaient en train de continuer leur besogne et qu’ils achevaient les gens (…). Instinctivement, j’ai pensé qu’il fallait y retourner (…). Et on y est retourné (…).

En tant que commissaire de police, j’avais la responsabilité de mes hommes qui pour la plupart sont pères de famille. Ils m’ont tous suivi avec un courage admirable. Nous avons donc repris notre progression. (…) Là, nous avons essuyé de nouveaux coups de feu. (…) ça a été le moment le plus pénible et le plus long puisqu’on avait pris position mais nous ne pouvions plus avancer. Nous n’avions que notre courage mais aucune protection et donc malheureusement, ce courage était insuffisant pour aller plus loin. Ce n’était plus de notre niveau d’intervention.

Les gens, pour certains, ont compris qu’il y avait une intervention en cours. On commençait à avoir des contacts verbaux avec les victimes qui nous demandaient ce qu’on faisait ; ce qu’on attendait … et à ce moment là, l’un des otages est sorti et nous a dit « j’ai un message pour le responsable de la police, un numéro de téléphone ». Je lui ai fait répéter plusieurs fois son numéro de téléphone que j’ai donné à mes collègues qui ont transmis l’information (à noter que lors de son témoignage, le chef de la BRI dira que cette information n’est pas parvenue à la BRI de sorte que quand la BRI est arrivée dans les lieux, elle ignorait que les terroristes avaient des otages).

Puis, j’ai commencé à faire des allers-retours avec l’extérieur (…). J’ai finalement vu arriver la BRI. (…) Mes collègues de la BRI étaient avec des équipements lourds. Je suis tombé sur mes effectifs, je me suis mis en face d’eux, je les ai regardés et je leur ai dit : ‘on va entrer et quoi qu’il arrive on ne recule pas’. Je les ai placés tout le long de la fosse, en protection des victimes qui étaient à côté de nous, vers le bar. (…) Et donc, j’ai donné pour instruction aux personnes de venir vers nous en levant les mains pour les faire sortir. Il fallait mettre en place un dispositif de palpation pour être certain qu’un terroriste ne se glisse pas dans la foule.

 

A un moment donné, cela devenait insoutenable pour moi puisque depuis 21H50 j’étais dans le Bataclan donc j’ai décidé qu’il était temps d’aller dans la fosse pour aller chercher les victimes. (…) On a commencé à y aller à deux ou trois et à tirer le premier jeune homme. Les victimes étaient extrêmement lourdes car elles avaient baigné dans le sang depuis de nombreuses minutes donc il fallait qu’on se mette à deux ou trois pour porter les victimes, essayer d’enjamber les corps. (…) J’ai cette image de l’un de mes fonctionnaires qui est allé chercher un petit garçon de cinq ans, qui était sous un corps et qui était venu au Bataclan avec sa maman. Je sais que ses grands-parents nous écoutent par la webradio. Je leur adresse toutes mes amitiés.

 

Certaines victimes nous remerciaient ; d’autres nous insultaient. Je me souviens d’une parole qui m’a marqué ; d’un homme qui m’a dit « Merci, grâce à nous je vais revoir mes enfants ». Cette parole, lorsqu’on est soi-même père de famille ; ça nous a tous marqués.

 

(…) Ensuite, l’assaut a été donné. Nous avons été libérés du service vers 03H30. J’ai regroupé mes effectifs sur la voie publique puis, on a rejoint notre base tous ensemble. On a discuté, on s’est réconfortés et au petit matin, chacun est rentré chez soi. Ensuite, on a essayé de revivre comme avant. Voilà.

 

A la suite de cela, le président rebondit immédiatement.

Président : « et actuellement, vous arrivez à revivre comme avant ? »

Témoin : « on reste marqués à vie d’un tel évènement ».

 

S’ouvre alors, le temps des questions.

 

Extraits

Président : « c’est un exposé très complet et très impressionnant que vous avez fait là. (…) Vous indiquez que vous essuyez des tirs : beaucoup de tirs ? Avez-vous pu voir d’où venaient ces tirs ? »

Témoin : « non. Je suis incapable de dire si ça venait du rez-de-chaussée ou du premier étage ».

Président : « est-ce que l’assaut vous a paru long ? »

Témoin : « pour moi, la soirée en elle-même était très longue. Chaque moment était très long, mais je ne peux pas vous dire si l’assaut en lui-même a été long ».

Président : « vous avez dit ‘j’ai réagi en tant qu’homme’. Si vous ne preniez pas cette décision [d’entrer dans le Bataclan], il n’y avait pas d’instruction pour que vous dicter d’entrer [pour rappel, il a pris la décision d’entrer dans le Bataclan sans en avoir reçu l’instruction]. Pourquoi avez-vous agi ? »

Témoin : « moi, ma conception du métier de policier, de commissaire c’est que c’est celui qui est sur le terrain qui décide. C’est à celui qui est sur le terrain d’évaluer s’il est en capacité d’intervenir ».

Président : « je vous remercie Monsieur le commissaire. Encore une fois, je pense que votre intervention a permis de sauver de nombreuses vies ».

 

Assesseur : « vous dites avoir sécurisé la fosse ; est-ce que cela comprenait une mission d’assistance aux blessés ? »

Témoin : « oui. Certains avaient pour mission de sécuriser la fosse et une autre partie est allée dans la fosse pour extraire les victimes ».

Assesseur : « vous avez une idée du nombre de victimes qui ont été protégées et sorties de la fosse ? »

Témoin : « je n’ai aucune idée mais ce que je sais c’est que ça a duré plusieurs heures ».

Assesseur : « la neutralisation de Samy Amimour a-t-telle pu avoir des conséquences sur le déroulé de l’attaque ? »

Témoin : « je pense que ça les a surpris. (…) En moins de cinq minutes, il y a eu des forces de l’ordre qui étaient présentes. Ils ne s’attendaient peut-être pas à une intervention aussi rapide ».

 

Avocat général : quel est votre équipement au moment de l’intervention ?

Témoin : « une arme de poing et notre gilet pare-balles léger. Ensuite, on a du matériel dans le coffre (des casques etc). Mais ce soir-là, on est allés tellement rapidement qu’on n’a pas eu le temps de s’équiper. De toute façon, avec une kalachnikov, ça aurait été insuffisant.

 

Maître Andréi, son avocat : « ce n’est pas évident de prendre la parole après une telle déposition qui force l’admiration. C’est l’occasion pour moi, de saluer votre courage et vous remercie, vous, votre équipier, et l’ensemble de vos collègues de la BAC nuit qui sont intervenus à vos côtés. En neutralisant le terroriste, vous avez sauvé beaucoup de vies au risque de perdre la vôtre, n’est-ce pas ? ».

Témoin : « tout à fait, il y avait un risque certain à intervenir ; surtout eu égard aux armes en possession des terroristes ».

Maître Andréi : « c’est quel calibre de kalachnikov ? »

Témoin : « c’est du 7.62, qui traverse la quasi-totalité des gilets pare-balle simples ».

Maître Andréi : « vous avez même contacté vos proches pour leur dire au revoir ? »

Témoin : « oui, comme la plupart des victimes, le dernier réflex c’est de dire au revoir à ses proches. Ça a été assez bref. Mon équipier a écrit par SMS et moi quelques secondes au téléphone ».

Maître Andréi : « vous vous étiez préparé à mourir ».

Témoin : « je ne sais pas si on peut se préparer ».

Maître Andréi : « pourtant, vous êtes restés, et vous y êtes même retournés ».

Témoin : « on ne rentre pas dans la police par hasard. Pour la plupart des policiers c’est une vocation .. On connait notre devoir : venir au secours des citoyens avec les risques que ça peut engendrer ».

Maître Andréi : « vous avez été primo-intervenant mais également primo-secouriste car vous avez pu secourir des victimes blessées dans la fosse et leur sauver la vie par rapport aux blessures qu’elles avaient ? »

Témoin : « oui ».

 

Maître de Montbrial, avocat de parties civiles lui pose une question qui consiste à savoir s’il pense que c’est une bonne chose que les policiers même hors service puissent être armés lorsqu’ils entrent dans des établissements recevant du public?

Témoin : « aujourd’hui, les textes ont évolué et nous permettent de garder notre arme 24/24, 7/7. (…) A titre personnel, c’est une démarche que j’ai entreprise puisque depuis ces évènements, il n’y a pas un jour où je ne porte pas mon arme de service. Il est in-envisageable pour moi d’aller dans des salles fermées, sans pouvoir riposter si de tels évènements survenaient. ».

 

Maître Chemla, avocat de parties civiles : « vous avez dit ‘on savait qu’un attentat allait arriver mais on ne savait ni où, ni quand’. Qui est ‘on’ ?».

Témoin : « c’est une appréciation personnelle. Quand je dis « on », c’est « je ». On savait très bien que la menace était réelle ».

Maître Chemla : « avez-vous reçu, d’une quelconque manière, des reproches sur votre intervention? »

Témoin : « non ».

Maître Chemla : « vous avez dit à la fin de votre propos « on a essayé de vivre, comme on peut ». Pouvez-vous dire concrètement, qu’est-ce qu’un évènement comme celui-ci peut changer dans la vie d’un homme, surtout d’un homme aguerri comme vous ? »

Témoin : « chaque cas est particulier. Il y a des impacts post-traumatiques manifestes chez tous les policiers. On voit la vie autrement. Parfois plus noire, parfois plus gaie. Chacun réagi différemment je ne peux pas me permettre d’avoir une appréciation générale sur le sujet ».

 

Maître Reinhart, avocat de PC : « (…) avez-vous été décoré ? »

Témoin : « oui. Mon équipier et moi-même avons reçu la légion d’honneur ».

 

Maître Olivier Morice, avocat de parties civiles : « (…) il y a quelque chose de très impressionnant dans votre déposition d’aujourd’hui : la capacité que vous avez eue, de décider d’agir et d’agir. (…) Est-ce qu’en fait, vous n’avez pas privilégié votre sens du service pour sauver des hommes et des femmes, vis-à-vis des risques qui pourtant étaient majeurs et que vous perceviez ? »

Témoin : « je dirais que j’ai deux casquettes sur ma tête : celle d’abord de commissaire de police qui me donne la responsabilité de prendre des décisions. Ensuite, celle d’homme, et ça c’est personnel. Chacun peut réagir différemment. En tant qu’homme il m’apparaissait inconcevable de rester à l’extérieur alors que nous étions armés ».

Maître Olivier Morice : « (…) vous avez dit qu’il vous semblait inconcevable de ne pas agir. Qu’est-ce qui vous conduit à vous décider d’y aller malgré le fait que vous vous sachiez sous-armé ? »

Témoin : « comme je l’ai indiqué, c’est dans les trippes ! »

 

15H27 : l’audience est suspendue « pour vingt minutes ». A la reprise, le deuxième témoin sera entendu.

 

 

16H10 : l’audience reprend. Christophe Molmy, chef de la BRI au moment des faits s’avance.

Le président : « Vous avez eu un rôle important c’est le moins qu’on puisse dire puisque vous étiez à l’époque à la tête de la BRI, pour lancer l’assaut ».

 

Dans un premier temps, Christophe MOLMY présente [de manière très pédagogique et professorale], ce qu’est la BRI et ce que sont les autres groupes d’intervention.

« En premier lieu, pour présenter la BRI, la BRI est une unité créée en 1964, dans son acception judiciaire. C’est avant tout une unité judiciaire dédiée au grand banditisme. La mission initiale était de prendre les braqueurs (…) Dès 1972, elle s’est vue confier une mission d’intervention en réaction aux attentats de Munich. (…) La BRI est une unité d’intervention aguerrie (…) qui a une forte expérience, qui fait 100-150 interventions par an ».

 

Il poursuit :

« (…) Je suis prévenu par un SMS d’un journaliste qui me demande si je suis au courant des tirs sur les terrasses (…) Je prends attache avec mon état-major pour savoir où je dois aller. (…) On a des informations contradictoires donc je prends la décision d’aller au 36. (…) A 22H10, on a pris le chemin de la rue de Charonne car un témoignage disait avoir vu le terroriste dans un bâtiment. Sur la route, mon responsable m’a appelé pour me dire de venir au Bataclan. 

On est arrivés aux alentours de 22H20. Il m’arrivera souvent de vous dire « aux environs de » car je dois vous avouer que je n’ai pas passé la soirée à regarder ma montre. (…)

On s’est entretenus avec le fonctionnaire de la BAC [le témoin de tout à l’heure dont il a également salué le comportement « courageux et héroïque »]. (…) On met en place un début de PC de coordination et c’est seulement ensuite que j’ai rejoint le reste de la FIR qui se trouvait devant le bâtiment et attendait avant de pénétrer [FIR pour Formation d’Intervention Rapide. C’est l’équipe de la BRI qui arrive toujours en premier lorsque la BRI est appelée. Elle est lourdement équipée mais moins que le commando d’intervention qui arrive ensuite. Pour visualiser : la FIR porte un équipement de 25 kilos – l’autre commando d’intervention porte un équipement de 40 kilos]. 

Je pense que nous sommes rentrés vers 22H25. Là, on a découvert une scène à laquelle aucun de nous n’était préparé. Sur le sol, on avait des centaines de corps. Tout le monde était couché. Ils ne bougeaient pas car à chaque fois qu’un téléphone sonnait, on leur tirait dessus .. et il y avait  cette odeur de sang très présente, qui prend la gorge … avec une lumière assez vive et l’odeur de poudre qui restait, qui était très entêtante. On a très rapidement compris qu’il y avait fort heureusement beaucoup de vivants encore même si certains étaient blessés. On a constaté qu’il n’y avait plus aucun coup de feu et plus aucun mouvement qui nous permettait de savoir où étaient les terroristes. (…) Les pompiers ne voulaient pas et ne pouvaient pas rentrer à ce moment-là de l’attaque. Donc ça a été aux collègues dans leur ensemble de sortir ces blessés. Et ça, il fallait le faire en sécurité en s’assurant qu’il n’y avait pas de tireur ou d’engin explosif (…).

 

On a fini d’évacuer les blessés les plus graves aux environs de 23H. Là, nous avions le sentiment d’avoir la fosse en sécurité et de pouvoir monter à l’étage. (…) On a constitué deux colonnes et on a continué l’inspection des étages (…). Ca m’a semblé une éternité parce qu’on a vu des otages cachés dans les faux plafonds, plusieurs cachés dans des armoires électriques. Je me rappelle avoir ouvert une porte de toilettes et en avoir découvert cinq six cachés là.

 

A 23H15, le premier de colonne tombe sur une porte qui donne accès aux loges et on entend un otage hurler qu’ils sont sous le joug d’un terroriste et que si on ouvre la porte, ils vont les tuer. A ce moment-là, la situation est complètement différente : (…) ça devient une situation de prise d’otages. 
Il faut négocier. En tout cas c’était mon souhait. C’est compliqué car les négociations se font par le truchement d’un otage, qui hurle à travers la porte. On a une grande difficulté à se comprendre. (…) Le premier de colonne ayant un accent toulousain très fort, les premiers otages ne comprenaient pas ce qu’il disait ce qui ajoutait encore à la confusion.

A 23H27, le négociateur passe un coup de téléphone aux terroristes. C’est très court, ça raccroche rapidement. 
A 23H59 c’est le terroriste qui rappelle le négociateur. (…) Je le laisse discuter avec les terroristes pour essayer de trouver peut-être, au moins une libération partielle des otages.(…) Au terme de cet appel, le négociateur m’indique que de son appréciation, on n’arrivera pas à négocier. Il me décrit des terroristes relativement calmes mais quand même très tendus, qui menacent à plusieurs reprises de tuer les otages ; demandent si les médias sont là, notamment les chaines d’information en continue [il explique qu’il craignait que les terroristes veuillent se faire exploser en direct à la télé]. Mon négociateur dit qu’il n’en tirera rien.

Je raccroche et je sors de la colonne puisque le préfet de police, mon directeur et François Molins se trouvent au PC. Je vais voir les autorités en leur expliquant la situation en disant qu’on n’arrivera pas à autre chose qu’un assaut (…). Le préfet de police Michel Cadot me dit « ok. Allez-y. ». (…)

 

On a constitué une première colonne pour passer à l’assaut et une seconde qui se trouvait derrière. On avait la quasi-certitude que la totalité de la colonne allait se faire décimer. Pourtant, ce soir-là, tout le monde était volontaire pour former la colonne. Un peu avant 00h18, j’ai lancé l’assaut [il projette un plan de coupe (3D), permettant de se repérer sur les lieux et décrit l’assaut progressivement].

 

Dès que nous sommes entrés, le premier terroriste a déversé un chargeur sur le bouclier RAMSES derrière lequel la colonne avançait [le bouclier RAMSES pèse 180 kilos. Après l’assaut, il y avait 27 impacts de balles dessus]. Ils [les hommes de la BRI] ont très peu tiré. Ils ont surtout encaissé les tirs. (…) On a réussi très rapidement à sortir les otages du couloir. (…) Le premier de colonne a vu arriver vers lui une ombre. Il lui a tiré dessus, le terroriste est reparti en arrière. Il s’est fait sauter ou son gilet a explosé. (…) Heureusement, les débris n’ont tué aucun d’entre nous, ni blessé. (…) Quand la colonne se rapproche du deuxième terroriste, on le voit palper son gilet … et il est abattu.

 

Les otages sont sortis en enjambant le corps du deuxième terroriste, toujours équipé de son gilet, protégé par le démineur, qui faisait une sorte de pont au dessus du corps, pour être sûr que ça ne touche pas les otages. Vous voyez à quel point ces hommes étaient déterminés à protéger les otages [il avait précédemment expliqué que lorsque le deuxième terroriste a été abattu, le démineur n’a pas pu neutraliser le gilet explosif… et pourtant il fallait faire sortir les otages … raison pour laquelle il s’est mis au-dessus du corps du terroriste pour que les otages puissent passer].

 

00H25 : fin de l’assaut, mais pas de l’opération. On a fini vers 1H15. On s’est réunis brièvement, très brièvement. Les gars [de la BRI], je leur ai dit la fierté que j’ai eu de les avoir commandés. L’opération exceptionnelle qu’ils avaient menée. Tout le monde convient que c’était une opération quasiment impossible ; en tout cas avec ce résultat [0 mort dans les otages, 0 mort dans les effectifs de la BRI mais un blessé grave, qui a failli perdre l’usage de sa main]. Ensuite, tout le monde rentre à la maison. (…) Ce soir-là, nous étions chez nous, en famille, nos familles nous ont vu partir et on avait vraiment à cœur de rentrer pour les rassurer (…) ».

 

Pour conclure, il termine sur son « retour d’expérience » : 

« Evidemment, ça n’a pas été une opération parfaite ; mais elles le sont rarement. Celles-ci nous a appris beaucoup et notamment sur la prise en compte des blessés. (…)Sur la prise en charge psychologique : l’Hypercasher, nous n’étions pas préparés. On avait l’habitude des retours d’expérience technique et pas assez de la prise en charge psychologique. Après le Bataclan, on a été en capacité de répondre aux besoins de nos collaborateurs. On leur a offert la possibilité de voir des psys de manière individuelle (…) ».

17H17 : voilà !

 

Président : « vous faisiez partie de la colonne qui est intervenue sur le couloir ?».

Témoin : « oui ».

Président : « vous étiez combien ? »

Témoin : « une douzaine. Une quinzaine ».

Président : « votre collègue [il parle du commissaire de la BAC, qui a témoigné juste avant], a dit qu’il y avait eu un numéro de téléphone communiqué par un otage. Vous l’avez eu ? »

Témoin : « je ne sais pas à qui a été donnée l’information. En tout cas elle ne nous a pas été délivrée ».

Président : « l’information s’est perdue donc ?! »

Témoin : (silence).

Président : « c’est pas de moi que vont venir les critiques sur les dysfonctionnements éventuels des services … et je ne suis pas sûr que ce soit l’objet du procès qui nous amène aujourd’hui (…) »

Président : « et sur l’intervention du RAID ? » [la question du président fait directement aux éventuels problèmes posés par l’intervention de plusieurs services spécialisés en même temps : BRI – RAID – GIGN].

Témoin : moi je suis pragmatique : en principe nous on a une compétence pour intervenir sur Paris … il y avait une centaine de personnes. Ca suffisait. Je pense qu’on n’avait pas besoin d’aide. (…) Après, on a vu ces collègues arriver, ils se sont intégrés à nous. En revanche, j’ai croisé le chef du RAID à l’époque Michel Fauvergue, et je lui ai dit « si ça pète ailleurs, vous y allez ! ».

Président : « vous avez cité l’un de vos hommes, qui s’est couché sur l’explosif. C’est un protocole ou c’est un geste de sa part ? »

Témoin : « ça vient de lui. Ils ont tous été héroïques ce soir-là ».

 

Assesseur : « quels étaient les revendications des terroristes lors des négociations ? »

Témoin : « ils ont revendiqué en expliquant que la France avait attaqué la Syrie. On n’a pas vraiment réussi à avoir un échange. (…) C’est pour ça que le négociateur, très tôt, il m’indique que pour lui il n’y aura rien à en tirer et que l’assaut est la solution à envisager ».

Assesseur : « il communiquait avec un seul terroriste ou les deux ? »

Témoin : « je ne sais pas ».

Assesseur : « il parlait français ? »

Témoin : « oui ».

Assesseur : « ils étaient dans quel état d’esprit ? »

Témoin : « relativement calme mais beaucoup plus tendus et instables que Coulibaly à l’Hypercasher par exemple ».

Assesseur : « le négociateur avait déjà été amené à intervenir sur des prises d’otages ? »

Témoin : « c’est lui qui avait été amené à intervenir à l’Hypercasher. C’est quelqu’un qui est très expérimenté ».

Assesseur : « connaissez-vous des cas où la négociation a abouti ? »

Témoin : « pas en France, de mémoire. Après l’Hypercasher on avait eu de nombreux échanges avec des pays étrangers. Ils nous avaient dit, notamment les israëliens, que parfois, ils arrivaient à retourner les kamikazes mais surtout lorsqu’ils étaient seuls ».

Assesseur : « lorsque vous donnez l’assaut, savez-vous que les hommes derrière sont équipés de gilets explosifs ? »

Témoin : « oui ».

 

Avocat général : « par la suite, avez-vous été en contact avec des otages du Bataclan ? »

Témoin : « beaucoup plus tard, à l’occasion de la projection d’un documentaire auquel on avait participé (…) De prime abord, ce n’est pas quelque chose que je souhaitais. D’une certaine manière, c’est une façon de se protéger. C’est plus facile de les virtualiser car dès qu’on leur parle, ça les humanise et ça nous fragilise ».

 

Une avocate de parties civiles : « est-ce qu’on ne perd pas un peu de temps à essayer de négocier avec ce type de personnes ? »

Témoin : « moi je dis et j’assume qu’il est de notre devoir de négocier. Imaginez qu’on se dise que ça ne sert à rien et qu’on y aille tout de suite et que ce soit un massacre … si quelqu’un de votre famille était touché, vous auriez le même propos ??? ».

L’avocate : « je pense que vous avez mal pris ma question ».

Témoin : « non. Pas du tout ! Je vous renvoie simplement votre question. C’est notre devoir de négocier. (…) ».

 

Maître Morice, avocat de parties civiles : « il n’est pas question de faire le procès de ceux qui ont travaillé dans le cadre des interventions qui se sont déroulées au Bataclan. Mais, il est logique qu’en tant qu’avocat de parties civiles, nous puissions poser des questions sur des sujets qui sont susceptibles d’être polémiques. (…) A quel moment avez-vous eu connaissance de la prise d’otages ? »

Témoin : « à 23H15, lorsqu’on arrive devant cette porte ».

Maître Morice : « vous trouvez ça normal de l’avoir aussi tard ? le fait qu’on sache qu’il y a des otages, c’est une information essentielle, à communiquer le plus tôt possible non ?! ». [la question de l’avocat fait directement au fait qu’il y aurait eu un problème de transmission des informations entre les services puisque lorsque le commissaire de la BAC progressait dans le Bataclan, l’un des otages a hurlé un numéro de téléphone pour que les forces de l’ordre prennent attache avec les terroristes. Le commissaire dit avoir transmis le numéro à ses collègues … et les forces de la BRI, qui sont arrivées sur les lieux plus tard, disent qu’elles n’étaient pas au courant qu’il y avait des otages lorsqu’elles ont pénétré dans le Bataclan. Et donc lorsqu’elles sont entrées dans le Bataclan, comme il n’y avait plus de tirs et qu’elles n’avaient pas l’information, les forces de la BRI sont restées pendant près d’une heure au rez-de-chaussée, sans aller à l’étage où avait lieu la prise d’otages].

Témoin : j’aurais préféré le savoir avant, mais je suis plus indulgent que vous. Je sais ce qu’est une situation de crise. Je sais comment ça se passe.

Maître Morice : « tout le monde reconnait le courage de vous-même et de vos équipes. Le problème, c’est que nous nous posons des questions. Il y a eu des membres de la BRI qui ont fait état de leurs regrets de ne pas avoir pu intervenir plus tôt…» [l’avocat fait référence à des témoignages faits par des membres de la BRI dans un reportage diffusé sur France 5 récemment « Les ombres du Bataclan »].

Témoin [très très agacé – l’échange se tend entre les deux] : « (…) déjà, dans le reportage indigne que vous évoquez, ils disent qu’ils pouvaient intervenir dès 21H30 … alors qu’à 21H30, il n’y a pas encore eu les premiers coups de feu au Bataclan ! Il faudrait qu’ils règlent leur montre ! Je ne sais pas : ils sont peut-être frustrés ! (…) Je trouve ça extrêmement étonnant que six ans après, on soit en mal de reconnaissance et qu’on se répande comme ça. Je trouve ça indigne vis-à-vis des victimes et des familles de victimes ».

Maître Morice : « donc selon vous, tout s’est passé au mieux ? »

Témoin : « si j’en crois le résultat ; ça ne s’est pas si mal passé Maître » [pour rappel, alors qu’une centaine d’otages était retenue, aucun n’est décédé suite à l’assaut. Aucun membre de la BRI non plus].

 

Maître de Montbrial, avocat de parties civiles : « comme vous n’avez pas d’avocat, je vais vous poser une question comme si j’étais votre avocat. Dans le cadre d’opérations complexes, le chef ne doit pas s’exposer en première ligne. Vous avez expliqué que vous étiez dans les colonnes de la FIR. Pourquoi avez-vous pris ce risque alors même que vous étiez le chef ? »

Témoin : « d’abord, d’un point de vue pratique, on était devant la porte mais c’est très compliqué de commander de l’arrière donc je préférais être auprès de mes hommes. Et puis, (…) la décision de proposer l’assaut au préfet est très lourde. On sait qu’on expose ses opérateurs. Après avoir eu l’autorisation du préfet, je ne me voyais pas dire aux gars « allez-y … moi je sors et on se retrouve quand c’est terminé! ». 

Maître de Montbrial : je voulais vous dire au nom de tous mes clients, que de leur point de vue, l’intervention de la BRI n’est pas critiquable (…) Je vous donne également mon point de vue personnel : l’intervention de la BRI ce soir-là n’est absolument pas critiquable.

 

De son coté, la défense n’a pas de questions. Il est 19h : le président suspend l’audience jusqu’à demain.

Important : jeudi et vendredi, il y a bien audience mais je n’y serai pas… donc on se retrouve lundi prochain, avec le début des auditions des parties civiles !

 

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